EN MARGE DE LA COMMUNE DE 1871:

 

LES ANCIENS COMMUNARDS ET LE GENERAL BOULANGER, 1ère partie

 

 

 

 

 

 

La « crise boulangiste » secoue la France entre 1887 et le début des années 1890, avec un paroxysme en 1888-89.

Crise est sans doute un mot exagéré. C’est le monde politique qui est secoué. La vie des gens, bonne, mauvaise ou moyenne, continue comme elle était.

Soutenu par une coalition venue de tous les horizons politiques, le général Boulanger, militaire sans profondeur de pensée mais doté d’une forme de charisme, apparait comme l’adversaire de la république parlementaire confisquée par les opportunistes et les radicaux.

La fuite à l’étranger de Boulanger en mai 1889, sa condamnation (par des moyens très discutables) pour complot et attentat à la sûreté de l’Etat, provoque le reflux du mouvement boulangiste qui perd les élections législatives de septembre-octobre 1889.

Puis le parti (qui n’est pas un parti au sens moderne mais un groupement d’opinion) commence à se disloquer avant même le suicide de Boulanger, pour des raisons privées, en octobre 1891.

On peut être surpris de constater que plusieurs anciens Communards ont soutenu Boulanger. Il avait aussi le soutien, clairement exprimé ou plus nuancé, de certains progressistes qui n’avaient pas connu personnellement l’époque de la Commune.

Parmi les soutiens nuancés, on trouvait la journaliste Séverine, qui avait débuté auprès de Jules Vallès, qu’elle considérait comme son père spirituel.

Quelles étaient les raisons pour lesquelles d’anciens Communards pouvaient donner leur soutien à Boulanger ?

Tout d’abord, les anciens Communards n’étaient pas un groupe homogène, contrairement à ce qu’on pense volontiers aujourd’hui.

Ils ont donc eu des réactions diverses devant les événements et l’évolution politique et eux-mêmes ont évolué.

Certains espéraient que Boulanger  appliquerait une partie du programme socialiste et considéraient qu’ils avaient les mêmes ennemis que lui, les républicains de gouvernement, indifférents aux questions sociales.

D’autres, patriotes et populistes, ont suivi le général parce qu’il incarnait  – à leurs yeux – une forme de patriotisme populaire, hostile à la bourgeoisie au pouvoir.

Pour beaucoup, socialisme et patriotisme (voire nationalisme) étaient intimement mêlés.

Enfin d’autres (parfois les mêmes) avaient commencé une évolution qui les mènerait, dans les années suivantes, tout en continuant parfois à se revendiquer socialistes, à devenir avant tout des nationalistes anti-parlementaires et antisémites.

Bien entendu, d’autres anciens Communards se sont opposés à Boulanger – parfois tout simplement parce que leurs positions s’étaient rapprochées des opportunistes ou des radicaux. D’autres encore paraissent avoir adopté une forme de neutralité.

Cette étude évoquera ce que nous avons pu trouver sur les positions des anciens Communards pendant la crise boulangiste. Elle évoquera aussi plus largement l’épisode boulangiste dans son ensemble.

L’attitude des anciens Communards face au Boulangisme serait un excellent sujet pour une étude universitaire, qui manque à ce jour.

 

 

 

 

L’ESSOR DU BOULANGISME

 

 

 

A partir de 1886, le général Boulanger était devenu un personnage politique qui comptait et allait le devenir bien plus encore dans les trois années suivantes.


Son ami de collège Clemenceau, qui en tant que chef de file des radicaux ne participait pas aux gouvernements opportunistes mais avait suffisamment d’influence pour y imposer qui il voulait, l’avait fait nommer ministre de la guerre dans le gouvernement Freycinet en janvier 1886. Il était resté ministre dans le gouvernement Goblet.

Militaire avec des états de service suffisamment prestigieux, blessé au combat, ayant participé à la répression de la Commune (mais sans excès), nommé très jeune général, commandant des forces françaises lors de l'installation du protectorat en Tunisie, Boulanger était un de ces officiers tentés par la politique comme il y en avait tant à l’époque, mais qui n’envisageaient pas de destin autre que d’être ministre de la guerre, à une époque  où des militaires étaient systématiquement choisis pour ce ministère.

Comme ministre, il avait acquis une grande popularité par ses réformes militaires d'organisation et quelques mesures en favur d'un relatif bien-être des conscrits, ses attitudes revanchardes et son habileté à éviter de mêler l’armée dans des actions de répression lors des grèves ouvrières.  Il avait affirmé son républicanisme en appliquant de façon rigoureuse la décision du gouvernement d'exclure de l'armée les membres des familles qui avaient régné sur la France (dont les princes d'Orléans).

Sa prestance physique renforçait sa popularité.

Lors de la revue militaire du 14 juillet 1886, le général, caracolant à la tête des troupes sur son cheval noir, suivi par un brillant état-major de 300 officiers, n'eut aucune peine à éclipser le président de la république Grévy et le président du conseil des ministres Freycinet.

Les cris de "Vive Boulanger" agacèrent probablement les deux hommes d'Etat et le journaliste du Figaro Chincholle remarqua que ce jour-là, Boulanger ne s'était pas fait que des amis.

 

 

 

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Le général Boulanger (1837-1891) par Debat-Ponsan (il doit s'agir d'une gravure d'après un très grand tableau - localisation actuelle inconnue ?).  

Le peintre a certainement représenté le général Boulanger lors de la revue du 14 juillet 1886.           

Photo Albert Harlingue. Roger-Viollet

reproduit sur le site du journal Libération

http://www.liberation.fr/debats/2016/10/03/l-effet-macron-boulanger-ou-mendes-france_1519327

 

 

 

 

La célèbre chanson En revenant de la revue du chansonnier Paulus, rappelle ce moment. D'autres chansons à la gloire de Boulanger devaient suivre.

Une grande partie de l’opinion était déçue par la république des opportunistes et des radicaux, qui paraissait ne profiter qu’à quelques centaines de politiciens.

L’image du général Boulanger, soldat républicain et loyal exécuteur des ordres du gouvernement, tendait à s’effacer au profit de l’image d’un homme qui pouvait prendre en mains le destin du pays et mettre fin au règne des politiciens.

Un nouveau refrain apparaissait :

C’est Boulange qu’il nous faut

 

La popularité de Boulanger inquiétait maintenant les républicains opportunistes au pouvoir, ainsi que l’aventurisme de Boulanger envers l’Allemagne qui risquait de provoquer une guerre.

 

Un commissaire français, Schnaebelé,  très actif à la frontière avec l’Alsace-Lorraine annexée, est attiré en territoire allemand et arrêté par la police allemande pour espionnage. La tension monte entre les deux pays. Boulanger conseille à Goblet d'adresser un ultimatum à l’Allemagne pour faire libérer Schnaebelé et de mobiliser l'armée. Une telle attitude pourrait provoquer la guerre..

 C'est à ce moment que Clemenceau fait le fameux commentaire : "la guerre ! C'est une chose trop grave pour la confier à des militaires !"

Le président Grévy et le ministre des affaires étrangères Flourens orientent la décision vers une action diplomatique classique, qui permet la libération rapide de Schnaebelé.

Mais le gouvernement et une partie du monde politique sont maintenant convaincus que Boulanger est un danger pour la paix, autant que pour le régime. De plus il apparait que Boulanger, de sa propre initiative, a créé un réseau d'espionnage en Alsace-Lorraine annexée et a commencé à l'alimenter en armes..

Par contre, les nationalistes applaudissent Boulanger et critiquent le  gouvernement de ne pas avoir osé défier ouvertement l’Allemagne.

En mai 1887, Boulanger est écarté lors de la formation du nouveau gouvernement de Maurice Rouvier.

 

C'est son éviction du gouvernement  qui signe la naissance du Boulangisme d'opposition : lors d'élections partielles, plus de 30 000 électeurs de la Seine se portent sur son nom, à la demande de Rochefort, alors que Boulanger n'est même pas candidat (et est inéligible comme militaire).

Pour l'éloigner, le gouvernement le nomme chef de corps d’armée à Clermont-Ferrand en juillet 1887. Une foule considérable l’accompagne à la gare :

« On crie, on vocifère « Vive Boulanger ! À bas Ferry ! À bas Grévy », et le cocher du général a toutes les peines du monde à s’extraire de ce magma humain » (Jean Garrigues, Boulanger, ou la fabrique de l'homme providentiel, Parlement[s], Revue d'histoire politique, 1/2010 (n° 13), http://www.cairn.info/revue-parlements1-2010-1-page-8.htm

 Pendant plusieurs heures, la foule, occupant les voies, empêche son train de partir et placarde des affiches qui disent : Il reviendra ! 

La chanson Les pioupious d'Auvergne (les pioupious sont les jeunes conscrits) devient un des chants de ralliement boulangistes.

 

 

 

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Portrait du général Boulanger par Williamson

Musée Carnavalet

http://parismuseescollections.paris.fr/fr/musee-carnavalet/oeuvres/portrait-equestre-du-general-boulanger-1837-1891-homme-politique

 

 

 

A partir de là, Boulanger se conduit de plus en plus en opposant systématique au régime (on ne disait pas encore le système !).

En décembre 1887, lors des tractations pour l'élection du président de la république qui doit avoir lieu à la suite de la démission du président Grévy, Boulanger est approché par les monarchistes mais finalement son rôle reste dans la coulisse.

Il semble que les monarchistes ont seulement laissé entendre qu'ils appuieraient tout candidat qui s'engagerait à reprendre Boulanger comme ministre de la guerre, mais les discussions ont peut-être porté sur un éventuel coup de force.

 

 

 

 

 

LES SOUTIENS DE BOULANGER

 

 

 

En 1888, sa renommée était telle qu’on pouvait penser que l’avenir lui appartenait.  A partir du moment où il est mis d'office en retraite (mars 1888) il peut se consacrer librement à sa carrière politique.

Il était partisan d’une révision des lois constitutionnelles (sans être beaucoup plus précis) ce qui lui permettait de compter sur le soutien de tous les mécontents et les adversaires du régime en place

Tous les opposants à la république opportuniste misent sur lui et sur sa popularité dans l’opinion publique pour réaliser leurs projets.

 

Les nationalistes comme Déroulède, le dirigeant de la Ligue des Patriotes, le voyaient comme le « général Revanche », l’homme qui récupérerait l’Alsace et la Lorraine annexées par l’Empire allemand. Le désir de récupérer les "provinces perdues" rendait Déroulède indifférent aux conquêtes coloniales dont les opportunistes étaient tellement fiers ("J'ai perdu deux enfants et vous m'offrez vingt domestiques", disait-il).

Les Bonapartistes avaient pris contact avec lui dès le 1er janvier 1888 (entrevue de Boulanger avec le prince Napoléon en Suisse). Puis les monarchistes regroupés autour du prince d’Orléans ont vu en lui celui qui procéderait à la restauration de la monarchie.

Les socialistes révolutionnaires espéraient imposer leur programme grâce à lui.

Certains radicaux  comptaient sur lui pour chasser les opportunistes au pouvoir.

Tous ces soutiens hétéroclites ne savaient pas forcément que les autres soutenaient Boulanger mais devaient s’en douter.

 

Des députés s'étaient ralliés à lui, parmi lesquels les députés du "groupe ouvrier" qui siégeait à l'extrême-gauche du radicalisme : Laisant, député de la Seine, l'avocat  Laguerre,  député du Vaucluse, Michelin, député de la Seine, Paul de Susini, député de la Corse , Planteau, député de la Haute-Vienne, Clovis Hugues, député de Marseille.

Ayant participé de la Commune de Marseille en 1871, Clovis Hugues est souvent présenté comme le premier socialiste à avoir été élu député;  anticlérical et aussi poète en français et en provençal, futur membre du Félibrige de Frédric Mistral (l'association des mainteneurs de la langue et des traditions  provençales).

 

Il est intéressant de savoir que l'un des membres-fondateurs du groupe ouvrier, Planteau, avant de se rallier au Boulangisme et de faire partie du comité national républicain, avait adhéré en 1888,  "avec ses collègues MM. Félix Pyat et Ferroul, au programme du groupe politique socialiste la Commune, qui se forma à Paris" (  ). En fait, il est probable qu'en 1888 Planteau, comme les autres membres du groupe ouvrier, était déjà Boulangiste.

(Félix Pyat, ancien Communard,  devait mourir en 1889, Ferroul est certainement le futur député maire de Narbonne, célèbre plus tard pour son rôle dans la révolte des vignerons de 1907). 

On pouvait donc passer d'un groupe qui se plaçait sous l'invocation de la Commune au Boulangisme (ou appartenir aux deux ?).

Le député Laguerre. était un avocat connu qui avait défendu Louise Michel et d'autres socialistes lors de procès. Il était aussi assez bien introduit dans les salons mondains et aristocratiques et faisait le lien entre deux mondes.

Sa femme était une ancienne actrice, Catherine Durand, qui sera l'amie de la journaliste Séverine et qui fondera avec elle plus tard le journal féministe La Fronde. C'est grâce au Boulangisme que Séverine, dont on va parler, rencontre Catherine Durand.

 

 Enfin il semble que le Boulangisme arriva même à séduire certains anarchistes. On verra plus loin qu'une revue conservatrice reprochait au général d'aller chercher ses soutiens jusque dans les clans anarchistes.

Après l'échec de ses ambitions, le général Boulanger se suicida à Bruxelles en 1891. A ses obsèques, on remarquait une couronne d'immortelles noires envoyée par un groupe anarchiste.

 

 

 

LES OUVRIERS ET LE BOULANGISME

 

 

 

 Le Boulangisme étend progressivement son influence sur la classe ouvrière.

 Paul Lafargue, un des dirigeants socialistes français et gendre de Karl Marx, écrira plus tard :

" La crise boulangiste a ruiné le parti radical ; les ouvriers, lassés d'attendre les réformes qui s'éloignaient à mesure que les radicaux arrivaient au pouvoir, dégoûtés de leurs chefs qui ne prenaient les ministères que pour faire pire que les opportunistes, se débandèrent ; les uns passèrent au boulangisme, c'était le grand nombre, ce furent eux qui constituèrent sa force et son danger : les autres s'enrôlèrent dans le socialisme."

 

 

 

 

LA DIVISION DES SOCIALISTES REVOLUTIONNAIRES ET DES ANCIENS COMMUNARDS

 

 

 

Le leader des socialistes révolutionnaires, l’ancien Communard Eudes avait apporté secrètement son soutien à Boulanger, lors d’une entrevue avec ce dernier en présence de Rochefort, mais il mourut brusquement en juillet 1888 avant de l’officialiser.

Une partie des membres du comité révolutionnaire central, favorables à Boulanger, formèrent une nouvelle organisation, le comité central socialiste révolutionnaire, avec notamment l’ancien Communard Granger et Ernest Roche.

Les autres, avec Edouard Vaillant, opposés à Boulanger, restèrent au comité révolutionnaire central.

D'autres ralliements allaient se produire ultérieurement.

C'est ainsi que lors des élections législatives partielles de janvier 1889 à Paris, Boulanger  gagne les élections contre le radical Jacques et le Blanquiste Boulé (qui lui est d’ailleurs opposé à la suite d’une combinaison à laquelle participent les Boulangistes). Aux élections de septembre 1889, Boulé sera candidat boulangiste.

 

Parmi les anciens Communards qui soutenaient Boulanger, il y avait Rochefort, directeur du journal L’Intransigeant, toujours prêt à se lancer dans des complots et des aventures, Pierre Denis (l’auteur du Manifeste de la Commune), toujours dans l’ombre, et comme on l'a vu, le poète et député  Clovis Hugues.

On trouvera aussi parmi les candidats Boulangistes aux élections d’autres anciens Communards comme Ballière (déporté en Nouvelle-Calédonie, on se souvient qu’il s’était évadé avec Rochefort et quelques autres compagnons).

Les anciens Communards Da Costa et Elie May se rallient aussi à Bouanger. Elie May, réfugié un moment aux Etats-Unis après la Commune, était aussi un personnage important de la franc-maçonnerie. Il fut candidat boulangiste aux élections législatives de 1889.

 

L’ancien Communard Benoît Malon fait partie de ceux qui s’opposent au Boulangisme. Il est désolé de voir ses amis anciens  Communards soutenir le général : «  Je tombe de haut quand je vois les Elie May, Martine et Léon Ottin être archi-boulangistes » dit-il.

 

Sauf qu’il publie lui-même des articles dans L’Intransigeant, journal boulangiste de Rochefort, ce que lui reproche un journal : Il faut cependant être logique, Monsieur Malon, si vous abhorrez le boulangisme, n’en vivez pas. Il n’y a que les filles (prostituées) pour prendre l’argent de ceux qu’elles détestent (cité par La commune de 1871: l'événement, les hommes et la mémoire : Colloque universitaire 2003, sous la présidence de J. Rougerie et Michelle Perrot )

 

Louise Michel a-t-elle soutenu  Boulanger ?

On a d'elle des déclarations contradictoires (mais qui datent probablement de moments différents).

 Elle était anarchiste et donc rejetait le pouvoir d’Etat, qu’il soit détenu par les uns ou les autres. Il était donc logique pour elle de renvoyer dos à dos le Boulangisme et ses adversaires. Elle déclara :

«  Je me fous des Boulangistes et des anti-Boulangistes, je suis de ceux qui veulent ensevelir le vieux monde ».

Pourtant elle aurait aussi dit (de façon ambigüe) : Nous le croyons sur parole [Boulanger], tant que ses actes ne prouvent pas le contraire (cité par le site Contre-Culture.org). 

Comme beaucoup de révolutionnaires, elle a pu considérer Boulanger comme une opportunité de changements.

On lui prête cette phrase qui exprime, avec une nuance de mépris, cette position : " Pour nous autres révolutionnaires, Boulanger est une nullité, mais nous l'acceptons comme un moyen pour combattre et détruire le pernicieux système de gouvernement actuel".

Dans le journal L'Humanité du 10 janvier 1905, dans un article écrit au moment de la mort de Louise Michel, on peut lire :

" Vint le boulangisme. Louise Michel eut la faiblesse de croire et d'écrire que le mouvement césarien excité autour du cheval noir [de Boulanger] pouvait être  pour les révolutionnaires un moyen."

Nous avons d'ailleurs vu plus haut que certains anarchistes paraissent avoir incliné pour Boulanger.

Des recherches minutieuses permettraient sans doute de donner une liste complète d’anciens Communards ralliés plus ou moins à Boulanger.

 

 

 

 

DES COMMUNARDS CONTRE BOULANGER

 

 

Si on doit recenser les anciens Communards défavorables à Boulanger on a déjà cité Benoît Malon (même s’il écrit dans le journal de Rochefort, L’Intransigeant !), Edouard Vaillant  et Lissagaray, ainsi qu'on va le voir.

 

Il y a certainement d’autres noms.

Pour d’autres (les plus nombreux ?), il semble qu’ils ont conservé une forme de neutralité (Cluseret, Pyat et même Protot qui lors des élections de 1889 reproche de façon tactique à son concurrent d’être Boulangiste – alors qu’il semble que lui-même appartient au comité central socialiste révolutionnaire, de tendance boulangiste). On a cité l’opinion de Louise Michel.

 

Faut-il ajouter à cette petite liste d’anti-Boulangistes des hommes politiques qui, lors des événements de la Commune, ont soit pris parti un moment pour elle, ou eu des positions tendant à la conciliation, ou exprimé des sentiments défavorables à la répression ?

Paradoxalement, ces hommes politiques sont souvent devenus des piliers de l’opportunisme au pouvoir. Leur hostilité au Boulangisme est donc celle des partis au pouvoir plus que de sympathisants plus ou moins avérés de la Commune. On peut citer dans ce groupe Floquet, Rouvier, Ranc (Ranc a même été élu de la Commune, avant de démissionner).

Inutile pour autant de citer dans cette liste Tirard et Méline, qui ont été à plusieurs reprises  ministre et ont accédé au poste de président du conseil de la 3ème république : s'ils avaient été élus membres de la Commune par les républicains modérés, ils avaient été  démissionnaires aussitôt. On doit plutôt les considérer comme hostiles à la Commune.

Tirard sera le président du conseil qui prendra, avec son ministre de l’intérieur, le contesté (et contestable) Constans, les mesures pour briser le Boulangisme.

 

 

 

 

DES COMMUNARDS NEUTRES OU PROCHES ?

 

 

 

On a déjà parlé de l'ancien Communard Félix Pyat,  proche à un moment de Planteau, futur soutien du Boulangisme.

Comment Pyat lui-même a-t-il réagi au Boulangisme ?

Pyat est élu député des Bouches-du-Rhône justement en 1888 : l'un de ses concurrents est justement Boulanger qui se présente en plusieurs endroits grâce au système des candidatures multiples.

Pyat n'adhéra pas au Boulangisme mais refusa de s'associer clairement aux poursuites contre le général en 1889 et vota contre les mesures gouvernementales destinées à combattre le Boulangisme. Il mourut en octobre 1889, au plus fort de la crise boulangiste. 

Il en est de même pour le « général » Cluseret, l’ancien délégué à la guerre de la Commune (Cluseret avait obtenu le grade de général dans l’armée américaine lors de sa participation à la guerre de Sécession du côté nordiste, et également obtenu la nationalité américaine).

 

Cluseret a été élu député socialiste du Var en 1888 avec l’aide active de Félix Pyat, récemment élu député des Bouches-du-Rhône. Son principal adversaire était un radical soutenu par Clemenceau, qui arrivé second, se retire devant Cluseret. Rochefort et Boulanger se présentaient aussi, dans le cadre des candidatures multiples, probablement sans être présents sur le terrain – leur candidature simultanée avait sans doute pour but d’accroître leurs chances : ils ne feront qu’un score négligeable.

 

«  Malgré les contestations que souleva la nationalité complexe du général Cluseret, à la fois américain, français et italien [Cluseret avait aussi combattu en Italie avec Garibaldi et obtenu la nationalité italienne], son élection fut validée » (Adolphe Robert et Gaston Cougny, Dictionnaire des parlementaires français de 1789 à 1889, 1889, site de l’Assemblée nationale).

 

Si on observe les votes de Cluseret en 1889, il vota 

« - contre le rétablissement du scrutin d'arrondissement (11 février 1889), - contre l'ajournement indéfini de la révision de la Constitution, - contre les poursuites contre trois députés membres de la Ligue des patriotes, - contre le projet de loi Lisbonne restrictif de la liberté de la presse. Il s'est abstenu au scrutin sur les poursuites contre le général Boulanger. » (Robert et Cougny, Dictionnaire cité)

 Cluseret a donc voté contre les mesures gouvernementales anti-boulangistes (ou s’est abstenu).

 

  Toutefois le vote "contre l'ajournement indéfini de la révision constitutionnelle" n'est pas  forcément signe de convergence avec les Boulangistes. Une modification constitutionnelle ayant été présentée par le gouvernement Floquet en février 1889, voter pour l'ajournement, c'était aussi voter contre le gouvernement Floquet - qui d'ailleurs démissionna sur ce point. Il semble que dans leur ensemble, les Boulangistes votèrent pour l'ajournement.

En 1888, Cluseret publie une brochure sur le général Boulanger, mais nous ne savons pas ce qu’il en dit

Par la suite les derniers élus boulangistes de 1893 rejoindront le petit groupe socialiste de Cluseret (voir plus loin) pour former un groupe dit nationaliste

Comme on le sait, Cluseret évoluera vers des positions tout-à-fait nationalistes et antisémites jusqu'à sa mort en 1900, tout en continuant de se dire socialiste.

 

 Quant à Clovis Hugues, on le considère comme Boulangiste, même si à proprement parler il reste extérieur au groupe parlementaire formé avant les élections de 1889.

On verra qu'il fait partie du comité mis en place par Boulanger, bien qu'il se soit défendu par la suite d'avoir été Boulangiste !

 

 

 

 

SEVERINE ET LE BOULANGISME

 

 

 

La journaliste Séverine,  la collaboratrice de Jules Vallès à la fin de sa vie et directrice après Vallès du Cri du peuple, exprime dès 1887 une forme de sympathie pour le mouvement boulangiste, sinon une véritable adhésion.

Dans Le Cri du peuple , elle écrit un article sous forme d’une lettre, reproduite dans son recueil Notes d'une frondeuse, 1894.

Elle commence par rappeler qu’un journaliste du même journal a attaqué Boulanger quelque jours avant. Les journalistes de son journal sont libres de leur expression, mais elle aussi, a la même liberté. Séverine dit que Boulanger a pour lui la foule, qui se laisse facilement séduire par les attitudes chauvines. Mais  la foule n'est pas le peuple. Le peuple se méfie de Boulanger car c'est un militaire qui a participé à la répression de la Commune.

Pourtant, Séverine trouve au général quelques circonstances atténuantes : il faisait son devoir et n'a pas été un massacreur (à la différence de Galliffet, évoqué sans être nommé); elle rappelle que Vallès préférait les militaires aux bourgeois Versaillais.

Finalement la lettre exprime de la sympathie personnelle pour Boulanger et une forme de soutien ambigu, depuis un point de vue favorable aux classes populaires; elle se termine par une étonnante comparaison :

 

"Lettre à Boulange

 

Mon général,

 (...)

Si jamais, mon général, la fantaisie vous prenait de fiche la Chambre [des députés] à l’eau, ne vous gênez pas pour les socialistes – les socialistes ne vous gêneront pas. J’ai même idée que le peuple rigolera ferme, et que la Ligue des Anti-Propriétaires vous donnera un coup de main… pour peu que le cœur vous en dise.

On s’expliquera après, voilà tout. Car j’ai une théorie bizarre, qui peut déplaire à première vue, mais qui, à la réflexion, a vraiment du bon.

Dans les tirs de foire, je préfère l’unique lapin de plâtre – joie et orgueil de l’établissement – plus facile à jeter bas, parce qu’il est plus « conséquent » ; plus flatteur aussi, parce que la galerie s’enthousiasme davantage ; je préfère cette grosse pièce-là aux centaines de misérables petites pipes, difficiles à viser, peu glorieuses à atteindre.

Ils sont, au Palais-Bourbon, cinq cents glaireux, qui collent aux doigts et seraient le diable à dégluer. Tandis qu’un seul homme…

Soyez le lapin, mon général !"

 

Bolg de René Merle, lectures et réflexions > Socialistes français - 1872 - 1918 > Séverine et la crise boulangistehttp://merlerene.canalblog.com/archives/2015/06/13/32188310.html

 

 

Puis dans un autre article, en réponse à une attaque de l'opportuniste  Arthur Ranc contre Boulanger, Séverine explique que la sympahie pour Boulanger provient d'un dégoût du régime en place :

 

  " C’est le dégoût, non pas de la République, grand Dieu ! mais de “votre” République telle que l’ont faite vos amis, de ce régime bâtard, sans cœur et sans entrailles, qui en dix-sept ans n'a rien fait pour les pauvres, rien pour le peuple, rien pour ceux à qui devez d'être tout. Chaque fois qu'on envoyait mourir nos petits troupiers au bout du monde, pour la fortune de celui-ci ou l'ambition de celui-là, le scandale, l'ignominie, le crime faisaient des recrues pour le boulangisme alors même que Boulanger était encore inconnu... Le pain est à quatre sous la livre  - la France est, je vous le jure, à qui rognera ces quatre sous de moitié. Vous avez indiqué le mal, je vous indique le remède. Vous qui voulez tuer le boulangisme, abaissez tout bonnement la taxe de la boulangerie". (cité par Paul COUTURIAU, Je meurs de ce qui vous fait vivre, biographie de Séverine - l'auteur dit que Ranc était socialiste, mais ce n'est pas exact).

Ranc, qui a brièvement appartenu à la Commune, mais s'en est dégagé, n'a pas été inquiété sur le moment; il a été un des proches et des soutiens de Gambetta. Accusé en 1873 par la droite pour son adhésion à la Commune, alors qu'il est député, il se réfugie en Belgique et est condamné à mort par contumace. Amnistié en 1879, il devient un des piliers du parti opportuniste dont il représente l'aile gauche, proche des radicaux. Député, sénateur, directeur de journal, c'est une éminence grise de la poltique française. A sa mort (1907) il est sénateur de la Corse et directeur de L'Aurore,  où il a succédé à Clemenceau quand celui-ci est devenu ministre de l'intérieur.  

 

En fait, c’est surtout l' amant de Séverine, Georges de Labruyère, à un moment rédacteur en chef du Cri du peuple, qui  est un soutien du général (bien que mariée au riche Dr. Guebhard, son second mari, Séverine vit au vu et au su de tous avec Georges de Labruyère - un ancien militaire devenu journaliste, de son nom complet Georges-Joseph Poidebard de Labruyère - bien qu'on ait mis en doute sa particule).

L'ancien Communard Lissagaray, qui s'en prend dès 1885 au couple, bien avant l'épisode boulangiste, traite Labruyère de gigolo, ironise sur sur son nom et une supposée descendance avec l'écrivain du 17 ème siècle ("Poidebard ? Il descend de La Bruyère par les pipes"), fait sur lui des racontars désagréables. Les deux hommes se battent en duel.

 

 

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Séverine (Caroline Rémy, épouse Guebhard) par Auguste Renoir

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DES MONARCHISTES AUX REPUBLICAINS INDEPENDANTS

 

 

On trouvait aussi chez les Boulangistes des personnalités de gauche  comme le médecin, député puis sénateur radical du Vaucluse Alfred Naquet (en 1871 la Commune lui avait offert d’être doyen de la faculté de médecine de Paris – mais heureusement pour lui, Naquet, qui résidait à Avignon, n’avait pu accepter cette offre) ; Naquet était surtout connu pour avoir fait voter la loi rétablissant le divorce en 1884.

 

Parmi les partisans de Boulanger venus des milieux conservateurs, on  trouvait évidemment des monarchistes, comme le baron de Makau, chef de file des monarchistes au Parlement, et le comte Dillon, ancien officier et ami personnel de Boulanger. Le prétendant au trône, le duc d’Orléans parait avoir donné son accord pour utiliser Boulanger.

 

Dillon dirigeait pour l’Europe la société américaine du câble transatlantique. Il connaissait les méthodes américaines de marketing politique et s’efforçait de les appliquer au profit de Boulanger

Dillon centralisait aussi les soutiens financiers des milieux monarchistes.

 

L’un des soutiens les plus actifs venait de la duchesse d’Uzès héritière des champagnes Veuve Cliquot. La duchesse d’Uzès était aussi une amie de Louise Michel, mais cette amitié (qui n’était pas basée sur une convergence politique – bien que certains aient exagérément appelé la duchesse d’Uzès « la duchesse rouge »-  mais sur une sympathie personnelle et une forme partagée de féminisme) est peut-être postérieure aux événements que nous racontons.

 

 

 

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La duchesse d'Uzès en tenue de chasse à courre, par Adolphe Weïsz (1913).

 Anne de Mortemart-Rochechouart, duchesse d’Uzès (1847-1933)  contribua financièrement aux dépenses du mouvement boulangiste.

Musée d'Uzès.

http://www.uzes.fr/Nuit-des-musees-au-musee-d-Uzes-la-duchesse-et-les-lyceens_a1264.html

 

 

 

La sincérité de Boulanger vis-à-vis des monarchistes est sans doute discutable. Il avait besoin de leur soutien financier pour arriver au pouvoir. Mais comptait-il vraiment réaliser le rétablissement de la monarchie ?

On trouvait aussi le journaliste Arthur Meyer, patron du Gaulois, le journal conservateur lu par la haute société, d’origine juive, rallié au monarchisme et plus tard converti au catholicisme.

 

Le journaliste bonapartiste Thiébaud, des industriels comme Lalou ou Koechlin faisaient partie des soutiens de Boulanger.

Chez les nationalistes on trouvait, outre Paul Déroulède, le jeune écrivain Maurice Barrès qui après avoir fait des débuts anarchisants s’était rallié aux idées nationalistes, avec quelques tendances sociales.

La Ligue des patriotes se transforma en  organe de soutien à Boulanger. C'est probablement à ce moment que l'avocat et député socialiste Laguerre et  Naquet, entrèrent au comité diecteur de la ligue.

Enfin on trouvait quelques électrons libres, républicains sans attaches particulières, comme l’ancien préfet Andrieux, dont on reparlera plus en détail dans un autre message.

 Enfin le patron de presse Eugène Mayer (ne pas confondre avec Arthur Meyer), propriétaire de L'Intransigeant et d'autres journaux, soutient aussi Rochefort avant de s'en détacher.

Par contre les antisémites comme le marquis de Morès et Edouard Drumont boudaient le Boulangisme car ils trouvaient qu’il y avait trop de juifs dans son entourage (ils pensaient sans doute à Naquet, à Mayer et Meyer) ce qui, évidemment, n'empêchait pas certains Boulangistes de flirter avec l'antisémitisme - tendance assez répandue dans tous les partis.

 

 

 

NEBULEUSE BOULANGISTE

 

 

 

Au cours de l'année 1888, le parti boulangiste s’était organisé en Comité républicain national (abrégé en Comité national). Seuls les républicains apparaissaient dans l'organisation du parti.

La première réunion du Comité national eut lieu  dans le grand salon du Café Riche, le 27 avril 1888.

Etaient présents 32 personnes, dont Rochefort, Laguerre, Naquet, Charles Lalou, Michelin, Eugène Mayer, le comte Dillon, Clovis Hugues, Aurélien Scholl (célèbre auteur boulevardier de l'époque), Le Hérissé, etc.

 

Au dessert, Naquet, en portant le toast, a salué "la grande force nationale de notre cher pays"  (il parle de Boulanger)

 

Parallèlement, le parti se désigne comme "parti national" comme pour dire qu'il n'a qu'un seul but, l'intérêt de la Nation.

On peut considérer qu’il existait une nébuleuse boulangiste. Les Boulangistes déclarés étaient ceux qui faisaient partie du comité républicain national (les dirigeants), et ceux qui se proclamaient ouvertement en faveur du général. D’autres conservaient un flou sur leur proximité avec le mouvement ou préféraient parler de « Boulangisme sans Boulanger », comme l’ancien préfet Andrieux

A partir de l’inculpation de Boulanger, cette tendance fut évidemment en en hausse : il fallait un certain courage pour se présenter sous l’étiquette boulangiste.

 

 Le Boulangisme a ses journaux, dont on a déjà dit quelques mots :

" ...notamment La Cocarde, fondé le 13 mars 1888 par l’ancien blanquiste Georges de La Bruyère, et qui tire parfois à 400 000 exemplaires, La France de Charles Lalou, La Presse de Georges Laguerre, L’Action de Henri Michelin, Le Gaulois du monarchiste Arthur Meyer, et surtout L’Intransigeant de l’ancien communard Henri Rochefort, aristocrate rebelle dont les éditoriaux sont les plus féroces brûlots du boulangisme. " (Jean Garrigues, « Boulanger, ou la fabrique de l'homme providentiel », Parlement[s], Revue d'histoire politique 2010/1 (n° 13),

http://www.cairn.info/revue-parlements1-2010-1-page-8.htm

D'autres titres soutiennent aussi le mouvement, à une époque où presque chaque homme politique a son journal.

A ces journaux parisiens s'ajoutent des titres de province

Le Courrier de l’Est (dir. M. Barrès, Nancy), le Petit Provençal (Marseille), la France (de Bordeaux), le Réveil de l’Ain, le Révisionniste de Chaumont, la Souveraineté du Peuple (Toulouse), Le Peuple souverain (Clermont), Le Beffroi (Amiens).

( Marc Angenot, 1889. Un état du discours social,  ouvrage cité, site Médias 19,  http://www.medias19.org/index.php?id=12316. )  

Enfin, selon le même site : "On y adjoindra La Ligue, propriété d’Andrieux et la Petite république française du même, qui conservent une certaine indépendance de manœuvre. La Jeune république, fondée par G. de Labruyère, abrite une « gauche » socialiste antiparlementaire, un boulangisme dissident [mais à quel moment, puisque Labruyère dirige aussi La Cocarde ?].

Quant aux grands jounaux d'information, ils sont généralement critiques envers le mouvement, même si le célèbre  journaliste Chincholle du Figaro est plutôt sympathisant.

 

 

 

 

 L'OEILLET ROUGE

 

 

 

Quittant le Cri du peuple, Séverine et son amant Georges de Labruyère se rapprochent plus encore du cercle des intimes de Boulanger

Un soir, lors d’une réunion des cadres du mouvement, en présence du général, on discute du choix d’un signe de ralliement et c’est Séverine, présente, qui suggère l’œillet rouge à la boutonnière, en manière de cocarde.

Dans la foulée est trouvé le titre du journal créé pour soutenir Boulanger, La Cocarde  qui tirera à 400 000 exemplaires et dont La Bruyère sera rédacteur en chef  (avec Mermeix). Comme la rédaction du journal n’a pas encore de locaux, Séverine prête sa salle-à-manger aux journalistes.

 Mermeix, de son vrai nom Terrail, est un journaliste  portant monocle qui se dit socialiste.

Pierre Denis, l’ancien Communard, qui fait aussi partie du cercle des proches de Boulanger, remarque que Séverine n’était pas vraiment convaincue par le Boulangisme, mais qu’avec sa générosité habituelle, elle l’a soutenu ensuite dans le malheur, lorsque Boulanger a été proscrit.

 

 

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 L'éventail boulangiste.

Illustration parue sous forme d'un jeu de l'oie, dans le supplément du Figaro le 30 mars 1889.

On trouve les principaux partisans du Boulangisme : le sénateur Naquet, les députés Laur, Vergoin, Laguerre, le patron de presse Eugène Mayer (pourtant, à la date de parution, Mayer a pris ses distances), le journaliste et député Lalou, le journaliste et directeur de L'Intransigeant Rochefort, le député Michelin, le président de la Ligue des patriotes Déroulède, le député Le Hérissé, le parolier Villemer.

Tous portent l'oeillet rouge à la boutonnière.

http://www.giochidelloca.it/images/g/generalboulangier0064c.jpg

 

 

 

 

LE PREMIER DES OPPOSANTS

 

 

 

Au début de 1888, sans être candidat, Boulanger, toujours en activité militaire, est présent aux élections partielles dans cinq départements grâce aux bulletins et affiches mis en place par le journaliste bonapartiste Thiébaud

Le ministère met Boulanger en inactivité, déclenchant une campagne de presse des journaux qui lui sont favorables :  L'Intransigeant, La Lanterne, La Cocarde, La France, auxquels se joint L'Autorité, du Bonapartiste Paul de Cassagnac.

La candidature de Boulanger est officiellement déposée dans plusieurs départements par des comités comprenant notamment les députés Laguerre, Laisant, Laur, Le Hérissé, Michelin, Vergoin, et les rédacteurs en chefs des journaux amis, dont Rochefort.

 

Lors de deux élections partielles, le 8 avril 1889 en Dordogne puis le 15 avril dans le Nord, Boulanger est élu avec une très forte majorité.

Boulanger est élu dans la Dordogne et dans le Nord. Il opte pour le Nord.

Le ministère de la guerre le met à la retraite, son élection est donc valable.

Le groupe parlementaire de l'extrême-gauche (qui comprend surtout les radicaux de Clemenceau) exclut 6 Boulangistes de ses rangs en avril 1888, dont Laguerre, Susini, Vergoin. D’autres comme Laisant et Michelin avaient déjà quitté l'extrême-gauche.

Rallié par quelques députés supplémentaires, le nouveau groupe plafonne à une petite vingtaine d'adhérents. Plusieurs députés, tels qu'Andrieux, Clovis Hugues, sont plus ou moins proches des Boulangistes sans pour autant appartenir à leur groupe (Wikipedia).

 

Le 4 juin 1888, Boulanger fait son entrée au Palais-Bourbon (Chambre des députés) accompagné de Laguere et Michelin et va s'asseoir à l'extrême-gauche. Le président du conseil Floquet l'accueille avec des paroles grinçantes : "A votre âge, Napoléon était déjà mort".            

Un mois après, dans un discours probablement écrit par Naquet, il réclame à la tribune la révision de la Constitution, l'abolition de la responsabilité ministérielle devant le Parlement (qui donne trop de poids au Parlement), l'élection du Sénat par le suffrage universel, l'introduction du référendum populaire.

 

Boulanger a alors une altercation avec le président du conseil Floquet, estimant que son langage est celui d'un "pion de collège mal élevé ". La Chambre censure Boulanger, et celui-ci remet sa démission. Puis il se bat en duel à l'épée contre Floquet qui, à la surprise générale, blesse légèrement Boulanger.

 

 

 

 

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L'Illustration du 21 juillet 1888.

Duel entre Boulanger et Floquet, président du conseil. Floquet, civil et sexagénaire, à droite, blesse le général.

Vente Delcampe.

 

 

 

Boulanger est ensuite simultanément candidat aux élections partielles dans la Somme, le Nord et la Charente-Inférieure (août 1888). Il est élu à chaque fois et opte pour le Nord.

(d’après Adolphe Robert et Gaston Cougny, Dictionnaire des parlementaires français de 1789 à 1889, 1889, site de l’Assemblée nationale)

 

 

 

 

 

 

LES ADVERSAIRES DU BOULANGISME

 

 

 

 

 

En face des Boulangistes, les politiciens opportunistes et la plus grande partie des radicaux resserraient les rangs.  Se joignaient à eux un certain nombre de socialistes.

 

Une société des droits de l’homme et du citoyen dirigée contre Boulanger a été créée notamment à l’initiative de l’opportuniste Ranc, du radical Clemenceau  (c’est pourtant lui qui avait fait entrer Boulanger, vieil ami de collège, au gouvernement), des socialistes « possibilistes » (réformistes) Paul Brousse et Jules Joffrin, du radical Camille Pelletan, de l’ancien Communard Lissagaray, secrétaire général de la société, qui publia au nom de la société le manifeste Le bilan de Boulanger, appel aux électeurs républicains.

 

Le siège de la société est rue Cadet, où se trouve aussi le Grand Orient de France; c'est probablement un indice de la mobilisation de la franc-maçonnerie contre Boulanger, mais il y a aussi des francs-maçons dans l’entourage de Boulanger, par exemple Rochefort.

 

Lissagaray, parmi toutes les raisons qu’il avait de ne pas aimer Boulanger, devait y joindre une forte antipathie pour Séverine et son amant Georges de Labruyère, avec qui il s’était battu en duel quelques années auparavant.

 

 

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La république opportuniste.

Le Monde Illustré du 27 août 1887 : M. Rouvier, président du conseil, prononce un discours au banquet de l'Hôtel Continental.

 Vente e-bay

 

 

 

 Enfin, le Boulangisme n'eut quasiment pas d'appui dans le monde intellectuel (à part Maurice Barrès). Quelques écrivains exprimèrent une sympathie pour le Boulangisme toutefois, sans s'engager vraiment et sans doute de façon éphémère. On cite Anatole France (qui n'était pas encore un auteur progressiste et socialisant - voir notre 4ème partie, annexe 2) et assez curieusement Paul Verlaine.

Il serait possible de trouver d'autres noms, mais sans doute pas de noms célèbres..

 

La jeunesse étudiante n'était pas plus séduite par Boulanger.

Léon Daudet, fils d'Alphonse Daudet, à l'époque étudiant en médecine, donne son témoignage :

 

" La secousse du boulangisme, si elle remua assez rapidement les masses, ne bouleversa pas les milieux littéraires, artistiques ni scientifiques de Paris qui demeurèrent, dans leur grande majorité, réfractaires ou hostiles à la personne et à la campagne du général. 

(...) Il lui manqua ... la jeunesse cultivée — car Barrés fut une exception — le monde des Ecoles et Facultés et l’adhésion d’écrivains connus ou classés. Drumont déclara bien qu’il voterait pour lui, mais mollement, sans enthousiasme, et la sympathie que lui manifestait de loin Edmond de Goncourt ne fut jamais agissante. Je nous vois encore, Rosny aîné, Jean Charcot [fils du célèbre professeur Charcot] et moi, le soir de l’élection du général à Paris, faisant le coup de poing avec des passants qui voulaient nous contraindre à crier : « Vive Boulanger ». A l’École de médecine, nous étions tous antiboulangistes. Nous aurions d’ailleurs été embarrassés d’expliquer pourquoi.

(..). Le professeur Charcot donnait l’exemple. Il avait fait placer dans ses water-closets le portrait de Boulanger et interdit au bossu Naquet de prononcer ce nom devant lui. Alphonse Daudet, ardemment patriote, déclarait que cette idole des foules « ne lui montait pas le coco ». (...) Il se méfiait de cet entraînement irraisonné, que l’on devinait peu durable, et qui lui semblait galvauder un sentiment sacré. "

Léon Daudet - Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux

 https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Page:L%C3%A9on_Daudet_-_Souvenirs_des_milieux_litt%C3%A9raires,_politiques,_artistiques_et_m%C3%A9dicaux_(I_%C3%A0_IV).djvu/277&action=edit&redlink=1

 

 Léon Daudet rapporte que son père Alphonse demanda à son ami Edouard Lockroy qu'est ce qui pouvait expliquer la popularité de Boulanger.

Lockroy, qui avait été proche de la Commune durant sa jeunesse (il fut même arrêté par le gouvernement de Versailles) faisait maintenant partie des gouvernements opportunistes et il avait eu Boulanger comme collègue.

 

« — Entre nous, Lockroy, que pensez-vous de ce phénomène ?  Définissez-le-moi... pour que je comprenne l’engouement. »


Je vois mon Lockroy faisant tourner rapidement son lorgnon  autour de son index, au bout d’une large ganse noire :

« C’est bien simple, cher ami : Boulanger n’est autre chose que le sous- lieutenant de la Dame blanche » .

La Dame blanche, opéra-comique de Boieldieu, datant de la Restauration, mais toujours célèbre 60 ans après, présente un personnage de sous-lieutenant brave et franc, qui plait aux femmes et qui chante "Ah! quel plaisir d'être soldat !".

Lockroy fut en tant que ministre du commerce,  à l'origine de la construction de la tour Eiffel pour l'exposition univeselle de 1889. Il  devait devenir le beau-père de Léon Daudet lorsque celui-ci se maria en 1891 avec Jeanne Hugo, petite-fille de Victor Hugo (la mère de Jeanne Hugo, devenue veuve, s'était remariée avec Lockroy).

 

 

 

 

 

 

LES IDEES DU BOULANGISME

 

 

Selon l'excellent chapitre conscré au Boulangisme par Marc Angenot (dans son ouvrage 1889. Un état du discours social, (chapitre 33. La propagande boulangiste»), site Médias 19 [En ligne] http://www.medias19.org/index.php?id=12316) :

" C'est vrai : le boulangisme n'a pas de programme, ou son programme est confus ; il tient en un slogan que l'on interprète comme on veut : « Dissolution‑Révision‑Constituante ». Une révision de la constitution « monarchique » de 1875, tout le monde la réclame à gauche, des radicaux aux possibilistes. D'ordinaire cela veut dire : suppression de la présidence et suppression du Sénat, une seule chambre ! Chez les boulangistes, quand ils acceptent de préciser, cela sous‑entend autre chose : suppression du Sénat certes, mais exécutif « fort » et référendum populaire."

 Les affiches électorales du parti - ou mouvement - boulangiste afficheront souvent  les mots :

Révision, Constituante, Référendum

 A cela se joint la dénonciation (en termes souvent violents) des politiciens au pouvoir, opportunistes et radicaux, accusés de satisfaire leur seul intérêt personnel.

" Andrieux a lâché l'accusation à la Chambre et c'est devenu le slogan du Parti national : « À bas les voleurs ! »". (M. Angenot, ouvrage cité).

Evidemment Andrieux passe pour un cynique sans principes politiques nettement définis, mais il se fait une spécialité d'attaquer ses collègues et souvent il touche juste (il sera plus tard un des dénonciateurs du scandale de Panama).

 

Il y a d'autres références , un peu surprenantes, au modèle américain : " on veut un régime présidentiel, tolérant sur le plan religieux, référendaire, calqué sur les États‑Unis" (M. Angenot).

 

A l’ancien Communard Pierre Denis, Boulanger fait l’éloge  de la constitution américaine. Denis, qui a toujours vanté le fédéralisme, est quand même dubitatif. Il répond au général que la constitution américaine est idéale pour les Etats-Unis, où les habitants ont l’esprit fédéraliste, mais en France, que donnerait-elle ?

Mais finalement, plus que la constitution c’est la société américaine qui séduit le général. Lors de sa visite aux Etats-Unis, il a visité les champs de bataille de la guerre de Sécession, en compagnie du général Sheridan. Il apprécie l’idée que ces généraux sont redevenus des civils après la guerre, des entrepreneurs ou des cultivateurs.

 Son ami Dillon, directeur pour la France d'une socété américaine (la société du cable transatlantique) le renforce sans doute dans cette admiration de la modernié américaine.

 Boulanger prétend aussi vouloir une république plus tolérante, repoussant les excès antireligeux du laïcisme et offrant une place aux monarchistes.

Dans son discours de Tours de mars 1889, il parle d'une république " ouverte et nationale " et affirme qu'aucune restauration monarchique n'est envisageable. Il veut  faire travailler ensemble monarchistes et républicains .

A cela s'ajoute une référence au socialisme, exprimée par l'aile gauche du parti :

  " Socialisme ! C’est le mot où la France a mis son espoir (…) Soyons donc socialistes "

(Maurice Barrès, élu boulangiste, novembre1889).

 

« Je me contenterai d'opposer au programme possibiliste [les possibilistes sont les socialistes réformistes]  le programme socialiste du Parti national » (Mermeix, candidat boulangiste à Montmartre en septembre-octobre 1889)

 (cité par Marc Angenot )

 

 

 

 

  VERS  L'AFFRONTEMENT

 

 

 

La tension grandit entre les deux camps.

La société des droits de l’homme et du citoyen de Ranc, Clemenceau et les autres, les journaux opportunistes et radicaux, ainsi que la presse proche des milieux dirigeants, attaquent violemment Boulanger.

Pierre Denis n'hésite pas à dire que la société des droits de l’homme et du citoyen a lancé de véritables appels à la guere civile contre Boulanger.

De son  côté, celui-ci entreprend une campagne de banquets et de discours dans toute la France.

Les adversaires de Boulanger le représentent comme un  homme  vivant dans un milieu de gens tarés. Un journaliste, Yves Guyot, de tendance radicale, écrit :

" C’est bien le même général Boulanger qui, dans un souper de rastaquouères et de filles [lemot désigne à l'époque les prostituées et plus généralement les femmes vénales], leur a promis de les débarrasser de la « voyoucratie » pour la remplacer par le règne « des honnêtes gens » — le leur ! "

Le même ironise sur les accointances de Boulanger :

" Depuis, s’il continue à crier : Vive la République ! il a jeté tout masque.

Le jour du mariage de sa fille, à l’église de Passy, M. Boulanger a passé la revue de son état-major. En voici ta composition

Républicains : Naquet, Laguerre, Henri Rochefort, Vergoin, Laur, Laisant, Le Hérissé, Turquet, Michelin, Kœchlin-Schwartz, de Susini, Gaston Laporte, Farcy, Saint-Martin, Vacher, colonel Astima, de Ménorval, Lalou.

Bonapartistes et Monarchistes : MM. Cunéo d’Ornano, Jolibois, Dugué de la Fauconnerie, duc de Feltre, Lenglé, Roy de Loulay, Robert Mitchell, baron Eschassériaux, Calvet-Rogniat, de Martimprey, général de Lacretelle, Gaudin de Vilaine, baron Dufour, Albert Duehesne, des Retours, général du Barrail, Thettier de Poncheville, P. Chassaigne-Goyon, Galpin, Marius-Martin, Quentin-Bauchart, Maurice Binder, vicomte de Turenne, Georges Thiébaut, Clément de Royer, baron de la Bouillerie, Hyrvoix, de Legge, marquis de Villeneuve de Loqueyssie, Xavier Feuillant, de Montéty, Bottieau, Georges Lachaud.

La reine de la fête est la duchesse d’Uzès."

 

Le Journal des Débats, journal conservateur, souligne la coalition hétéroclite qui soutient Boulanger :

" Admirateurs de la Commune et partisans de la royauté ou de l'Empire vont aux urnes la main dans la main. Des hommes appartenant aux partis conservateurs [...] partent en guerre contre le capitalisme et la propriété individuelle, derrière les révolutionnaires et les socialistes [...] adoptent leurs principes en y mêlant quelques fois d'une manière étrange, l'esprit de réaction et des rêves de restauration archéologique".

 

(cité par Marc Angenot, 1889. Un état du discours social, Chapitre 33. La propagande boulangiste,  Médias 19 [En ligne] http://www.medias19.org/index.php?id=12316).

 

 

 

 

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 Boulanger en tournée électorale à Lille. Boulangistes et anti-Boulangistes manifestent.

L'Illustration, 1888

Vente e-bay.

 

 

 

 

réunion électorale

 

 Vin d'honneur à la mairie d'Anzin, en présence du général Boulanger.

L'Illustration, 1888

 

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