COMMUNARDS !

 

LA COMMUNE DE 1871, LA RÉPUBLIQUE ET LES MENSONGES

SIXIÈME PARTIE : MYTHES ET RÉALITÉS DE LA COMMUNE, SUITE

 

 

 

 

 

 

DES REPUBLICAINS DANS LA COMMUNE ET CONTRE LA COMMUNE

 

 

 

 

Si les Communards étaient des patriotes républicains en 1871– et n’étaient que cela (ce qui évidemment est faux), on s’explique mal que d’autres patriotes républicains comme Jules Ferry, Jules Simon  ou Jules Favre (ce prénom commun, très usité à un moment du 19ème siècle, par référence classique à Jules César sans doute, a donné  naissance à l'expression "la république des Jules") aient été des ennemis farouches de la Commune.

Mais ce qu’il y avait de social dans le programme des Communards effrayait des hommes comme Ferry, Favre ou Simon, qui de plus, considéraient la poursuite de la guerre comme une folie et l’insurrection comme une atteinte à la légalité.

 

Du côté des républicains radicaux, comme Gambetta et ses amis, qui souhaitaient la poursuite de la guerre (Gambetta démissionna du gouvernement parce qu’il refusait l’armistice avec les Allemands), ils ont refusé de soutenir la Commune parce qu’ils refusaient l’atteinte à la légalité, parce qu’ils se méfiaient des têtes chaudes révolutionnaires, qui figuraient en bonne place dans le mouvement communard, et qu'ils considéraient comme fondamental le respect de la propriété privée, que de nombreux Communards, voire tous, remettaient en cause.

La réaction hostile aux Communards de nombreux républicains s’explique par le contexte :   il leur a paru criminel d’ajouter à la défaite de la France une crise politique débouchant sur la guerre civile. De plus, partisans de la propriété privée, et souvent eux-mêmes issus de la bourgeoisie moyenne ou grande, beaucoup de républicains désapprouvaient profondément la menace à l'ordre social que représentait la Commune.

 

Pour ces républicains solidaires du gouvernement de Thiers, comme pour les conservateurs non républicains, c’est la Commune qui porte la responsabilité de la guerre civile, c’est elle qui a pris l’initiative de la rupture.

La violence dans la condamnation des Communards et l’approbation, implicite ou explicite, de la répression, s’explique par ce facteur, autant que par le souci de conservation sociale.

Mais bien entendu, aucune option politique ne s’explique par une seule raison, mais par un ensemble de raisons, présentes plus ou moins chez l’un que chez l’autre.

 

 Il y a donc eu des "Versaillais de gauche", pour reprendre l'expression d'Edouard Vaillant. Celui-ci, exilé à Londres, co-signe (avec Granger, Eudes, etc - mais Vaillant est sans doute le principal rédacteur) une proclamation en  1874, au nom d'un groupe qui se désigne comme "La Commune révolutionnaire". Dans ce texte, connu sous le titre "aux Communeux", les signataires se prononcent contre le réformisme et ils rappellent  " à ceux qui seraient tentés de l’oublier que la gauche versaillaise, non moins que la droite, a commandé le massacre de Paris, et que l’armée des massacreurs a reçu les félicitations des uns comme des autres. Versaillais de gauche et Versaillais de droite doivent être égaux devant la haine du peuple."

Il n'y a pas d'alliance possible avec les républicains, conservateurs, modérés ou radicaux, qui représentent les intérêts de la bourgeoisie :

" Les radicaux seront les derniers défenseurs du monde bourgeois mourant ; autour d'eux seront ralliés tous les représentants du passé, pour livrer la lutte dernière contre la Révolution. La fin des radicaux  sera la fin de la bourgeoisie."

.

Plus tard, certains anciens Communards devaient avoir des opinions réservées sur la république.

Paschal Grousset, interrogé en 1897 par la Revue blanche, qui consacrait un numéro spécial à la Commune, déclarait :

  " La République de nos rêves n’était assurément pas celle que nous avons. Nous la voulions démocratique et sociale, et non ploutocratique. "

Par république ploutocratique, il voulait sans doute dire que, non seulement la république n’avait pas les moyens d’agir sur l’organisation économique et la propriété privée pour établir une plus grande justice sociale – mais qu’en fait, elle était dirigée par les possédants et les puissances d’argent (c'est le sens de "ploutocratique").

 Dans la même revue, Gustave Lefrançais se montrait plus hostile encore à la république, en tant que régime :

" Le prolétariat n’arrivera à s’émanciper réellement qu’à la condition de se débarrasser de la République, dernière forme, et non la moins malfaisante, des gouvernements autoritaires".

 Enfin, Gaston Da Costa, répondait  à la question de la Revue Blanche :

— Et votre opinion sur la Commune, son influence ?

— … Oh, quand après huit ans de bagne, revenus, nous avons vu la République qu’on nous avait faite, nous avons dû constater que ce n’était pas la peine.

 

 Mais pouvait trouver toutes les opinions chez les anciens Communards, du ralliement pur et simple à la république modérée (voire opportuniste) à la critique socialiste ou anarchiste de celle-ci, en passant par l’approbation d’une république autoritaire et nationaliste chez ceux qui adhéraient à la ligue de la patrie française de Déroulède, pour finir par une république sociale antisémite pour ceux qui faisaient cause commune avec Edouard Drumont.

 Aujourd'hui, "Monsieur Thiers" est généralement honni comme le massacreur de la Commune.

On oublie que tous les républicains du début de la troisième république le considéraient comme un grand homme, d'autant plus qu'il s'était rapproché de la gauche et avait rompu avec les monarchistes; les républicains lui ont rendu un hommage unanime lors d'une séance célèbre à la chambre des députés en 1877, il est vrai non pour sa répression de la Commune mais pour son action au gouvernement qui avait permis de "libérer" le territoire de l'occupation allemande après l'armistice de 1871.

 Mais les deux aspects de l'homme politique ne pouvaient pas se dissocier si facilement et beaucoup de républicains de gouvernement, même classés à gauche, avaient soutenu Thiers dans la répression de la Commune. 

 

193271

Thiers proclamé "Libérateur du Territoire" lors de la séance de l'Assemblée nationale tenue à Versailles le 16 juin 1877, par  Jules Arsène Garnier (1847-1889).

Le tableau montre Adolphe Thiers applaudi par les députés de gauche et du centre, lors de la séance de l'Assemblée (toujours installée à Versailles) du 16 juin 1877.

Le ministre de l’Intérieur Fourtou (monarchiste) vient de déclarer : “Les hommes qui sont au gouvernement aujourd’hui sortaient des élections de 1871 et faisaient partie de cette Assemblée nationale dont on peut dire qu’elle a été la pacificatrice du pays et la libératrice du territoire !

A ce moment, plusieurs membres désignent Thiers en disant : “Le voilà, le libérateur du territoire !

Ils veulent rappeler que Thiers a réussi en deux ans le paiement de l'indemnité de guerre de 5,5 milliards de francs due aux Allemands, entraînant le départ des troupes d'occupation.

Les membres de la gauche et du centre se lèvent et acclament M. Thiers, assis à son banc. Les députés de droite restent réservés (car Thiers s'est rapproché de la gauche).Thiers, qui a 80 ans, mourra  quelques mois après cette mémorable séance.

.Sur le tableau on voit Gambetta désigner M. Thiers d'un grand geste du bras. A côté de lui, Jules Ferry, reconnaissable à ses favoris en côtelettes. Derrière Ferry, on voit Clemenceau (moustache). Au burau du président de la Chambre, Jules Grévy, futur président de la république.

Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon

http://collections.chateauversailles.fr/

http://art.rmngp.fr/fr/library/artworks/thiers-proclame-liberateur-du-territoire_estampe-technique_chromolithographie

 

 

 

 

 

 

 

 COMMUNE ET COLONIALISME

 

 

 

 

A priori, rien ne rapproche la Commune du colonialisme.

On pourrait même penser que les Communards étaient anti-colonialistes.

 

En fait, la Commune ayant dirigé (pendant deux mois) Paris sans prétendre prendre des décisions pour toute la France, elle n'a pas eu à se prononcer (semble-t-il) sur la colonisation - qui était bien évidemment déjà entreprise à l'époque mais qui allait se développer plus fortement encore sous la IIIème république.

  Mais des penseurs socialistes, quelques années plus tard, n'allaient pas tarder à associer la Commune, la république  et le colonialisme, comme inséparables dans la marche du progrès.

 

Ainsi Louis Riel s'inquiète en 1886 des tendances à abandonner la politique coloniale (certainement après le revers momentané subi par Jules Ferry au Tonkin, qui cause la chute de son gouvernement) :

 " C’est une grande tâche qui nous incombe de répandre la république sur la terre. Si nous continuions la désastreuse campagne de l’abandon colonial, ce serait briser le premier échelon qui mène à la république universelle. […] La Commune avec ses cinquante mille morts a sauvé la République : le Tonkin, Madagascar, Tunis, l’Algérie l’ont agrandie. […] La France escorte un trésor à travers le monde : la République. " (Louis Riel, Socialisme et colonies, 1886.)

 Cité par Kristin Ross L’Imaginaire de la Commune

 

A la même époque, Paschal Grousset, rédacteur en chef de l'éphémère journal Germinal, lancé par un député républicain radical, s'en prend à l'Angleterre qui crée des obstacles à la politique coloniale de la France - mais il ne s'en prend pas à cette politique coloniale elle-même.

  Enfin, signalons qu'à la fin de sa vie, l'ancien Communard Lissagaray fut rédacteur en chef de la revue La Vie algérienne et tunisienne (vers 1895). Activité alimentaire sans doute, chez un homme qui était resté pauvre, mais il serait intéressant de savoir quelle image de la colonisation donnait cette revue.

 

Sur les Communards et la colonisation, on peut toutefois citer un article « La Commune et l’Algérie » sur le site des Amies et amis de la Commune, très instructif… en raison de ce qu’il ne dit pas. (  http://www.commune1871.org/?La-Commune-de-Paris-et-l-Algerie )

Pour ne pas allonger cette section, nous plaçons notre commentaire à cet article en annexe de ce message. Nous aurons ainsi l'occasion de citer un mémorable discours de Victor Hugo.

 

 

 

 

 

 

LA COMMUNE, A QUOI BON ?

LA COMMUNE, UNE HISTOIRE REBELLE AU CONSENSUS

 

 

 

Le célèbre historien François Furet a dit à propos de la Commune :

 " Aucun événement de notre histoire moderne, et peut-être de notre histoire tout court, n’a été l’objet d’un pareil surinvestissement d’intérêt, par rapport à sa brièveté. Il dure quelques mois, de mars à mai 1871, et ne pèse pas lourd sur les événements qui vont suivre, puisqu’il se solde par la défaite et la répression (...)"

  Poser la question de ce à quoi a servi la Commune est iconoclaste.

 En effet, pour beaucoup de ceux qui l'admirent pour des raisons diverses, elle est devenue un mythe. Dès lors peu importe qu'elle ait échoué - en fait l'échec est même la condition du mythe et un mythe se suffit à lui-même. Peu importe que ceux qui invoquent ce mythe soient des révolutionnaires en guerre contre un monde éternellement injuste ou des profiteurs de ce même monde qui se donnent bonne conscience.

Pouvait-elle réussir d'ailleurs ?

 Il est probable qu'i y a eu un moment où les Communards (les plus conscients d'entre eux) ont compris que la province ne suivrait pas  et que tout se terminerait en catastrophe - dès lors que le gouvernement et l'Assemblée refusaient la négociation.

 Il ne restait plus qu'à vendre chèrement sa peau sur les barricades ou à s'enfuir si on pouvait (et beaucoup de dirigeants, contrairement à la légende, y sont parvenus). Pour la base, hormis les convaincus, pour ceux qui à un moment avaient suivi la Commune, il restait à essayer de prendre ses distances et de se faire oublier.

 Alors on peut se souvenir de la phrase de Da Costa : "ce n’était pas la peine."

Mais comme on ne peut se satisfaire d'avoir agi pour rien, le même Da Costa et d'autres Communards avaient trouvé une justification de leur action : la Commune avait sauvé la république.

A vrai dire il y a deux manières de prendre cette phrase.

Pour les Communards, la monarchie allait être restaurée par l'Assemblée nationale. La Commune fut proclamée - et le temps de la lutte aidant, le bon moment était passé pour les monarchistes.

On peut douter de ce "calendrier" qui ferait que les monarchistes ont raté le bon moment du fait de l 'insurrection communarde.

On peut tout au plus penser que l'exemple de la Commune a fait réfléchir les monarchistes sur le danger de rétablir la monarchie sans risquer un soulèvement plus général.

 

Mais ce qui a quand même fait rater le rétablissement de la monarchie, c'est l'attitude du prétendant au trône, le comte de Chambord (devenu prétendant unique depuis la "fusion" des branches, les orléanistes s'effaçant devant le représentant de la branche aînée, dite légitime). Le comte de Chambord saborda les chances  d'une restauration en déclarant sa fidélité au drapeau blanc - alors que la route lui paraissait ouverte, s'il acceptait au moins ce symbole de la France moderne, le drapeau tricolore.

 Or cela se passait entre juillet et octobre 1873 et on voit que la Commune n'y est pour rien ou pour pas grand chose.

 Car il y a une autre façon de prendre la phrase "la Commune a sauvé la république".

 Cette autre interprétation, paradoxalement, fait entrer en lgne de compte la victoire du gouvernement Thiers et la répression. La république modérée prouva qu'elle était capable de maintenir l'ordre - en réprimant sans états d'âme ceux qui l'avaient perturbé, et de garantir la propriété. Beaucoup de conservateurs s'éloignèrent donc des partis monarchistes pour se rallier à la république modérée.

En ce sens paradoxal, la Commune avait bien "sauvé" la république - mais elle avait sauvé son antagoniste, la république bourgeoise !

" Ce n'est pas la Commune qui a sauvé la république, c'est sa mort, sa mort qui rassurait  l'immense opinion hésitante que Thiers devait convertir au régime républicain" (M. Winock et J. P. Azéma, La Troisième république). Bien auparavant, l'historien monarchiste Jacques Bainville l'avait déjà dit dans son Histoire de France (1924): " Ce fut la République qui signa la paix. Elle vint à bout de la Commune et rétablit l'ordre. Elle assuma toutes les responsabilités et elle en eut le bénéfice. Ce fut elle qui remplit le programme sur lequel la majorité de droite avait été élue. Alors les craintes que la République inspirait - révolution, guerre sans fin - s'évanouirent. Et ces causes réunies firent que le régime républicain, d'abord provisoire, devint définitif. "

 

Evidemment ce n'est pas ainsi que l'interprètent les députés qui ont voté la résolution de réhabilitation en 2016 , qui mettent en avant la préservation de la république - mais dans leur conception, il s'agit de la vraie république, "de gauche", celle qu'ils sont supposés incarner.

On peut aussi considérer la Commune - et c'est même assez fréquent, comme un "laboratoire " d'idées de gauche qui s'imposeront avec le temps et qu'énumèrent amoureusement les députés de gauche lors du débat du 29 novembre 2016 :

" Droit de vote des étrangers, démocratie dans l’entreprise, éducation et formation pour tous, laïcité, égalité hommes-femmes, réquisition des logements vides pour les mal-logés, sauvegarde et développement des services publics : ces quelques mesures illustrent à quel point les fondements solidaires et égalitaristes de notre République, que la Commune a contribué à forger, sont plus que jamais d’actualité." (intervention de Jean-Jacques Candelier)

 

Les  arguments pour la réhabilitation des Communards n'ont pas mordu au-delà de la gauche ; initiative de gauche, présentant les Communards comme des précurseurs de la gauche actuelle, elle n'avait rien pour séduire à droite et au centre. Une mesure consensuelle était possible ; il aurait fallu la présenter autrement et ne pas vouloir faire une mesure d'auto-célébration des valeurs de gauche.

 

Ainsi que le dit Bertrand Guest dans un article critique du livre de R. Tombs, que nous avons déjà cité,  la Commune " demeure un enjeu clivant pour la politique comme l’historiographie et résiste à tout lissage consensuel."

http://www.laviedesidees.fr/La-Commune-loin-des-mythes.html

 

 

 

 

36326-4

 

Cham. "Les folies de la Commune, numéro 4 : 1871, va donc, Berquin !". Estampe. Paris, musée Carnavalet.

 © Musée Carnavalet / Roger-Viollet

Dessin de Cham, paru peu de temps après la Commune, dans un album, Les Folies de la Commune

Le dessin représente un Communard, la torche à la main, qui s'adresse au portait de Marat en lui disant : "Va donc, Berquin !".

Cette expression est sans doute peu compréhensible aujourd'hui. Berquin était un auteur de la fin du 18ème siècle, célèbre pour son style mièvre et sentimental. Marat était considéré, notamment par l'opinion bourgeoise, comme l'un des révolutionnaires les plus sanguinaires de la Révolution française. Le faire appeler "Berquin" par un Communard montre que la Commune voulait dépasser le sanguinaire Marat. Le Communard représenté par Cham est conforme à l'idée qu'en a l'opinion bourgeoise - surtout après la Semaine sanglante : barbu, hirsute, sans doute aviné, en tenue débraillée de garde national, la torche à la main pour allumer des incendies. Cham est un caricaturise talentueux, d'opinion conservatrice.

 

 

 

 

 

 

POURQUOI REHABILITER LES COMMUNARDS ?

 

 

 

Les députés qui ont voulu réhabiliter les Communards l'ont fait en soulignant que  malgré l'amnistie, les Communards avaient supporté l'infâmie des condamnations.

Il faut quand même observer qu'après1880, les Communards ne furent pas considérés comme des parias

Amouroux, Vaillant, Chauvière, Grousset, Cluseret, Allemane, Clovis Hugues, Félix Pyat,  Desfarges, Alphonse Humbert, Camélinat, et d'autres encore, furent élus députés de la 3ème république.

Il semble donc que la réhabilitation des Communards n'a pas attendu 2016 - mais il est si agréable de redécouvrir l'eau chaude...

L'ancien Communard Chauvière est élu député en 1893 avec Vaillant sous l'étiquette du comité révolutionnaire central.

 " Le communard Gaston Da Costa, qui ne manifeste guère d’indulgence envers les insurgés de 1871, écrit qu’au Palais-Bourbon, Chauvière « s’est créé une spécialité d’interrupteur ordurier […]. J’imagine que Vaillant, dans son for intérieur, ne se félicite guère d’une pareille et aussi malpropre recrue.  »

 cité par http://www.commune1871.org/?EMMANUEL-CHAUVIERE-UN-TEMPERAMENT

Il est vrai que Da Costa avait (semble-t-il) eu de la sympathie pour le boulangisme, contrairement à Vaillant et Chauvière.

Alphonse Humbert, condamné à la déportation, amnistié en 1879, devient député radical socialiste à partir de 1893 et président du conseil municipal de Paris. Il sera ensuite un des antidreyfusards les plus acharnés. Lors de sa première élection, Humbert est opposé à un candidat socialiste, à un candidat Boulangiste et à un candidat "anti-francs-maçons" (et sans doute aussi antisémite). A vrai dire, on aurait pu retrouver des anciens Communards parmi toutes ces étiquettes, y compris les "anti-franc-maçons" et les antisémites.

 Arthur Ranc, si on le considère vraiment comme un Communard, fut sous la 3ème république député et sénateur (on parlera de lui bientôt), éminence grise du parti opportuniste. Après sa mort, un monument à son honneur fut inauguré à la veille de la guerre de 14  en présence de quatre présidents de la République (passé, présent ou à venir) et de toute la crème du monde gouvernemental. Il est vrai que ce n'était pas l'éphémère Communard qu'on commémorait mais le pilier du parti républicain et l'ami de Gambatta.

 

D'ailleurs, la récente réhabilitation provoque des critiques dans les mouvements d'extrême-gauche. On peut ainsi lire sur le site Gauche révolutionnaire, section française du comité pour une internationale ouvrière :

 " Les communards n’ont pas besoin de la « réhabilitation » des laquais de la bourgeoisie, qui sont les descendants des massacreurs de la Semaine Sanglante. Vive la Commune !"

 http://www.gaucherevolutionnaire.fr/les-communards-massacres-en-1871-nont-pas-besoin-detre-rehabilites-par-les-faux-socialistes-daujourdhui/

 

 

 

 

 

LES HERITIERS DE LA COMMUNE

 

 

 

LES COMMUNARDS ET LES RADICAUX  : ARTHUR RANC, HOMME D'INFLUENCE

 

 

Le parti radical fut pendant le dernier quart du 19ème siècle  un parti comme on le concevait à l’époque, informel, groupant des personnes partageant des idées communes mais  libres d’évoluer plus ou moins à gauche ou à droite selon la conjoncture ou leurs intérêts. Une partie des radicaux avec Gambetta se joignit aux républicains modérés pour former le groupe opportuniste. Une autre prit des positions plus sociales.

Le programme radical avait été défini par Léon Gambetta (discours de Belleville, 1869) : républicain, laïque et même anticlérical, partisan d’avancées sociales prudentes, respectueux de la propriété privée, partisan de la libre administration des communes par des maires et conseils municipaux élus (à une époque où les maires étaient souvent nommés par le gouvernement).

 

 Arthur Ranc, personnage important en son temps et un peu oublié, fut un proche de Gambetta. Ce fut aussi ce qu’on pourrait appeler un demi-Communard.

Militant républicain,  Blanquiste, condamné à de la prison et à la détention en Algérie (d'où il s'échappe) pour incitation à la guerre civile sous le Second Empire, Ranc est ensuite un collaborateur et ami de Gambetta. Lorsque celui-ci devient ministre de la guerre après la proclamation de la république, il nomme  Ranc directeur de la sûreté nationale. Ranc est élu à l’assemblée nationale en février 1871, mais démissionne comme Rochefort, Benoît Malon  et Tridon par refus de l’armistice. Il est alors maire d’un arrondissement parisien comme Clemenceau.  A la différence de ce dernier, il accepte d’être élu membre de la Commune – mais démissionne quand celle-ci vote le décret des otages et semble-t-il, quitte Paris.

 

Il appartient avec Clemenceau, plusieurs anciens maires d’arrondissement (ce poste avait été supprimé par la Commune), et diverses personnalités, à la Ligue républicaine pour les droits de Paris, qui tente une conciliation entre le gouvernement de Thiers et la Commune (Thiers reçoit à 6 reprises les représentants de la Ligue, sans résultat).

 Après la Semaine sanglante, Clemenceau,  Arthur Ranc et d’autres sont suspects et préfèrent attendre un moment avant de reparaître. Ranc est élu en juillet 1871 au conseil municipal de Paris et a une grande activité journalistique et littéraire.

 

En 1873, Arthur Ranc est élu député du Rhône. Mais il est attaqué par la droite sur ses liens avec la Commune, malgré sa rupture avec celle-ci. Son immunité de député  est levée. Il quitte alors la France pour la Belgique et est condamné à mort par contumace !

Amnistié en 1879 par le président Grévy, il rentre  en France et se montre « plus dévoué que jamais à la personne de Gambetta et à la politique opportuniste », directeur du journal  La petite république, il est élu député de Paris sur les listes de l’Union républicaine,

 

« il fut un des confidents du chef de la majorité [Gambetta] devenu président de la Chambre, puis président du conseil des ministres, et, sans paraître à la tribune, eut une grande part aux intrigues des coulisses parlementaires. Il se prononça contre la séparation de l'Eglise et de l'Etat [lors des premiers débats de l’époque sur le sujet] et pour les crédits du Tonkin [pour la conquête militaire]. » (biographie des députés, extrait de l’ouvrage de Robert et Cougny, site de l’Assemblée nationale)

 En 1885, après la défaite de Lang-Son au Tonkin, qui cause la chute du ministère de Jules Ferry (extrêmement impopulaire à l'époque et qualifié de Ferry-Tonkin), l'opinon se détourne de la conquête coloniale. Ranc est l'un de ceux qui font campagne pour que la France poursuive dans la voie de la colonisation et de la construction d'un empire.

A cette époque il est donc dans le camp opposé à Clemenceau, qui est devenu à partir de 1879 l'adversaire des opportunistes et de Gambetta. Clemenceau, chef de file des radicaux "authentiques" (on dit à l'épque " intransigeants"), est opposé à la politique coloniale de Gambetta et Ferry, il est partisan de l’élection des juges, de la suppression du Sénat, de la limitation de la durée journalière du travail, des retraites des vieux travailleurs, de l'impôt sur le revenu et d'autres mesures sociales.

Non réélu mais rédacteur en chef de plusieurs journaux influents, Ranc  fonde  avec  Clemenceau et d’autres (dont l'ancien Communard Lissagaray) une « Société des droits de l'homme » dirigée contre le Boulangisme en 1888. Mais de nombreux anciens Communards sont dans l'autre camp (à Draguignan, l'ancien Communard Ballière, candidat Boulangiste se présente contre Clemenceau).

 

S'étant ainsi rapproché de Clemenceau, Ranc est élu sénateur de la Seine en 1891 puis sénateur de la Corse en 1903 au titre de la gauche démocratique (son élection en Corse, où il n'a aucune attache, est acquise grâce au système claniste mis en place par le député Emmanuel Arène, le "roi sans couronne de la Corse", chef de file des républicains opportunistes dans l'île).

Directeur du journal Le Radical, Ranc publie des articles dans plusieurs journaux à la fois, et c’est un homme de lettres réputé. En 1905 il prend la direction du journal l'Aurore, en remplacement de Clemenceau, nommé président du Conseil et ministre de l'Intérieur. Il meurt en 1908.

En 1913, un monument à Arthur Ranc est  inauguré à Paris en présence du président de la république Fallières (encore en exercice pour peu de jours), de Raymond Poincaré (président élu qui va succéder à Fallières) d'Emile Loubet, ancien président de la république, de Paul Deschanel, président de la chambre des députés (et futur président de la république) et d'Artistide Briand, président du conseil. Sur le socle on lit  une phrase martiale d'Arthur Ranc :

"QU'IL N'Y AIT PLUS PARMI VOUS QU'UNE DEVISE, CELLE DE GAMBETTA : "TOUS POUR LA REPUBLIQUE, POUR LA PATRIE "

Ranc illustre donc le cas d’un Communard qui ne l'est pas resté jusqu'au bout, radical devenu opportuniste,  et assurant la fusion, à la fin du siècle, entre les derniers opportunistes et les radicaux.

Certes on ne peut pas considérer que les radicaux ont revendiqué une proximité avec la Commune.

Les radicaux de la 3ème république ont condamné les Communards pour leurs  actes illégaux, leur recours à l'insurrection et leur responsabilité dans la guerre civile,  mais ils ont généralement demandé leur amnistie, et ont accueili les brebis égarées revenant au bercail du parlementarisme.

Nous avons déjà parlé d'Edouard Lockroy, député à l'Assemblée nationale de 1871 qui approuva les élections de la Commune - puis participa aux tentatives de conciliation  entre Paris et Versailles - ce qui lui valut d'être arrêté par le gouvernement à peu près au moment où il donnait sa démission de député. Mais pas plus que Clemenceau, il n'approuva réellement les actes de la Commune. Il fut par la suite député et sénateur radical, mais proche des opportunistes, ministre du commerce ou de la marine des gouvernements Freycinet, Goblet , Léon Bourgeois, Brisson. C'est notamment à Lockroy, alors ministre du commerce,  qu'on doit la décision de construire la tour Eiffel pour l'exposition universelle de 1889.

Son nom a été donné à un emplacement sur la côte de l'Antarctique, lors d'une exploration par le célèbre commandant Charcot,  au moment où Lockroy était ministre de la marine : Port-Lockroy  - devenu aujourd'hui base de l'armée britannique.

 

 

Mais une forme de tolérance envers les hommes de la Commune ne valait pas approbation expresse:  le président du conseil Goblet, radical, fit signer au président de la république Grévy la dissolution du conseil municipal de Marseile (pourtant pas férocement révolutionnaire !) qui le 18 mars1887, avait levé la séance pour rendre hommage  la Commune...*

                                                 * Voir notre message Marseille et Paris en 1887.

 

Charles Floquet, député radical, fut un des premiers partisans de l'amnistie des Communards - il fut un des hommes importants de la 3ème république, préfet, ministre, président du conseil, président de la chambre des députés, sénateur.

L'exemple de Ranc, de Charles Floquet ou de Lockroy illustre que des radicaux ou  la frange de gauche des opportunistes ont pu se montrer compréhensifs envers la Commune, voire y participer pendant un moment comme Ranc.

Il est vrai que Ranc avait commencé par être Blanquiste.

Ranc fut toujours fidèle à la mémoire de Blanqui, qu'il avait bien connu; il conservait dans son salon les masques mortuaires de Blanqui et de Gambetta.

Mais ce qu'il dit de Blanqui (qui, on le rappelle, détenu pendant la Commune, n'a pas pu y participer) est assez loin de l'image type du Communard qu'on a aujourd'hui  :

"Patriote ardent, il était de la grande école française, celle d'Henri IV, de Richelieu, de la Convention. Il ne donnait pas dans les rêveries humanitaires et les niaiseries cosmopolites".

 

002a

L'illustration du 22 février 1913, inauguration du monument d'Arthur Ranc dans la mairie du IX ème arrondissement de Paris.

La légende de la photo dit :

Sept présidents à l'inauguration du monument d'Arthur Ranc, le 16 février.[1913]
Un ancien président de la République, M. Loubet; un président encore en exercice, M. Fallières; un président à la veille d'entrer en fonctions, M. Poincaré; le président du Conseil des ministres, M. Briand; le président du Sénat, M. A. Dubost; le président de la Chambre, M. Paul Deschanel [qui sera ensuite président de la république; c'est lui qui tomba d'un train en pyjama]; le président du Conseil municipal, M. Galli.

 Selon L'Illustration : " Beaucoup d'amis d'Arthur Ranc assistaient, autour de Mme veuve Ranc, à cette cérémonie officielle, véritable solennité républicaine, à laquelle étaient présents les présidents des Chambres, les membres du gouvernement et de nombreuses personnalités de la politique et de la presse. Six discours furent prononcés, et M. Mathieu Prévôt, le vénérable maire du neuvième arrondissement, salua dans les termes les plus heureux MM. Fallières, Loubet et Poincaré, auxquels il dit, au milieu des applaudissements:

«--Vous représentez pour nous les idées de patrie et de République avec leur noble cortège de traditions, de souvenirs, de regrets et d'espérances.»

http://eremita.di.uminho.pt/gutenberg/3/7/7/6/37760/37760-h/37760-h.htm

 

 

 

 

 

 LES SOCIALISTES

 

 

Dans les décennies qui suivent la Commune, des partis politiques s'en proclament les héritiers.

La filiation entre la Commune et le parti  est marquée par le fait  que d'anciens Communards sont membres du parti.

Tel est le cas du comité révolutionnaire central, créé par Edouard Vaillant en 1881, de tendance  Blanquiste.

 On sait qu'une partie du comité va suivre le général Boulanger en 1888 et créer le comité central socialiste révolutionnaire avec Rochefort, Ernest Granger, Ernest Roche.

Le parti de Vaillant fusionne ensuite avec le mouvement de l'ancien communard Allemane pour donner naissance au  Parti Socialiste Révolutionnaire (P.S.R.).

Puis le parti de Vaillant et Allemane fusionne avec le Parti ouvrier français de Jules Guesde (socialistes marxistes) en 1901. Le parti unifié prend le nom de Parti socialiste de France. A son tour, le parti fusionne en 1905 avec le Parti socialiste français, l'autre grande tendance du socialisme, plus modérée, qui comprend les "possibilistes" de Brousse et des fédérations indépendantes. Le chef du parti est Jaurès.

Le nouveau parti qui rassemble dès lors la plus grande partie des socialistes s'appelle Section française de l'internationale ouvrièe (SFIO)

Elle est dirigée par Jules Guesde, Jean Jaurès, Édouard Vaillant et Paul Lafargue

 Ainsi, par Edouard Vaillant, entre autres, le parti socialiste SFIO, qui donnera naissance en 1971 au parti socialiste actuel, peut revendiquer une part de l'héritage de la Commune.

Après l'assassinat de Jaurès, peu de jours avant le début de la guerre de 1914, le parti, avec Edouard Vaillant, se prononce pour l'Union sacrée (union patriotique contre l'ennemi) et participe aux gouvernements de guerre.

 

 

 Édouard_Vaillant_at_Père_Lachaise

Edouard Vaillant, lors d'une commémoration au mur des Fédérés du cimetière du Père Lachaise (peut-être lors de l'inauguration de la plaque en l'honneur des morts de la Commune en 1904 - Wikipedia donne 1908 comme date ?). On notera la casquette de l'ouvrier et les canotiers des sympathisants plus bourgeois.

Wikipedia

Edouard Vaillant (1840-1915), ingénieur de formation et médecin, fut délégué à l'instruction publique de la Commune, de tendance blanquiste. Après son exil en en Angleterre, il fait partie du comité révolutionnaire central et  ne suit pas la majorité qui se rallie au Boulangisme en 1889. Député de Paris (quartier du Père Lachaise), il fut l'un des fondateurs avec Guesde et Jaurès, du parti socialiste SFIO par fusion des diverses branches du socialisme en 1905.

Il meurt en 1915, après avoir apporté le soutien de la SFIO à l'Union sacrée lors de la déclaration de guerre en 1914 (union de tous les partis et participation au gouvernement pour la défense de la France contre l'ennemi).

La plaque en l'honneur des morts de la Commune fut installée par l'association des amis de la Commune (fondée en 1882 sous un nom différent, l'association était à l'origine une association d'entraide des anciens Communards).

L'association, devenue Association des amies et amis de la Commune, existe toujours, implantée notamment à Paris; elle publie un bulletin et a un site internet publiant des articles intéressants.  Le ton est plutôt "gauche de la gauche", comme on peut s'y attendre. L'association avait demandé la réhabilitation des Communards depuis plusieurs années, finalement votée par l'Assemblée nationale en novembre 2016.

 

 

 

 

 LES COMMUNISTES

 

 

 

Mais la révolution russe d'octobre 1917, qui porte au pouvoir les marxistes de Lénine et Trotsky, et les divisions provoquées par la guerre chez les socialistes français, se traduisent par la création en 1920 du Parti communiste français, section française de l'internatinale communiste (SFIC), au congrès de Tours. Une partie des membres de la SFIO quittent celle-ci pour former le nouveau parti qui se déclare révolutionnaire et internationaliste.

Ce parti peut lui aussi revendiquer une filiation avec la Commune - pas seulement dans l'esprit de la tradition révolutonnaire, mais du fait que d'anciens Communards y adhèrent.

C'est le cas de Zéphyrin Camelinat, qui pendant la Commune avait dirigé la monnaie de Paris (et fait frapper une pièce très recherchée des numismates : la gravure est strictement conforme au modèle des pièces frappées depuis le rétablissement de la république (Hercule gravé par Dupré), mais le "différent" (symbole particulier au directeur de la Monnaie en exercice lors de la frappe,  figurant sur la pièce)  permet de repérer les pièces frappées pendant la courte période de direction de Camelinat.

Ayant réussi à se cacher après la fin de la Commune, puis réfugié en Angleterre, il rentre en France et est élu député socialiste en 1885 au titre de l'alliance républicaine et socialiste. Puis il participe à la fondation de la SFIO en 1905, dont il est trésorier. En 1920, il  fait partie de ceux qui adhèrent au nouveau parti communiste. Il transmet la majorité des actions du journal L'Humanité, qu'il détenait en nom propre, au nouveau parti.

Le parti communiste met volontiers en avant son appartenance à la Commune. Camélinat  fait un discours tous les ans au mur des Fédérés devant la délégation communiste.

Il mourut en 1932, âgé de 92 ans.

Le lendemain de sa mort, L'Humanité titrait : Camélinat est mort, vive la Commune!

Et André Marty écrivait : Camélinat est mort, mais la Commune triomphe en Russie

 On rapporte que Camélinat conserva son appartenance à la franc-maçonnerie malgré les directives du Komintern, ou III ème internationale (communiste), qui interdisait la double appartenance.

 

103075-1

 

Zéphyrin Camélinat et d'autres anciens Communards en 1914. Séquence du film La Commune. On se demande qui est le personnage jovial au centre de la photo qui, avec son chapeau haut-de-forme et son manteau à col de velours, pourrait représenter le capitaliste du Monopoly...

Le film La Commune, réalisé en 1914 par Armand Guerra sur un scénario de Lucien Descaves, écrivain libertaire, raconte les événements de la Commune avec des acteurs; à la fin, le film montre des plans documentaires : on voit un groupe de l'Association fraternelle des anciens combat­tants de la Commune [association créée dans les années 1880 et qui en 1914 ajouta à cette appellation les mots "et des amis de la Commune"  sur proposition de la journaliste Séverine], réuni devant le Louvre, avec notamment Zéphy­rin Camélinat, Jean Allemane, Nathalie Lemel, le mur des Fédérés et un drapeau avec l'inscription «Vive la Commune !»." 

Cliché de la Cinémathèque française.

 http://www.cinematheque.fr/catalogues/restaurations-tirages/film.php?id=103075

 

 

 

 En 1924, les communistes de la section du 20e arrondissement de Paris décident de confier au Soviet de Moscou la garde d’un authentique étendard communard, drapeau sans inscription, fait d’une simple étoffe rouge, qui aurait flotté sur l'une des dernières barricades. Il aurait dû être apporté à Moscou par une délégation dont faisait partie l'ancien Communard Fourcade, mais le gouvernement français refusa les visas. Finalement une délégation du parti communiste l'apporta à Moscou et il fut remis aux représentants communistes russes qui le placèrent dans le mausolée provisoire de Lénine - puis au musée Lénine, où il doit toujours être.

 

Puisque nous parlons d’anciens Communards ralliés au communisme, il faut citer le cas du « dernier des Communards », Adrien Félix Lejeune (1848- 1942). Né à Bagnolet, il n’aurait  joué qu’un rôle mineur durant la Commune, voire contraint et forcé  (en tous cas il minimise ce rôle devant le tribunal militaire, qui le condamne quand même à la déportation en Nouvelle-Calédonie, semble-t-il).

Il reprend son militantisme de retour en France, d’abord socialiste, puis communiste. En 1926, il est pris en charge par l’URSS. Dans un film soviétique d’actualité de 1930, il apparait, montrant le drapeau du 67ème bataillon de la Commune de Paris et s’écriant :

«Je suis le vieux Communard Lejeune (!), combattant de la Commune, en Russie, depuis quelques années, je suis émerveillé de ce que j'ai vu, et vive la Commune, vive la Commune».

Il mourut en pleine seconde guerre mondiale à Novosibirsk, âgé de 94 ans.

En 1971, pour le centenaire de la Commune, le parti communiste français organisa le rapatriement de ses cendres et son inhumation au Père Lachaise, près du Mur des Fédérés, faisant d’Adrien Lejeune un personnage mythique de combattant qu’il n’a peut-être pas été.

On peut aussi citer l’ancien Communard Gustave Isnard, qui visita l’URSS et servit de conseiller technique pour le film muet de Grigori Kozintsev et Leonid Trauberg, La Nouvelle Babylone (Novy Vavilon) en 1929, qui évoque la Commune à travers le destin d’une vendeuse dans un grand magasin, justement appelé La Nouvelle Babylone. Elle croise le chemin d’un soldat de l’armée française vaincue par les Allemands.

Finalement la jeune vendeuse participe à la Commune et le soldat se retrouve dans les troupes versaillaises. Il est présent lorsqu’on fusille la jeune fille. Le film considéré comme une œuvre marquante du cinéma soviétique, est aussi connu pour sa musique, du jeune Dmitri Chostakovitch.

 Le même Chostakovitch est le compositeur, sur commande du gouvernement soviétique, de la "Symphonie dédiée à Octobre" (ou Symphonie n° 2), créée en 1927 pour le 10 ème anniversaire de la révolution d'octobre.. Le choeur final de l'oeuvre est écrit par Alexandre Bezyminski. Dans les derniers vers, on peut lire :

 

Que la victoire ait pour nom Octobre

Octobre annonce l'aube attendue

(...)

Octobre est travail, bonheur et chanson,

Octobre est joie au champ et à l'établi.

Ecoutez notre devise : Octobre et Lénine,

L'âge nouveau et Lénine

La Commune et Lénine.

 

 

  Ainsi, symboliquement, la révolution d'Octobre proclamait  sa fliation avec la Commune.

 

  

LA-NOUVELLE-BABYLONE-1929

  La Nouvelle Babylone (Novy Vavilon, nous reprenons l'orthographe phonétique de Wikipedia), DVD en version restaurée.

http://lesensdesimages.com/2013/06/26/la-nouvelle-babylone-la-commune-de-paris-revue-par-le-cinema-sovietique/

 

 

 

 LES ISOLÉS ET LES REPUBLICAINS EVOLUANT VERS LA DROITE

 

 

 

Tous les anciens Communards qui ont vécu jusqu'aux premières décennies du 20ème siècle n’ont pas adhéré aux différentes branches du socialisme ni au parti communiste à partir de 1920.

Nous avons vu le cas de l’ambassadeur Barrère.

On peut aussi citer Antonin Desfarges, lui aussi un des derniers Communards, mort en 1941 à 90 ans, dans son département d’origine. Ouvrier maçon de la Creuse parti travailler à Paris, puis petit entrepreneur, il fut fait prisonnier après la Semaine sanglante et  parvint à s’échapper. Plus tard il acquit des responsabilités professionnelles, fut président du Conseil du Bâtiment.

A partir de 1893 jusqu’en 1910 il est député de la Creuse sous l’étiquette républicain socialiste (il ne semble pas qu'il s'agisse d'appartenance au parti républicain socialiste français, qui est créé en 1898 et regroupe les Rochefortistes, voir ci-dessous; c'est plutôt une étiquette vague, pas vraiment socialiste mais républicain de gauche). Au Parlement, il demande la création d’une caisse de retraite des travailleurs, l’indemnisation des accidents du travail, s’inquiète de la mévente des porcs.

On peut avoir une idée de certaines des opinions politiques de Desfarges en lisant sa profession de foi pendant l'affaire Dreyfus, probablement assez courante à l'époque :

«  Je me suis catégoriquement prononcé contre les menées des cosmopolites juifs et financiers qui, par la puissance de l'argent, ont déchaîné une troublante agitation à travers le pays pour sauver le traître Dreyfus justement condamné »

En 1910, il laisse son siège au socialiste indépendant Viviani, qui sera  président du conseil au moment de la déclaration de guerre de 1914. Il s'éloigne alors de la vie politique.

 

Venu aussi de la gauche radicale et républicaine et personnage important de la franc-maçonnerie, on trouve aussi Edmond Lepelletier (de son vrai nom Edmond Le Pelletier de Bouhélier), ancien délégué de la Commune,  qui à partir de 1898 se déclare antisémite et nationaliste et est élu député et conseiller de Paris sous ces étiquettes. Il est exclu (ou démissionne) de la franc-maçonnerie en raison de son antisémitisme. Homme de lettres, Edmond Lepelletier était un fidèle ami de Verlaine.

Lepelletier entraîne plus ou moins dans son sillage son beau-frère le député Alphonse Humbert, ancien journaliste communard condamné aux travaux forcés en 1871.

Journaliste renommé, notamment au journal de Rochefort L'Intansigeant, président du conseil municipal de Paris  et député radical-socialiste à partir de 1893, Alphonse Humbert  prend violemment parti contre Dreyfus et il est lui aussi exclu de la franc-maçonnerie.

Ces hommes de la gauche "intransigeante" (donc radicaux à la mode de Clemenceau) évoluant vers la droite nationaliste et antisémite ne sont pas très loin des socialistes nationaux dont on va parler; mais ces derniers continuent à se dire socialistes et révolutionnaires.

 

 

   

 LES SOCIALISTES NATIONAUX

 

 

 

Avant 1900, le parti qui se présente vraiment comme l’héritier de la Commune, c’est le comité central socialiste révolutionnaire de Rochefort (pourtant lui-même un Communard discutable, bien que condamné à la détention en enceinte fortifiée, comme on l’a vu) qui rassemble des anciens Communards comme Gaston Da Costa, Achille Ballière, Eugène Protot, Clovis Hugues, Ernest Granger. Même si l'article Wikipedia consacré au CCSR ne mentionne pas son appartenance, Cluseret doit être proche du comité.

Le parti se veut socialiste national (donc anti-internationaliste) et s’oriente de plus en plus vers l’antisémitisme.

Le 20 février 1898, le CCSR publie un manifeste antidreyfusard qui désavoue la position pro-dreyfusarde prise par Jaurès et conclut : « c'est comme socialistes, c'est comme patriotes que nous répudions de toutes nos forces la campagne de réhabilitation et de révision [du procès de Dreyfus] » (Wikipedia).

On a une idée de l’ambiance du comité par un article ironique paru dans L’Aurore, le journal de Clemenceau, daté du 24 mars 1898, qui évoque le banquet annuel pour l’anniversaire de la Commune :

«  Au banquet organisé, le 19 mars, par le « Comité Central Socialiste » et que présidaient, honorifiquement M .Henri Rochefort et, effectivement, M. Ernest Roche, celui-ci lut d'abord une lettre chaleureuse, datée des hauteurs ensoleillées de La Turbie, et dans laquelle M. Henri Rochefort, après avoir déclaré qu'il prenait un repos bien gagné par les quatre jours et cinq nuits de torture subis par lui à Sainte-Pélagie [emprisonnement à la suite d’une polémique dans le cadre de  l’affaire Dreyfus] se disait être de tout coeur avec les citoyens qui célébraient l'anniversaire de la Commune.

Cela fait, aux applaudissements unanimes des 37 convives présents, M. Ernest Roche prononçait, pour son compte personnel, un de ces éloquents discours dont il a le secret et duquel je me bornerai à extraire la phrase suivante, délicate allusion au citoyen Jaurès :

Nul individu, qu'on le sache bien, n'a le droit de s'ériger en chef ou directeur du socialisme, ni de parler en son nom. Le socialisme n'a pas de chefs et, s'il en avait, il les choisirait parmi ceux qui n'ont jamais servi d'autre cause que la sienne.

M. Ernest Roche, pour le prendre de si haut, est-il donc un de ces parangons de probité démocratique, un de ces purs devant lesquels il n'y a qu'à s'incliner ? Maintenant, peut-être, les chemins de Damas s'étant multipliés... Mais pendant la Commune, cette Commune pour laquelle M. Ernest Roche jure, périodiquement, de mourir - et de vivre surtout - que faisait-il? II était caporal dans l'armée de Versailles. Il entrait dans Paris à la remorque d'un Galliffet quelconque. La sanglante répression que l'on sait s'ensuivit, et, qu'il en convienne ou non, M. Ernest Roche dut en prendre pour son grade [comprendre : dut y prendre sa part].

 (…)

Singuliers communards!

Rappellerai-je que l'excellent secrétaire de rédaction de L’ Intransigeant [le journal de Rochefort], M. Ayraud-Degeorge - il avait, lui, l'excuse de son jeune âge - écrivait, en 1871, au National, qui s'imprimait à Versailles, de virulents articles anticommunalistes? "

(article signé du directeur de L'Aurore, Ernest Vaughan, qui a été un sympathisant de la Commune et a dû se réfugier par la suite en Belgique)

 Ernest Vaughan ironise sur les autres collaborateurs de L’ Intransigeant qui écrivent aussi sous des pseudonymes dans des journaux de droite, et il souligne qu'à L'Aurore, "nos faux révolutionnaires" , Lefrançais, Goullé, Brissac, Paule Minck, valent bien ceux de L’ Intransigeant.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k701524f/

 

Parmi les noms de « révolutionnaires » collaborant à L’Aurore cités par Vaughan et qui selon lui, valent bien les « révolutionnaires » de L’Intransigeant, on retrouve les noms d’au moins deux anciens Communards, Lefrançais et Paule Minck : celle-ci avait collaboré dans les années 1890 au journal  La Cocarde à l'époque où il était dirigé par  Maurice Barrès. Elle y avait notamment comme collègues l’ancien Communard Pierre Denis et … Charles Maurras. Ces collaborations surprenantes faisaient le charme de la vie journalistique fin de siècle ! 

 (Sur Paule Minck et La Cocarde, voir une courte indication dans notre deuxième partie).

 

 En mai ou juin 1898, Cluseret, qui vient d'être réélu député de La Seyne (Var), exprime ainsi ses regrets de ne pas pouvoir participer à un banquet du CCSR :

" Vous savez si je suis de cœur et d'âme avec Rochefort et vous tous, patriotes antijuifs ... mais j'entre dans ma soixante-seizième année et les forces ne répondent pas toujours à la bonne volonté. Soyez donc mon interprète auprès de Rochefort et de nos amis ; et si je n'ai pas la force de banqueter, j'aurai, si vieux que je suis, celle de défendre la patrie et nos idées, le moment venu ".

L'année 1898 : Y a-t-il une affaire Dreyfus à La Seyne ? http://histpat.laseyne.chez-alice.fr/pages/affaire_dreyfus.php

 

Ernest Roche, qui selon l'article, jurait de mourir pour la Commune, était député de Paris depuis 1889. Selon sa biographie, tirée d'un ouvrage sans doute vieilli, sur le site de l'assemblée nationale :

"Ses interventions à la Chambre tendent toutes à assurer la défense de l'opprimé, qu'il s'agisse non seulement d'améliorer le sort des ouvriers, mais également des personnes inquiétées pour leurs opinions ou leur action politiques."

Il est le créateur des soupes populaires.

Mais Ernest Roche est aussi nationaliste et antisémite, ce que ne dit pas le site de l'assemblée nationale. En 1898, son comité électoral écrit   :


"N'oublions pas [...] que dans l'abominable conspiration dreyfusarde qui paralyse les affaires, tue le travail  et déshonore la patrie, Ernest Roche a, par deux fois, à la tribune de la Chambre, démasqué et flétri les traîtres et tous ceux qui, à la solde de la juiverie et de l'Allemagne, visent à affaiblir la France et la République" (cité par  Michel Winock,
Nationalisme, Antisémitisme et Fascisme en France).

 

 La même année 1898, le CCSR cède place au Parti républicain socialiste français qui regroupe les militants rochefortistes et blanquistes antidreyfusards. Ce nouveau parti a Robert Poirier de Narçay (qui sera président du conseil général de la Seine, preuve de l'audience du parti surtout à Paris) pour secrétaire, et compte comme membres principaux Ernest Roche, Adrien Farjat, gendre d’Émile Eudes (l’ancien « général » Eudes de la Commune) et d'autres, dont Max Régis (dont on reparlera). "Il  se distingue de l'ancien CCSR par son nationalisme et, surtout, par son antisémitisme" (Wikipedia).

Il serait sans doute plus exact d'écrire qu'il est plus nationaliste et plus antisémite que ne l'était le CCSR, qui l'était déjà.

 

 

 

AU BANQUET DES MAIRES

 

 

En 1900 , à l'occasion de l'exposition universelle de Paris, a lieu le célèbre banquet des maires de France. Lors de ce banquet, qui a lieu au jardin des Tuileries, un incident, rapporté différemment, met en scène le maire contesté d'Alger, Max Régis.

Ce Max Régis a certes peu de chose à voir avec la Commune.

Fils d'un serrurier italien établi en Algérie, né en 1873, il démontre que l'ascenseur social existait à l'époque : il fait des études au prestigieux lycée Louis-le-Grand de Paris, voyage en Allemagne, puis fait des études de droit à Alger. Doué d'un physique avantageux, "le beau Max" devient le chef des antisémites locaux qui demandent notamment l'abrogation du décret Crémieux (Adolphe Crémieux, ministre de la justice du gouvernement de la défense nationale en 1870, avait accordé la nationalité française aux juifs d'Algérie, mécontentant une partie des colons - des rivalités politiques entre républicains de droite et de gauche se greffaient sur cette situation - de sorte que les républicains de gauche d'Algérie étaient souvent antisémites).

En 1898, avec l'appui d'Edouard Drumont, Max Régis, qui dirige un journal injurieux baptisé L'Anti-juif,  est élu maire d'Alger et prend immédiatement des mesures antisémites, pendant que des bandes plus ou moins à ses ordres commettent des violences physiques.

Régis menace le gouvernement d'une sécession de l'Algérie [il ne parle que des colons, évidemment] si la France n'agit pas dans le sens antisémite. En 1899,  Rochefort se rend à Alger à son invitation. Au balcon de l'Hôtel de ville d'Alger, Rochefort crie : A bas les Juifs ! Vive l'Algérie ! (il parle évidemment de l'Algérie des colons).

La même année, Régis est révoqué de ses fonctions par le gouvernement (avant même la visite de Rochefort, semble-t-il).

 

Pourtant, c'est bien en tant que maire d'Alger (bien que révoqué - il avait peut-être déposé un recours suspensif contre la décision le révoquant ?) qu'il participe au fameux banquet des maires, qui réunit plus de 20 000 invités le 18 septembre 1900, en présence du président de la république Loubet et de toutes les autorités gouvernementales et de l'Etat.

Là, selon un récit, au moment où tout le monde s'apprête à boire le champagne, Max Régis prend la parole et propose de boire en l'honneur d'un grand citoyen, sans qui la république n'existerait pas et qui mériterait d'être à la place d'honneur, Henri Rochefort.

Son intervention provoque un charivari, une bouteille est jetée sur lui, Max Régis est exfiltré par la police.

(Neil Mc William,  Monumental Intolerance: Jean Baffier, a Nationalist Sculptor in Fin-de-Siècle France )

Selon d'autres récits, la réaction hostile de certains participants s'explique en raison des tendances séparatistes attribuées à Max Régis.

Réélu à nouveau maire d'Alger en 1901 et invalidé aussitôt pour une peine de prison non purgée, Max Régis quitte l'Algérie et la vie politique. Il devient hôtelier et meurt en 1950.

Max Régis a peu de chose à voir avec la Commune, mais il faisait partie du groupement politique réunissant un grand nombre d'anciens Communards et il rendait publiquement hommage à un homme, Rochefort, qui, à tort  ou à raison, représentait la Commune dans l'esprit de beaucoup de gens.

 

 

 

rochefort 2

Visite de Rochefort en Algérie. Mme Rochefort fait de la balançoire sous les yeux de son mari et de Max Régis.

Couvertue de L'Illustration du 18 février 1899

Vente e-bay.

 

 

 

 

 

 LES ANARCHISTES

 

 

 Les anarchistes se sont ausi déclarés héritiers de la Commune.

A vrai dire, les anarchistes dans la Commune semblent avoir été rares.

En Nouvelle-Calédonie, Charles Malato, dans ses souvenirs, décrit les anciens Communards qu'il rencontre (rappelons qu'il a accompagné son père, condamné à la déportation simple) comme des Jacobins. Or, lui-même, au moment où il écrit ses souvenirs, était devenu anarchiste, donc sensibilisé au sujet.

On cite pourtant des noms de Communards anarchistes : Louise Michel, qui devait devenir une grande figure de l'anarchie, mais elle déclara elle-même être devenue anarchiste après la Commune, sur le trajet vers la Nouvelle-Calédonie, en discutant avec Nathalie Lemel, elle aussi condamnée, qui était une syndicaliste révolutionnaire proche de Varlin.

Le grand géographe Elisée Reclus participa à la Commune et fut aussi une des grandes figures de l'anarchie. Dès 1867 il entre dans le mouvement anarchiste et bakouniniste.

Il est capturé par les Versaillais dès avant la fin de la Commune et trimbalé avec d'autres de prison en prison, parfois dans des conditions ignobles, notamment dans un wagon à bestiaux entre le camp de Satory et Brest  https://macommunedeparis.com/2016/05/19/elisee-reclus-raconte-le-transport-des-prisonniers-en-wagons-a-bestiaux/

Condamné à la déportation simple  en Nouvelle-Calédonie par le conseil de guerre en 1871, "Sa renommée scientifique, ainsi que les réseaux créés par son frère Élie dans les milieux intellectuels et coopératifs britanniques, valent à Élisée une pétition de soutien regroupant essentiellement des scientifiques britanniques et réunissant une centaine de noms (dont Charles Darwin) : le 3 février 1872, la peine est commuée en dix années de bannissement" (Wikipedia).

Elisée Reclus s'installe en Suisse, à Lugano (où réside à un moment Bakounine), puis Vevey, puis Clarens et il appartient à la Fédération jurassienne dont on dira un mot. Il fréquente Bakounine et Kropotkine, est l'ami de l'anarchiste jurassien James Guillaume.

Sa renommée devient internationale. Il rentre en France en 1890, mais les polémiques autour de l'anarchisme violent qui commence à se manifester (attentats de Ravachol, d'Auguste Vaillant) l'amènent à se fixer en Belgique, où il enseigne la géographie à l'Université nouvelle de Bruxelles. Il meurt en 1905 près de Bruges.

 

Eugène Varlin est souvent considéré comme un anarchiste :

" Selon le Dictionnaire des anarchistes publié en 2014 : « Si Eugène Varlin ne peut être considéré comme anarchiste stricto sensu, le mouvement anarchiste se réclame communément de ce militant précurseur du syndicalisme révolutionnaire, proche de Bakounine au sein de la Première Internationale, et membre de la minorité anti-autoritaire de la Commune de Paris. »" (Wikipedia).

Des membres de la première internationale des travailleurs, de tendance bakouniniste, furent donc acteurs de la Commune.

Enfin Bakounine lui-même fut présent lors des deux moments où les militants (de toutes tendances) essayèrent de créer une Commune à Lyon. La proclamation sous forme d'affiche (rouge) de la première Commune de Lyon, où il est indiqué que l'Etat, forme d'organisation qui a échoué, est aboli  - est typiquement anarchiste. 

Sans entrer dans des débats théoriques voire philosophiques qui finissent souvent, à force de raisonnements alambiqués et abstraits, à prouver que la Commune avait telle ou telle orientation théorique, ne citons que quelques jalons pour la réflexion :

Dès 1868, Bakounine, envisageant une révolution future, indiquait que les Jacobins ou Blanquistes étaient des adversaires pour les partisans de l'anarchie (même si conjoncturellement, ils pouvaient être alliés à un moment) :

"Donc le triomphe des jacobins ou des blanquistes serait la mort de la Révolution. Nous sommes les ennemis naturels de ces révolutionnaires, futurs dictateurs, réglementateurs et tuteurs de la révolution [...]"

 

" Juste après l'écrasement de la Commune,  Bakounine a entepris une défense de la Commune, qui sera publiée après sa mort dans une version très libre par Elisée Reclus (1878). On peut y lire : "Je suis un partisan de la Commune de Paris, [...] surtout parce qu'elle a été une négation audacieuse, bien prononcée, de l'Etat" (notons le "surtout").

" Début avril 1871, l'anarchiste jurassien James Guillaume tenait, lui aussi, l'anti-étatisme pour la caractéristique majeure de la révolution parisienne :

"La révolution de Paris est fédéraliste [...]. Le fédéralisme, dans le sens que lui donne la Commune de Paris, et que lui a donné il y a bien des années le grand socialiste Proudhon [...] est avant tout la négation de la Nation et de l'Etat [...]. Il n'y a plus d'Etat, plus de pouvoir central supérieur aux groupes et leur imposant son autorité ; il n'y a que la force collective résultant de la fédération des groupes [...]. L'Etat centralisé et national n'existant plus, et les Communes jouissant de la plénitude de leur indépendance, il y a véritablement an-archie. "

 Pour toutes ces citations, voir le site

Anarchy Archives http://dwardmac.pitzer.edu/Anarchist_Archives/pariscommune/anarsetcommune.html

 On remarque  que dans la  dernière des citations, contemporaine des évenements,  le fédéralisme est associé à l'anarchie et la filiation de la Commune avec les idées fédéralistes de Proudhon est affirmée.

Mais il est probable que les théoriciens voyaient dans la donnée brute  des évenements ce qu'ils avaient envie de voir.

 

De nombreux membres de la Commune de tendance anarchiste et bakouniniste purent se réfugier en Suisse et firent partie de la Fédération jurassienne : Charles Ledroit, Gustave Le Français, François Charles Ostyn, Jean-Louis Pindy. Ce dernier y termina même sa vie, sans profiter de l'amnistie pour rentrer en France (il mourut en 1917 à la Chaux-de-Fonds).

James Guillaume fut l'un des anarchistes internationalistes suisses qui accueillirent chaleureusement les rescapés de la Commune.

Au  fil du temps, et de l'évolution des sociétés,  l'anarchisme s'éloigna de l'idéal de Proudhon : l'ordre sans l'autorité, pour présenter un foisonnement de tendances, généralement  s'excommuniant mutuellement, tandis que l'opinion, surtout en France, retient l'image courante des "anars", "se moquant de tout" - mais confortant en fait l'idéologie dominante, comme dans certains journaux satiriques.

 Il ne faut pas confondre l'anarchie, doctrine politique représentée par des penseurs éminents et ceux qui, notamment en France, se disent anarchistes et se manifestent surtout par des comportements gauchistes adolescents.

 

 

 Un mot sur la Fédération jurassienne, dont l'un des penseurs fut James Guillaume, exclu en 1872 de l'Internationale en même temps que Bakounine par les marxistes : 

" La Fédération jurassienne est un mouvement révolutionnaire qui émergea parmi les ouvriers horlogers du Jura bernois et des Montagnes neuchâteloises dans le cadre de l'Association internationale des travailleurs (...) Sa création s'inscrit dans le contexte des luttes qui opposent les tendances représentées par Bakounine et Marx dans la Première Internationale. Elle concrétise le refus de la majorité des sections romandes, gagnées aux thèses collectivistes, antiétatiques et fédéralistes, de se soumettre aux décisions de la conférence de Londres de septembre 1871.

(....) La Fédération jurassienne est l'âme de l'Internationale fédéraliste et antiautoritaire. Ses cinq années d'existence sont marquées par quatre congrès généraux à Genève en 1873, Bruxelles en 1874, Berne en 1876 et Verviers (Belgique) en 1877.(...) Le rayonnement international de la Fédération jurassienne contraste avec sa modeste implantation régionale."

Dictionnaire historique de la Suisse.

 http://www.hls-dhs-dss.ch/textes/f/F17400.php

 

 

Au moins un Communard, réfugié en Suisse et proche des anarchistes, eut  une évolution a priori étonnante :  Arthur Arnould, membre de la Commune, proudhonien et fédéraliste.

Réfugié à Genève (dont il admire certains aspects institutionnels), puis à Lugano (Tessin),  ami de Bakounine (il sera son exécuteur testamentaire), collaborant aux publications de la fédération jurassienne, il rentre en France après l'amnistie de 1880.

Il vit assez bien de sa plume (auteur de livres pour enfants) sous le nom de Jean Metthéus , mais surtout il s'intéresse à l'occultisme et notamment à la théosophie, cette doctrine fondée - ou rénovée - par Mme Blavatski et le colonel Olcott, qui veut être la synthèse des religions et retrouver les savoirs cachés de l'humanité. Arnould est le président de la branche française de la société théosophique,  qui se réunit dans la "loge" Ananta, qui a succédé à la loge Isis. Il est directeur de la revue de la société, Le Lotus bleu.

"Arnould publie l’année de sa mort [1895] Les croyances fondamentales du bouddhisme – à noter qu’en introduction il évoque les phénomènes spirites, « indubitables et constatés scientifiquement »".

(...)

" Lors de son incinération, le journaliste Jules Bois lui rend un hommage où il insiste sur la double « soif de vérité et de justice », « cette justice qu’il avait vainement cherchée parmi les hommes », d’Arthur Arnould qui, ayant quitté son existence terrestre, est à présent « dans les régions où les bouddhas demeurent ».

Denis Andro, De la  Commune au Lotus Bleu https://www.esoblogs.net/3910/de-la-commune-au-lotus-bleu/

 

 

 

 

 

 RECUPERATIONS

 

 

Depuis 1880, la commémoration des morts de la Commune au cimetière du Père Lachaise (où eut lieu un des derniers combats de la Semaine sanglante)  est un moment important pour les militants qui se placent dans la continuité de la Commune. La cérémonie a fin par se fixer à la date du 1er mai.

 

1543

Meeting annuel au Mur des Fédérés en 1883.
Peinture de Ilya Repine (1844-1930), Galerie Tretyakov, Moscou (nous reprenons les indications du site des Amies et amis de la Commune de 1871)

http://lesmaterialistes.com/peinture-ambulants-russes-ilya-repine-maitre

 

 

D'abord toléré et surveillé par les gouvernements républicains modérés, avec interdiction plus ou moins respectée des drapeaux rouge, le pélerinage laïque au "mur des Fédérés" est devenu institutionnel. Les partis de gauche et les syndicats y participent, souvent en ordre dispersé, à l'image du défilé du 1er mai.

(voir sur ce point Franck Frégosi, « La «montée» au Mur des Fédérés du Père-Lachaise », Archives de sciences sociales des religions, 155 | juillet-septembre 2011  http://assr.revues.org/23359 )

Depuis le centenaire de la Commune en 1971, et surtout depuis la fin des années1990, le Grand Orient de France, auquel se sont progressivement ajoutées d'autres obédiences maçonniques, avec leurs dirigeants en tête du cortège,  vont aussi rendre hommage aux morts de la Commune - et affirmer ainsi, plus ou moins clairement,  l'identité ente les idéaux de la Commune et les valeurs maçonniques.

En 2016 étaient présents le Grand Orient de France, le Droit Humain, la Grande Loge de France, la Grande Loge Féminine de France, la Grande Loge Mixte Universelle, la Grande Loge Mixte de France, et d’autres obédiences amies (selon le blog maçonnique Hiram),

 

 Cette récupération peut surprendre.

Franck Fregosi, dans l'article cité, écrit :

" Nul ne peut contester que des maçons aient participé activement au gouvernement de la Commune (dix-huit membres du Conseil de la Commune étaient maçons sur soixante-dix élus) et que plusieurs communards après leur déportation intégrèrent la maçonnerie à l'instar de Louise Michel et de Jean-Baptiste Clément (Dittmar, 2003). Pour autant, nombreux étaient les maçons tenants de la ligne conciliatrice (Combes, 2000: 162) qui voulaient éviter le bain de sang et tentèrent, en vain, des conciliations entre insurgés et Versaillais, parmi lesquels se trouvaient également des maçons. Comme le relève à juste titre Luc Nefontaine, «pas plus que la Révolution, la Commune n'est fille des maçons»."

 Il rappelle que les dignitaires de la franc-maçonnerie, à l'époque de la Commune, condamnèrent celle-ci :

" Au vu de ces faits, il y a donc quelque ironie de l'histoire, à voir aujourd'hui défiler devant le Mur des Fédérés les dignitaires d'une obédience dont les prédécesseurs, à l'époque, avaient pris soin de se désolidariser totalement d'une expérience jugée contraire à leurs idéaux pacifiques."

 

De son côté, Jean-LouisTurbet, sur son blog maçonnique, rappelle que l'attitude de loges du rite écossais qui, après l'échec de la tentative de médiation des francs-maçons avec le gouvernement Thiers, appelèrent à soutenir la Commune, n'engageait que ces loges et pas l'ensemble du rite écossais, encore moins l'ensemble de la maçonnerie'ensemble :

 

" Le 1er mai 1871, le Grand Orateur du Suprême Conseil [du rite écossais] Malapert protestait simplement — et à bon droit — dans une lettre adressées aux journaux parisiens, que le Rite écossais ne pouvait être engagé par « toutes résolutions arrêtées en dehors de la Grande Loge centrale ». Le rite écossais, fidèle à sa tradition, laissait chacun libre de choisir selon ses opinions et ne prenait pas partie institutionnellement.

Le Grand-Orient de France alla beaucoup plus loin. Dès le 29 mai, au lendemain de la semaine sanglante (21-28 mai 1871 qui se termina par le passage par les armes de 30 000  communards [chiffre contesté, on l'a vu ] , sans compter les 3000 morts au combat) et de la  victoire de Versailles, une circulaire du Conseil de l'Ordre du GODF condamnait « absolument les manifestations auxquelles s'est livré ce groupe de Francs-Maçons, ou soi-disant tels, recrutés pour la plupart on ne sait où, et dont la majeure partie, nous sommes heureux de le constater, n'appartenaient pas à l'obédience du Grand-Orient ».

Le GODF fait ainsi allusion au grand nombre de francs-maçons qui, à l’image des frères Jules Vallès, Charles Floquet, Elie May, Thirifocq, Emile Eudes, Arthur Ranc, Gustave-Adolphe LeFrançais, le docteur Goupil, l’avocat Protot et bien d’autres communards, n’appartenaient pas au GODF mais bien à la Grande Loge Centrale du SCDF et étaient des francs-maçons écossais [rapelons qu'en maçonnerie, Ecossais n'est pas une nationalité : il s'agit du rite écossais, caractérisé par les hauts grades).

Le Grand-Maître du Grand Orient de France en 1871, Léonide Babaud-Laribière, élu la même année Maire d'Angoulême et qui succède au Général Émile Mellinet (Grand-Maître du GODF de 1865 à 1870 et qui a passé le temps de la Commune à Versailles avec Thiers) enfonce le clou.

Il qualifie, dans une circulaire aux Loges du GODF, publiée le 1er août  1871 dans le Bulletin Officiel du Grand Orient, le mouvement communard de «criminelle sédition qui a épouvanté l'univers, en couvrant Paris de sang et de ruines », et précise « qu'il n'y a aucune solidarité possible entre ses doctrines [du Grand Orient] et celles de la Commune, et que si quelques hommes indignes du nom de Maçons ont pu tenter de transformer notre bannière pacifique en drapeau de guerre civile, le Grand Orient les répudie comme ayant manqué à leurs devoirs les plus sacrés ». "

 http://www.jlturbet.net/2014/12/la-commune-de-paris-mars-juin-1871-la-franc-maconnerie-dechiree-d-andre-combes.html

 

 A noter que dans sa liste de Communards, l'auteur du blog cite comme Communard Charles Floquet ce qui est quand même un peu fort...certes ce dernier, député de Paris proche de Gambetta, essaya, comme Ranc, de concilier les positions des Versaillais et des Communards.

Député radical, il fut par la suite préfet de la Seine, ministre, président du conseil. A 60 ans, il se bat en duel contre le général Boulanger. Compromis dans le scandale de Panama (il aurait touché 300 000 francs), il quitte ses fonctions de président de la chambre des députés, est battu aux élections par un ouvrier socialiste et termine sa carrière comme sénateur de la Seine. Il meurt en 1896, salué par Arthur Ranc comme une victime de la calomnie... 

 

les5GM

Les dignitaires des obédiences maçonniques au cimetière du Père Lachaise pour l'hommage aux morts de la Commune en 2014.

Blog maçonnique Hiram.

http://www.hiram.be/blog/2015/04/24/rassemblement-du-1er-mai-du-godf-pour-les-martyrs-de-la-commune/

 

 

 Un autre franc-maçon, dans son blog, 3, 5, 7 et plus, Un regard subjectif sur la F∴M∴ et la vie de la Cité, rappelle de façon très circonstanciée le déroulement historique qui aboutit à la prise de position de certains francs-maçons en faveur de la Commune, notamment en s'appuyant sur les renseignements donnés par  Maxime du Camp, dans son Histoire de la Commune qui lui paraissent objectifs. La position actuelle du Grand Orient de France lui parait d'autant plus mal avisée qu'aucun franc-maçon de cette obédience ne figurait parmi les Communards (par contre le Grand Orient devait ensuite prendre la tête de la franc-maçonnerie progressiste dans le dernier quart du 19ème siècle).

Il conclut ainsi :

" Naturellement, il ne s'agit pas pour moi de critiquer en bloc la Commune de Paris. Il ne s'agit pas davantage de nier l'affreuse semaine sanglante et le martyre de milliers de fédérés massacrés par les Versaillais. Il ne s'agit pas non plus de minimiser la répression féroce qui s'est abattue sur les insurgés dans les années qui suivirent (condamnations à mort, déportation au bagne, exil, etc.). Non. Il s'agit plutôt de montrer que la réalité historique est infiniment plus complexe que la vision romantique (ou mythique si on veut être plus gentil) de la Commune que les obédiences maçonniques célèbrent chaque année au Père Lachaise devant le mur des fédérés dans l'indifférence, il faut bien le dire, de la majorité des FF de France."

 Il cite une brochure anonyme écrite par un franc-maçon qui parut peu de temps après la fin de la Commune et dont l'auteur disait :

"J'aime trop l'institution à laquelle j'appartiens pour ne pas chercher à prouver que si des maçons ont excité à la guerre civile, du moins la maçonnerie est étrangère à des violences qu'elle réprouve.

Et que ceux qui ont taché de sang le drapeau maçonnique étaient des meneurs et non des ouvriers du temple de Salomon.

Nous sommes une société secrète pour faire le bien et non pour pousser au mal. Nos armes ne se chargent pas avec de la poudre et des balles et nous n'avons pas à accomplir une mission de bouchers.

A d'autres la guerre, l'égorgement, la destruction ; à nous la paix, le travail et la fraternité.

Ainsi donc : A chacun selon ses oeuvres."

 

cité par : Blog 3, 5, 7 et plus, Un regard subjectif sur la F∴M∴ et la vie de la Cité

Les Francs-Maçons et la Commune de Paris. Quelques vérités complémentaires

http://357.hautetfort.com/archive/2015/04/18/les-francs-macons-et-la-commune-de-paris-quelques-verites-co-5605877.html

 

Sur le blog maçonnique Hiram, l'animateur du blog 3, 5, 7 et plus répond en 2015 à l'annonce du " Rassemblement du 1er mai du  GODF pour les martyrs de la Commune" :

" Cette manifestation devant le Mur des Fédérés est une illustration de l’instrumentalisation de la franc-maçonnerie à des fins politiques". Et il explique sa position en renvoyant à son étude sur le sujet.

 Un autre franc-maçon, peu ami de la liberté d'opinion,  lui répond que son commentaire est scandaleux (tout simplement !)

Tandis qu'un autre intervenant (lui aussi franc-maçon ?) dit :

" Cette cérémonie est une CAPTATION d’HERITAGE . Mais les communistes l’avaient déjà faite. C’est là que l’on voit qu’il faut distinguer clairement le mythe de la réalité historique …"

 http://www.hiram.be/blog/2015/04/24/rassemblement-du-1er-mai-du-godf-pour-les-martyrs-de-la-commune/

 

 

FEMINISME

 

 

 

La Commune est considérée comme un moment important de l'émancipation des femmes (sur le plan des intentions puisque les mesures édictées par la Commune ne dureront pas plus longtemps que celle-ci).

Pourtant les mesures furent assez timides, selon Wikipedia : en ce qu concerne l'égalité des salaires, un commencement d'application est mis en place pour les institutrices.

 La Commune reconnaît l'union libre (elle verse une pension aux veuves de fédérés mariées ou non, ainsi qu'à leurs enfants légitimes ou naturels). 

 Mais ces mesures politiques sont sans doute moins importantes que l'engagement d'un grand nombre de femmes dans la défense de la Commune, en paroles et en actes et leur implication pour afirmer leurs revendications propres  : création et fréquentation de clubs féminins, participation active à la Garde nationale et aux combats de la Semaine sanglante.

Élisabeth Dmitrieff, militante russe de l'Internationale et Nathalie Lemel, ouvrière, créent l'Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés. La journaliste André Léo (pseudonyme de Victoire Béra ), Louise Michel et bien d'autres comme Paule Minck (enseignante et militante de l'Union des femmes, d'origine polonaise aristocratique) incarnent cet investissement des femmes pour la Commune (Louise et les autres, le combat des femmes dans la Commune http://www.commune1871.org/?Louise-et-les-autres-le-combat-des.

Louise Michel, Nathalie Lemel, André Léo,  combattent sur les barricades avec peut-être 10 000 autres femmes

Après les exécutions sommaires de la Semaine sanglante, "Plus de 1000 [femmes], selon l’enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars (...)  furent arrêtées et comparurent devant le 4e conseil de guerre. Elles furent humiliées, souvent traitées de prostituées. (...).

Selon le rapport Appert, 29 femmes sont condamnées aux travaux forcés, 20 à la déportation en enceinte fortifiée, 16 à la déportation simple".

(Louise et les autres, le combat des femmes dans la Commune http://www.commune1871.org/?Louise-et-les-autres-le-combat-des.)

[en fait, dans l'article cité dans notre troisième partie, Brou Bernard. La Déportation et la Nouvelle-Calédonie. In: Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 65, n°241, 4e trimestre 1978. pp. 501-518, www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1978_num_65_241_2146,  Bernard Brou indique que le registre des déportés retrouvé en Nouvelle-Calédonie mentionne 23 femmes déportées - une seule d'entre elles était condamnée aux travaux forcés mais elle fut autorisée à résider à la presqu'île Ducos, soit la déportation en enceinte fortifiée - (Marie Augustine Gaboriaud épouse Chiffon).]

 . 

 Les femmes de la Commune apparaissent, dans l'opinion de l'époque (notamment l'opinion bourgeoise), sous deux aspects :

- la femme vêtue en homme qui sert comme soldat;

- la "pétroleuse", qui lors de la Semaine sanglante, participe aux incendies, pour une sorte de vengeance du désespoir, afin que la défaite de la Commune s'accompagne de la destruction de Paris.

 Depuis les historiens ont mis en cause le rôle et l'existence même des pétroleuses, qui serait une invention de la presse  versaillaise, cherchant à discréditer les Communards.

Le dossier est-il clos à ce sujet ?

 

$_57

 La femme colonnelle, gravure de Bertall, extraite du recueil Les Communeux, types, costumes, caractères, 1871.

 Y a -t-il vraiment eu des femmes colonelles dans la Garde nationale de la Commune ? Ou est-ce un fantasme des Versaillais ? La gravure montre d'autres femmes-soldats, d'allure plus modeste par rapport à cette avenante colonelle.

Le caricaturiste Bertall (de son vrai nom  Charles Constant Albert Nicolas, vicomte d'Arnoux, comte de Limoges-Saint-Saëns) a publié son recueil décrivant les participants de la Commune,  Les Communeux, types, costumes, caractères,  après la défaite de la Commune. Ces gravures reprennent certains dessins publiés dans le journal Le Grelot, à Paris même durant la Commune. Bien que peu favorable aux Communards, le journal ne fut pas interdit.  Les dessins de Bertall évitent la moquerie méchante (des dirigeants de la Commune sont parfois représentés, comme Ferré, Rigaud, Protot, Delescluzes, sans être caricaturés pariculièrement).

Vente e-bay.

 

 

 

M1030871525

Couverture du magazine anglais The Graphic, montrant l'exécution sommaire d'une pétroleuse, avec le sous-titre : The end of  the Commune. Execution of a petroleuse.

 Les journaux anglais sont une source de renseignements visuels sur la Commune peu exploitée. Mais les dessins étaient-ils faits d'après des choses vues - ou imaginés depuis Londres, éventuellement d'après les descriptions de reporters présents sur place? Si des correspondants de journaux anglais étaient présents pendant la Commune, il est probable qu'ils étaient à Versailles - mais ils ont pu entrer dans Paris à la suite des troupes versaillaises.

Ce dessin pose la question de l'existence des pétroleuses. L'exécution d'une pétroleuse a aussi été représentée par l' Illustrated London News. Des femmes ont probablement été exécutées sous l'accusation (fondée ou pas) d'avoir mis le feu à des immeubles. Bertall a aussi représenté deux  pétroleuses en action.

Vente e-bay

 

 

 

 LA COMMUNE, UNE PERCEPTION DANS LE TEMPS QUI A EVOLUÉ

 

 

La Commune est un phénomène moins facile à appréhender qu’il n’y parait.

Beaucoup de gens à l’époque – surtout ses partisans – l’ont vue comme un « sursaut patriotique » et même Thiers l’a définie ainsi (probablement plus tard et dans un esprit de modération politiquement opportun).

 

Pourtant la répression féroce (même si elle a été plus limitée que ce qu’on a dit) semble contredire cette  vision. La répression n’aurait pas été aussi dure si les Versaillais – et une grande partie du reste de la France, n’avaient pas été convaincus que Paris était tombé au pouvoir des ennemis de l’ordre social, des « partageux », des incendiaires et des détrousseurs d’honnêtes gens.

 

La Semaine sanglante, avec l’exécution des otages, notamment de membres du clergé, par les Communards, renforça ce point de vue – mais il existait déjà puisque dès le début des affrontements, les membres de la  Commune qui tombaient aux mains des Versaillais étaient souvent exécutés sans jugement, preuve qu’on les considérait comme des ennemis de l’ordre social, voire de la civilisation.

 

La Commune était donc  à la fois un sursaut patriotique  inopportun – inopportun du point de vue du gouvernement, car il remettait en cause le vœu de la Nation pour finir la guerre, et une tentative de modifier ou renverser l’ordre social –vue avec horreur par les conservateurs et même les modérés.

Puis, la phase la plus dure de la répression terminée,  l’appréciation sur la Commune commença à se modifier : si les Communards n’avaient été que des patriotes égarés, alors il était possible de les réintégrer dans la communauté, le moment venu.

 

Au fur et à mesure que les républicains prenaient effectivement la direction du pays, les Communards –à condition de minimiser leur volonté de modifier l’ordre social, où de la rendre compatible avec le prudent réformisme républicain – étaient également vus comme des patriotes républicains qui avaient réagi sainement contre le risque d’une restauration  monarchique, celle-ci servant d’épouvantail pour amener l’ensemble de la population à soutenir les républicains de gouvernement.

Il devenait donc possible, chacun faisant une partie du chemin, de réconcilier les anciens antagonistes, en excluant de part et d’autre les conservateurs monarchistes et les révolutionnaires extrémistes.  Le rapprochement fut encore plus facile quand les opportunistes furent progressivement remplacés au pouvoir par les radicaux, finalement assez proches du programme social de beaucoup de Communards.

 

Une partie des anciens Communards resta sur une ligne contestataire, contre les républicains de gouvernement. Cette ligne contestataire devait se partager en deux tendances : l’une socialiste révolutionnaire, l’autre se dirigeant vers le nationalisme autoritaire, les deux tendances étant d’ailleurs souvent teintées d’antisémitisme (mais celui-ci était très répandu à l’époque dans tous les milieux et toutes les familles politiques).

 

Pour être exact, il faudrait peut-être également distinguer entre les cadres de la Commune, les intellectuels, et les simples participants. On imagine volontiers ceux-ci se mobilisant contre des conditions de vie épouvantables – mais beaucoup de Communards, artisans ou ouvriers hautement spécialisés, petits bourgeois ou bourgeois en rupture avec leur classe, paraissent s’être mobilisés  pour des raisons idéologiques (contre la monarchie, pour la patrie, pour une société plus juste) et non dans une sorte de révolte du désespoir.

 

La Commune n’a duré que deux mois et n’a donc pas eu le temps de présenter un programme cohérent et durable. Les théoriciens qui participaient au mouvement  avaient chacun leurs idées : si la Commune avait « gagné » (mais le pouvait-elle ?) les contradictions seraient apparues au grand jour et auraient peut-être été réglées par la force.

 

Mais les théoriciens n’étaient pas tout : il y avait la base, qui se reconnaissait probalement surtout dans le républicanisme autoritaire des Blanquistes.

 

On peut ici citer un grand connaisseur de la Commune, l'historien Jacques Rougerie, sans être d'accord à 100% avec sa position qui tend finalement à minimiser les contradictions de la Commune :

 

  « À distance », il est bien impossible de restituer l’événement de 1871 dans son « authenticité ». Nous lui trouvons des « causes », nous en faisons à notre tour des récits. Nous y voyons même des contradictions, des incohérences, des impasses. Ainsi de la contradiction flagrante entre une dictature de salut public au sommet, et la revendication, tout « en bas », d’une autonomie populaire qui se veut souveraine. Ainsi de l’apparente contradiction que nous lisons, dans la Déclaration au Peuple français, rédigée de plusieurs mains, jacobine et fédéraliste à la fois. Mais les hommes de 1871 l’apercevaient-ils comme nous  ? Il ne le semble pas. Pour nous, nous y lisons, nous n’y lisons que ce que nous pouvons y lire, y comprendre, avec nos yeux raisonnables, notre raison d’aujourd’hui. "

La Commune : Utopie, Modernité ? (compte-rendu du colloque de Perpignan sur la Commune, 1996)

  http://www.commune-rougerie.fr/la-commune-de-1871--utopie,fr,8,62.cfm

 

 Puis, pour les générations qui n’avaient pas connu la Commune, celle-ci devint un mythe dans lequel on faisait entrer  toutes ses aspirations à un monde meilleur – avec parfois beaucoup de sectarisme.

 

 

  

 

 CONCLUSION

 

 

 

Au terme de cette étude, il nous apparait que les députés de gauche qui ont voté la résolution du 29 novembre ont fait ce qu’ils reprochent à leurs concurrents de droite, du roman national, sauf que c’est du roman national de gauche.

Certes, les Communards étaient dans leur ensemble des gens respectables Pour les juger ainsi, on n’a pas besoin de connaître le détail des idées de certains ou leur évolution ultérieure. Et, contrairement à d’autres révolutionnaires, ils ont moins de sang sur les mains que leurs adversaires.

 

 Mais cela ne permet pas de conclure « qu’ils avaient raison », qu’ils étaient les modèles à suivre. Ceux qui ont désapprouvé la Commune appartenaient à toutes les couches sociales et réagissaient pour des raisons diverses qui méritent autant le respect que les raisons des Communards, elles-mêmes diverses. Dire cela n’est pas justifier la violence de la répression.

Il est trompeur de se placer sous l’invocation des  travaux des historiens, comme le font les députés,  pour promouvoir une histoire constituée d’images d’Epinal qui ne tient pas compte de la complexité de la réalité.

Commençons par un point intéressant : les personnes qui ont voté la résolution sont-ils tous élus de Paris ou de la région parisienne ?

On pourrait le croire, car il n’est question que de la Commune de Paris !

 

Doit-on comprendre que Crémieux et les partisans de la Commune de Marseille, ceux de la Commune de Lyon et des autres villes, ne sont pas « réhabilités » par la résolution du 29 novembre, puisqu’elle ne parle que de la Commune de Paris ?

Les oubliés ne s’en porteront sans doute pas plus mal, mais ce vote du 29 novembre 2016 est la preuve d’un esprit parisiano-centré irritant. Aucun des députés non-Parisiens qui ont voté la résolution ne semble s'en être aperçu - c'est bien la peine de se retrancher derrière des connaissances historiques.


Aujourd hui, l’admiration pour la Commune continue à être un marqueur de gauche.

 

Mais on voit bien que la gauche, qui a abandonné depuis longtemps les prolétaires et les classes populaires et moyennes, au profit des membres des professions intellectuelles supérieures et des « minorités,  cherche à se donner bonne conscience en réaffirmant sa filiation avec un mouvement révolutionnaire et populaire, sans que ce soit autre chose que du discours, de l’idéologie, disons du verbiage

On peut d’ailleurs se demander, s’il y avait de nouvelles insurrections causées par la misère, le mépris ou l’oppression sociale, qui seraient les nouveaux Communards et les nouveaux Versaillais...

 

Même au niveau du symbole, la gauche peut se partager entre deux conceptions de la Commune : les Communards républicains et patriotes mis en avant par les uns sont-ils  les mêmes que les rêveurs « à la Rimbaud » imaginés par les autres ?

Si la filiation avec les révolutionnaires d’hier reste de l’ordre du symbole, pour ne pas dire de l’hypocrisie, elle ne peut être revendiquée par la gauche actuelle que si un certain nombre de conditions sont remplies :

- Le mouvement révolutionnaire doit être patriotique. Condition remplie, les Communards voulaient justement continuer la guerre !

En effet, notre gauche actuelle est aussi très patriote; elle est prête à sacraliser n’importe quelle guerre de l’histoire, du moment qu’on la présente comme guerre au nom des droits de l’homme et des valeurs de gauche.

- Il doit être républicain et par conséquent, ses ennemis doivent être tout, sauf des républicains. Donc on gommera le fait que les républicains de gouvernement ont réprimé la Commune  (et de quelle façon !), que les républicains modérés de l’époque, comme Jules Ferry, ont applaudi à la répression, qui s’est faite sous le drapeau tricolore (Benoît  Malon appellera la répression « la terreur tricolore »).

De la même façon, on accentuera la proximité idéologique des  républicains de la 3ème république avec les Communards et les mouvements ouvriers qui ont suivi – en occultant que les républicains opportunistes au pouvoir à partir de 1880  ont réprimé les mouvements ouvriers.

L’ancien Communard qui a le mieux réalisé l’idéal méritocratique républicain (auquel sont « légitimement attachés » les élus et militants de gauche, je suppose), c’est Camille Barère, devenu Ambassadeur de France  (même s’il est probable que ce dernier, sous les ors du Palais Farnèse, n’avait plus grand-chose en commun avec le jeune Communard –peut être sans conviction particulière - qu’il avait été).

Dommage qu’il ait ensuite soutenu Mussolini – mais on lui pardonnera cela pour avoir contribué à précipiter l’Italie dans la si nécessaire, souhaitable et utile (surtout pour les Italiens !) participation à la première guerre mondiale.

 

- Nos Communards doivent évidemment présenter des convictions, lors de la Commune et après (pour les survivants) compatibles avec la lecture actuelle des valeurs de la république. Sinon , comment pourraient-ils "illuminer le ciel de notre république", pour reprendre le lyrisme boursouflé d'un de nos députés ?

On  gommera donc l'existence des Proudhoniens, Bakouninistes et fédéralistes de la Commune, partisans d’une disparition de l’Etat et de la Nation au profit d’une fédération de communes, étendue à d’autres pays. D’ailleurs ils étaient minoritaires !

 

Ainsi  le caractère complexe du mouvement de la Commune est évacué au profit d'une vision uniforme et tronquée.

Quand il s'agira de parler de l'attitude des Communards déportés en Nouvelle-Calédone lors de la révolte des Kanaks, on dira qu'ils n'ont pas su s'intéresser aux populations indigènes - périphrase adroite pour dissimuler qu'ils ont pris part ou souhaité prendre part à la répression. 

Par la suite, il faut aussi ne pas insister sur le fait que nos patriotes Communards ou sympathisants ont rejoint en grand nombre les rangs des Boulangistes, puis des nationalistes, dans  les années 1880 à 1900, qu'ils se sont retrouvés parmi les partisans de l’antisémitisme et de la xénophobie, avant et pendant l’affaire Dreyfus, qu’ils ont publié dans les journaux antisémites, et que même bien avant cette évolution tardive, des Communards avaient manifesté des opinions antisémites. 

Surtout on évitera de se demander si l'évolution de certains Communards était une trahison ou une continuité par rapport à leurs positions passées ...

  

Sans avoir à réhabiliter qui ce soit, nous pensons avoir donné une image plus vraie  des événements et des personnes que la présentation idéalisée des députés lors du vote du 29 novembre 2016, à grand renfort de lyrisme républicain.

Nous rétablissons les Communards et leur époque dans leur vérité complexe, loin de les réduire à une image d’Epinal à destination des conformistes de 2016 ou 2017.

Nous l’avons fait en multipliant les points de vue (point de vue des mobilisés bretons enfoncés dans le village de boue de Conlie, point de vue de Mistral, point de vue des provinces françaises).

Ainsi nous expliquons pourquoi la Commune  « faisait violence » à une grande partie de la France, et pas seulement à la classe bourgeoise.

Nous avons aussi présenté les idées et l’évolution ultérieure des Communards sans faire l’impasse sur des aspects jugés aujourd’hui dérangeants. Mais à l’époque ces attitudes étaient partagées par une grande partie de l’opinion, bien au-delà des  Communards.

Au contraire, on peut penser que les opinions nationalistes et xénophobes manifestées par certains d’entre eux (par la plupart ?), dans le quart de siècle qui suivit les événements de la Commune,  ont contribué à «  réhabiliter » les Communards (déjà !) dans l’opinion contemporaine, qui partageait peu ou prou ces opinions : une réalité certes peu facile à comprendre pour notre époque.

Au passage, on peut s'étonner qu'un sujet historique comme la Commune n'ait pas suscité la création de catégories permettant de se repérer parmi les protagonistes. La question : " qui a été Communard " n'est pas aussi simple qu'il y parait. On peut parfois parler de demi-Communards; on peut aussi noter que des politiciens qui feront une belle carrière opportuniste (Rouvier, Floquet ...) ont eu des amis Communards ou ont été partisans de l'amnistie des Communards - cela n'en fait pas des Communards eux-mêmes.

Sans parler de Communards paradoxaux, comme Méline, élu à la Commune par les conservateurs de son quartier, refusant de siéger et tout à fait opposé à la Commune.

Ou encore d'hommes qui malgré des sympathies pour la Commune, ne prirent pas part aux événements: on peut citer Lockroy, arrêté par les Versaillais, qui fut ensuite plusieurs fois ministre de la 3ème république, ou peut-être Naquet (à qui la Commune avait proposé d'être doyen de la faculté de médecine), qui fut député et sénateur de la 3ème république, un moment l'inspirateur du général Boulanger et cité dans le scandale de Panama (il fut acquitté).

 

Nous pensons enfin qu'il est possible de ne pas prendre la Commune comme un "bloc"  (ce qu'on fait en donnant une idée uniformisante des opinions des Communards) mais qu'il est possible de prendre  chaque tendance isolément, et d'établir des correpondances avec des familles de pensée qui n'ont pas approuvé la Commune : quand les futurs Communards du midi créent une ligue du Midi avec Crémieux et Bastelica, ils sont plus proches de Mistral - qui pourtant ne sera pas un sympathisant Communard, que des patriotes Blanquistes;  tandis que certains Communards républicains et  patriotes  n'étaient pas si éloignés d'un Gambetta ou d'un Ferry, pourtant adversaires de la Commune.

Ce qui fit basculer les uns et pas les autres fut peut-être plus une question de psychologie, ou de tempérament, que de positions politiques.

 

 

 

 

Pain_of_London_fireworks,_Paris_and_the_Commune,_performance_poster,_Manhattan_Beach,_New_York,_1891

 Affiche pour un spectacle pyrotechnique américain en 1891 sur le thème de la Commune de Paris, donné à Manhattan Beach (Coney Island) par la société Pain de Londres. 

En haut à  gauche, dans un décor formé de drapeau tricolore, de bonnet phrygien et de drapeau rouge (on ne sait pas si le spectacle associait le drapeau tricolore à la Commune ou à ses adversaires), on voit une pétroleuse avec la phrase "à la mort !"  tandis qu'une église brûle; en-dessous, l'inscription  "Vive la Commune". En bas à droite, une scène qui montre que  le spectacle ne se limitait pas à la Commune mais s'étendait aux évenements de la guerre : elle montre "les premiers Allemands à Paris", dans un décor fait de drapeaux allemands avec un casque à pointe. Le reste de l'affiche montre les incendies de Paris et les bombardements, avec des effets de feux d'artifice qui étaient la spécialité des réalisateurs du spectacle.

Wikipedia.

 

 

 

 

 

  

 

 ANNEXE : LES COMMUNARDS ET LA COLONISATION, SUITE

 

 LA COMMUNE, LES COLONS ET LES KABYLES

 

  

Nous avons indiqué plus haut qu'en ce qui concerne les Communards et la colonisation, on peut toutefois citer un article« La Commune et l’Algérie » sur le site des Amies et amis de la Commune, très instructif… en raison de ce qu’il ne dit pas (http://www.commune1871.org/?La-Commune-de-Paris-et-l-Algerie ). On le complètera par un autre article du même site, "Les Kabyles du Pacifique"  http://www.commune1871.org/?Kabyles-du-Pacifique-communards-et)

Le premier article commence curieusement par parler de Flourens qui avait participé à l'insurrection de la Crète contre les Turcs, comme s'il s'agissait d'anticolonialisme. Il ne semble pas que la lutte des populations grecque ou slave pour se libérer de la domination turque ait jamais été présentée comme de l'anticolonialisme (certes il y a des points communs - mais l'insurrection hongroise ou italienne contre l'Autriche n'est pas non plus de l'anticolonialisme), mais ne chipotons pas.

 

Puis l'article  pose une sorte d’équivalence entre la Commune et la révolte des Kabyles en Algérie la même année (les Kabyles vaincus, comme on sait, seront ensuite déportés en Nouvelle-Calédonie); il laisse entendre que la révolte des Kabyles se serait  déclenchée à la nouvelle de l'insurrection de la Commune. Mais il n’apporte aucune preuve d’un soutien général des Communards aux Kabyles et de façon plus générale, aux populations colonisées.

Dans l'autre article relatif à la révolte des Kabyles, le même site indique :

" En 1871, dès que Paris proclame la Commune, les délégués de l’Algérie, Alexandre Lambert, député des départements d’Algérie, Lucien Rabuel, Louis Calvinhac, déclarent, « au nom de tous leurs commettants, adhérer de la façon la plus absolue à la Commune de Paris. L’Algérie tout entière revendique les libertés communales. Opprimés pendant quarante années par la double centralisation de l’armée et de l’administration, la colonie a compris depuis longtemps que l’affranchissement complet de la Commune est le seul moyen pour elle d’arriver à la liberté et à la prospérité ». Paris, le 28 mars 1871 (Journal Officiel de la Commune de Paris)"

(cité par l'article http://www.commune1871.org/?Kabyles-du-Pacifique-communards-et)

Mais d'une part, cette déclaration est faite non à Alger mais à Paris, et de plus elle parait émaner de gens ayant une faible représentativité, comme l'indique un article signé d'un authentique député des départements algériens, paru dans le journal LeTemps du 2 avril 1871, publié à Versailles :

 

 

Versailles, le 30 mars 1871.

Monsieur le rédacteur,

 

Plusieurs journaux publient, sous le titre de la Commune de l'Algérie, une déclaration signée Alexandre Lambert, Lucien Rabuel et Louis Calvinhac, dans laquelle ces trois messieurs, prenant le titre de délégués de l'Algérie, adhèrent de la façon la plus absolue, au nom de leurs commettants, à la Commune de Paris. Ils motivent leur adhésion sur la revendication, en faveur de l'Algérie, des libertés communales. Mon titre de député de l'Algérie à l'Assemblée nationale me fait un devoir de déclarer d'abord que les signatataires susdénommés n'ont absolument aucun droit à la qualification qu'ils se donnent, car ils sont simplement les délégués d'une société politique de la ville d'Alger, dite Association républicaine.

 

En second lieu, je proteste, tant en mon nom qu'en celui de mes concitoyens, qui m'ont honoré de leurs suffrages, contre toute idée d'adhésion au Comité central que ces messieurs appellent Commune de Paris, dont les actes criminels ont mis le comble aux malheurs de la France. Autant que qui que ce soit, je suis partisan des franchises communales, mais je ne les comprends qu'au point de vue d'une large décentralisation administrative, sans qu'elles puissent jamais consacrer un empiétement sur le domaine de la politique.

 

MARCEL LUCET

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k224612x.texte

 

 Au demeurant on remarque que la déclaration d'adhésion à la Commune est faite au nom des libertés communales et de l'hostilité à la centralisation. Cette réaction n’a rien à voir avec le soutien aux populations indigènes.

On connait l'un des signataires, Alexandre Lambert, républicain de Châteauroux, assigné à résidence en Algérie après le coup d'état du 2 décembre 1851. George Sand, sa voisine de Nohant dans l'Indre, qui devait bien le connaître, plaida sa cause en 1852 (en vain) auprès du gouvernement de Napoléon III, en le présentant comme mourant. Rentré en France après la chute de l'empire, Lambert participa à la Commune et fut fusillé pendant la Semaine sanglante. 

http://www.mauricemauviel.eu/wa_files/Notice_20sur_20Lambert.pdf

 Quant au député Lucet, dont on a lu la réponse hostile à la Commune, c'était aussi un républicain exilé après le coup d'état du 2 décembre, fixé en Algérie, nommé préfet de Constantine en septembre 1870, député de Constantine de 1871 à 1876, sénateur de Constantine de 1876 à 1883, siégeant au groupe de la Gauche républicaine.

 

Il est également indiqué par le site des Amies et amis de la Commune que le Second Empire avait eu une politique défavorable aux indigènes. Nous sommes donc invités, par un raisonnement implicite, à penser que les adversaires du Second Empire (donc les républicains et à plus forte raison les Communards) devaient se préoccuper favorablement des indigènes.

Or nous savons très bien (et ce renseignement manque entièrement à l’article, qui de ce fait confine à la désinformation) que dès avant la fin du Second Empire, les colons français en Algérie, mécontents de la politique impériale (exercée par l’administration militaire), notamment parce qu’elle était jugée trop protectrice pour les indigènes, avaient apporté leur soutien aux républicains, inaugurant ainsi un pacte qui allait être durable.

Néanmoins il faut indiquer que dès mars 1870 (quelques mois avant la chute du Second Empire) une réorganisation administrative avait eu lieu au profit de l'administration civile. La république proclamée le 4 septembre 1870 allait encore accentuer le pouvoir civil et celui des colons :

"  ... les colons, massivement républicains et hostiles à Napoléon III, profitent de la situation pour faire avancer leur revendication antimilitariste [comprendre : opposé au gouvernement militaire en Algérie]  ; de facto, ce sont les conseils municipaux et les comités de défense, notamment ceux d'Alger, qui détiennent l'autorité réelle. Leur pression sur le gouvernement aboutit aux six décrets Crémieux du 24 octobre sur l'organisation de l'Algérie (dont le plus connu est celui consacré aux Israélites indigènes [attribution de la nationalité française aux Israélites d'Algérie] et qui n'est pas, sur le moment, le plus important).

(Wikipedia)

 

L’auteur de l’article du site des Amies et amis de la Commune,  ne voulant probablement pas mettre en cause la république, passe sous silence ce pacte « républicain » des colons, se bornant à indiquer :

"Puis des clubs démocratiques firent leur apparition dans plusieurs villes d’Algérie. Une association républicaine fut créée, comprenant, entre autres, des proudhoniens, des fouriéristes et des néo-jacobins, le rôle dirigeant étant assuré par des démocrates petits-bourgeois. Ceux-ci eurent une attitude négative vis à vis de la population indigène, étant contaminés par un nationalisme français, ce qui entraina des mouvements contradictoires et interdit aux indigènes de prendre des initiatives en faveur de leur indépendance (les proudhoniens ignoraient totalement cette aspiration)."

Cete phrase est un superbe exercice de langue de bois : s'agissant d'antagonismes ethniques entre colons et colonisés, on se demande que vient faire le "nationalisme français" et on remarquera que la responsabilité de l'indifférence aux indigènes retombe sur les proudhoniens, qui ne doivent pas être en odeur de sainteté chez certains.

 

Ce qu'on appelle Commune d'Alger (qui se déroule antérieurement à la Commune de Paris) est une situation d'agitation permanente, à partir de la chute de l'Empire, par laquelle des groupes de colons contestent l'autorité civile nommée par le gouvernement central et cherchent à prendre plus de pouvoir local : « A Alger a éclaté une insurrection des civils contre les militaires. C'est ce qu'on appelle la Commune d'Alger, qui n'a rien de commun avec celle de Paris, bien que certains insurgés de cette révolte antérieure, ardents socialistes, aient combattu plus tard dans les rangs de nos communards*. Il s'agit en Algérie d'un mouvement des Européens qui réclament une administration pruement civile, dont ils seront les maîtres et qui fera peser sur les indigènes la domination la plus dure. » (Marcel Emerit , La question algérienne en 1871, Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine,1971

https://www.persee.fr/doc/rhmc_0048-8003_1972_num_19_2_2203

                                                                                                                                         * L'auteur vise explicitement Lambert, dont on a parlé.

 

Nous en conclurons que ni chez les républicains, ni chez les partisans de la Commune de Paris en Algérie - à supposer qu'il y en ait eu vraiment, personne ne s'est soucié de défendre les indigènes (bien au contraire, pour les républicains).

Nous savons également que certains colons ont souhaité le self-governement (disons l'autonomie de l'Algérie), ce qui n'était pas incompatible avec certaines tendances fédéralistes de la Commune, mais il y a loin entre ce programme autonomiste et l'adhésion à la Commune. Evidemment cette autonomie n'aurait fonctionné qu'en faveur des colons (voir Histoire de l'Algérie: Des origines à nos jours, de Pierre Montagnon).

La très grande majorité des colons a approuvé la république modérée qui allait leur permettre une politique plus expansionniste à l’égard des indigènes. En simplifiant, l’Algérie dirigée par des civils serait plus favorable aux colons et donc plus dure aux indigènes sous la république que l’Algérie dirigée par des militaires sous l’empire de Napoléon III.

Quant à l’absence de prise de position des Communards  en faveur des indigènes, l’article précité est obligé de la reconnaître, en ne trouvant à citer (bien après la Commune) que la Nouvelle géographie universelle d’Elisée Reclus, qui avait participé à la Commune : celui-ci (géographe illustre, de tendance anarchiste, dont on a parlé plus haut) justifie la colonisation parce qu'elle propage la civilisation, en déplorant qu’elle s’accompagne souvent de violences.

L’article cité est caractéristique d’une tendance à présenter l’histoire de façon idéologique : puisqu’on est du côté des Communards – et qu’on est aussi de gauche (actuelle), il faut donc attribuer aux Communards toutes les idées de la gauche actuelle, dont l’anticolonialisme. 

Si on n’a pas d’élément montrant que les Communards étaient spécialement anticolonialistes, on cherchera à le suggérer. Et comme la république est un des principes auxquels la gauche, dans son ensemble, se réfère, il faut garder, autant que possible,  le silence sur la collusion de la république avec le colonialisme, pourtant évidente puisque c'est bien le régime républicain qui à partir des années 1880, a porté l'impérialisme et le colonialisme français à leur plus haut degré d'expansion.

 

 

Pour dire deux mots de la révolte des Kabyles, qui sort de notre sujet :

Son déclenchement n'a rien à voir avec le déclenchement de la Commune - comme si la nouvelle de cette dernière avait donné le signal aux Kabyles. Il aurait fallu que ceux-ci soient bien informés de ce qui se passait en France !

De toutes façons la révolte Kabyle commença le 16 mars - deux jours avant la date considérée comme le début de la Commune.

Il est intéressant de savoir que le cheik  El Mokrani qui dirigeait la révolte, déclara :"j'ai engagé ma parole à un homme [Napoléon III] pas au gouvernement qui lui succède".

Ainsi le Second Empire tant vilipendé, paraissait un peu plus sympathique aux révoltés que la république.

Il est vrai que Mokrani était un féodal, qui s'estimait lié par une forme de vassalité à l'empereur*

                                                               * Mokrani et d'autres cheiks avaient notamment été reçus fastueusement à Compiègne par Napoléon III.

.

Après tout Napoléon III avait déclaré dans des instructions au maréchal de Mac-Mahon, gouverneur de l'Algérie : "... l'Algérie n'est pas une colonie proprement dite, c'est  un royaume arabe... Et je suis aussi bien l'empereur des Arabes que l'empereur des Français."

 Bonnes intentions sans plus, dira-t-on. Il semble que les révoltés faisaient quand même la différence.

 

 

 

 

" DIEU OFFRE L'AFRIQUE A L'EUROPE" (Victor Hugo)

 

 

 

Pour finir sur l’attitude de l’opinion progressiste vis-à-vis de la colonisation dans le dernier quart du 19ème siècle, on peut citer le célèbre discours de Victor Hugo lors du banquet donné en 1879 à l'occasion de l'anniversaire de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises (1848), en présence et en l’honneur de Victor  Schoelcher, en présence de Jules Simon, d'Adolphe Crémieux, d'Emmanuel Arago (tous trois anciens ministres du gouvernement de la défense nationale en 1870 et piliers du parti républicain), d'un grand nombre de députés et sénateurs et de personnalités.

Victor Hugo y déclara, sous les applaudissements nourris de tout le public  et sans doute de Schoelcher lui-même :

 

" Déjà les deux peuples colonisateurs, qui sont deux grands peuples libres, la France et l’Angleterre, ont saisi l’Afrique; la France la tient par l’ouest et par le nord; l’Angleterre la tient par l’est et par le midi. Voici que l’Italie accepte sa part de ce travail colossal. L’Amérique joint ses efforts aux nôtres; car l’unité des peuples se révèle en tout.

(...)

Cette Afrique farouche n’a que deux aspects: peuplée, c’est la barbarie; déserte, c’est la sauvagerie;  (...); cet univers, qui effrayait les Romains, attire les Français.

 (...) au dix-neuvième siècle, le blanc a fait du noir un homme [par l'abolition de l'esclavage]; au vingtième siècle, l’Europe fera de l’Afrique un monde. (Applaudissements.)

Refaire une Afrique nouvelle, rendre la vieille Afrique maniable à la civilisation, tel est le problème. L’Europe le résoudra.

Allez, Peuples ! emparez-vous de cette terre. Prenez-la. À qui ? à personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes, Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-la. Où les rois apporteraient la guerre, apportez la concorde. Prenez-la, non pour le canon, mais pour la charrue; non pour le sabre, mais pour le commerce; non pour la bataille, mais pour l’industrie; non pour la conquête, mais pour la fraternité. (Applaudissements prolongés.)

Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires.

Allez, faites ! faites des routes, faites des ports, faites des villes; croissez, cultivez, colonisez, multipliez; et que, sur cette terre, de plus en plus dégagée des prêtres et des princes, l’Esprit divin s’affirme par la paix et l’Esprit humain par la liberté !"

 

Ce discours, constamment couvert d’applaudissements enthousiastes, a été suivi d’une explosion de cris de: Vive Victor Hugo ! vive la république !

 

Discours sur l’Afrique, par Victor Hugo, http://dormirajamais.org/hugo/

 

Si des penseurs progressistes et idéalistes comme Hugo applaudissaient la colonisation, les républicains de gouvernement avaient une position encore plus  énergique et ne refusaient pas (ou ne faisaient pas semblant de refuser) l’usage du sabre et du canon pour y parvenir, comme on allait le voir avec les campagnes de conquête engagées peu d'années après, notamment par Jules Ferry (Tunisie, Tonkin) puis par  les gouvernements qui lui succèdent pendanr les trente années suivantes. Et lorsque la république aura achevé la conquête, après quelques années de tranquillité trompeuse, il lui faudra affronter les mouvements de décolonisation, au besoin par le sabre (ou des armes plus modernes) et le canon, jusqu'au retrait final.