COMMUNARDS !

 

LA COMMUNE DE 1871, LA RÉPUBLIQUE ET LES MENSONGES

CINQUIÈME PARTIE : MYTHES ET RÉALITÉS DE LA COMMUNE

 

 

 

 

 Avant de passer en revue un certain nombre de sujets généraux, nous allons nous intéresser aux exilés de la Commune puis à un ancien  Communard (certes pas illustre en tant que Communard !) dont la vie démontre que la Commune (comme le journalisme) pouvait mener à tout (à condition évidemment de l'oublier, et d'être issu d'un milieu cultivé).

 

 

LES EXILÉS DE LA COMMUNE

 

 

 

Nous évoquerons brièvement les exilés de la Commune.

Ceux qui avaient pris position pour la Commune ou avaient exercé des fonctions dans ses comités et dans la Garde nationale  et qui avaient pu échapper aux arrestations (ou qui craignaient d’être inquiétés), se réfugièrent dans les pays voisins, notamment en Grande-Bretagne, en Suisse, en Belgique (où après avoir dit qu’il n’accueillerait pas les réfugiés, le gouvernement était revenu sur sa position) ou au Luxembourg.

Il y eut même des réfugiés aux Etats-Unis, comme Pottier, futur auteur de L’Internationale.

Le gouvernement français qui avait des accords d’extradition avec certains pays, réclamait le renvoi en France des anciens Communards – mais les accords d’extradition ne visaient que les personnes accusées pour des faits de droit commun.

Le gouvernement  avait tenté de contourner cet obstacle en considérant que la gravité des faits reprochés aux Communards les faisait tomber dans la catégorie du droit commun :

 Ainsi Jules Favre, ministre des affaires étrangères, dans une circulaire aux agents diplomatiques, leur prescrit de réclamer l'extradition des Communards  car leur  « œuvre abominable […] ne peut être confondue avec un acte politique ».

 

Peine perdue, les gouvernements étrangers, pourtant peu favorables aux idées de la Commune,  mais mis en garde par ce qu’on savait de la violence de la répression, refusèrent les extraditions.

Evidemment l’asile offert aux anciens Communards était soumis à la condition que ceux-ci s’abstiendraient de tout activisme politique et cette condition fut respectée par la plupart des exilés. Les polices locales tenaient quand même à l’œil les Communards.

Comment les Communards vivaient-ils en exil. ? On devine qu’ils étaient confrontés à des difficultés matérielles et leur moral était affecté d’avoir le plus souvent laissé derrière eux leur foyer et leur famille.

Mais une autre image des exilés existe aussi.

Ceux qui avaient des professions manuelles (et c’était sans doute le cas de la plupart d’entre eux, artisans ou ouvriers très spécialisés) reprirent leur profession et on nota qu’en Angleterre ou en Belgique, des produits de luxe qui devaient jusque là être importés de France purent être produits sur place – grâce aux exilés de la Commune !

Leur départ au moment de l’amnistie en 1880 laissa donc des regrets.

Les membres des professions intellectuelles  gagnèrent le plus souvent leur vie par le professorat. D’autres, au fil du temps, devinrent correspondants de journaux français.

Eugène Vermersch, poète et journaliste blanquiste au Père Duchêne durant la Commune, a pu s'enfuir (sans avoir combattu - ce qui lui sera reproché). A Londres, il donne des conférences avec un certain succès. Paul Verlaine, qui a assisté à une des conférences, écrit à un correspondant  que Vermersch a été « très applaudi par de très nombreux Anglais (et des) Français des plus distingués et des moins communards pour la plupart ... ».

(Eugène Vermersch, poête et journaliste au Père Duchêne, http://www.commune1871.org/?Eugene-Vermersch-poete-et)

 

 

Édouard Vaillant, ancien délégué à l'éducation de la Commune, "rejoint par sa mère fortunée, déménage dans le Grand Londres, à Kentish Town, où il vit dans une certaine aisance. (...), âgé de 31 ans, déjà ingénieur et docteur en philosophie, (il) achève ses études de médecine puis intègre le Collège royal de chirurgie, tout en donnant des soins gratuits à ses compatriotes démunis..." (http://www.commune1871.org/?EDOUARD-VAILLANT-EN-EXIL-A-LONDRES )

Entre les exilés, l'ambiance n'est pas toujours au beau fixe et les reproches et calomnies sont courantes. Vermersch semble avoir été spécialiste de ces attaques (mais il souffrait de déséquilibre pychique) : 

 

" Il faut bien constater que Vermersch n’était pas le seul à lancer des accusations mensongères. La proscription crée un climat propice à ranimer les vieilles rancœurs". (article cité).

 A Londres, de nombreux Communards comme Vaillant et Lissagaray fréquentent Karl Marx, qui y est installé. Lissagaray tombe amourieux d'Eleanor, fille de Marx - la famille Marx s'oppose d'abord au mariage puis y consent, mais c'est Eleanor, jeune fille dépressive, qui rompt les fiançailles. Lissagaray conservera toujours de la rancoeur contre Laura et Paul Lafargue, fille et gendre de Marx, qui se sont opposés au mariage - et son hostilité reparaîtra plus tard quand lui et "le lâche  Lafargue", député socialiste, seront associés dans les mêmes activités politiques et journalistiques.

 

On a parfois dit que certains Communards avaient rendu hommage à Napoléon III,  mort en exil en 1873  en Angleterre, et avaient défilé devant son catafalque. Pourquoi pas ? Ç'était une position marginale, en tous cas : mais il est sûr que quelques Communards avaient rencontré Napoléon III en vue d'organiser un mouvement socialiste bonapartiste; ils furent vilipendés  par leurs camarades.

 

Quelques exilés ne rentreront jamais en France, malgré l'amnistie. On peut citer le caricaturiste Georges Pilotell qui, installé en Angleterre, deviendra un dessinateur de mode célèbre, sous son nom véritable, Pilotelle (avec un e). Il meurt  à Londres en 1918. Peut-être reparlerons-nous dans un autre message de ce personnage dont la seconde vie est peu connue. Les articles qui parlent de lui en France se bornent à dire qu'il gagne sa vie en Angleterre par des dessins de mode - ce qui en fait une sorte de besogneux.

Or il semble qu'il ait fréquenté le prince de Galles (futur Edouard VII) et qu'il ait été extrêmement célèbre comme créateur de mode, ce qui ne l'empêchait pas de rester un sympathisant de l'anarchisme. En 1889, alors qu'il se rend à son restaurant favori (le restaurant Romano's, dans le Strand, fréquenté notamment par le prince de Galles), il voit sur le trottoir d'en face... Rochefort (de nouveau en exil après l'aventure boulangiste) et se dirige vers lui pour le souffleter car Rochefort l'a insulté à la suite de la parution d'une caricature de Pilotelle contre Boulanger, parue dans un journal français de Londres. La querelle tourne en bagarre, la police les sépare et les deux protagonistes se retrouvent devant un tibunal londonien. Mais à ce moment la Commune est déjà loin.

 

Les Communards exilés se réunissaient dans des cafés, comme à Genève le café du Levant : une gravure montre le café littéralement bondé  de personnages  souvent barbus, discutant par petits groupes.

(Laure Godineau, Le retour d'exil, un nouvel exil ? Le cas des communards  Matériaux pour l'histoire de notre temps   /  Année 2002   /  Volume 67   /  Numéro 1    /  pp. 11-16  http://www.persee.fr/doc/mat_0769-3206_2002_num_67_1_402380 )

 

Aux Etats-Unis, lorsque Paschal Grousset et Jourde y débarquèrent en 1874 après leur évasion de Nouvelle-Calédonie, une soirée  fut donnée à San Francisco en leur honneur (avec collecte de fonds) par des sympathisants. Paschal Grousset et Jourde prononçèrent un discours (http://library.libertarian-labyrinth.org/items/show/2688.

Parmi les Communards réfugiés un temps aux Etats-Unis, figure Pottier, l'auteur de l'Internationale.  Le Communard Jules Bergeret, un moment délégué à la guerre et "général" de la Commune, qui avait donné l'ordre d'incendier les Tuileries, mourut à New-York en 1905. Il ne semble pas que son exil lui ait apporté la prospérité, car à sa mort, il était veilleur de nuit

 

Rochefort, installé d’abord en Angleterre après son évasion de Nouvelle-Calédonie, puis en Suisse, qui avait plus de moyens que les autres, vivait assez confortablement et collectionnait les objets d’art – mais c’était une exception.

 

 

 

SON EXCELLENCE CAMILLE BARRÈRE

 

 

 

 

Vers 1900, un ambassadeur de France en Italie, qui était arrivé  à Londres venant directement de Rome sans passer par Paris, disait le soir de son arrivée, dans un salon londonien : 

- Je suis venu directement, en brûlant Paris.

Une dame s’écria : Encore !

Ce bon mot dans le style de l’époque provenait du fait que l’ambassadeur était un ancien Communard –et que dans l’opinion courante des milieux bourgeois, les Communards avaient mis le feu à Paris.

Cette conversation se tenait peut-être dans le salon de Lady Milner, la fille d’un Premier ministre de Sa Majesté,  Lord Salisbury -  et c’est peut-être Lady Milner elle-même qui fit à Camille Barrère la  réponse qu’on vient de rapporter, car l’ambassadeur Barrère était lié à Lady Milner avec qui il a entretenu une correspondance amicale et politique.

 

Camille Barrère, qui avait fait une brillante scolarité,  était entré dans la diplomatie en 1880.

Né en 1851, à 20 ans il avait été journaliste pendant la Commune, au journal pro-Communard La Sociale, où écrivaient notamment  Vermersch et la féministe André  Léo (https://macommunedeparis.com/2016/05/31/la-sociale/) et peut-être aussi officier d'état-major.  Après la défaite de la Commune, il s'était réfugié un temps en Angleterre, où il avait d'ailleurs vécu dès son plus jeune âge car son père, républicain proscrit par le coup d'Etat du 2 décembre 1851 de Louis-Napoléon Bonaparte, s'y était installé, ce qui permit à Camille Barrère d'être bilingue (son père était devenu professeur de français dans une académie militaire anglaise, puis rentra en France et devint proviseur d'un des premiers lycées internationaux en 1867).

En raison de son éducation anglaise, il vit assez éloigné des autres exilés qui sont peu intégrés ou pas du tout dans la société anglaise (ce qui ne l'empêche pas de fréquenter, lors de leur séjour en Angleterre, Verlaine et Rimbaud). Professeur dans une école pour jeunes gens des classes supérieures, Barrère a le maintien d'un gentleman.

Devenu journaliste au Times, Camille Barrère fut chargé de couvrir la guerre russo-turque puis selon certaines sources, le congrès de Berlin. A Berlin, il semble qu'il rencontra  le ministre des affaires étrangères français, le républicain opportuniste Waddington, d'origine anglaise, qui fut séduit par ce journaliste bilingue. Waddington le fit rentrer en France et le présenta à Gambetta qui le fit nommer secrétaire d'ambassade. 

Sa carrière diplomatique se fit donc sous la république opportuniste. Celle-ci voulait, dans le personnel diplomatique,  favoriser des « nouvelles couches sociales » comme disait Gambetta, contre les aristocrates et les grands bourgeois qui trustaient les postes diplomatiques (et étaient souvent partisans de la monarchie).

Mais si Barrère fut recruté, c’est que son profil était compatible avec les us et aux coutumes feutrés et le bon ton de la diplomatie, bien plus grands à l’époque qu'aujourd’hui.

 

Après divers postes (notamment consul général au Caire, ministre plénipotentiaire à Stockholm), il fut nommé ambassadeur auprès du Royaume d’Italie en 1897. Barrère allait  passer trente ans à Rome. Il était presque inamovible.  Après la séparation de l’Eglise et de l’Etat et la rupture des relations avec le Saint-Siège (elles seront rétablies plus tard) il fut aussi chargé de la diplomatie officieuse avec le Pape.

 

 

 

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 Camille Barrère en tenue d'ambassadeur.

Image tiré d'un site en anglais consacré à l'action diplomatique de Barrère en Italie au début du 20ème siècle, par laquelle il réussit à nouer des liens avec l'Italie, permettant à la France de sortir d'un relatif isolement diplomatique (relatif car la France était déjà liée à la Russie, avant de s'allier aussi à l'Angleterre). Il est toutefois excessif de parler d'un "homme qui  a sauvé la France" ( The man who saved France).

 http://www.jfredmacdonald.com/camillebarrere/italy.htm

 

 

 

 

 

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 Camille Barrère (à gauche) en compagnie du président de la république Alexandre Millerand lors de l'inauguration de l'exposition franco-italienne de 1922 au palais du Trocadéro à Paris.

Ces deux représentants de la classe dirigeante bourgeoise dans leur voiture officielle paraissent n'avoir rien de commun avec la Commune. Pourtant, Barrère avait été Communard et Millerand, jeune avocat arriviste, soucieux de se lancer en politique à gauche en même temps qu'il était avocat d'affaires, avait suivi dans les premiers rangs les obsèques du Communard  Jules Vallès en 1885.

 Gallica

 

 

Mais le chef d’œuvre de Barrère fut l’entrée en guerre de l’Italie en 1915 contre les puissances centrales (Allemagne, Autriche). Cette entrée en guerre était évidemment souhaitée par les Alliés (France, Grande-Bretagne, Russie). L’Italie qui était liée par traité aux puissances centrales, était restée neutre en 1914 et son basculement du côté des Alliés n’allait pas de soi.

Dans ce but,  Barrère arrosa financièrement les hommes capables de pousser l’Italie à entrer en guerre, dont le journaliste socialiste Mussolini qui se démenait pour l’entrée en guerre.

En faisant cela, Barrère fit ce qu’attendait de lui son pays ou plutôt son gouvernement.

Peut-on considérer qu’en jetant un pays de plus dans l’enfer de la guerre de 14-18, il fit œuvre morale, c’est une autre histoire…

 

Après la guerre, Camille Barrère n’en avait pas fini avec Mussolini.

Il semble avoir continué de soutenir financièrement Mussolini (qui à ce moment avait abandonné l’étiquette socialiste et avait fondé le parti fasciste) jusqu’à la prise du pouvoir par ce dernier en 1922.

Dans un ouvrage, Mussolini's Early Diplomacy (les débuts de la diplomatie de Mussolini, Princeton University Press, 1970), l’auteur Alan Cassels, écrit :

 In particular, Camille Barrère, french ambassador since 1898, supported Fascism so openly that he incurred the suspicion of having intrigued to bring Mussolini into office.

(En particulier, Camille Barrère, ambassadeur français [en Italie] depuis 1898 [1897?], soutint le fascisme si ouvertement qu'il suscita le soupçon d'avoir comploté pour l'amener au pouvoir).

 https://books.google.fr/books?id=lAN-BgAAQBAJ&pg=PA393&lpg=PA393&dq=mussolini+early+diplomacy&source=bl&ots=6f7Str2kXc&sig=G8IawJvyuM7yAnx9oAKPRtcMTA8&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwih7sOD8Y_RAhXGshQKHaz4DdIQ6AEIPDAE#v=onepage&q=camille%20barrere&f=false

Il semble curieux que Barrère ait soutenu Mussolini de sa propre initiative. Suivait-il les instructions du gouvernement français ? Ou bien avait-il toute latitude pour verser des subsides aux personnes ou mouvements qui lui paraissaient de nature à aller dans le sens des intérêts français ? Encore faudrait-il établir en quoi l’arrivée au pouvoir de Mussolini servait l'intérêt de la France.  

 

En 1924, les élections amenèrent au pouvoir en France le « cartel des gauches ». Le nouveau gouvernement, jugeant Barère trop à droite (un comble pour un ancien Communard) mit fin à ses fonctions.

Mis à la retraite, l’ambassadeur de France (dignité qu’on garde même en retraite) était disponible pour entrer dans le monde des affaires (au moins comme membre de conseils d’administration).

Il entre au conseil d'administration de la Société de construction des Batignolles en 1929. Il est également administrateur de la Compagnie du canal de Suez et président de la Société financière française et coloniale (SFFC). Il est aussi membre de l'Institut (académie des sciences morales et politiques).

Il fut aussi dans les années 30 l’un des vice-présidents  de la Fédération républicaine, mouvement de la droite de gouvernement, mais tenté de s’aligner sur des thèmes inspirés par les régimes  fascistes (deux de ses vice-présidents, Xavier Vallat et Philippe Henriot, allaient être des ministres de Vichy).

 

En 1936, lorsque le dirigeant de l'Action française (mouvement monarchiste et anti-parlementaire), Charles Maurras, est condamné à huit mois de prison pour incitation au meurtre contre  le président du conseil Léon Blum (Maurras a dit que Léon Blum méritait la mort en raison de sa politique hostile à l'Italie fasciste, qui a comme résultat de pousser Mussolini vers Hitler et donc de préparer une nouvelle guerre), Camille Barrère fut l’une des 47 personnalités qui protestèrent dans la presse contre sa condamnation.

Camille Barrère mourut en 1940. Comment aurait-il jugé les événements qui se préparaient, nous le saurons pas.

Il était l’avant dernier Communard encore en vie (bien loin maintenant des idéaux de la Commune).

Le dernier Communard, lui, mourut en 1942 en Russie soviétique,  dans la patrie des travailleurs (et de Staline). où il avait choisi de vivre (voir notre dernière partie).

 

 

 

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 Le salon blanc (ou ancienne chambre de la reine Christine) du Palais Farnèse, ambassade de France à Rome.

" C’est dans ce salon que Camille Barrère, un des ambassadeurs emblématiques du début du XXe siècle, avait son bureau. Selon certaines sources, c’est dans le salon blanc qu’eut lieu la rencontre entre Laval et Mussolini en 1935 qui entérina le rachat du palais par l’Italie." (commentaire du site de l'ambassade de France)

 http://www.ambafrance-it.org/Salon-blanc

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LES MORTS DE LA COMMUNE, PAS SEULEMENT UNE QUESTION DE CHIFFRES

 

 

 

Dans l’histoire de la Commune, on retient la violente répression qui frappa les Communards – surtout les exécutions sommaires lors de la Semaine sanglante (et probablement dans les jours qui ont suivi, jusqu’à ce que les conseils de guerre prennent le relais.

quel est le chiffre de ces morts ?

On a vu (première partie, débat à l’assemblée nationale) que Pottier, l’auteur de L’Internationale, dans un poème, disait :

 

 Les Versaillais ont massacré
Pour le moins cent mille hommes !

 

De son côté, Clovis Hugues dans son poème Ce que nous chantions en prison, oppose les 64 otages fusillés par les Communards ("Ceux-là, c'étaient des personnages !") aux 30 000 morts de la Commune  :

 

 C'est parce que Paris a fait
 Mourir soixante-quatre otages
Qu'ils ont déchaîné Gallifet :
Ceux-là, c'étaient des personnages !

 Mais les trente mille damnés
 Dont le ver boit les lèvres closes
 N'ont droit, sous les cieux étonnés,
 Qu'aux larmes de l'aube et des roses.

 

L’ancien Communard Lissagaray aboutissait à 20 000 victimes des exécutions sommaires,  dans son Histoire de la Commune, 1876, sans compter 3 000 fédérés tués ou blessés au combat.

Par contre, Maxime Du Camp, auteur conservateur, chiffre à environ 6700 le nombre de morts communards durant la Semaine sanglante, dans son livre Les convulsions de Paris, paru en 1872.

Puis Camille Pelletan, homme politique radical, qui a voulu vérifier les évaluations de Du Camp, fournit en 1880 dans son livre La Semaine de mai, le chiffre longtemps considéré comme définitif de 30 000 victimes.

 Enfin, le grand spécialiste de la Commune, Jacques Rougerie estime que 3 000 à 4 000 fédérés sont morts au combat; quant au nombre total des victimes de la Semaine sanglante, il  ne peut être connu avec précision, mais il serait d'« au minimum 10 000, probablement 20 000, davantage peut-être" (Wikipedia, article Semaine sanglante).

Or récemment l’historien anglais, Robert  Tombs, qui, du fait de sa nationalité, a un regard moins passionnel sur l’histoire de la Commune, a réduit ce chiffre dans son livre Paris, bivouac des révolutions, La Commune de 1871, 2014.

Il avait d’abord évalué le chiffre à 10 000  (How bloody was the Semaine sanglante ?).

Puis plus récemment encore, le chiffre a été réduit par lui à 7000 environ – y compris les morts au combat :

" De 1 000 à 2 000 personnes ont probablement été fusillées après un jugement sommaire, et le nombre total de tués s’élève sans doute à 7 000. C’est beaucoup, mais on est loin des 17 000 fusillés et des 30 000 victimes rapportées par la tradition. Cette idée d’une apocalypse sanglante a été formulée par les communards exilés à Londres, qui n’avaient pas la moindre idée du nombre réel de morts. "

(interview de R. Tombs au journal Libération, citée par le site de l'association des amies et amis de la Commune : LE NOMBRE DE MORTS PENDANT LA SEMAINE SANGLANTE
UN ASPECT CONTESTABLE DE L’ÉTUDE DE ROBERT TOMBS  http://www.commune1871.org/?2014-trimestre  )                                      

La répression de la Commune ne serait plus la grande saignée qu’on a dit.

Le site des amis de la Commune conteste donc les évaluations de Tombs, qu'elle juge peu étayées et rappelle que dans son livre, Paris, bivouac des révolutions, La Commune de 1871,  Robert Tombs était plus prudent, déclarant que « les données fragmentaires découvertes jusqu’à présent suggèrent qu’il y eut entre 5700 et 7400 personnes tuées durant les combats, blessées mortellement ou victimes des exécutions sommaires  ». Le site (article de  Jean-Louis Robert) estime que les évaluations de Pelletan gardent leur validité.

Si le chiffre des exécutions sommaires de R. Tombs était exact, il s’en dégagerait aussi une autre idée des troupes versaillaises, plus contrôlées, et des buts de la répression, plus ciblés ("une épuration maîtrisée et contrôlée" et non plus une explosion de haine, comme l'indiquait déjà une critique d'un précédent ouvrage de R. Tombs, La guerre contre Paris, 1871, note critique de C. Le Digol, Politix, 1998 http://www.persee.fr/doc/polix_0295-2319_1998_num_11_42_1735)

Finalement faut-il donner des fourchettes ? Et comment distinguer les morts au combat des exécutions sommaires ?

Dire d’environ 7000 à 20 000 ? (on ne parle plus de 30 000 – même si dans le débat à l’Assemblée nationale, des intervenants reprennent la fourchette de 20 à 30 000).

L'argument (purement politique) qui a eu cours jadis, selon lequel la répression "de droite" de la Commune avait fait plus de morts que la Terreur révolutionnaire (présumée "de gauche") est aussi mis à mal par cette nouvelle évaluation

( cf. l'annotation de E. Fournier :" L’estimation actuelle des victimes de la Terreur judiciaire (Vendée exclue) s’établit aujourd’hui entre 35 000 et 40 000 morts",  Eric Fournier, La commune n’est pas morte, Paris, Libertalia, 2013, extrait sur Contretemps, revue de critique communiste, en ligne https://www.contretemps.eu/a-lire-un-extrait-de-la-commune-nest-pas-morte-eric-fournier/).

 

Ajout 2020 :

Le blog de Michèle Audin, Ma Commune de Paris, a consacré en 2019 cinq  messages au nombre de victimes de la répression de la Commune (par exemple  https://macommunedeparis.com/2019/11/13/contre-le-revisionnisme-2-compter-les-morts/ ). L'auteur conteste notamment les évaluations "révisionnistes" de  Robert Tombs, qui finalement en reviennent à peu près à celles de Maxime Du Camp. Elle conclut :

" Ainsi, après avoir interrogé les arguments révisionnistes, on peut conclure

- qu’il y a eu bien plus de 7000 tués pendant la Semaine sanglante

- qu’on n’en saura jamais le nombre exact."

Dans l'impossibilité d'accéder à de nouvelles sources, elle se demande s'il est possible de parvenir à un chiffre en recoupant  d'autres statistiques (déficit de naissances par exemple).

https://macommunedeparis.com/2019/12/03/contre-le-revisionnisme-5-et-si-lon-posait-dautres-questions/

 

La Commune deviendrait-elle moins importante si elle avait moins de morts ?

 

 

NB : Pour être bon prince, je fournis aux dévots de la Commune (il y en a) un argument pour discréditer Robert Tombs ; celui-ci a pris position contre les "décoloniaux" qui critiquent l'impérialisme britannique  dans un article du journal conservateur The Spectator (In defence of the British Empire, mai 2020, https://www.spectator.co.uk/article/In-defence-of-the-British-Empire ). Nul doute que pour certains, cela doit le disqualifier dans ses chiffrages !

 

 

 

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Illustration anglaise de l'Illustrated London Week

L'image représente sans doute une scène après la Semaine sanglante : des Parisiens, peut-être des bourgeois qui avaient quitté la capitale,  découvrent des combattants de la Commune morts après les combats de rues.

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LES COMMUNARDS REPRÉSENTAIENT-ILS LA  MAJORITÉ DES PARISIENS ?

 

 

 

Il va de soi qu’aucun mouvement ne représente la totalité d’une population.

Mais peut-on considérer que la Commune de Paris représentait au moins la majorité de la population parisienne ?

Selon R. Tombs : " La Commune de Paris ne fut pas en effet celle de tous les Parisiens. Un tiers des habitants avait quitté la ville, certains pour fuir la révolution, d’autres pour respirer ou se reposer à la fin du siège. Et beaucoup de ceux qui restaient n’étaient pas favorables à la Commune. Mais peu s’opposèrent ouvertement..." (interview au journal Libération à l'occasion de la sortie en France de son livre  (http://next.liberation.fr/livres/2014/04/09/les-communards-ont-suivi-par-devoir-par-camaraderie_994421À propos de : Robert Tombs, Paris, bivouac des révolutions. La Commune de 1871, Libertalia)

 

Lors des élections de la Commune, les votants représentaient 48 % de la population inscrite sur les listes (suffrage universel limité aux adultes masculins) ; de plus, parmi les votants, certains votèrent pour des modérés qui démissionnent rapidement (20 sur 92 élus).

Une partie de la population avait déjà quitté Paris pour se réfugier à Versailles ou dans d’autres localités (on cite les chiffres de 80 000 à 100 000 personnes, mais R. Tombs parle d'un tiers ; or la ville avait  1,8 millions d'habitants à la fin du Second empire... ).

Il faut donc (avec des réserves) défalquer trois catégories pour cerner la population parisienne pro-Communarde  :

-          les fuyards (habitants des quartiers bourgeois, fonctionnaires obéissant aux ordres de rejoindre Versailles) qui étaient déjà partis lors des élections de la Commune ;

-          les personnes qui s’abstiennent aux élections de la Commune (a priori, hostiles aux événements ou indifférents),

-          les personnes qui sans s’abstenir votent pour des candidats modérés.

On arrive sans doute à 40 ou 45 % de la population parisienne en faveur de la Commune.

Il faut aussi tenir compte de l’évolution dans le temps de l’opinion favorable à la Commune. Le soutien a pu s’essouffler au fur et à mesure que l’opposition avec le gouvernement régulier se durcissait et que l’épreuve de force approchait.

On peut en voir un témoignage lors de la démolition de a maison de Thiers, décidée par le conseil de la Commune : les ouvriers chargés de la démolition renaclent à commencer les travaux et une petite foule s’est rassemblée pour manifester son hostilité à la destruction. Deux membres de la  Commune doivent « montrer l’exemple » pour que les ouvriers se décident à attaquer la destruction.

A ce moment (une semaine environ avant l’entrée des Versaillais dans Paris), chacun doit peser ses actes et s’interroger sur l’avenir, ce qui explique l’hésitation des ouvriers.

 

Pour les Communes de province (notamment Lyon et Marseille), on peut penser que le caractère minoritaire du soulèvement est  encore plus évident :

-          quelques centaines ou milliers de militants sont présents au centre ville de Lyon, pendant deux jours, sans pouvoir vraiment s’imposer et doivent quitter les lieux dont le contrôle est repris par la municipalité modérée avec l’appui de l’armée;

-          A Marseille, les Communards tiennent deux semaines, mais leur pouvoir n’est pas effectif – ils contrôlent la rue mais n’arrivent pas à se faire obéir, les mesures qu’ils prennent sont sans traduction réelle.

Rien n’indique donc un soutien de la masse de la population urbaine dans les villes où une Commune a été proclamée ou a fonctionné plus ou moins longtemps.

 

 

 

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Illustration anglaise de l'Illustrated London Week.

L'image représente la gare du chemin de fer du Nord (la légende en anglais parle du Northern railway) durant la Commune, avec certainement des Parisiens des milieux aisés essayant  de quitter Paris, sous le regard goguenard d'un ouvrier des chemins de fer fumant sa pipe

Vente e-bay

 

 

 

 

 

LES COMMUNARDS REPRÉSENTAIENT-ILS LA  MAJORITÉ DES FRANÇAIS ?

 

 

 

 

On pourrait l’imaginer, à force de présenter, en face des Communards, le gouvernement de Thiers comme si ce dernier n’était qu’un petit dictateur en face du « peuple », alors que son gouvernement était investi par l’Assemblée nationale, issue des élections démocratiques :.

Le résultat des élections à l’Assemblée nationale, qui est un déclencheur de la Commune, est évidemment la réponse « grandeur nature » à la question de savoir si la Commune représentait les aspirations de l’ensemble du pays. 

 

- Les monarchistes (orléanistes et légitimistes) sont plus de 60% des élus  (en comptant quelques bonapartistes);

- les républicains modérés (Jules Favre, Jules Ferry, Jules Simon, Jules Grévy, etc) sont 16,5%;

- les républicains radicaux (Gambetta et ses amis, Louis Blanc, Clemenceau) sont 5;6%;

- les "libéraux" (commeThiers) sont 10,6%.

 

Les élections avaient été une sorte de référendum " pour ou contre la paix", portant à l'Assemblée une majorité d'élus pour la paix.

L'assemblée se réunit le 13 février 1871 à Bordeaux. Jules Grévy, républicain modéré est élu président de l'Assemblée. Le 16, Thiers est nommé chef du pouvoir exécutif de la République française et le 21, Thiers et Favre entament les négociations de paix avec Bismarck (Wikipedia).

 

 

Même les candidats élus à l’assemblée nationale comme républicains radicaux ne peuvent pas être considérés comme favorables à la Commune.  Dans leur majorité, considérant que la Commune refusait la légitimité de l’Assemblée nationale élue,  dont eux-mêmes faisaient partie, ils ont été solidaires de l’Assemblée  et ont condamné la Commune.

Dans ces conditions, on doit admettre que les Communards ne représentaient pas et très loin de là, la majorité des Français, mais une minorité essentiellement parisienne.

 

 

 

 

QUE VOULAIENT LES COMMUNARDS ?

L’IMAGE ACTUELLE

 

 

 

 

Pour la postérité, il existe surtout une image des Communards, exaltée par les luttes  politiques et sociales du 20ème siècle et surtout imposée après mai 68 qui continue à façonner les imaginations.

Selon cette image, les Communards sont bien entendu des révolutionnaires, partisans d’une révolution radicale, rejetant la république bourgeoise et le réformisme. Ce sont des « gauchistes » avant la lettre, ou au moins des militants d’extrême-gauche, ou de « la gauche de la gauche ».

Ils sont décidés à construire une société plus juste, y compris par la force. Ils s’opposent à toutes les oppressions et à toutes les dominations : ils sont internationalistes, anticapitalistes, antimilitaristes, antireligieux, féministes.

Bien qu’ils n’aient sans doute pas eu à s’exprimer sur ce point, on admettra qu’ils étaient anticolonialistes.

Une autre image (plus récente ?) apparait par exemple dans les débats du vote de la   de réhabilitation : les Communards sont « avant tout » des patriotes, ils sont contre « la paix honteuse » (même si elle est voulue par la majorité de la population). Ce sont aussi des républicains qui réagissent contre les « menaces » de restauration monarchique  que font peser les élections qui viennent d’avoir lieu.

Rappelons que la république elle-même a été proclamée après l’effondrement militaire du Second Empire par des militants républicains – les élections sont donc le premier moment où les Français dans leur ensemble s’expriment sur le régime qu’ils souhaitent : or ils envoient à l’Assemblée une majorité de députés monarchistes et « pacifistes ».

Ces deux images des Communards pour la postérité ne sont pas entièrement contradictoires. Ainsi, si les Communards étaient des révolutionnaires, il étaient forcément aussi anti-monarchistes et républicains, même si quelques uns, peu nombreux, deviendront plus tard bonapartistes ! (notamment Bastelica et des proches de la Commune de Lyon, Albert Richard et Gaspard Blanc - cf notre deuxième partie).

On peut aussi constater dans le débat du vote de la résolution de réhabilitation, que selon les intervenants (socialistes ou communistes et Front de gauche) on a tendance à insister plus sur une image ou sur une autre.

En fait, parmi les Communards, certains correspondaient plus à la première image, d’autres à la deuxième.

Enfin les deux images correspondent à deux options politiques actuelles :

-          à la première image correspond  la gauche de gouvernement ; elle peut revendiquer sa filiation avec des hommes qui étaient peut-être des révolutionnaires, lorsqu’il s’agissait de lutter contre les monarchistes camouflés derrière un républicanisme de façade, mais qui étaient fondamentalement des patriotes républicains aspirant à une forme de justice sociale. 

 

-          à la deuxième image correspond la gauche de contestation qui estime que le combat des Communards est toujours actuel et qu’il faut changer radicalement la société, où les forces d’oppression sont toujours agissantes.

Selon les partisans de cette deuxième option, la gauche de gouvernement ne propose pas les mesures qu’il faut pour établir la justice sociale – ou pire elle est complice et actrice des oppressions économiques et sociales.

Cette deuxième option est devenue passablement minoritaire sur le plan strictement politique.

Mais sur un plan sentimental, l’option contestataire a encore un public -  peut-être par conformisme - comme par exemple la sympathie pour la figure de Che Guevara qui persiste malgré l’effondrement des idéaux communistes.

Si on interrogeait des étudiants en école de commerce qui s’apprêtent à devenir les bons soldats de la société libérale-libertaire dans laquelle nous vivons,  je ne serais pas étonné que l’image de révolutionnaires radicaux des Communards (et de figures comparables comme Che Guevara) ait le même « capital » (si on ose dire !) de sympathie que chez les étudiants « engagés » de gauche et d’extrême-gauche des années 70.

Mais cette image sympathique est reportée vers le passé (« ils avaient raison de se révolter, à leur époque ») et ne sert pas à mobiliser pour une révolution actuelle contre une société qui est globalement acceptée.

Si on essaye maintenant de regarder, non l’image pour la postérité, mais la réalité de l’époque, a-t-on une meilleure idée de ce que voulaient les  Communards ?

 

 Mais d'abord, quelle était l'attitude des partisans de la Commune  en ce qui concerne la guerre et la paix ?

 

 

 

 

LA GUERRE ET LA PAIX

 

 

 

Quand on se représente la Commune de Paris, on imagine volontiers une foule d’hommes et de femmes,  drapeaux rouges en tête, sortant de leurs taudis,  maigres, farouches, pour revendiquer leur droit à vivre dans la dignité.

 

Mais l’histoire est tout autre : l’insurrection de la Commune aurait été provoquée par le refus de l’armistice avec l’Allemagne. Une foule de Parisiens, membres de la Garde nationale et recevant à ce titre une petite solde – indispensable pour aider  beaucoup à vivre  dans le contexte d’une économie perturbée par la guerre – refuse la paix « honteuse » et l’élection d’une assemblée nationale en majorité conservatrice, justement élue pour faire la paix

Les Parisiens paraissent avoir jusque là peu participé aux combats contre les Prussiens.  Ils ont certes subi un siège très dur, en hiver, marqué par la pénurie alimentaire, qui a sans doute resserré les solidarités.

Les Parisiens de la Garde nationale ont le sentiment que la guerre n’est pas encore perdue et que leurs forces sont intactes. Et puisque les conservateurs et monarchistes veulent la paix, eux qui sont des républicains, sont pour la guerre, par patriotisme (ils confondent volontiers la patrie et la république) et par opposition aux conservateurs.

Donc la Commune ne serait pas une insurrection de la misère, comme on la voit volontiers à distance,  mais plutôt la réaction de patriotes désireux d’en découdre.  Bien entendu, parmi les insurgés, il y en a qui se révoltent contre leurs conditions de vie, mais le déclencheur, pour une grande part, pourrait avoir été le sujet de la guerre .

 

Les aspirations révolutionnaires de certains  se greffent  sur cette réaction patriotique, de façon presque contradictoire : des internationalistes et des partisans de la disparition de l'Etat et de la Nation font cause commune avec des patriotes bellicistes !

Or les études sur la Commune perdent rapidement de vue la question de la guerre, après avoir décrit le  commencement de la Commune

Il semble bien que les dirigeants de la  Commune ont pris conscience que la guerre était finie et finalement approuvé l’armistice. Mais ce point mériterait d'être mieux étudié.

Avant même la proclamation de la Commune, l'affiche du Comité central de la Garde nationale du 4 mars 1871 (considérée comme un jalon dans la naissance de la Commune), évoque pour la repousser la reprise des hostilités qui apporterait  de nouvelles destructions.

 Dès les débuts de la Commune, certains de ses partisans affirmaient leur volonté d'accepter la paix :

Dans le journal de Vallès Le Cri du peuple,du 20 mars 1871, on lit, parmi les mesures à prendre :

" envoi de CINQ autres délégués près des plénipotentiaires prussiens, afin de leur donner toutes garanties sur l’exécution du traité de paix."


L'équipe du Cri du peuple est aussi fédéraliste et Vallès figurera à la fin de la Commune parmi les minoritaires au conseil de la Commune, qui s'opposent à l'instauration d'un comité de salut public.

 

 On trouve sur le blog Le Saute-Rhin,un article très complet de Bernard UMBRECHT  Ces alsaciens de la Commune de Paris – 1871. http://www.lesauterhin.eu/ces-alsaciens-de-la-commune-de-paris-document/

On peut y lire l'ordre suivant de Cluseret :

 

République. Liberté -Égalité – Fraternité. Commune de Paris. Ministère de la guerre. Avis. Les Alsaciens et les Lorrains actuellement à Paris, ne pourront être contraints au service de la Garde Nationale ; ils auront à produire la preuve de leur origine. Le Délégué à la Guerre espère que le bon sens populaire le dispensera d’ entrer dans de plus amples détails sur les motifs de cette mesure. Paris, le 2 avril 1871 [le 22 ?]. Le Délégué à la Guerre, Cluseret.

 

On sait que la Commune comme presque tous les régimes, utilisait la réquisition pour former ses troupes. Elle acceptait donc de ne pas incorporer les sujets étrangers. Les Alsaciens et Lorrains qui se trouvaient à Paris, pour éviter d’être  incorporés dans la Garde nationale, invoquaient leur nouvelle qualité de sujet allemand – par l’intermédiaire de l’ambassade des Etats-Unis (probablement la seule ambassade à avoir gardé au moins une annexe à Paris) qui leur délivrait des documents.

Cluseret raconte que Delescluzes, qui lui avait succédé comme délégué à la Guerre,  voulut annuler son ordre, puis finalement recula, ce que Cluseret dans ses Mémoires, commente ainsi :

Les Alsaciens et Lorrains n’étaient pas Parisiens. Or, la Commune n’avait droit que sur les habitants de Paris*. De plus, ayant reconnu le nouveau Traité de paix, nous n’avions rien à exiger des nouveaux sujets de la Prusse.

                                                                                   * Point intéressant : qui était considéré comme Parisien ? Les non-Parisiens de naissance furent-ils incorporés dans la Garde nationale de la Commune s'ils n'étaient pas volontaires ? Et le point de vue de Cluseret, personnage fantasque mais intéressant, n'était sans doute pas  celui des autres dirigeants.

 

Quand Cluseret parle du traité de paix, il ne s'agit pas encore du traité de Francfort (10 mai 1871) puisque sa décision d'exemption des Alsaciens et Lorrains date du 22 avril (elle aurait été affichée à cette date) mais du traité préliminaire de paix signé le 26 février à Versailles.  Mais le traité préliminaire de paix a-t-il été reconnu formellement par la Commune, ou bien implicitement ?

 

 L'auteur de l'article que nous citons signale que des Alsaciens et Lorrains servirent volontairement dans la Garde nationale, malgré la dispense de Cluseret - tandis que des gens qui n’avaient pas envie d’être incorporés se faisaient établir des faux papiers d’Alsaciens et Lorrains !

Même si la Commune a duré deux mois seulement, il serait intéressant d’approfondir la conception des relations internationales qu'avaient les dirigeants de la Commune. Même un régime insurrectionnel doit compter avec les autres pays - et à prendre les déclarations des dirigeants de la Commune au pied de la lettre, Paris n'était plus la capitale de la France, même coupée du reste du pays, mais une sorte de Cité-Etat.

 

 En tous cas, le principe de réalité parait  avoir joué. Le refus de l'armistice (et donc, implicitement, le souhait de poursuivre la guerre) avait été le déclencheur nécessaire de l'insurrection - mais ensuite les Communards se sont ralliés à la paix.

Partie pour continuer une guerre entre deux pays (plus en imagination qu'avec l'intention réelle de reprendre le combat), la Commune s'est terminée en guerre civile.

 

 

 

 

 

QUE VOULAIENT LES COMMUNARDS ?

 LES RÉPONSES DE L’ÉPOQUE

 

 

 

Les revendications des Communards ont été présentées dans plusieurs documents.

Le plus important est sans doute le programme de la Commune du 19 avril 1871 (publiée le 20), dans lequel les Communards s’adressent à l’ensemble du pays :

 

Déclaration au peuple français

 

 (...)

La Commune a le devoir d’affirmer et de déterminer les aspirations et les vœux de la population de Paris ; de préciser le caractère du mouvement du 18 Mars, incompris, inconnu et calomnié par les hommes politiques qui siègent à Versailles.

 (...)

Que demande-t-il ?

La reconnaissance et la consolidation de la République, seule forme de gouvernement compatible avec les droits du Peuple et le développement régulier et libre de la société.

L’autonomie absolue de la Commune étendue à toutes les localités de la France et assurant à chacune l’intégralité de ses droits, et à tout Français le plein exercice de ses facultés et de ses aptitudes, comme homme, citoyen et travailleur.

L’autonomie de la Commune n’aura pour limites que le droit d’autonomie égal pour toutes les autres communes adhérentes au contrat, dont l’association doit assurer l’Unité française.

  (...)

Mais, à la faveur de son autonomie et profitant de sa liberté d’action, Paris se réserve d’opérer comme il l’entendra, chez lui, les réformes administratives et économiques que réclame sa population ; de créer des institutions propres à développer et propager l’instruction, la production, l’échange et le crédit ; à universaliser le pouvoir et la propriété, suivant les nécessités du moment, le vœu des intéressés et les données fournies par l’expérience.

Nos ennemis se trompent ou trompent le Pays quand ils accusent Paris de vouloir imposer sa volonté ou sa suprématie au reste de la nation, et de prétendre à une dictature qui serait un véritable attentat contre l’indépendance et la souveraineté des autres communes.

Ils se trompent ou trompent le Pays quand ils accusent Paris de poursuivre la destruction de l’Unité française constituée par la Révolution aux acclamations de nos pères, accourus à la fête de la Fédération de tous les points de la vieille France.

L’Unité, telle qu’elle nous a été imposée jusqu’à ce jour par l’empire, la monarchie et le parlementarisme, n’est que la centralisation despotique inintelligente, arbitraire ou onéreuse.

L’Unité politique, telle que la veut Paris, c’est l’association volontaire de toutes les initiatives locales, le concours spontané et libre de toutes les énergies individuelles en vue d’un but commun, le bien-être, la liberté et la sécurité de tous.

  (...)

Nous en appelons à la France.

(...)

C’est à la France à désarmer Versailles, par la manifestation solennelle de son irrésistible volonté.

Appelée à bénéficier de nos conquêtes, qu’elle se déclare solidaire de nos efforts ; qu’elle soit notre allié dans ce combat qui ne peut finir que par le triomphe de l’idée communale ou par la ruine de Paris !

(...

19 avril 1871.

La Commune de Paris

 

 

 

On remarquera dans ce programme l'idée majeure qui a disparu du paysage politique français depuis longtemps, " l’autonomie absolue de la Commune étendue à toutes les localités de la France".                                    

Ce point était important pour toute une frange des Communards (les proudhoniens fédéralistes). Il semble que le programme de la Commune a été écrit par Pierre Denis, un ami de Vallès.

On a sur ce point le témoignage, assez ironique, de Lissagaray :

" Le 19, Jules Vallès, au nom de la commission chargée de rédiger un programme, présenta son travail ou plutôt le travail d’un autre. Triste symptôme et caractéristique des cinq membres de la commission, Delescluze fournit seul quelques passages — et encore; la partie technique fut l’œuvre d’un journaliste, Pierre Denis, proudhonien, ergoteur à humilier les héros de Pascal" [les héros de Pascal sont certainement les personnages qui dialoguent sur des points subtils de théologie dans Les Provinciales, de Pascal].

Déjà, dans Le Cri du peuple, le journal de Vallès, daté du 20 mars 1871, on lisait :

"Paris doit donc se déclarer VILLE LIBRE, commune affranchie, cité républicaine, se gouvernant elle-même et réalisant dans la mesure du possible la théorie du gouvernement direct appliqué dans la république helvétique".

Pour ces Communards partisans de l'autonomie communale, Paris ne pouvait pas et ne devait pas décider pour la France : " Mais si  Paris a le droit absolu de disposer de lui-même, il ne peut disposer de la France ; il ne peut faire plus que ce qu’il a fait : lui donner un grand exemple. Il peut réclamer, conquérir et défendre son autonomie complète, sa liberté entière, mais il doit, par respect pour la justice, le droit national et pour sa propre sécurité, laisser le reste de la France agir à sa guise".

(cité par le blog de René Merle 18 mars, anniversaire de la Commune de Paris - documents http://merlerene.canalblog.com/archives/2018/03/18/36226486.html )

Nous avons aussi le programme du Comité républicain des 20 arrondissements de Paris, paru le 27 mars 1871 et donc antérieur à la déclaration du 19-20 avril. Compte tenu de ses signataires, ce programme semble bien plus représenter le programme des amis de Vallès que l’ensemble du Comité républicain.

Ce programme est probablement dû pour l’essentiel à Pierre Denis; il est encore plus clair pour ce qui est du fédéralisme.

On peut donc penser que le programme très fédéraliste du 27 mars  a été un peu édulcoré pour être acceptable par toutes les tendances de la Commune et  aboutir à  la Déclaration au peuple français du 19-20 avril.            .

On lit dans le programme du 27 mars du  Comité républicain des 20 arrondissements de Paris :

 

  " La commune est la base de tout état politique, comme la famille est l’embryon des sociétés. Elle doit être autonome, c’est-à-dire se gouverner et s’administrer elle-même suivant son génie particulier, ses traditions, ses besoins d’exister comme personne morale conservant dans le groupe politique, national et fédéral, son entière liberté, son caractère propre, sa souveraineté complète comme l’individu au milieu de la cité.

 Pour assurer le développement économique le plus large, l’indépendance et la sécurité nationale et territoriale, elle peut et doit s’associer, c’est-à-dire se fédérer avec les autres communes ou association de communes qui composent la nation. Elle a, pour la [le ?] décider, les affinités de race, le langage, la situation géographique, la communauté de souvenirs, de relation et d’intérêts.

 L’autonomie de la commune garantit au citoyen la liberté, l’ordre à la cité, et la fédération de toutes les communes augmente, par la réciprocité, la force, la richesse, les débouchés et les ressources de chacune d’elles, en la faisant profiter des efforts de toutes.

 (...)

 Elle implique, comme force politique, la République, seule compatible avec la liberté et la souveraineté populaire.

- La liberté la plus complète de parler, d’écrire, de se réunir et de s’associer.

- Le respect de l’individu et l’inviolabilité de sa pensée.

- La souveraineté du suffrage universel restant toujours maître de lui-même, et pouvant se convoquer et se manifester incessamment.

- Le principe de l’élection appliqué à tous les fonctionnaires ou magistrats.

- La responsabilité des mandataires, et, par conséquent, leur révocabilité permanente.

- Le mandat impératif, c’est-à-dire précisant et limitant le pouvoir et la mission du mandataire.

(...)

 - Recherche incessante et assidue des moyens les plus propres à fournir au producteur le capital, l’instrument de travail, les débouchés et le crédit, afin d’en finir pour toujours avec le salariat et l’horrible paupérisme, afin d’éviter à jamais le retour des revendications sanglantes et des guerres civiles qui en sont les conséquences fatales.

(...)

Pour, et par délégation du Comité des vingt arrondissements :

 

PIERRE DENIS, DUPAS, LEFRANCAIS, EDOUARD ROULLIER, JULES VALLES.

Publié par Le Cri du Peuple du lundi 27 mars 1871

 

La partie du programme qui préconise l'association des communes sur des affinités de race et de langage (il est clair que dans le contexte français il ne peut s'agir que des identités régionales), de même que le gouvernement de chaque commune, non pas selon des principes universels (devenus tellement à la mode chez nos hommes politiques actuels) mais selon " son génie particulier, ses traditions", serait-elle approuvée aujourd’hui par les députés admirateurs de la Commune ? On en doute un peu.

Les députés qui prétendent baser leur résolution sur les travaux d’historiens ont-ils vraiment lu le programme de la Commune ?

 

On peut d’ailleurs être dubitatif sur ce fédéralisme communal et cette idée de mettre la commune au centre de tout – il s’agit d’un point de vue théorique et abstrait qui est le point faible des fédéralistes de la Commune.

Denis avait bien vu que le fédéralisme devait être centré sur les régions, les Etats fédérés, puisqu’il écrit dans  Le Cri du peuple, 11 mai 1871, l'article « Fédéralisme et centralisation » :

" Les véritables États républicains, qui ont duré ou qui durent : les Provinces-Unies [Pays-Bas], la Suisse, les États-Unis de l'Amérique du nord, et toutes les Républiques américaines, étaient ou sont organisées d'après le système fédératif. »

(cité par Wikipedia, article Pierre Denis)

 

 C'est d'ailleurs à l'établissement d'une fédération basée sur les  régions plus que sur les communes qu'aboutissait la formule du programme du 26 avril, prévoyant que la commune pouvait "se fédérer avec les autres communes ou association de communes qui composent la nation. Elle a, pour la décider [décider de se fédérer], les affinités de race, le langage, la situation géographique, la communauté de souvenirs, de relation et d’intérêts".

 

 

 

 

UN DÉTOUR PAR LES VILLES HANSÉATIQUES

 

 

 

La conception fédéraliste de la Commune qui était celle des Proudhoniens a suscité l’ironie de Lissagaray : il était déjà étrange, selon lui de vouloir transformer Paris en Cité-Etat, en « ville hanséatique », sans autre lien avec le reste de la France que des liens fédéraux - mais c’était ridicule d’avoir les mêmes idées pour les autres communes de France, dont certaines n’ont que quelques centaines d’habitants.

Il est probable que dans leur très grande majorité, les Parisiens favorables à la Commune étaient-complètement  indifférents  aux théories fédéralistes (à supposer qu’ils en aient entendu parler)  et n’envisageaient Paris que comme capitale de la France et devant donner l’exemple au reste de la France. 

Lissagaray compare la conception de la Commune des théoriciens proudhoniens aux villes hanséatiques, du nom des villes autonomes de la mer Baltique, organisées en fédération souple, la Hanse, au Moyen-Age.

Si la Hanse a disparu, son souvenir est resté : dans la constitution de la république fédérale allemande, les länder (Etats fédérés) de Brême et Hambourg ont  l’appellation de « Ville libre et hanséatique ». Les blasons et drapeaux actuels de Brême et Hambourg sont toujours ceux du temps de la Hanse (à dominante rouge et blanc). Ces villes constituent des länder, mais plusieurs dizaines de villes allemandes font précéder leur nom du prédicat de ville hanséatique.

Et à l’époque même de la Commune, les « Villes libres » d’Allemagne (qui étaient parfois qualifiées de république : justement Hambourg, Brême, mais aussi Francfort et Lübeck) venaient d’être intégrées dans l’empire allemand en conservant (théoriquement) leur autonomie.

Le tort des théoriciens proudhoniens  était sans doute d’avoir imaginé que le statut de Cité-Etat pouvait convenir à Paris – capitale d‘un pays centralisé, et à ses habitants, habitués à penser que le reste de la France devait suivre la capitale. Ce n’était qu’un des quiproquos parmi d’autres de la Commune.

Bien sûr, les Proudhoniens ne constituaient pas la majorité des Communards et ce sont les Jacobins, notamment les Blanquistes, qui avaient pris l’ascendant : mais on a vu que c’est quand même le proudhonien Denis qui avait rédigé le programme de la Commune - Denis, qui dans ses écrits, cherchait ses exemples de bonne organisation politique dans les états fédéraux comme la Suisse.

Pendant son procès en août 1871, le peintre Courbet écrit à sa soeur : " Du reste, je me fais honneur d’avoir appartenu à la Commune malgré les inculpations qui portent sur elle, car ce gouvernement, en principe ressemblant à la Suisse, est l’idéal des gouvernements. Il noie l’ignorance et rend les privilèges et les guerres impossibles."

Certes on peut avoir quelques hésitations sur la comparaison avec la Suisse (même la Suisse de l'époque), mais elle a bien été faite par certains Communards -  d'autres l'auraient récusée probablement (citation de Courbet prise sur le blog de Michèle Audin, la Commune de Paris https://macommunedeparis.com/2016/11/17/gustave-courbet-au-conseil-de-guerre-2-dans-ses-lettres/)

 

Parmi les admirateurs actuels de la Commune (et surtout ses admirateurs parisiens), il ne doit pas y en avoir beaucoup qui ont comme idéal d’organisation politique les cantons suisses ou les villes hanséatiques…

 

 

SI LA COMMUNE AVAIT CONTINUÉ, Y AURAIT-IL EU DES PURGES CHEZ LES COMMUNARDS ?

 

 

On peut ausi se demander, si la Commune avait gagné (au moins dans l'établissement de Paris comme ville indépendante, faute de mieux), ou au moins continué quelques mois de plus,  ce que seraient devenues les relations entre Jacobins de la Commune et Proudhoniens fédéralistes.

On peut en avoir une idée par quelques anecdotes. Raoul Rigault, le chef de la police de la Commune, de la tendance jacobine, aurait dit à Arnould, membre de la Commune et fédéraliste : Mon cher, le plus beau jour de ma vie sera celui où je vous arrêterai.

Henry Bauer, journaliste partisan de la Commune, plus tard célèbre critique théâtral, a raconté dans ses souvenirs la discussion entre Rigault et  le Communard Longuet. Celui-ci, agacé par ce que dit Rigault, lui répond : lis Proudhon, mon vieux. Et Rigault répond : votre Proudhon est un bourgeois que j'aurais eu plaisir à fusiller devant vous, les fédéralistes.

 Enfin, on peut rappeler que l'avocat et journaliste Chaudey fut fusillé par les Communards lors de la Semaine sanglante; Chaudey était  Proudhonien (il avait été l'ami proche de Proudhon); il était devenu le rédacteur en chef du quotidien libéral Le Siècle. On lui reprochait, lorsqu’il était maire-adjoint de Paris, d’avoir fait tirer sur une manifestation qui réclamait la Commune, le 22 janvier1871. 

Au début de  la Commune, il avait manifesté dans son journal qui continuait à paraître, un soutien critique pour la Commune, en espérant qu'elle serait fidèle à ses tendances décentralisatrices. Il fut arrêté sur l'ordre semble-t-il, du membre de la Commune Deslescluzes, le chef de file des Jacobins, au motif de son rôle le 22 janvier - mais on sait que Delescluzes détestait Proudhon et les Proudhoniens. Lors de la Semaine sanglante l'ordre fut donné d'exécuter Chaudey et Rigault vint à la prison pour procéder à l'exécution.

 

 

POSTÉRITÉ FÉDÉRALISTE

 


Parmi les sympathisants de la Commune à l'époque, certains voyaient surtout l'aspect fédéraliste, même en le réduisant à  la défense des libertés communales(dont on pouvait se faire une idée plus ou moins large). Le poète provençal  Paul Arène, écrit à Frédéric Mistral en mai 1871 (sans le convaincre) que la Commune "défend les libertés de Paris" et que les Communards sont aussi respectables que le seraient les Provençaux s'ils défendaient les libertés [comprendre l'autonomie] provençales.

 

 Sur la postérité fédéraliste de certains Communards, on peut citer le cas de Louis-Xavier de Ricard, qui se réfugia un moment en Suisse après la Commune ; poète de langue provençale, surnommé le félibre rouge, socialiste et fédéraliste proudhonien, il fut le père spirituel de Jean Charles-Brun. Ce dernier fut d'abord fondateur de la Ligue occitane, puis de la Fédération régionaliste française, dont Louis-Xavier de Ricard fut le président vers 1900. La Fédération a compté des membres aussi dissemblables que Mistral, Barrès, Maurras ou Longuet, gendre de Karl Marx, l'écrivain anarchisant Han Ryner, des hommes politiques comme Louis Marin (droite), Paul Deschanel (centre), Paul-Boncour (gauche). Jusqu'à sa mort en 1946, Jean Charles-Brun fut le défenseur des cultures régionales et, de façon plus feutrée, du fédéralisme (il mettait en avant le terme régionalisme qui ne lui plaisait pas vraiment, mais pouvait "ratisser large"), aussi bien pour la France que pour l'Europe.

 

 

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 Un panneau annonçant la ville libre et hanséatique de Hambourg (Freie und Hansestadt Hamburg), nom officiel du land et de la ville de Hambourg.

Le drapeau officiel du land, rouge à la tour blanche, flotte sur tous les batiments publics.

Même si le statut des villes libres hanséatiques n'a sans doute jamais été donné en exemple par les fédéralistes de la Commune - c'est bien à un modèle de ce genre auquel on pouvait penser.

Notre blog est donc le seul consacré en tout ou en partie à  la Commune qui fasse figurer comme illustration une photo actuelle évoquant le statut du land de Hambourg  !

http://www.lokalkompass.de/menden/natur/das-schild-an-der-a1-freie-und-hansestadt-hamburg-d82027.html

 

 

 

 

 

 

 

LES MINORITAIRES : FÉDÉRALISTES, ANARCHISTES ET INTERNATIONALISTES

 

 

 

Vers 1900, Maurice Barrès, qui se proclame lui-même fédéraliste, note que d'anciens Communards qui sont devenus des chefs de file du socialisme continuent à se dire fédéralistes :

 "Les insurrections communalistes de 1871 à Paris, à Lyon, à Marseille furent des tentatives à la fois socialistes et fédéralistes. M. Vaillant*, M. Allemane, qui s’affirment fédéralistes, ont gardé la vraie tradition de leur parti."

 (Maurice Barrès - Oeuvres LCI/81 (Edition augmentée) [en ligne]

                                           * On peut avoir des doutes sur Vaillant. En 1874, dans le manifeste "Aux communeux" publié à Londres, Vaillant invitait à se méfier de ceux qui "se nomment communalistes", parfois mêlés aux anciens Communards. Ces communalistes selon lui sont partisans non de la révolution mais du réformisme social.  Selon Vaillant, "au lieu de l’effort révolutionnaire du peuple de Paris pour conquérir le pays entier à la République Communeuse, ils voient dans la Révolution du 18 mars un soulèvement pour des franchises municipales". Il semble que Vaillant voulait ici ridiculiser les fédéralistes (?) en réduisant leur ambition à la défense des "franchises municipales". Au congrès de l’Internationale de 1872 à La Haye, il avait pourtant refusé de prendre part au vote concernant l’exclusion des anarchistes et fédéralistes (Bakounine, J. Guillaume), avant de rompre avec les marxistes, vainqueurs du congrès. Mais il fit figure rapidement de chef de la tendance "blanquiste". On a aussi une lettre du dirigeant communard Eudes, réfugié en Angleterre, à Vaillant, en 1874, qui est très hostile aux Internationalistes et aux fédéralistes ("doctrine affreuse") et met en cause Bakounine, Guillaume, Pindy, Malon. Les positions théoriques de Vaillant sur le fédéralisme, en tant que responsable socialiste à partir de son retour en France en 1880, devraient faire l'objet d'une étude attentive.

 

Quoiqu’on pense du fédéralisme, il s’agit d’un point important du programme communard (certes pas partagé par tous), qui est aujourd’hui passé sous silence par ceux qui font profession d’admirer les Communards ou de se placer dans leur continuité.

On notera dans les citations qui précèdent (et dont nous n'avons rien omis d'essentiel) que le programme social de la Commune est très peu développé (et même renvoyé à la liberté pour la Commune de Paris prendre les décisions qui lui paraissent bonnes pour la prospérité générale).

 

Parmi les Communards il y avait aussi des anarchistes partisans de la disparition de l’Etat (leur position était compatible d’une certaine façon avec les fédéralistes).

On a vu que Bakounine avait joué un rôle dans la Commune de Lyon – apparaissant au balcon de l’Hôtel de Ville pour disparaître assez vite de la circulation (il regagna avec des détours Locarno, en Suisse, pays tranquille où les révolutionnaires étaient tolérés du moment qu’ils n’entreprenaient pas de mettre le feu au lac - en l'occurrence le lac Majeur).

D’ailleurs le fédéralisme des Communards fut particulièrement attaqué par le patriote italien Mazzini (partisan de l’unité italienne) qui dans son journal mit en garde les ouvriers italiens contre le socialisme et la Commune, suscitant une polémique avec Bakounine, une fois celui-ci rentré en Suisse.

Une autre tendance – ici encore pas incompatible avec les fédéralistes – était celle des internationalistes. Ennemis des nations et des patries qui amenaient les classes populaires de chaque pays en guerre à s’entretuer, on peut se demander pourquoi les internationalistes s’étaient mis à faire cause commune avec les républicains patriotes partisans de continuer la guerre. Sans doute espéraient-ils que la poursuite de la guerre provoquerait la révolution en Allemagne – en poussant à la révolte les classes populaires allemandes qui refuseraient le service militaire, aboutissant de proche en proche à la fin des nations.

Parmi les Communards internationalistes figurait Eugène Pottier, réfugié ensuite aux Etats-Unis et futur auteur des paroles de l’Internationale ; on n’a pas oublié (mais si, on a oublié !) qu’un des couplets dénonce la guerre et appelle les soldats à l'insoumission :

 Crosse en l’air et rompons les rangs !
S’ils s’obstinent, ces cannibales,
À faire de nous des héros,
Ils sauront bientôt que nos balles
Sont pour nos propres généraux.

 

De son côté, Karl Marx, qui a suivi avec intérêt l'expérience de la Commune, illustre aussi l'hésitation entre socialisme centralisateur et socialisme fédéraliste, perceptible dans la réflexion du philosophe :

" D’ailleurs, Marx s’est réjoui du fait que, au cours des événements de la Commune, les proudhoniens aient oublié les thèses de leur maître, tandis que certains libertaires observent avec plaisir que les écrits de Marx sur la Commune oublient le centralisme au profit du fédéralisme."

Michaël Lowy, Préface à une édition italienne des textes de Karl Marx sur la Commune de Paris de 1871.

https://npa2009.org/content/la-commune-de-paris-1871-et-les-debats-quelle-suscites-par-michael-lowy

 

Mais à l’époque, selon les historiens, les tendances internationalistes et fédéralistes des Communards ont été minoritaires, le mouvement étant pris en main par les Blanquistes, nostalgiques de la révolution française et du Jacobinisme.

Ce sont les Blanquistes qui peu de temps avant la Semaine sanglante, imposeront la création d'un comité de salut public, provoquant la protestation de Vallès et des minoritaires.

 

Sur le moment, chaque tendance chez les Communards avait besoin  de l’autre  pour renforcer la puissance du mouvement, quitte à renvoyer à plus tard les oppositions irréductibles.

 En 1897, la Revue Blanche interrogea plusieurs personnalités qui avaient été des acteurs des événements de la Commune, dans les deux camps, ou en avaient été témoins.

Parmi elles, le député et ministre Lockroy. Ce dernier, député de l'Assemblée nationale de 1871,  avait approuvé les élections de la Commune, sans vraiment prendre parti pour elle, puis participé aux tentatives de conciliation entre la Commune et le gouvernement, organisées par queques personalités, ce qui lui avait valu d'être arrêté par le gouvernement de Thiers.

Marié avec la veuve d'un fils de Victor Hugo, élu député radical en 1873 mais assez proche des opportunistes, il sera ensuite ministre à plusieurs reprises, d'abord  du commerce dans un des nombreux gouvernements Freycinet (c'est lui qui donnera l'autorisation de consruire la tour Eiffel), puis ministre de la marine dans les gouvernements Léon Bourgeois, Brisson et Goblet jusqu'en 1899, puis vice-président de la chambre des députés.

Lockroy souligne le caractère composite des Communards, rendant impossible une ligne directrice claire, et minimise l'aspect social de leur programme (celui qu'on a pourtant le plus retenu !) : 

 " La Commune fut faite des désespérances, des déceptions et des colères du siège. Si, plus tard, des revendications sociales s’y mêlèrent, ce fut accessoirement et, pour ainsi dire par déviation. L’origine du mouvement est là et aussi dans la crainte de la Monarchie qui nous avait valu l’invasion et la défaite et qu’on soupçonnait l’Assemblée Nationale de vouloir rétablir. Paris révolté, il fallut un drapeau et une doctrine. La Commune en eut plusieurs ; elle les eut toutes. Elle était composée d’homme fort différents ; d’éducation et d’idées fort différentes ; adversaires ou ennemis les uns des autres et que seul le hasard d’une explosion pouvait jeter ensemble dans une assemblée délibérante. Ceux-ci étaient Jacobins, ceux-là fédéralistes et ceux-là internationaux. Ne cherchez pas dans les actes du Gouvernement qu’ils improvisèrent, une ligne politique suivie."

 

 

 

LES MAJORITAIRES : LES JACOBINS DE LA COMMUNE

 

 

 Dans son compte-rendu du live de R. Tombs, Bertrand Guest, sur le site La vie des idées, écrit à propos de la tendance dominante de la Commune :

" Face à un projet initial plutôt proudhonien de révolution par en bas, il [le livre de R. Tombs] montre comment l’emporte la tendance jacobine et blanquiste à un gouvernement plus autoritaire."

http://www.laviedesidees.fr/La-Commune-loin-des-mythes.html 

 

Cette vision de la Commune essentiellement « jacobine » est celle que retient dans son livre La Commune vécue  Da Costa, ancien Communard déporté en Nouvelle-Calédonie.

Pour lui, la Commune ne fut en fait "qu’une insurrection républicaine, patriotique et jacobine" (Timothée Trouwborst, compte-rendu de la réédition de La Commune vécue, de G. Da Costa, « Relire le XIXe siècle politique », Cahiers Jaurès, 4/2010 (N° 198), p. 131-152,  http://www.cairn.info/revue-cahiers-jaures-2010-4-page-131.htm)

                                 

Rappelons ici que Da Costa fut par la suite un Boulangiste et un antidreyfusard.  

Même « Monsieur Thiers » déclara que la Commune avait été une poussée de patriotisme égaré, comme le rapportait vingt ans après  le ministre Lockroy dont a déjà parlé  :

"M. Thiers a dit à la tribune de l’Assemblée Nationale : « l’insurrection de 1871 a été le résultat d’un patriotisme égaré. » Je n’ajouterai rien à ce jugement de l’homme d’État qui l’a combattue et vaincue. " (réponse à l'enquête de la Revue blanche, 1897).

 

Ainsi la vision de la Commune comme mouvement patriotique (pour continuer la guerre contre l’Allemagne) et républicain (dirigé contre la menace de restauration monarchique, comme le souligne aussi Lockroy) parait assez fondée, ce qui n’excluait pas d’autres tendances, minoritaires : les fédéralistes, les internationalistes.

Quant aux  objectifs de justice sociale (que la postérité a finalement surtout retenus), chacun pouvait  les revendiquer, au-delà des autres aspects de son programme. Mais pour les  Blanquistes, le programme social pouvait être vu non comme un but mais comme un moyen exceptionnel adapté au temps de guerre –qui il est vrai, pouvait durer longtemps.

A ce compte-là on peut se demander si l’image romantique des Communards à l’assaut du ciel, rêvant d’un monde meilleur,  est vraiment fondée.

N’étaient-ils, pour bon nombre d’entre eux,  que des va-t-en guerre  rêvant d’une dictature jacobine de salut public  pour imposer leur conception de la république belliciste et, finalement, déjugés par la majorité de la population ?

 

Dans ses souvenirs (De la Commune à l’anarchie), Charles Malato, qui fréquenta les Communards déportés en Nouvelle-Calédonie (lui-même, comme on sait, ayant accompagné son père déporté) les nomme souvent « Jacobins » et évoque souvent leur patriotisme, non sans ironie, par exemple lors de la répression de l’insurrection des Kanaks, où les déportés demandent à être armés pour participer à la répression. Charles Malato commente : « les vaincus de 71 étaient patriotes ! ».

Certes on nous rappelle volontiers que les Communards ont donné le droit de vote aux étrangers, du moins ceux qui combattaient dans les rangs des Communards. C'est la preuve qu'ils n'étaient pas xénophobes. Mais la Troisième république accorda aussi la nationalité française aux enfants d'origine étrangère nés en France (le fameux droit du sol), dans le but explicite de renforcer ses effectifs militaires. La Commune n'a pas agi différemment. Pour elle, le "bon étranger" était un étranger qui devenait Français, ou du moins Communard.

Mais certains anciens Communards devinrent par la suite très soupçonneux envers les naturalisés : en 1895, Cluseret, devenu député du Var, sera à l'origine d'une proposition de loi contresignée par des députés rescapés du Boulangisme, selon laquelle les enfants de naturalisés devaient être exclus pendant quatre générations de l'accès à des postes  dans l'armée ou l'administration.

 

Nous avons une idée du patriotisme belliqueux des anciens Communards avec l’étrange équipée d’Olivier Pain qui vers 1884  rejoint les troupes du Mahdi, ce fondamentaliste qui disait avoir été  choisi par Dieu pour établir un Califat au Soudan et dans le reste du monde musulman. Le Mahdi avait déclaré la guerre aux Egyptiens et aux Anglais (qui exerçaient un protectorat informel sur l’Egypte). Il était impitoyable avec ses ennemis et envers tous les « mauvais Musulmans », comme il le prouva lors de la prise de Khartoum (1885) qui s'accompagna d'un massacre des mécréants.

Olivier Pain se présente au Mahdi (ainsi que relate le livre de Rudolf Von Slatin, officier au service de l’Egypte et captif du Mahdi) comme un patriote français qui veut combattre  l’Angleterre (alors que la France et l’Angleterre sont en paix !) et bien qu’il se défende d’être en mission officielle, il laisse comprendre qu’il agira pour que son pays soutienne le Mahdi.
Ce à quoi le Mahdi répond que celui qui combat avec Dieu à ses côtés n’a pas besoin de l’aide des pays mécréants, de sorte que changeant d’attitude, Olivier Pain est forcé de faire une profession de foi musulmane.

On sait qu’il tombera malade peu après, regrettant la folie qui l’a amené à se jeter dans cette équipée et mourra probablement d'épuisement après une chute de chameau.

Olivier Pain apparait donc comme un patriote chauvin, également en quête de célébrité comme journaliste aventurier, qui propose son aide aux ennemis de l’Angleterre, même s’il s’agit de fondamentalistes religieux hostiles à tous les Occidentaux, ce qu’il ne comprend que trop tard.

 

 

 

LA COMMUNE ET LE NATIONALISME FIN DE SIECLE

 

 

Si beaucoup de Communards étaient, en 1871, des patriotes, est-il tellement étonnant que bon nombre d’entre eux se soient par la suite retrouvés dans le camp des Boulangistes (dont l’alliance allait des Blanquistes et socialistes aux nationalistes et monarchistes), puis des nationalistes antidreyfusards ?

Ce fut le cas de Da Costa que nous citions, mais aussi de bien d’autres.

 

On se souvient que lorsque la Haute cour de justice condamne par contumace le général Boulanger pour complot contre la sûreté de l’Etat, les deux autres personnes condamnées avec lui (tous trois sont en fuite) sont l’ancien Communard (même s'il n'a fait partie d'aucun organe de la Commune) Rochefort et le comte Dillon (cheville ouvrière du parti monarchiste).

Nous avons parlé de Ballière, un des évadés de Nouvelle-Calédonie avec Rochefort, qui fut candidat boulangiste aux élections de 1889 contre Clemenceau dans le Var, puis fut à la fin de sa vie élu nationaliste et antisémite au conseil municipal de Paris.

 

Même des Communards fédéralistes comme Denis firent le choix du Boulangisme, puis se rapprochèrent des nationalistes.

Pierre Denis, défini dans les années 1900 comme " l’ancien conseiller du général Boulanger " (par Augusin Hamon dans sa préface à Socialisme et anarchisme) avait collaboré à La Cocarde, auprès de Barrès et de Maurras : fidélité d’une certaine façon à ses idées, car Maurras était fédéraliste et le restera, selon ses vues, même en devenant monarchiste (en 1892 il avait signé un manifeste fédéraliste avec plusieurs félibres provençaux, parmi lesquels Amouretti, lui aussi collaborateur de La Cocarde). Quant à  Barrrès, qui se disait aussi fédéraliste, on connait l’importance qu'il donnait à l'enracinement. Lorrain d’origine, Barrès considérait que l’identité française devait respecter les identités régionales.

 

Bien entendu nous parlons ici des chefs et des théoriciens, des « cadres » de la Commune ; la réaction de la base reste moins connue – mais nous savons qu’à la fin du 19ème siècle, les quartiers ouvriers de Paris votaient assez fréquemment pour les candidats nationalistes et antisémites – on peut supposer que les habitants qui avaient approuvé la Commune, vingt ou trente ans plus tôt (il y en avait forcément encore), ne votaient pas différemment de l’ensemble des habitants.

 

On a aussi une idée, au moment de l’agitation boulangiste, de l’attitude des anciens Communards (ou sympathisants de la Commune) : le jour de commémoration des morts de la Commune au Père Lachaise, en 1890, une bagarre mémorable éclate entre les socialistes ralliés au Boulangisme et les socialistes non ralliés.

On peut penser que les deux camps étaient équivalents en importance.

 

 Lors des obsèques du général Boulanger, qui s'est suicidé en exil à Bruxelles en 1891, inconsolable après la mort de sa maîtresse (il se tue sur la tombe de celle-ci),  150 000 ou 200 000 personnes suivent le cortège qui traverse Bruxelles, dans une ambiance de bousculade extravagante que souligneront tous les témoignages.

Parmi les participants, Henri Rochefort, la journaliste Séverine (ancienne collaboratrice de Jules Vallès au Cri du peuple, présente non comme journaliste mais comme sympathisante de Boulanger), Maurice Barrès, Paul Déroulède (ancien et futur président de la Ligue des patriotes), qui verse de la terre de France sur la tombe. D'anciens Communards,comme Elie May, sont présents.

Avec Rochefort, Séverine, et quelques autres, certains souvenirs de la Commune ont été associés jusqu'au bout à l'aventure boulangiste.

 

Le nationalisme ne se termine pas, bien sûr, avec l'aventure boulangiste, dont il n'était qu'une composante. Les nationalistes restent une force politique importante avec Paul Déroulède, président de la Ligue des patriotes (qui en 1899, lors de l'enterrement du président Félix Faure, essaie de convaincre l'armée de marcher sur le palais de l'Elysée), avec la fondation d'un autre mouvement nationaliste, la Ligue de la patrie française en 1898, dont l'un des dirigeants est Maurice Barrès, organisation clairement anti-dreyfusarde qui rassemble un grand nombre de célébrités (Jules Verne, Mistral, Degas, Renoir, la plupart des académiciens et des artistes reconnus).

Surtout le nationalisme influence tous les partis, même à gauche, dont une grande partie, où se retrouve beaucoup d'anciens Communards, refuse l'internationalisme.

 

On rappellera à cet égard les  propos un peu surprenants de l'ancien délégué à la justice de la Commune,  Eugène Protot (cités dans notre deuxième partie), proche du comité central socialiste et  révolutionnaire (socialistes blanquistes ralliés au Boulangisme),  où il attaque dans les années 1890 le député socialiste Lafargue, gendre de Karl Marx, propos marqués par  la xénophobie et le nationalisme  - ou en tous cas un patriotisme  de combat dirigé contre l'aspect internationaliste du socialisme :

" La social-démocratie a placé un des gendres du prussien Karl Marx, l'heimatlos  [apatride] Lafargue, cubain pendant la guerre de 1870 pour ne pas combattre sa famille allemande, naturalisé français par M. Ranc, pour appuyer la politique des radicaux, élu député français par l'appoint clérical de Lille, pour faire alliance avec les papistes de l'extrême-droite, introducteur de l'anti-patriotisme en France, auteur de : "La Patrie, keksekça ?" où le démembrement de la France est prédit comme chose juste, fatale et imminente".

 (sur le rôle politique de Ranc, partisan de Blanqui à ses débuts, un moment favorable à la Commune, mais surtout proche de Gambetta, député et sénateur opportuniste, voir la sixième partie).

 

 Enfin, il semble que même les efforts de Paschal Grousset en faveur de l'éducation physique étaient situés par lui dans la perspective de la "Revanche" contre l'Allemagne et donc de la préparation de la prochaine guerre.

Lors de l'affaire Dreyfus, on trouve des anciens Communards de toutes tendances parmi les antidreyfusards: Se proclamer républicain de gauche ou radical-socialiste n'empêche nullement d'être antidreyfusard.

Alphonse Humbert, président du conseil muncipal de Paris et député radical-socialiste, est  un des plus acharnés à défendre l'armée et la position de l'état-major  et on s'étonne à l'époque qu'un ancien Communard soit devenu le défenseur de la justice miltaire.

Son beau-frère dont il est très proche, Edmond Lepelletier (de son vrai nom Le Pelletier de Bouhélier), lui aussi ancien Communard, va plus loin, et se déclare en 1898 nationaliste et antisémite. Il est élu député et conseiller de Paris sous l'étiquette nationaliste.

Lui et Alphonse Humbert sont exclus de la franc-maçonnerie en raison de leur antisémitisme.

 

 

 

 

 BOULANGISTES CONTRE OPPORTUNARDS

 

 

 

2

Un épisode de la crise boulangiste. " Dans la mélasse tous les opportunards". Caricature de Alfred Le Petit.

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La caricature représente la déception des opportunistes (et de certains radicaux) lors de l'élection dans trois départements (selon la procédure des candidatures multiples) du général  Boulanger aux élections partielles (de 1888). Les petits personnages sortant de leur boite  à l'image du général Boulanger portent l'oeillet rouge sur le bicorne, signe de reconnaissance des Boulangistes.

Parmi les personnages qui se retrouvent dans la mélasse, à gauche, on reconnait (probablement) Charles Floquet (président du conseil, qui s'était battu en duel contre le général Boulanger), Jules Ferry (représenté avec un nez en forme de trompe, peut-être une allusion à ses idées colonialistes - l'éléphant est un animal présent en Indochine), Sadi Carnot, Clemenceau, Arthur Ranc, Rouvier, Méline.

A droite au contraire, les partisans de Boulanger se réjouissent : l'avocat socialiste Laguerre, le président de la Ligue des patriotes Déroulède, Alfred Naquet (barbu, chevelu et bossu - la légende sous son personnage dit d'ailleurs qu'il rit comme un bossu), Rochefort.

Il est intéressant de trouver parmi les Boulangistes Alfred Naquet, homme politique et médecin, que la Commune avait nommé doyen de la faculté de médecine de Paris - mais il résidait à Avignon et donc cette nomination resta théorique. Député et sénateur radical, il fit voter en 1880 la loi autorisant le divorce.

Après sa période boulangiste (inquiété, il s'enfuit un moment en Angleterre), il fut réélu député et impliqué dans le scandale de Panama. Il s'enfuit de nouveau mais fut finalement acquitté comme tous les parlementaires compromis. Vers 1900 il adhéra au parti socialiste et mourut en 1916 à  82 ans.

Naquet était Juif et souvent la cible des caricaturistes antisémites (d'autant que son physique disgracieux - sans doute exagéré par le dessin - se prêtait à la moquerie). Parmi ses partenaires d'un moment dans le parti boulangiste, il y avait des hommes comme Rochefort et le caricaturiste Le Petit (auteur du dessin ci-dessus), qui devaient être des antisémites acharnés au moment de l'affaire Dreyfus ... attitude qui toutefois ne sera pas celle de Déroulède.

 

 

 

 

 

LA COMMUNE REVIENT  !

 

 

 

On est  un peu surpris de lire, dans l’article Wilkipedia sur l’élection présidentielle de décembre 1887, à laquelle se présentait notamment Jules Ferry, que le conseil municipal de Paris avait installé « en plein Hôtel de Ville un bureau révolutionnaire décidé à proclamer la Commune si M. Jules Ferry est élu président de la République. »    .

 

La Commune risquait donc de revenir si le très impopulaire Jules Ferry, détesté autant par la droite que par l'extrême-gauche,  était élu président  (à l'époque, rappelons que les présidents de la république étaient élus par les deux chambres du Parlement) ?

 Finalement Ferry se retira au 2ème tour, et ce fut Sadi Carnot qui fut élu.

 

L’élection de Sadi Carnot rassura probablement le conseil municipal de Paris qui remisa ses menaces de proclamer une nouvelle Commune !

 A ce moment le conseil municipal de Paris était composé en majorité de radicaux et même de socialistes, plus à gauche que le gouvernement et la majorité de l’assemblée.

Il est intéressant de savoir que le président du conseil municipal de Paris est à ce moment Abel Hovelacque, qui fit une courte carrière parlementaire (il fut par la suite élu député sous l'étiquette " républicain indépendant de gauche" et mourut prématurément en 1896 à 52 ans).

Or, Hovelacque est surtout connu comme scientifique, linguiste et anthropologue.

 Il fut à ce titre un des représentants du racisme scientifique (sur Hovelacque, voir par exemple Médias 19, La civilisation et les races                            http://www.medias19.org/index.php?id=12292, et plus approfondi, article de P. Desmet, Abel Hovelacque et l’école de linguistique naturaliste: l’inégalité des langues permet-elle de conclure à l’inégalité des races?  et l'ouvrage de Carole Reynaud-Paligot, La République raciale (1860-1930): Paradigme social et idéologie.

Donc si on se résume, en 1887, le conseil municipal de Paris, dirigé par un radical, par ailleurs raciste scientifique, menaçait de rétablir la Commune si Jules Ferry était élu président de la république ... Voilà qui déconcerte les façons de voir le passé qui ont cours actuellement.

 Cette histoire mérite un petit développement que nous renvoyons à un autre message.