COMMUNARDS !

 

LA COMMUNE DE 1871, LA REPUBLIQUE ET LES MENSONGES

DEUXIEME PARTIE

 

 

 

 

 

 

COMMENT LES ECRIVAINS ONT VU LA COMMUNE

 

 

 

 

 

Un fait est connu concernant la Commune.  C’est la quasi-unanimité dans la condamnation de la Commune par tous les écrivains de l’époque.

Le sujet a été traité par un livre célèbre de Paul Lidsky, Les Ecrivains contre la Commune, paru en 1970 et constamment réédité depuis - mais on trouverait certainement matière à augmenter ce livre classique - en explorant d'autres écrivains et en étendant la recherche aux peintres, sculpteurs et musiciens.

Généralement les « intellectuels » passent pour plutôt favorables aux révolutions populaires –surtout en France.

Comment expliquer cette quasi –unanimité contre la Commune ?

 

C’est à peine si on cite quelques noms d’écrivains favorables à la Commune : Jules Vallès – mais il était Communard lui-même.

On cite aussi  Paul Verlaine (peu connu à l’époque) et Rimbaud, à l’époque un adolescent provincial - il vit à Charleville-Mézières - qui n’avait rien publié : il devait ensuite prendre la défense de la Commune, notamment dans son poème Paris se repeuple, qui montre de façon féroce Paris, après la Commune, redevenu un lieu de fête  pour les profiteurs et les viveurs de la bourgeoisie. Peut-être fit-il un voyage à Paris pour rendre visite à un éditeur dans les semaines agitées qui précédèrent la proclamation de la Commune et fut-il témoin du climat d'effervescence parisien de cette période, où il était perceptible qu'un embrasement était imminent.

 

Presque tous les grands écrivains de l’époque (qu’ils soient ou pas passés à la postérité)  furent anti-Communards,  certains même  avec hystérie.

 Alphonse Daudet, apprenant la reprise de Paris par les Versaillais, écrit   :

" Sauvé, sauvé ! Paris était au pouvoir des sauvages !" (en fait, Daudet a utilisé une autre expression, qui à l'époque ne choquait personne, mais qui aujourd'hui procède de l'injure raciale).

 

Emile Zola, à l’époque romancier débutant, qui a suivi les événements  dans le camp versaillais comme correspondant de presse d’un journal marseillais, Le Sémaphore, écrit :

 " Les hommes de l’Hôtel de Ville [où était installé le conseil dirigeant de la Commune] ne pouvaient être que des assassins et des incendiaires. Ils se sont battus en brigands qui lâchent honteusement pied devant les troupes régulières et se vengent de leur défaite sur les monuments et les maisons."

 " L’incendie de Paris a mis le comble à l’exaspération de l’armée. Comme je vous le disais hier, il faut laisser passer la justice de Dieu. Ceux qui brûlent et qui massacrent ne méritent pas d’autre juge que le coup de feu d’un soldat."
 
" L’émeute est vaincue. Les Tuileries, le Palais-Royal, toute la rive gauche étaient à nous, hier soir. À l’heure où je vous écris, le drapeau tricolore doit flotter à l’Hôtel de Ville."

Le 27 mai, il écrit :

" L’émeute agonise dans un cimetière [le Père  Lachaise], et les derniers cadavres n’auront pas un long voyage à faire. Sur la rive gauche, nos troupes sont victorieuses.

[...]

Je veux seulement vous parler des tas de cadavres qu’on a empilés sur les ponts. Non, jamais je n’oublierai l’affreux serrement de cœur que j’ai éprouvé en face de cet amas de chair humaine sanglant, jeté au hasard sur le chemin de halage

Justice a déjà été faite d’un grand nombre de ces misérables. Millière, Martin, Vidal, Vallès, Amouroux, Vaillant, Lefrançais, Jourde, d’autres encore dont j’oublie les noms, ont été pris et fusillés hier. On annonce aussi la mort du peintre Courbet, qui se serait empoisonné dans sa prison ".

(en fait Vallès, Amouroux, Vaillant, Jourde, Lefrançais et Courbet n'ont pas été fusillés. Ils survivront à la répression; certains seront arrêtés et condamnés à la déportation, d'autres arriveront à s'enfuir -  mais Millière fut bien  exécuté par les Versaillais sur les marches du Panthéon)

 " Aujourd’hui Paris respire, et notre armée a retrouvé sa gloire militaire".

 Pour Zola, l'armée versaillaise est "notre armée", "nos soldats", "nos troupes" et la victoire d'une armée professionnelle contre des civils armés ou parfois désarmés est sans rire (mais Zola doit aussi faire avec les opinions de ses lecteurs) baptisée "gloire militaire".  Dans le même esprit, Edmond de Goncourt se réjouira que "notre armée" ait retrouvé le goût de la victoire.

 

Zola fait l'éloge de l'Assemblée nationale conservatrice :

 "À cette heure, nous n’avons qu’une force, cette Assemblée nationale qui a été le drapeau autour duquel tous les bons citoyens se sont groupés".

 

Il justifie la répression (tout en concédant son horreur) au nom d'un avenir meilleur :

"Le bain de sang que [le peuple de Paris] vient de prendre était peut-être d'une horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres. Vous le verrez maintenant grandir en sagesse et en splendeur." 

http://www.deslettres.fr/9eme-lettre-demile-zola-sur-la-semaine-sanglante-de-la-commune-paris-se-reveille-de-son-cauchemar/

http://jeanpaulachard.com/Commune1871/EmileZOLA-LettresSurLaCommune.pdf

Dans ses oeuvres ultérieures, Zola, devenu écrivain célèbre,  ne variera pas dans sa condamnation de la Commune.

 

Les grands penseurs du moment, Taine et Renan, à la fois libéraux (ils s'opposaient au régime de Napoléon III) et socialement conservateurs, prirent position contre l’insurrection.

Au moment de l'amnistie des Communards, Maxime Du Camp, écrivain reconnu à l’époque et ami de Flaubert, auteur d'une histoire de la Commune faisant autorité (Les Convulsions de Paris), écrivait :

[…] pour tout individu épris de justice et aimant la liberté, la Commune reste un forfait exécrable. On peut en amnistier les auteurs et les rendre à leurs droits politiques, l’acte en lui-même demeure justiciable de l’histoire et de la morale, qui ne l’amnistieront jamais. La Commune nous apparaît aujourd’hui telle que nous l’avons contemplée à la lueur des incendies allumés par elle : un accès d’envie furieuse et d’épilepsie sociale."

 

Evidemment on peut penser qu’aucune approbation après coup de l’insurrection n‘était possible sauf à risquer la prison – à moins de s’exprimer en privé. Mais les écrivains ont certainement été sincères dans leur condamnation, surtout si elle s’exprime dans des journaux intimes ou des correspondances privées où certains appellent à une répression impitoyable..

C’est le cas pour Flaubert, qui écrit à George Sand :

 " Je trouve qu’on aurait dû condamner aux galères toute la Commune et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats. Mais cela aurait blessé l’humanité. On est tendre pour les chiens enragés, et point pour ceux qu’ils ont mordus." (lettre à George Sand, le 18 octobre 1871)

George Sand est effrayée par la Commune. Durant son déroulement, du moins ce qu'on pouvait en savoir en province, puisqu'elle résidait à Nohant (Indre), mais elle était assez bien informée, elle écrit :

" C’est une émeute de fous et d’imbéciles mêlés de bandits."

" La  Commune va de mal en pis, c'est à croire que Paris tout entier est ivre-mort… On ne comprend pas que l'armée n'en finisse pas avec cette orgie".

 Enfin, lors de la reprise de Paris par l'armée du gouvernement de Thiers : " Nous ne savons pas encore si les combats ont été meurtriers pour nos pauvres soldats. Je plains moins les autres [les Communards] : ils l’ont voulu".

(Une « chimérique insurrection » : la Commune de Paris dans les Agendas et la Correspondance de Georges Sand, Géraldi Leroy, Presses universitaires de Rennes, 2006, http://books.openedition.org/pur/7815?lang=fr )    

 

Pour George Sand comme pour Zola, les troupes de l'armée régulière sont "nos soldats".

 

Dans le poème  Elle n’est pas morte !  de Pottier, l’auteur des paroles de l’Internationale, qui est cité par un des députés du 29 novembre 2016, Pottier, lui-même Communard,  cite parmi les écrivains les plus acharnés  contre la Commune, Du Camp (Maxime) et Dumas (il s’agit de Dumas fils, à l'époque auteur théâtral très connu – Dumas père est mort en 1870 et on ne sait pas ce qu’il aurait pensé de la Commune).

 Dumas fils, réfugié à Versailles, écrit pendant les événements de nombreux articles violents contre la Commune (recevant les encouragements de George Sand). A propos des femmes qui ont participé au mouvement communard, Dumas fils écrit :

 "Nous ne dirons rien de leurs femelles par respect pour les femmes à qui elles ressemblent - quand elles sont mortes."

 

Un seul écrivain, il est vrai sans doute le plus important de l'époque, ne se joignit pas à cette condamnation sans nuance. La position de Victor Hugo est équilibrée et généreuse : il condamne le soulèvement qui ajoute ses malheurs aux malheurs de la défaite, même s'il en comprend les raisons.

Mais surtout il refuse d’approuver la répression. Résidant à Bruxelles (où il est retourné régler la succession de son fils décédé), il offre le 27 mai 1871, avant même la fin de la Semaine sanglante, l’asile de son domicile aux vaincus de la Commune (alors que la Belgique refuse l'asile aux Communards, ce qui rend sans doute l'offre de Hugo inopérante, sinon verbalement).

Cette position le singularise parmi les écrivains.

 George Sand voit dans ce geste "une attitude extravagante inspirée par une sentimentalité déplacée".  Elle note dans son agenda: " Hugo est tout à fait toqué. Il publie des choses insensées."

D’ailleurs il est expulsé de Belgique pour avoir exprimé sa solidarité avec les Communards et rentre en France. George Sand applaudit à cette expulsion, qui s'est accompagnée de manifestations hostiles de la population bruxelloise : " il a perdu une belle occasion de se taire" ( Une « chimérique insurrection » : la Commune de Paris dans les Agendas et la Correspondance de Georges Sand, Géraldi Leroy, déjà cité).

Victor Hugo plaide pour le pardon envers les Communards dans le recueil  de poèmes qu'il fait paraître en 1871, L'Année Terrible, et, dès qu'il sera possible de l'évoquer, sera partisan  de l'amnistie des Communards.

Barbey d'Aurevilly, la bonne comtesse de Ségur, Labiche ou Théophile Gautier expriment aussi leur hostilité aux Communards, que Gautier compare à des gorilles échappés de leur cage.

Les écrivains approuvent la répression et  souhaitent souvent qu'elle soit impitoyable.

Anatole France, encore jeune et peu connu, mais affichant des idées républicaines, écrit : 

"Enfin le gouvernement du crime et de la démence pourrit à l’heure qu’il est dans les champs d’exécution."

Le maître à penser d'Anatole France, le poète parnassien Leconte de Lisle écrit à un autre de ses élèves, Jose Maria de Heredia :

" Nous avons été la proie d’un soulèvement de tous les déclassés, de tous les incapables, de tous les envieux, de tous les assassins, de tous les voleurs… etc. (…) J’espère que la répression sera telle que rien ne bougera plus. "

Le célèbre critique Francisque Sarcey :

" Dût-on noyer cette insurrection dans le sang, dût-on l’ensevelir sous les ruines de la ville en feu, il n’y a pas de compromis possible."

Edmond de Goncourt note dans son Journal, le 31 mai 1871 le retour des Parisiens qui avaient fui la Commune et approuve la répression dans les mêmes termes :

" Sur les pavés qu’on replace, l’essaim des Parisiens, reprenant en habits de voyage la possession de leur ville. C’est bon. Il n’y a eu ni conciliation ni transaction. La solution a été brutale. Ç’a été de la force pureC’est vingt ans de repos que l’ancienne société a devant elle, si le pouvoir ose tout ce qu’il peut oser en ce moment." 

 

De son côté, Jules Verne écrit à son éditeur Hetzel :

"Il fallait que ce mouvement socialiste ait lieu. Et bien c'est fait et il sera vaincu. Que le gouvernement  républicain mette une énergie terrible dans la répression, comme il en a le droit et le devoir,  et la France a cinquante ans de tranquillité devant elle."

Il dit aussi : La république est le seul gouvernement qui a le droit d'être sans pitié pour les fauves, car c'est le régime voulu par la majorité du troupeau  (Jean Chesneaux, Une lecture politique de Jules Verne, 1971).

Comme on voit la république dont parle Jules Verne est assez différente de celle que, selon les députés ayant voté la résolution du 2 novembre 2016, les Communards auraient voulu défendre.

Quand Jules Verne écrit cela, il n’est pas encore le vieux monsieur à barbe blanche qu’on imagine mais un jeune quadragénaire, déjà auteur de Cinq Semaines en ballon, de 20 000 lieues sous les Mers, des Enfants du capitaine Grant, entre autres, et  qui s’apprête à publier Le tour du monde en 80 jours.

 

 

verneportrait

Jules Verne, âgé d'environ trente ans ?

http://parissecretetinsolite.unblog.fr/2010/08/13/tristesse-et-desolation-la-maison-des-parents-de-jules-verne-a-nantes/

 

Evidemment l’explication de la quasi-unanimité des écrivains contre la Commune est que ceux-ci appartiennent à des milieux bourgeois. C’est une réaction de classe, de gens attaqués dans leurs propriétés ou qui craignent de l’être –et qui craignent aussi la violence révolutionnaire.

Pour eux, les Communards sont des sauvages, des barbares, qui veulent détruire la civilisation.

 

L’exécution par la Communards de l’archevêque de Paris et de quelques prêtres  et religieux, la fermeture ou le saccage de lieux de culte, marqueront aussi les esprits ;  pour la plupart des écrivains, même si certains sont personnellement sceptiques ou athées, s’en prendre à la religion, c’est attaquer la civilisation telle qu’on la connait.

 

Les incendies allumés à Paris à la fin de la Commune (Semaine sanglante) confortent cette vision des Communards comme des ennemis de la société et de la civilisation. L’image des femmes de la  Commune, qui se chargent de mettre le feu après avoir arrosé les lieux de pétrole, les « pétroleuses » s’impose dans l’imaginaire.

 

Certes il est difficile de faire la part entre les incendies provoqués par les bombardements de l’armée gouvernementale et ceux allumés par les Communards (pas forcément pour détruire les symboles de l’oppression  et de l’ordre bourgeois, mais aussi dans des buts de retarder l’avance ennemie). Mais la volonté de destruction semble bien avoir existé. Le palais du Louvre et ses collections d’art ont été sauvés grâce à un concours de circonstances, leur destruction était bien programmée par des partisans de la Commune (pas forcément par les chefs).

De façon curieuse, il y a au moins un penseur étranger qui, apprenant par les journaux la fausse nouvelle que les Communards ont incendié le Louvre,  ne voudra pas accabler les incendiaires.

Ce penseur est le jeune Nietzsche, à l'époque enseignant à Bâle. Il est désespéré, comme son ami et aîné l'historien Burckhardt, par la destruction des oeuvres d'art du passé, au point de passer plusieurs jours "complètement anéanti", mais il ne veut pas pour autant en rendre seuls responsables les Communards, car pour lui, nous sommes tous responsables. Quel que soit le sens exact de sa pensée, il refuse donc la facilité de condamner les insurgés et eux seuls (Nietzsche, Daniel Halévy).

 

 

Avant la Semaine Sanglante, la Commune ne semble pas avoir commis de destructions sauf celle de la colonne Vendôme, du fait qu’il s’agissait d’un monument érigé en l’honneur  de Napoléon Ier, considéré par les Communards comme un tyran et le fondateur de la dynastie déchue qui régnait sur la France encore quelques mois auparavant.

 

Il est probable que l’ensemble des artistes a jugé aussi défavorablement la Commune que les écrivains.

Au moins un artiste renommé (mais mal considéré par l'art officiel de l'époque) a adhéré à la Commune. Gustave Courbet a accepté des fonctions dans les commissions de gouvernement de la Commune et on lui  impute la décision de détruire la colonne Vendôme.

Arrêté après la Commune, il sera condamné à payer les frais de rétablissement de la colonne (mais pas condamné à de la prison).

Exilé, Courbet finit ses jours en Suisse, ruiné.

Zola, dans un des articles qu’il envoie au journal marseillais Le Sémaphore, au moment de l’effondrement de la Commune, annonce faussement la nouvelle que Courbet serait mort, soit suicidé en prison, soit « d’un coup de sang » et en donne une description rien moins qu'élogieuse, tout en reconnaissant que c'est un grand artiste :

 " Courbet était un gros homme, vaniteux et bête, que la croyance dans le succès de la Commune a pu griser, et qui s’est compromis avec l’espoir, depuis longtemps caressé, d’être ministre des Beaux-arts ; mais il n’était pas de la pâte dont on fait les grands courages et les fanatiques révolutionnaires. Ah ! le pauvre homme ! ce sont ses amis, avec leur prétendu art social, qui l’ont jeté dans cette épouvantable catastrophe. Grand buveur, épaissi par la bière, d’une douceur d’enfant avec ses larges épaules, il n’était qu’un paysan matois, qu’un citadin déclassé, qu’un grand peintre très épris de sa peinture". (lettre du 27 mai 1871 au journal Le Sémaphorehttp://www.deslettres.fr/6eme-lettre-demile-zola-sur-la-semaine-sanglante-de-la-commune-paris-est-dans-la-stupeur/  )

 

On crédite de sympathies  pour la Commune (ou au moins de compréhension) Edouard Manet (il semble qu'il n'était pas à Paris durant la Commune), mais il est difficile de rien affirmer. Rentré à Paris à peu près au moment de la répression, il a laissé quelques dessins d'exécutions qu'on interprète parfois comme une condamnation de la répression. 

Il en est de même pour Degas (ce dernier étant par ailleurs connu comme assez réactionnaire). Réprouver la répression n'est pas approuver la Commune. Il semble que Manet et Degas furent "tantôt hostiles, tantôt compatissants" (Bernard Tillier, La Commune de Paris, révolution sans images ?, 2004).

Quant à Monet, il  se trouvait à l'époque en Angleterre, depuis les derniers mois de 1870, donc pas pour fuir la répression de la Commune, mais pour éviter la conscription pendant la guerre franco-allemande, attitude peu patriotique mais raisonnable,  qui ne l'empêche pas d'être sans doute (aujourd'hui) "le peintre préféré des Français".

 

 

 

 

 

UNE OPINION DE FREDERIC MISTRAL

 

 

 

Dans un pays aussi centralisé que la France, les évènements parisiens sont souvent décisifs pour l’évolution du pays. Au 19ème siècle, ce sont des événements parisiens qui débouchent sur la chute de Charles X (1830), sur la chute de Louis Philippe (proclamation de la république en 1848), sur la chute de Napoléon III (proclamation de la république le 4 septembre 1870 après la défaite de Sedan). Chaque fois la province se range derrière Paris, bon gré mal gré :  même si des mouvements similaires au mouvement parisien existent, ils ne sont pas d’ampleur comparable. C’est à Paris que les choses importantes se passent –ce qui est compréhensible puisqu’il s’agit du siège du gouvernement et de la ville la plus peuplée de France.

Dans ce schéma, la Commune fait exception, la province ne suit pas, malgré des épisodes de « Commune » locale que nous avons vus.

Il est vrai que le gouvernement n’est pas tombé puisque le nouveau chef du gouvernement, Adolphe Thiers, que les journaux appellent « Monsieur Thiers » (ce qui est normal, mais cette façon de le désigner restera dans l’histoire), réfugié à Versailles, continue à donner des ordres et conserve l’appui de l’armée ce qui évidemment se révélera un facteur prépondérant. De même, l'Assemblée récemment élue, représentative du pays, continue à siéger. La province, dans son ensemble, reste fidèle au gouvernement de Thiers et à l’Assemblée.

 

Quelles furent les réactions des défenseurs des cultures régionales ? On peut en avoir une idée par Frédéric Mistral, qui, vivant à Maillane (Bouches-du-Rhône) était assez loin des événements, mais en était perturbé.

Dans sa correspondance, Mistral exprime ainsi son avis après la défaite de la Commune :

" la démagogie  hideuse  vient  à  son  tour  d’être  vaincue  dans  sa  capitale  maudite".

Certes la pensée ne brille pas par la profondeur de l'analyse et on se demande si le plus important n'est pas, plus que la condamnation de la Commune, la condamnation de Paris, "capitale maudite".

Pendant la Commune, Paul Arène, autre félibre provençal, écrit à Mistral, depuis Sisteron, que la Commune "défend les libertés de Paris" et que les Communards sont aussi respectables que le seraient les Provençaux s'ils défendaient les libertés [comprendre l'autonomie] provençales, un raisonnement que ne partage pas Mistral (Arène prend au mot les Communards qui situent leur action dans le seul cadre parisien). 

Peu de temps après l’échec de la Commune, Frédéric Mistral exprime dans un poème du recueil Lis Isclo d’Or (Les Iles d’Or) un sentiment de colère contre la domination permanente de Paris, qui pour lui s’exerce au détriment des intérêts et de la culture des provinces, et contre la dernière en date des révolutions parisiennes (bien que les vers soient peut-être antérieurs à la Commune), à qui il reproche finalement de s’en être pris à l’ordre voulu par Dieu :

 

Segnour, se la Ciéuta rebello

Que nous regis

E nous cougis

A fa versa ton archimbello

En rebecant

E te negant,

Segnour, Espargna la Prouvènço !

 

 [Seigneur, si la cité rebelle/ qui nous gouverne/ et nous opprime [Paris] /a renversé ta balance/en se révoltant/ et en te niant, / Seigneur, épargne la Provence ! ] *

                                                                   * Dans la version définitive, Mistral gommera l'attaque contre Paris ; il parlera de "cités rebelles" au pluriel, et au lieu d'invoquer la Provence seule, il parlera de "la France et la Provence", rendant le poème plus consensuel.

 

 Quant à la Commune de Marseille, la façon qu'il a d'évoquer les événements est plutôt humoristique (même si on peut considérer que le sujet ne s'y prête pas vraiment). Mistral semble avoir regardé la Commune marseillaise avec ironie mais sans méchanceté. 

Sans doute, pour lui, des compatriotes provençaux qui se trompaient restaient des compatriotes.

Il écrit vers l'automne 1871 dans l'Almanach provençal pour 1872 (Armana prouvençau pèr l’an de Diéu 1872) :

 "  Vous voulez un exemple ? Prenons Marseille… Ici, depuis deux ans, on fait élection sur élection. Le peuple, maître absolu, a pris sur le tas et choisi à l’essai ceux qui se présentent le mieux,  les plus excités, ceux qui promettent le plus, et les plus râleurs. Eh bien, qu’en est-il advenu ? Aïe, vous le savez tous : jamais la ville de Marseille n’a été maltraitée comme elle l’a été depuis deux ans : sans parler du reste, les balles, les boulets, les obus, la mitraille, ont plu dans ses rues comme une grêle d’enfer ; cette préfecture neuve qui nous coûtait les yeux de la tête a été éventrée à grands coups de canon ; le sang des citadins a coulé sur les pavés ; les forts, le château d’If, ont regorgé de prisonniers. Et avec cela, en définitive, est arrivée la satiété, et aux dernières élections pour le Conseil général, sur les 70.000 électeurs marseillais, 40.000 se sont abstenus. "

(dans le texte original : Voulès un eisèmple ? prenen Marsiho…  Eh! bèn, qu’es avengu? Ai ! tóuti lou sabès: jamai la vilo de Marsiho èro estado matrassado coume despièi dous an: sènso parla  dóu  rèsto,  li  balo,  li  boulet,  lis  aubuso,  la  mitraio,  an  plóugu  dins  li  carriero  coume  grelo  d’infèr...)

cité sur Blog de René Merle et traduit par lui, écriture de l'occitan et du francoprovençal, Mistral et la Commune de Marseille

http://archivoc.canalblog.com/archives/2014/10/17/30741818.html

 

Mistral avait pu se classer dans sa jeunesse  comme un républicain de gauche à tendance régionaliste – comme beaucoup d’acteurs du mouvement de renaissance de la culture provençale  qui aboutit à la création par Mistral et ses amis du Félibrige en 1857, d'autres étant plus nettement conservateurs de tendance monarchiste.

Mais Mistral évoluait maintenant sur des positions plus conservatrices du point de vue social.

 

 

Clement-Frederic-Mistral

 Frédéric Mistral en 1885 par Félix-Auguste Clément

Wikipedia

 

 

 

Certes il aurait pu avoir de la sympathie pour les tendances fédéralistes de certains Communards, qui rejoignaient ses propres aspirations. Mais Il était partisan de l’action légale. De plus, le fédéralisme des Communards était bien imperceptible et trop noyé dans l'idéologie révolutionnaire. La Commune de Marseille ne s'était pas faite au nom de la Provence, ni de la langue et de la culture provençale (même si à un moment, Crémieux avait opposé la région, naturelle,  au département, artificiel).

 A Paris, le mouvement avait été dominé par les Blanquistes (partisans de Blanqui, lui-même emprisonné par le gouvernement de Thiers durant l’épisode de la Commune et qui donc n’avait pu y participer). Or les Blanquistes étaient des nostalgiques du jacobinisme de 1793, partisans de la centralisation, à l’opposé des idées de Mistral. Si certains Communards étaient fédéralistes, dans la filiation de Proudhon (voir notre cinquième partie), ils n’étaient pas les plus représentatifs du mouvement, surtout à Paris.

 

Mistral publiera volontiers par la suite dans la revue qu’il dirigeait les poèmes de socialistes provençaux anciens Communards (comme  Clovis Hugues,  dont on reparlera, qui fut Majoral du Félibrige à la fin du siècle). L’usage de la langue provençale permettait  d’accepter toutes les idées.

On peut aussi évoquer parmi les Communards qui ont consacré une partie de leur vie à la défense de la culture occitane, Louis-Xavier de Ricard, poète en langue française et provençale, "félibre rouge" comme Clovis Hugues, mais clairement socialiste de tendance fédéraliste (il est l'auteur d'un Proudhon fédéraliste). 

Réfugié en Suisse après la Commune, mais non condamné, de Ricard revint en France et adhéra en 1876 au félibrige, dont il se méfiait jusqu'alors en le jugeant conservateur et clérical. Il fut le père spirituel de Jean Charles-Brun, le fondateur de la Fédération régionaliste de France, qui voulait rassembler largement, selon son fondateur, depuis les simples partisans de la décentralisation jusqu'aux fédéralistes convaincus. De Ricard, qui vécut un moment en Amérique du sud,  fut président vers 1900 de la Fédération régionaliste, dont le comité d'honneur comportait des membres comme Mistral, Maurice Barrès, Maurras, Vincent d'Indy et des hommes politiques de tous bords.

 

 

 

 [ Voir en annexe de ce message, un point sur Mistral et la république ]

 

 

 

SYMBOLES : LA REPUBLIQUE CONTRE LA COMMUNE

LE DRAPEAU TRICOLORE CONTRE LE DRAPEAU ROUGE

 

 

 

 

Les députés qui ont voté la résolution du 29 novembre 2016 ont insisté sur le républicanisme des Communards. Pour eux, il va de soi que la république de 1871 qui réprima la Commune ne méritait pas le nom de république. Elle était dirigée par des hommes qui attendaient le bon moment pour procéder à une restauration de la monarchie.

En fait on ne peut vraiment parler de république dirigée par des monarchistes qu’à partir du départ du gouvernement de Thiers en 1872. Il est remplacé à la tête de l’Etat par le maréchal de Mac Mahon, duc de Magenta, vieux militaire monarchiste qui avait commandé l'armée chargée de reprendre Paris aux Communards.

A partir du départ de Thiers, le régime républicain (qui n’est fixé que par les lois constitutionnelles de 1875 – jusque là on reste dans le provisoire) passe plus clairement aux mains des monarchistes (ce sera la république des Ducs, ainsi nommée  en raison du nombre de ducs membres du gouvernement, ou la république de l’Ordre moral), jusqu’à l’arrivée des vrais républicains au pouvoir en 1878-79.

Mais en 1871, le gouvernement est encore aux mains des républicains modérés, soutenus  certes par l’Assemblée nationale qui est, dans sa majorité,  plus conservatrice qu’eux.

Gambetta, le plus à gauche de ces républicains, belliciste à outrance (ou « patriote » si on veut…) a démissionné du gouvernement par refus d’approuver l’armistice. Il part curieusement se reposer en Espagne à ce moment, ce qui lui permettra  de ne pas avoir à se prononcer directement sur la Commune et surtout de ne pas participer à la répression.

Parmi les républicains qui approuvent les mesures de répression il y a Jules Ferry, qui rentre dans Paris à la suite de l’armée versaillaise. Dans une lettre à son frère, il raconte ce qu'il a vu lors des derniers combats :

 " Place-toi par la pensée aux rayons du soleil levant, en face de l'Hôtel de Ville flambant et fumant, sa façade éventrée, découronnée, déchirée, découpant, sur la fumée noire et la flamme pétrolée, le reste de ses pignons et le peu qui survit de ses statues. Une barricade se dresse entre les deux annexes, pétillant l'une et l'autre comme deux fagots d'épine ; nos soldats la tiennent tandis qu'en face, au pont Louis Philippe, le hideux drapeau rouge déploie son haillon sanglant, sur une barricade qui tire encore sur nous. (...) "   (Lettre du 2 juin 1871 à Charles Ferry).
                   
                                                                                             

(cette lettre est citée par le site http://www.contreculture.org/AG%20Ferry.html , site très critique sur l’idéologie républicaine -  l’auteur du site est un régionaliste breton -- mais je pense que toutes les citations qu’on y trouve sont exactes)

 

 

 

bataillon145commune

Drapeau rouge d'un bataillon de la Garde nationale sous la Commune. 

http://www.commune1871.org/?La-Commune-de-Paris,223

 

 

 

Or, si pour Jules Ferry (et d’autres) la Commune était représentée par le "hideux drapeau rouge", logiquement, le drapeau tricolore représentait les anti-Communards.

Et c’est bien ce qui ressort des témoignages de l’époque.

 

Emile Zola note après la reprise de Paris

 " Il a poussé sur les pavés de Paris une nouvelle industrie que je vous veux vous signaler en terminant. Comme pour protester contre les loques rouges de la Commune, tous les habitants ont mis à leurs fenêtres des drapeaux tricolores. Immédiatement, des marchands de drapeaux se sont installés le long des trottoirs, avec ce flair du petit commerce parisien qui profite merveilleusement de toutes les émotions de la grande ville. Ce ne sont que drapeaux, qu’étendards, qu’oriflammes. On se croirait dans une foire triomphale. Et il n’y a pas une maison qui ne soit couverte, du haut jusqu’au bas, des trois couleurs. J’ai vu deux petits enfants de quatre ans qui promenaient dans une rue des drapeaux plus grands qu’eux.

(Lettre au Sémaphore de Mareille, 31 mai 1871 http://www.deslettres.fr/10eme-lettre-d-emile-zola-sur-la-commune-de-paris/ ).

 

De son côté, Edmond de Goncourt note dans son Journal, également le 31 mai 1871, à peine deux jours après la fin de la Commune 

"A toutes les fenêtres, les drapeaux tricolores ; sur toutes les voitures, des drapeaux tricolores".

 

Parmi les journaux violemment anti-Communards, l'un d'eux s'intitule Le Drapeau tricolore (le critique Francisque Sarcey y écrit notamment qu'il faut noyer l'insurrection dans un flot de sang).

L'ancien Communard Benoît Malon parlera de la répression comme de la "Terreur tricolore".

 

 

Le_Dernier_Jour_de_la_Commune,_Paris_1871

Affiche pour un spectacle de panorama "Le dernier jour de la Commune". Le soldat de l'armée régulière porte le drapeau tricolore, le Communard qui s'écroule porte le drapeau rouge.

Date inconnue.

Wikipedia.

 

 

 

Continuons  à nous intéresser aux symboles, qui permettent de comprendre les situations historiques.  

Ceux qui veulent lier étroitement Commune et république mettent en avant que la Commune a été réprimée par des conservateurs de tendance monarchiste et que lorsque les républicains arrivent vraiment au pouvoir, en 1878-79, non seulement ils adoptent rapidement les symboles républicains (la devise Liberté-Egalité-Fraternité,  La Marseillaise comme hymne national, le 14 juillet comme fête nationale en 1880) mais aussi ils promulguent une amnistie envers les Communards (partielle en 1879, complète en 1880).

Ainsi les républicains dits « opportunistes » de 1880 (Jules Ferry, Gambetta, Jules Grévy, Casimir-Périer  et d’autres comme Freycinet, Waddington ou Challemel-Lacour) tendent la main aux Communards (en les amnistiant) ce qui montrerait leur proximité politique, les Communards se situant seulement sur une option plus avancée que les républicains de gouvernement.

Or, au moment de l’adoption de La Marseillaise comme hymne national, un auteur publie à Strasbourg  un livre qui raconte l’histoire de la Marseillaise ( Le Chant de guerre pour l'armée du Rhin, ou La Marseillaise, par Le Roy de Sainte-Croix ).

Dans ce livre il cite divers articles récents parus dans la presse sur des polémiques à propos de La Marseillaise. L’un de ces articles, paru dans un journal monarchiste (La Gazette de France), se moque d’écrivains connus du moment, le critique Francisque Sarcey et le critique, romancier et essayiste Edmond About (plus tard tous deux membres de l’Académie française) : ce sont des grands admirateurs de La Marseillaise, des patriotes cocardiers et des anticléricaux, mais ils n’aiment pas le peuple pour autant, car à l’époque de la Commune, ils ont été des anti-Communards  virulents :

  «  On connaît les instincts belliqueux des About et des sous-About, des Sarcey et des sous-Sarcey, et l'on sait que ces amateurs de Marseillaise ne montrent leurs vaillances que contre des nonnes, des moines, des curés, et autres gens inoffensifs ... Nous nous trompons, ils font aussi  preuve d'une grande férocité vis-à-vis des communards, lorsque ces derniers sont vaincus et écrasés sous la botte des gendarmes. Ils ont fait leurs preuves en 1871. Ils trouvaient que l'armée de Versailles ne fusillait pas assez de communards, et ils regrettaient par le gracieux organe du grand Sarcey que les Prussiens ne se chargeassent pas eux-mêmes de l'exécution de la Commune.

 Vraiment, ces gens là ont bien bonne grâce a parler de Marseillaise ! »

Il est donc tout à fait possible à l’époque d’être un « vrai » républicain, d’avoir été anti-Communard et de rester plutôt hostile aux revendications populaires.

Donnons –en deux exemples.

Le 1er mai 1891, l’armée tire sur des manifestants qui célébraient le 1er mai à Fourmies dans le Nord, alors que la manifestation était interdite. Les manifestants, pacifiques,   portaient des fleurs d’aubépine. Il y a des morts dont quatre jeunes filles et un enfant. De plus, la  justice condamne à de la prison ferme les organisateurs de la manifestation,  dont Lafargue, chef d’une des formations socialistes de l’époque  (il est aussi le gendre de Karl Marx).

Le gouvernement du moment,  "de large coalition républicaine" (parmi ses membres, il y a un futur président de la république, Fallières, et des routiers du parti républicain comme Ribot et Rouvier), est dirigé par Charles de Freycinet, aristocrate rallié à la république, polytechnicien, proche des milieux d’affaires ; c’est lui  que Léon Bloy, dans le récit qu’il fait de l’affaire du camp de Conlie (voir première partie) appelle « le valet et le bourreau de Gambetta ». En effet Freycinet  avait été le poulain et l’ami fidèle de Gambetta depuis toujours et son plus proche collaborateur au gouvernement de la défense nationale en 1870-71. C'est aussi Freycinet qui présidait le gouvernement  qui présenta en 1880 le projet de loi d'aministie des Communards.

En 1899, Waldeck-Rousseau dirige un gouvernement dit de"défense républicaine"; pour la première fois, un socialiste siège au gouvernement. Il est vrai que c’est un socialiste « indépendant », Millerand*. Il est critiqué par les autres socialistes, non seulement parce qu’il siège à un gouvernement « bourgeois », mais parce qu’il accepte de siéger au même gouvernement que le ministre de la guerre, le général marquis de Galliffet, surnommé « le boucher de la Commune », un des organisateurs de la répression en 1871. Lorsque Galliffet en tant que ministre fait son apparition à la Chambre des députés, des députés de gauche crient : assassin.

Et Galliffet répond : Assassin ? Présent !

Ainsi qu’on voit, l’assimilation des Communards et des républicains de gouvernement est une illusion rétrospective ; la IIIème république de la fin du 19ème siècle reste certainement plus proche de M. Thiers que des Communards.

                                 * Millerand, jeune avocat "de gauche", était présent dans les premiers rangs aux obsèques de l'ancien Communard Jules Vallès en 1885. Député, défenseur des ouvriers grévistes devant les tribunaux, il fut le directeur du journal La petite république, très à gauche, dans les années 1890. Ministre du commerce et de l'industrie en 1899, il évolue vers des positions plus à droite dans les années 1900 ;  il devient ministre de la guerre et mène une politique militariste qui augmente les tensions qui méneront à la guerre de 14. Président du conseil en 1920, puis président de la république la même anée, il se heurte au nouveau gouvernement du Cartel des gauches et doit démissionner en 1924. Elu sénateur, il devient l'un des dirigeants de la droite sans avoir un rôle de premier plan.

 

 

 

 

 

LES COMMUNARDS ET LE RACISME

 

 

 

Ceux qui imaginent les hommes de la Commune  comme des républicains  porteurs des valeurs universelles, à la façon dont on le conçoit aujourd’hui,  auraient quelques  surprises. Certes ils se sont battus, en principe, pour un monde meilleur, plus juste et plus fraternel  et pour améliorer les conditions de vie des classes populaires (en observant que les Communards  représentent plus l’artisanat urbain, relativement favorisé, que le monde des ouvriers d’usine ou de la mine, dont les conditions de vie étaient sans doute pires).

Mais certains des Communards survivants  ont évolué, parfois à l’opposé de leurs convictions initiales.

 

En fait, pensaient-ils vraiment être à l’opposé de leurs convictions en se rapprochant de la droite autoritaire, voire de l’extrême-droite ?

Nos députés de la résolution du 29 novembre 2016 les créditent  d’avoir été des patriotes. Beaucoup de Communards, en effet, se proclamaient patriotes, et ils étaient partisans de continuer la guerre contre les Prussiens. Dans ces conditions, est-il étonnant qu’on retrouve quelques années plus tard certains d’entre eux parmi les « nationalistes », à l'époque où ce mot signifiait notamment, outre un culte exclusif de la patrie, des attitudes xénophobes et antisémites  ?

 

Certes il ne faut pas confondre nationalisme et patriotisme – c’est un air connu. Sinon que le nationalisme est souvent le patriotisme des autres, comme on a dit que la pornographie est l’érotisme des autres.

Il y a au moins les morts de la Commune. Ceux-là sont irréprochables, semble-t-il.  Ils n’ont pas eu le temps d’évoluer, à la différence des survivants de la Commune.

 

Prenons Gustave Flourens.

Fils d'un savant célèbre (Pierre Flourens ) c'est un universitaire d'avenir. Mais aussi un homme qui aime l'aventure. Il participe à l'insurrection de la Crète contre la Turquie.Très anticlérical, opposant politique au Second Empire, il participe à la Commune de Parise. Elu membre de la Commune par le 19ème arrondissement, il est nommé général et chargé de la défense de Paris.

 Il est tué ou plutôt exécuté à  Chatou lors de la contre-offensive des Communards du 3  avril 1871 , alors qu'il est désarmé, par un officier Versaillais.

On vante son attitude chevaleresque : c'est "le chevalier rouge" pour Victor Hugo, le chevalier de la Commune.

Or Flourens est, sans contradiction à l’époque, à la fois un révolutionnaire, un humaniste, partisan d’une société plus juste et un antisémite.

Il a inventé une méthode de classification des races et  dans le cours qu'il donne sur l'Histoire de l'homme au Collège de France, en 1863 (à 25 ans !), il manifeste son enthousiasme pour la noble race aryenne (les Aryas, dans le langage de l'époque) :

" Et nous aussi, Français, nous sommes Aryas, et ce sont les mêmes qualités qui nous font grands. Nous avons, comme les Grecs, l’amour du vrai et du beau, le goût pur, l’expression heureuse. Nous tenons de nos pères, Gaulois et Germains, l’intrépidité, l’élévation des sentiments, la bonté."

Evidemment, il est moins élogieux pour la race sémitique, ainsi qu'il l'appelle  (toutefois cela reste exprimé sans excès).

On se reportera aux extraits de ses ouvrages, sur le site  http://www.contreculture.org/AT_Flourens.html    (site déjà cité, très critique sur l’idéologie républicaine, du point de vue d’un régionaliste breton qui refuse l’étiquette réductrice de «  nationaliste breton », mais veut démasquer l’hypocrisie des icônes de la république en montrant leur face cachée).

 

 

Gustave_Flourens_1

Flourens en 1871.

Wikipedia

 

 

Au 19ème siècle, l'antisémitisme est répandu à gauche car les Juifs sont souvent assimilés au capitalisme (rappelons qu’avant l’arrivée d’immigrés en provenance d’Europe centrale, à partir de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème, il y a assez peu de Juifs  appartenant aux milieux populaires dans une ville comme Paris).

Mais très souvent cet antisémitisme social est renforcé par un antisémitisme racial ou biologique.

 

Tridon est aussi un Communard, un théoricien et  militant révolutionnaire. Elu dépouté à l'Assemblée nationale de 1871 (qui siège à Bordeaux) il en démissionne, pour protester lui aussi contre la paix, rejoint Paris et est élu au conseil de la Commune et membre de la commission exécutive.

Il réussit à s'enfuir après la Semaine sanglante et survit peu de temps à la Commune puisqu’il meurt en exil en Belgique en aout 1871.

Or dans des livres écrits avant la Commune, Tridon manifeste un antisémitisme virulent. Il accuse même les Juifs, reprenant une accusation moyennâgeuse, de pratiquer des meurtres rituels !

C’est donc aussi l’exemple d’une idéologie antisémite préexistante, qui n’est pas due à une évolution après la Commune de personnages jusque- là  irréprochables.

A la fin du siècle, lorsque l’affaire Dreyfus  donne une nouvelle vigueur à l’antisémitisme, de nombreux survivants de la Commune s’affirment antidreyfusards et font partie de la Ligue des patriotes de Déroulède, le principal organe des antidreyfusards et publient des articles dans des journaux antisémites dont le plus connu est La Libre Parole de Edouard Drumont (dont l'éditeur est semble-t-il un ancien Communard).

 

 Nous allons en voir d'autres exemples, ainsi que du rapprochement des anciens Communards avec la droite nationaliste.

 

 

 

 

 

QUE SONT DEVENUS LES COMMUNARDS ?

CLOVIS HUGUES

 

 

 

Il n'est pas facile de savoir ce que devinrent les partisans obscurs de la Commune.

Evidemment nous sommes mieux renseignés sur les personnages qui jouèrent un rôle plus ou moins important au moment de la Commune et qui, pour beaucoup d'entre eux, restèrent des personnages de la vie publique dans les décennies suivantes. Des personnages comme Rochefort étaient déjà très connus avant la Commune.

Après la Commune, certains Communards restent fidèles à leurs idéaux révolutionnaires et deviennent des militants des divers partis socialistes qui existent à l’époque, dès que ceux-ci peuvent avoir une existence légale.

Mais leur socialisme a des aspects parfois discutables.

 

On considère que Clovis Hugues a été l’un des participants de la Commune de Marseille, un proche de Gaston Crémieux. En fait, on peut penser qu'il fut surtout un sympathisant car il ne fut pas poursuivi pour participation au mouvement insurrectionnel, mais pour un petit texte paru un mois après la fin de la Commune de Marseille, mais alors que la Commune de Paris se poursuivait, "Lettre de Marianne aux républicains". Ce texte qui invitait les républicains à prendre le parti de la Commune contre le gouvernement de Versailles, lui valut une condamnation à trois ans de prison et à une forte amende par le conseil de guerre de Marseille, peine portée à quatre ans de prison en raison de l'incapacité de payer l'amende. Clovis Hugues fut au début de sa peine incarcéré dans la même prison que Crémieux, condamné à mort, qui attendait le résultat des pourvois en cassation puis en grâce, qui furent négatifs.

Crémieux et Hugues purent s'entretenir fréquemment grâce à des conditions de détention plutôt humaines (voir le récit de Hugues sur un phénomène paranormal lié à l'exécution de Crémieux, dans un livre de Camille Flammarion, L’inconnu et les problèmes psychiques http://www.icemeb.com/dowloads/camille_flammarion/frances_camille_flammarion/l_inconnu_et_les_problemes_psychiques_I.pdf

 

En prison, Hugues écrit des poèmes en l’honneur de la Commune :

 Ce que nous chantions en prison

 (...)

Ils ont adossé des enfants
Contre les murs où l'on fusille ;
Et les voilà tout triomphants
De sauver l'ordre et la famille !

(...)

Ils ont choisi pour nous juger
Les capitulés de la veille,
Qui, souffletés par l'étranger,
Gardaient le képi sur l'oreille.

 (...)

Nous saluons dans la clarté
L'innocent retour des colombes,
Et l'humaine fraternité
S'épanouira sur les tombes.

(...)

http://www.merle-rouge.com/chprison.htm

 

Libéré, il reprend son militantisme, épouse civilement la femme qu’il aime, se bat en duel contre un calomniateur qui insultait sa femme et le  tue, poursuit une activité de presse importante (à l’époque où les hommes politiques étaient presque toujours journalistes) et finalement il est (du moins on le dit) le premier député socialiste à être élu à l’Assemblée nationale en 1881, élu par les Bouches-du-Rhône.

 En 1885 c'est sa femme qui tue à coups de revolver un autre calomniateur - elle sera acquittée.

Il se montre aussi violemment anticlérical.

Pendant ce temps, il n’oublie pas sa culture provençale et publie des poèmes en provençal, notamment dans la revue dirigée par Mistral.

Puis Hugues se rallie au Boulangisme. Il est probable que pour lui, il n’y a pas de contradiction avec son idéal socialiste.

Il est ensuite socialiste nationaliste.

En 1893, il dénonce « cette horde d’étrangers qui envahissent l’usine et l’atelier français ».

En 1898, il devient Majoral du Félibrige, une dignité éminente de l'association des mainteneurs de la culture provençale fondée par Mistral  (il est désigné sous le nom de Cigalo de Durènço, Cigale de la Durance, chaque Majoral ayant comme symbole de sa dignité une cigale).

Dans le Figaro du 6 juillet 1898, un article signale que lors de la fête donnée par les Félibres à Sceaux en l'honneur du chevalier de Florian (poète du 18 ème siècle d'expression occitane et française), une "cour d'amour" fut organisée : " la Reine de la Cour d'amour était la fille de M. Clovis Hugues, qui est du Midi et demi. C'est rassemblés autour de cette jolie personne que les poètes ont récité leurs vers, traitant des cas de conscience de l'amour."

En 1899, il écrit un "Salut à Marseille" qui est lu lors des cérémonies organisées par la municipalité pour les 2500 ans de la fondation de Marseille.

 

A la fin du siècle, il est élu et réélu député de Paris dans un quartier ouvrier (Belleville). Lors de la campagne électorale, lui et son concurrent, le candidat royaliste, le comte de Sabran-Pontevès (un Provençal lui aussi) font assaut de déclarations antisémites. Finalement le monarchiste se désiste devant Hugues.

Hugues publie des articles antisémites dans le journal La Libre parole, d’Edouard Drumont, l’auteur de La France juive, le chef de file des antisémites de l’époque.  Il fait partie de la ligue des patriotes de Déroulède.

 Mais en 1899 Clovis Hugues se rallie à l'innocence de Dreyfus - ce qui lui vaut les critiques de ses partisans.

Dans son livre L’idéologie française, Bernard-Henri Lévy signale l’antisémitisme de Clovis Hugues et en parle comme d’un admirateur fanatique des Gaulois et de Vercingétorix, ce qui n’est pas forcément en lien avec une attitude raciste mais est en faveur d’une certaine conception de la population française   (pour ceux qui croient qu’un Provençal n’est pas un Gaulois, ou plutôt un Celte, et que l’attitude de Hugues peut surprendre, rappelons que dans l’Antiquité,  la Provence était peuplée par les Celto-Ligures et que les Provençaux de l’époque de Hugues étaient bien, pour la plupart, des descendants de ce peuplement - le peuplement a pu se modifier depuis un siècle,  mais avant cela il y a eu une stabilité des peuplements sur une longue période).

Se référer à des racines celtes, donc païennes, permettait aussi à Clovis Hugues d’affirmer son refus de la religion chrétienne et son anticléricalisme.

Parmi les poèmes de l'abondante oeuvre poétique de Clovis Hugues (en français et en provençal), quelques pièces érotiques dont une  Ode au vagin (édition posthume). On trouvera en annexe quelques mots sur un poème amusant qui

 Clovis Hugues meurt en 1907 et est enterré à Embrun, ville qu'il aimait particulièrement.

 

 

 

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 Caricature de Clovis Hugues, carte postale de la fin du 19ème siècle.

La légende parle de "sa voix charmeuse et méridionale" et,  drôlement, de "ses pieds parfumés d'ayoli" (aïoli) - où viennent se coucher les fauves de l'Internationale qui, charmés, oublient leurs projets (la légende sous-entend que Clovis Hugues n'est pas un révolutionnaire extrémiste).

Vente e-bay.

 

 

 

ROCHEFORT

 

 

 

 Henri Rochefort était issu d'un milieu aristocratique déclassé (de son vrai nom, Victor Henri de Rochefort-Luçay).

C'est un journaliste emblématique du 19ème siècle, qui devient avant 1870 un des représentants les plus spirituels de l’opposition au second Empire. On se souvient du premier numéro de son journal La Lanterne (1869), où profitant de la libéralisation du régime, il écrivait : la France compte trente-six  millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement.

Puis Rochefort crée La Marseillaise à laquelle collaborent notamment Paschal Grousset et Victor Noir  (voir plus loin).L'opposition de Rochefort était ironique et spirituelle.

Il est élu député républicain de Paris en 1869.

Après la proclamation de la république, Rochefort est membre de droit du gouvernement de la défense nationale, qui comporte (étrangement) tous les députés de Paris, mais en démissionne assez vite.

Aux élections de février 1871, Rochefort est réélu député, mais démissionne avec quelques futurs Communards comme Tridon ou Benoît Malon, ainsi qu'Arthur Ranc pour protester contre l'armistice. Il rentre à Paris (puisque l'Assemblée siège à Bordeaux avant de se transporter à Versailles) alors que la Commune vient de débuter. Il s'y rallie avec réserve. 

On peut se demander pourquoi ce journaliste républicain, d’esprit boulevardier, pas vraiment révolutionnaire, s'est rangé du côté des Communards - pas franchement, il est vrai, mais suffisamment pour avoir des ennuis,  au lieu de se tenir à carreau ou de courir se réfugier à Versailles comme la plupart de ses collègues.

Il quitte Paris  avant la fin de la Commune, et semble-t-il pour éviter une arrestation par les Communards. Mais il est bientôt arrêté par les Versaillais.

Il est  condamné à la déportation (ce mot voulait dire le transfert en Nouvelle-Calédonie)  par le conseil de guerre. Thiers protégeait Rochefort et au début, celui-ci put rester en prison en France (en partie à Fort-Boyard), sans doute dans d’assez bonnes conditions.

Mais après le départ de Thiers du gouvernement, Rochefort dut partir pour la Nouvelle-Calédonie, malgré l'intervention de personnalités comme Victor Hugo :

 

«…  le 8 août 1873, Rochefort est embarqué à bord de La Virginie, dans le même convoi qu’Henri Messager et Louise Michel, avec qui il échange des poésies. Souffrant du mal de mer durant tout le voyage, Rochefort est bien traité par le capitaine Launay et le médecin du bord Perlié qui veille avec un soin particulier à l'état sanitaire des déportés. » (Wikipedia)

 

Déporté en enceinte fortifiée à la presqu'île Ducos, Rochefort ne resta pas longtemps.

Avec cinq compagnons, Paschal Grousset, Achille Ballière,  François Jourde, Olivier Pain et Bastien Granthille,  il réussit à s’évader en mars 1874.

On a parlé du rôle de la franc-maçonnerie dans l'organisation de l'évasion - rôle surestimé sans doute pour des raisons politiques par l'enquêteur du  gouvernement français à l'époque; ce rôle parait se rédure à peu de chose. Sur ce point, voir Joël Dauphiné, La franc-maçonnerie et l’évasion d’Henri Rochefort, Le Journal de la Société des Océanistes [En ligne], 118 | Année 2004-1, https://jso.revues.org/275 ).

En Australie, Rochefort demande à ses amis français d'organiser une souscription pour aider les évadés. Il partage la somme recueillie de façon peu équitable d'où des polémiques qui allaient le poursuivre. Les évadés rejoignent ensuite, en ordre dispersé, les Etats-Unis avant de rejoindre l'Angleterre.

De passage aux Etats-Unis, Rochefort  vendit le récit de son évasion aux journaux américains et donna des conférences très courues, rapportant une somme importante.

Il présenta les Communards sous un jour plutôt modéré et regretta que la Commune n'ait pas eu plus le sens des accommodements, ce qui aurait évité 35 000 victimes...

 Avec Olivier Pain, il rédigea ensuite un livre De Nouméa en Europe, où le récit de leurs aventures est fait dans un esprit assez boulevardier :

 " L’auberge néo-calédonienne où le gouvernement nous avait claquemurés ne cadrait en rien avec nos habitudes parisiennes : nourriture insuffisante, service défectueux, manque absolu de confortable. Devant le peu d’égard que nous témoignaient nos aubergistes et l’insuccès de nos réclamations, nous prîmes une décision énergique, celle de déménager « à la cloche de bois. »"

On appréciera aussi les notations sur les territoires rencontrés par les évadés sur leur chemin vers l'Amérique, par exemple le cannibalisme aux Iles Fidji :

« La chair des femmes est regardée comme plus délicate que celle des hommes. Les morceaux préférés sont la cervelle, la partie supérieure du bras et la partie grasse des jambes. […] Nous devons ajouter, pour rassurer nos compatriotes, que les indigènes font peu de cas de la chair du blanc, qui est pour eux ce que le « petit salé » est pour nous. »

(citations prises sur le site Ivres de livres  qui consacre un article à Paschal Grousset et à Rochefort, De la Lune à la Terre – De Nouméa à Londres.

 

https://ivresdelivres.wordpress.com/2015/09/02/de-la-lune-a-la-terre-de-noumea-a-londres/

 

 

Edouard_Manet_078

 L'évasion de Rochefort par Edouard Manet (1880).

Il existe deux versions de l'oeuvre qui devait être présentée au Salon de 1881 (finalement Manet choisit de présenter un portrait de Rochefort).

En 1874 avec cinq compagnons, Rochefort s'évade de Nouméa, à la nage entre la presqu'île Ducos et l'îlot Kuauri qui n'est pas surveillé, puis en baleinière  jusqu'au PCE (Peace, Comfort, Ease), un navire australo-britannique qui doit appareiller le lendemain pour Newcastle en Australie et dont le capitaine s'est mis d'accord avec les prisonniers.

(notice et reproduction Wikipedia)

 

 

 

 Installé d'abord en Angleterre,  puis à Genève, poursuivant ses activités de journaliste, Rochefort rentre en France dès le 12 juillet 1880, lendemain du vote de la loi d'amnistie. Une foule énorme l'attend à la gare de Lyon, où il est accueilli sur le quai par ses enfants et une centaine d'amis comme Edouard Lockroy ou Blanqui. La foule crie Vive Rochefort, vive l'amnistie, vive la république. Rochefort prend place dans un fiacre, suivi par  quarante voitures d'amis, mais  la foule amassée provoque un tel embouteillage que la circulation est complètement bloquée. Rochefort, accompagné par Olivier Pain,  doit quitter son fiacre et se réfugier dans un immeuble :

" A huit heures du soir, on l'attendait à la fois dans les bureaux de La Lanterne, rue Coq- Héron et au nouveau journal L'Intransigeant, rue du Croissant, où il avait promis de venir se reposer. Et nul n'avait de ses nouvelles. Rochefort perdu le jour de sa rentrée à Paris, la manfestation ne pouvait avoir une fin plus drôle et plus inattendue.

Ce qu'il était devenu ? Rochefort vint nous l'expliquer : « Devant le flot toujours plus envahissant, je me glissai jusqu'à un magasin de nouveautés : le Pauvre Jacques, dont j'ouvris rapidement la porte, qu'on eut grand'peine à refermer sur moi, car tout le monde voulait entrer à ma suite. J'y restai bloqué jusqu'à onze heures du soir, ce qui me priva du plaisir d'aller dîner chez Victor Hugo. Je me glissais alors furtivement dans un sapin [fiacre] qu'on m'amena et je gagnai, joyeux mais lamentable, la chambre d'hôtel qui m'avait été préparée. » (Henri Rochefort, par Camille Ducray, 1913)

Rochefort avant même de revenir en France avait fondé  l’Intransigeant (avec les capitaux du financier et patron de presse Emile Meyer) où il fit entrer de nombreux anciens Communards.

 

Critique envers les républicains opportunistes installés au pouvoir, Rochefort donna alors son appui au général Boulanger qui, ayant acquis une grande popularité comme ministre de la guerre, avait rompu avec les opportunistes  en 1887 et  rassemblait autour de lui une coalition hétéroclite de bonapartistes, royalistes, socialistes, nationalistes, ayant en commun l’hostilité envers la république opportuniste et le souhait d'un changement radical de régime.

En 1888, il fait partie du comité directeur de la Ligue des Patriotes de Déroulède.

La tentative boulangiste fait long feu malgré le succès de Boulanger à l’élection partielle de Paris en janvier 1889. Le soir des élections, Boulanger ne donne pas l’ordre attendu par ses troupes de s’emparer du palais de l’Elysée et de chasser ou arrêter le président de la république Sadi Carnot. Quelques mois après, le gouvernement laisse filtrer l'annonce que l'arrestation de Boulanger est imminente. Celui-ci, au lieu de résister, préfère s’enfuir en Belgique, perdant ainsi toute crédibilité. Rochefort, compromis, s’est aussi enfui.

 Le 14 août 1889 le Sénat réuni en Haute Cour de justice condamne par contumace Boulanger, Rochefort et le comte Dillon (soutien monarchiste de Boulanger) à la « déportation dans une enceinte fortifiée » (Wikipedia). Tout ce procès est largement basé sur des témoignages douteux ou inventés par la police selon les consignes du ministre de l'intérieur Constans.

Depuis Londres, Rochefort poursuit ses activités de presse : après la fusillade de Fourmies, le 1er mai 1891 (où l'armée a tiré sur une foule de manifestants pacifiques, tuant des femmes et des enfants), il attaque violemment le ministre de l'Intérieur, Constans (qui avait été l'artisan de la condamnation de Boulanger et ses amis). En 1892, il défend les ouvriers mineurs de Carmaux en grève et prend parti contre le ministère Loubet et contre la Compagnie minière.
En octobre 1893, il prend la défense des grévistes du Nord et du Pas-de-Calais condamnés par les tribunaux.

 A la suite de l'amnistie votée après l'élection de Félix Faure à la présidence de la République, Rochefort rentre en France le 2 février 1895 et est accueilli, gare du Nord, par les députés socialistes Jaurès et Viviani et cent mille personnes venues l'acclamer.

En 1895 il soutient les ouvriers verriers de Carmaux en grève.

(base de données des députés, site de l'Assemblée nationale http://www2.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche/%28num_dept%29/8033

Rochefort se rapproche de plus en plus des opinions antisémites. Il fut un antidreyfusard notoire et parfois délirant.

En 1899, il est invité à Alger par le maire antisémite d'Alger, Max Régis.

Au balcon de l'Hôtel-de-Ville, Rochefort crie : Vive l'Algérie  ! A bas les juifs !

Ne nous trompons pas sur le cri "Vive l'Algérie" : il s'agit évidemment de l'Algérie des colons.

On pouvait l'interpréter aussi comme un soutien à Max Régis, qui avait menacé la France de la sécession de l'Algérie si elle n'adoptait pas une politique antisémite.

 

Rochefort dirige L'Intransigeant jusqu'en 1907, date à laquelle le journal est racheté. Il écrit aussi dans La Libre Parole, le journal antisémite de Drumont.

A la fin de sa vie, qui fut longue (il mourut à 82 ans) il allait toujours tous les ans le 1er mai rendre hommage aux morts de la Commune au mur des Fédérés dans le cimetière du Père Lachaise – une tradition datant du début des années 1880.

Mais les nombreux militants de gauche qui s’y rendaient ce jour-là, n’ayant généralement pas connu eux-mêmes la Commune, le huaient pour sa participation à des journaux nationalistes.

Il meurt en 1913. Ses obsèques civiles se déroulèrent au cimetière Montmartre accompagnées d'une foule immense de Parisiens massés autour de la place Clichy et en présence de nombreuses personnalités nationalistes ou antisémites (ou les deux), dont Maurice Barrès, Paul Déroulède, Édouard Drumont (Wikipedia). Lors de cet enterrement, des membres des jeunesses blanquistes viennent aussi déposer sur la tombe une couronne de fleurs rouges - comme le rapporte Barrès qui jugera l'enterrement assez raté.

 

 

 

 

EUGENE PROTOT LE MECONNU

 

 

 Eugène Protot est un méconnu de la Commune. Avocat, opposant à l'Empire, il fut nommé délégué à la justice de la Commune.

Il prit des mesures très révolutionnaires :  justice gratuite, juges élus, abolition des charges d'huissier et de notaire et gratuité de tous les actes d'officiers publics. Il s'occupa aussi des conditions de vie des prisonniers. Compte tenu de la faible durée de la Commune et de la désorganisation des services, ces réformes n'eurent pas vraiment le temps d'entrer en vigueur.

Mais il fut aussi à l'origine du décret des otages (pour un mort de la Commune, il y aurait trois d'exécutions d'otages).

Après avoir combattu lors de la Semaine sanglante, et été blessé, il parvient à s'enfuir et se réfugie à  Genève,  puis Lausanne.

De retour en France après l'amnistie de 1880, il ne peut être réintégré dans le barreau. Il est candidat malheureux aux élections en 1889 où il se présente  à Marseille contre le socialiste Jules Guesde, pour la succession du siège de l'ancien Communard Félix Pyat, décédé.

Il parait être à ce moment membre ou proche du comité central socialiste révolutionnaire (socialistes blanquistes ralliés au Boulangisme).        .

Il attaque férocement le socialisme marxiste, en raison de son origine allemande, et ses dirigeants français comme Jules Guesde. Lors de la campagne électorale de 1889 à Marseille, il accuse Jules Guesde d'être "un agent salarié de l'Allemagne" ( Commémorations révolutionnaires et conjoncture politique, Provence historique, n° 148, 1987 http://provence-historique.mmsh.univ-aix.fr/Pdf/PH-1987-37-148_12.pdf)

Il reproche aux socialistes marxistes, qualifiés de sociaux-démocrates, paradoxalement et de façon confuse, d'avoir inventé une "bénigne et méprisante philanthropie" de type "néo-chrétien", d'être des oligarques qui méprisent le peuple.

Il s'en prend à la célébration de la Fête du Travail (1er mai) par les socialistes marxistes du Parti ouvrier français.

Il a sur Paul Lafargue, gendre de Karl Marx et député socialiste, un jugement où il mélange la xénophobie et la détestation des radicaux et des cléricaux et papistes, présentés curieusement comme les alliés du socialisme marxiste, dont il condamne "l'anti-patriotisme" :

" La social-démocratie a placé un des gendres du prussien Karl Marx, l'heimatlos  [apatride] Lafargue, cubain pendant la guerre de 1870 pour ne pas combattre sa famille allemande, naturalisé français par M. Ranc, pour appuyer la politique des radicaux, élu député français par l'appoint clérical de Lille, pour faire alliance avec les papistes de l'extrême-droite, introducteur de l'anti-patriotisme en France, auteur de : "La Patrie, keksekça ?" où le démembrement de la France est prédit comme chose juste, fatale et imminente".

(L'allusion à la nationalité cubaine de Lafargue s'explique du fait que celui-ci était né  à Santiago de Cuba - Lafargue participa aussi aux débuts de la Commune de Paris, puis fut envoyé à Bordeaux pour tenter d'organiser localement une Commune; il put se réfugier ensuite en Espagne après la défaite de la Commune, où sa femme et ses enfants le rejoignirent non sans drame -  un enfant âgé de quelques mois mourant au cours du voyage. Quant au rôle de Arthur Ranc, partisan de Gambetta, élu au conseil de la Commune avant de donner sa démission,  puis accusé par la droite en 1873 alors qu'il était député pour son passé pro-Communard, obligé de s'enfuir, puis amnistié, député et sénateur,  il eut un rôle très important en coulisse dans le parti opportuniste et son rapprochement avec les radicaux : on suppose qu'il intervint pour la naturalisation de Lafargue - voir notre sixième partie quelques renseignements sur Ranc).

 Protot, patriote et pour cette raison, ennemi du socialisme internationaliste, est une figure qui jette une lumière sur certains aspects peu connus  de la pensée de quelques Communards.

Protot  se console de son insuccès par l'étude des langues orientales, dont il devient spécialiste. Il est professeur libre au Collège de France.

Il collabore à La Revue du monde musulman, de 1906 à sa mort, en 1921.

 

(d'après Wikipedia)

 

 

 

VALLES L’INSOUMIS ET SEVERINE L'HERITIERE FLUCTUANTE

 

 

 

Bien que la journaliste Séverine ne soit pas un personnage de la Commune, elle  se situe bien dans la filiation de la Commune : nous pensons utile de joindre une évocation de sa vie à celle de Jules Vallès qui lui apprit le métier de journaliste. Le parcours un peu erratique de Séverine illustre assez bien comment l'esprit de la Commune dut s'adapter aux évolutions histoiques.

 

Jules  Vallès, issu d’un milieu modeste, devint à force d’efforts agrégé de grammaire. Sa profession intellectuelle n’en fit pas un bourgeois pour autant (les enseignants, même agrégés, restaient peu payés et le statut social dépendait beaucoup du  milieu d’origine) et il se dévoua toute sa vie à la cause populaire.

Autant et sinon plus que par sa vie politique, il est resté célèbre par ses livres où il évoque sa propre existence, notamment sa trilogie : L’Enfant, Le Bachelier, L’Insurgé, publiés après la Commune.

Journaliste d’opposition sous le Second Empire, républicain et socialiste, rédacteur en chef du Cri du peuple, journal qui subit la censure et l’interdiction. Puis après la proclamation de la république, il attaque le gouvernement de la défense nationale. Dès le 6 janvier 1871, il est l'un des quatre rédacteurs de l'Affiche rouge qui se termine par les mots : Place au peuple, place à la Commune !

Son journal participe au climat insurectionnel qui aboutit à la fondation de la Commune. 

Il est intéressant de noter qu'alors que la Commune est présentée, par certains aujourd'hui (et indubitablement vécue par certains à l'époque) comme un mouvement patriotique dirigé contre la paix "honteuse" avec l'Allemagne, le journal de Vallès d'une part, admet la paix et d'autre part préconise la quasi-indépendance de Paris par rapport au reste de la France (à qui il appartient de se déterminer), en donnant comme exemple d'institutions à suivre la "république helvétique".

Le Cri du peuple du 20 mars 1871 écrit :

" [Paris] peut réclamer, conquérir et défendre son autonomie complète, sa liberté entière, mais il doit, par respect pour la justice, le droit national et pour sa propre sécurité, laisser le reste de la France agir à sa guise (…) il faut que cette Révolution se borne à Paris. (…) Paris doit donc se déclarer VILLE LIBRE, commune affranchie, cité républicaine, se gouvernant elle-même et réalisant dans la mesure du possible la théorie du gouvernement direct appliqué dans la république helvétique."

 

 [l'article poursuit par les mesures d'urgence à prendre]

(    ) Envoi immédiat de CINQ délégués de la Commission municipale et de la députation parisienne près des membres du pouvoir exécutif, chargés de traiter avec eux sur les bases qui viennent d’être indiquées ci-dessus, et qui doivent entraîner la reconnaissance officielle de Paris, ville libre, par le gouvernement français.
Enfin envoi de CINQ autres délégués près des plénipotentiaires prussiens, afin de leur donner toutes garanties sur l’exécution du traité de paix." *

                                             * L'article n'est pas de Jules Vallès dans la mesure où le même numéro du  journal indique que Vallès, qui était emprisonné et qui vient d'être libéré à la suite du soulèvement de Paris, reprendra sa collaboration au journal dès le lendemain. On peut penser que l'article est de Pierre Denis, seul ou en collaboration avec d'autres rédacteurs (voir ci-dessous pour Pierre Denis).

( cité par le blog de René Merle 18 mars, anniversaire de la Commune de Paris - documents  http://merlerene.canalblog.com/archives/2018/03/18/36226486.html)

 

 

Vallès est élu au conseil de la Commune. Il est membre de la commission de l'enseignement, puis des relations extérieures. En mai 1871, il fait partie de la minorité au conseil de la Commune opposée à la création d'un comité de Salut public ayant les pleins pouvoirs.

En fuite après 1871, il vit un moment en Suisse, puis plus longuement en Angleterre et peut revenir en France après l’amnistie.

Il relance alors Le Cri du peuple et reprend son activité pour l’avènement d’une république sociale.

Sa vie a été une vie de luttes épuisantes, contre la pauvreté, contre la maladie, contre l’injustice sociale, pour ses idées ; ses épreuves ont été aggravées par les difficultés de la fuite et de l’exil.

Ses dernières années ont été un peu égayées par la présence à ses côtés de la jeune journaliste Séverine, de son vrai nom Caroline Rémy  (on a prétendu qu'elle a été sa maîtresse, mais cela semble à écarter), qu'il avait rencontrée en Belgique à la fin de son exil. Séverine  collabore au journal et devient rédactrice en chef.

Malade depuis longtemps, Vallès meurt en 1885 au domicile de Séverine et de son compagnon, le riche Dr. Guebhard. Peu avant de mourir, il avait dit cette phrase caractéristique : « J’ai tellement souffert. »

Ses  obsèques sont suivies par des dizaines de milliers de personnes (on parle de 100 000 personnes). Parmi ceux qui suivent le cortège, au départ du domicile de Séverine, il y a, selon certaines sources, la plupart des membres survivants du conseil de la Commune de Paris : Vaillant, Amouroux, Jourde, Malon, Eudes, Longuet (gendre de Karl Marx), Jean-Baptiste Clément, Pottier, et des partisans de la Commune ou au moins sympathisants progressistes de tendances diverses : le jeune avocat Millerand (qui sera élu député radical la même année, puis socialiste et un jour sera président de la république, mais plus vraiment socialiste),  Clovis Hugues, Rochefort, Lafargue (autre gendre de Karl Marx), Clemenceau,  Jules Guesde, l'avocat Laguerre (futur dirigeant boulangiste). Les éloges funèbres sont prononcés par l'inévitable Rochefort et par Vaillant et Longuet.

" Immédiatement derrière le corbillard se place notre camarade Séverine au bras du docteur Guébhard, à la droite duquel est le citoyen Duc-Quercy. A la gauche de Séverine sont les citoyens Massard et Albert Goullé. Suivent, se donnant le bras, les citoyens Millerand, Laguerre, Rochefort, Lucien Victor-Meurice et Champy. Marchent ensuite les citoyens Jules Guesde et Paul Alexis, mêlés aux membres de la Commune."

( Extraits du Cri du Peuple, https://blogs.mediapart.fr/eloi-valat/blog/111217/l-enterrement-de-jules-valles-lundi-16-fevrier-1885)

Les témoins remarquent surtout les drapeaux rouges et noirs et les journaux se contredisent sur le nombre de participants.

 

Après la mort de Vallès, Séverine dirige seule Le Cri du peuple, grâce aux capitaux du Dr. Guebhard (qu'elle épouse en 1885).

Elle y fait entrer le jeune journaliste Georges Poidebard de Labruyère qui devient son amant.

Les soutiens  socialistes du journal comme Jules Guesde entrent en conflit avec les orientations de Séverine.

En 1885 l'ancien Communard Lissagaray est à l'origine d'une campagne de dénigrement contre Le cri du peuple, où il s'en prend personnellement à Labruyère, dans le style virulent du journalisme de l'époque..

Lissagaray et Labruyère se battent en duel.

Finalement Séverine quitte Le Cri du peuple en 1888, toujours en couple avec Labruyère. A ce moment elle a orienté le journal vers le Boulangisme.

Séverine continue les combats de Vallès - mais avec des détours qui nous paraissent curieux aujourd'hui, comme son  admiration pour le général Boulanger (qui avait d'ailleurs, dans un poste modeste, participé à la répression de la Commune !).

Elle et Georges de Labruyère font campagne pour Boulanger dans le journal La Cocarde.

Séverine prit ensuite position en faveur de Dreyfus lors de la célèbre « Affaire » qui divisa la France, mais avant cela, elle avait  publié des articles dans La Libre parole, le journal de l’antisémite Drumond, ce qui témoigne des fluctuations et de l’évolution des opinions à cette époque. Il semble d'ailleurs qu'elle ait été la maîtresse de Drumont !

Pour s'expliquer plus tard, elle dira qu'elle écrivait des articles dans tous les journaux de l'époque (belle preuve d'indépendance d'esprit diront les uns, d'absence de conviction diront les autres). Dans ces conditions, il aurait été étonnant qu'elle n'écrive pas dans La Libre parole !

En 1892 elle publie dans le Figaro  une interview du pape Léon XIII, dont elle fait un portrait ému et admiratif. Elle lui pose la question de l'antisémitisme en évoquant  "la guerre des races". Le pape répond : " Quelles races ? Toutes sont issues d'Adam, que créa Dieu. Que les individus, suivant les latitudes, aient un teint différent, un aspect dissemblable, qu'importe cela, puisque leurs âmes sont de même essence (...).  Tous les humains, tous, vous entendez bien, sont des créatures de Dieu !".

Le pape dénonce les puissances d'argent, qui veulent opprimer l'Eglise et le peuple, ce qui permet à Séverine de glisser "Et les grands juifs?" (les juifs riches) - ce à quoi le pape répond :

« - Je suis avec les petits, les humbles, les dépossédés, ceux que Notre Seigneur aima...»

 

 

Séverine sera une pionnière du féminisme. Elle désapprouve la guerre de 14, alors que des anciens Communards survivants (Vaillant, Camelinat) se sont ralliés à "l'union sacrée". Elle adhérera un moment au parti communiste après 1920, avant de mourir en 1929, à 74 ans.

Si Séverine eut un moment antisémite il faut sans doute y voir une continuité avec son maître  à penser, car Vallès, comme beaucoup de socialistes de sa génération était antisémite.

"Vallès est comme Proudhon antisémite, et même xénophobe à ses heures" (Marie-Claire Bancquart, citée par Marcel Cerf, Vallès le réfractaire  www.commune1871.org/bulletins/base/.../28-29-Vallés%20le%20réfractaire.rtf

 

Critiquer les socialistes de l’époque pour leur antisémitisme d’un point de vue de droite est assez absurde car la droite de l’époque était tout autant antisémite. Quant aux véritables antisémites comme Drumond (ceux qui en faisaient une doctrine .complète et un programme politique à part entière) ils ne se réclamaient pas franchement de la droite et se situaient plutôt dans une optique ni droite ni gauche – parfois plus à gauche qu’à droite, comme lorsque Drumond prit la défense des ouvriers lors de la fusillade de Fourmies où l’armée tira le 1er mai sur des manifestants pacifiques.

Certains considéraient d’ailleurs Drumond comme " socialiste vaguement anarchisant" (, compte-rendu du livre de Grégoire Kauffmann, Edouard Drumont,http://www.lemonde.fr/livres/article/2008/05/08/gregoire-kauffmann-vie-et-mort-du-pape-de-l-antisemitisme_1042343_3260.html).

Drumont lui-même fit l'éloge des Communards dans son livre La fin d'un monde (1888).

Enfin il est connu que le gérant de son journal, Millot, sur lequel on  a peu d'informations, était un ancien Communard.

Le concept d’extrême-droite n’existait pas à l’époque (les monarchistes, par exemple n’étaient pas situés à l’extrême-droite, mais parmi les conservateurs) mais allait bientôt naître pour désigner justement une droite « révolutionnaire », rejetant les institutions démocratiques et parlementaires mais acceptant certaines idées de la gauche socialiste.

 

 

 

 

PIERRE DENIS, L'HOMME DE L'OMBRE  

 

 

 

Pierre Denis est le collaborateur le plus proche de Vallès.

Il participe à tous les journaux de Jules Vallès : Le Peuple et Le Réfractaire (1869), La Rue (1870) et Le Cri du Peuple (1871). Membre de la Première Internationale où il représente la tendance proudhonienne,  il rédige Le Manifeste du 26 mars 1871 (d'inspiration fédéraliste), puis il écrit en grande partie la Déclaration au peuple français, qui représente le programme de la Commune de Paris, adoptée le 18 (ou19) avril 1871. Ses nombreux articles dans Le Cri du Peuple, dont il assume la direction après le 19 avril (Vallès étant pris par ses fonctions politiques), exposent et défendent le programme communaliste et fédéraliste, inspiré par les écrits de Joseph Proudhon (Wikipedia).

 Il est probable que l'article du Cri du peuple du 20 mars 1871, cité plus haut, lui doit beaucoup, jusque dans sa référence à l'exemple de "la république helvétique". On trouve aussi sa main dans certaines déclarations de la Commune où est exposé le programme du fédéralisme proudhonien (voir cinquième partie).

Mais Denis est aussi, semble-t-il,  l'homme qui rédige les déclarations de la Ligue d'union républicaine des droits de Paris, créée par des hommes comme Clemenceau et Arhur Ranc (ce dernier Communard au début, puis se retirant du conseil de la Commune - nous parlerons de lui plus tard) pour tenter une conciliation entre la Commune et le gouvernement de Thiers.

 

Selon Wikipedia, condamné à la déportation par contumace, il rentre en France après l'amnistie de 1879.

Mais alors comment concilier ce renseignement avec ce que rapporte Maurice Barrès dans ses Oeuvres complètes ?

https://books.google.fr/books/about/Maurice_Barr%C3%A8s_Oeuvres_LCI_81.html?id=-qHoBwAAQBAJ&redir_esc=y

 

Selon lui, Pierre Denis aurait été mêlé en 1873 à un épisode inabouti mais bien dans son style entreprenant.

C'était au moment où une restauration monarchique en faveur du comte de Chambord paraissait imminente. Un journaliste républicain (du genre de républicain qui admirait les Etats-Unis), Portalis (membre de la famille du ministre de Napoléon Ier, le célèbre rédacteur du code civil) envisagea une convergence entre républicains et bonapartistes. Il approcha le prince Napoléon-Jérôme Bonaparte et un plan fut mis au point qui prévoyait un coup d'état militaire. Il fallait que les républicains et en particulier les ouvriers, ne bougent pas.

Il était prévu que le journal de Portalis L'avenir national publierait des lettres ouvertes au prince Napoléon, à  Thiers et à Gambetta, proposant l'alliance des démocrates derrière le nom de Napoléon pour faire échec à la restauration des Bourbons. Le prince devait répondre par une lettre en se déclarant prêt (au passage, il court-circuitait le véritable héritier, le prince impérial en exil en Angleterre).

Selon Barrès, Thiers avait donné son accord au plan, celui de Gambetta (qui ne se ralliait pas vraiment au bonapartisme mais se réservait le rôle de chef de l'opposition) découlait de l'accord de Thiers.

Or Barrès indique que toutes les lettres avaient été rédigées par Pierre Denis. La publication en première page du même numéro du  journal de la lettre au prince Napoléon et de la réponse de ce dernier (une erreur tactique, il aurait fallu publier la réponse du prince dans le numéro suivant) fit un tel scandale chez les républicains que l'affaire tourna court et Portalis fut désavoué et discrédité.

 Mais s'il est vrai que P. Denis a écrit les lettres en question,il a pu le faire depuis l'étranger, en contact par courrier avec Portalis. 

 

En 1888, Pierre Denis se rallie au général Boulanger.

Il dirige le journal La Voix du peuple qu'avait créé Proudhon.

Puis il collabore au journal La Cocarde dirigé par Maurice Barrès en 1895, avec Charles Maurras et d'autres. Le journal avait été créé quelques années avant pour soutenir le général Boulanger - son titre, qui sonne tellement nationaliste, avait été trouvé par la journaliste Séverine ! Selon Maurras, le journal, qui avait cessé d'être boulangiste après l'échec définitif du Boulangisme, regroupait des collaborateurs allant du blanc (monarchiste, comme Maurras lui-même) au "rouge sang", comme Pierre Denis.

Voici comment l'essayiste et historien Daniel Halévy, qui l'avait connu, décrit son évolution:

" Je pense au brave Pierre Denis, vrai type du militant français, éloquent, indifférent à tout, hormis ses idées et ses maîtres [maîtres à penser] : le 18 mars 1871, il écrivit sur un coin de table le manifeste fédéraliste de la Commune de Paris [il semble ici que Halévy confonde le manifeste du 26 mars, d'orientation fédéraliste,  et celui du 18 avril, plus neutre] , et il fut, en 1890, le dernier secrétaire du général Boulanger, le plus obstiné des fidèles ; il écrivit ensuite à la Cocarde, avec Barrès et Maurras ; nous l’avons connu sur ses vieux jours : il mourut seul, pauvre et joyeux. Avait-il changé d’avis ? Ce n’est pas sûr (...) Il avait toujours été fédéraliste et patriote, ennemi des pouvoirs bureaucratiques, des souverainetés majoritaires."

Daniel Halévy, Pourquoi nous sommes proudhoniens (Le Journal des Débats, 2-3 janvier 1913) http://www.larevuecritique.fr/article-pourquoi-nous-sommes-proudhoniens-2-43474618.html

 

En 1908. Augustin Hamon, dans la préface de son livre Socialisme et anarchie, parle de " Pierre Denis, l’homme politique connu, l’ancien conseiller du général Boulanger". Il rapporte que c'est Pierre Denis qui lui a présenté en 1893 un journaliste du Figaro qui cherchait des informations sur l'anarchisme pour faire un numéro spécial.

Pierre Denis meurt oublié en 1907.

Ce presque inconnu semble avoir été l'un des principaux théoriciens de la Commune, qui était tout sauf un mouvement de théoriciens ! La Commune telle qu'elle reste dans l'histoire et peut-être les imaginations n'a pas grand chose à voir avec les théories de P. Denis (on a vu qu'il est probablement un des auteurs de l'article du Cri du Peuple de 1871 cité plus haut où le programme de la Commune  est défini comme cherchant à réaliser "la théorie du gouvernement direct appliqué dans la république helvétique", par l'établissement de cités-états indépendantes).

P. Denis a aussi cherché, de façon réaliste et lucide,  la conciliation avec le gouvernement de Versailles. Puis il semble avoir voulu influer sur le cours de la politique française, avec le recours au bonapartisme ou au général Boulanger.

Peine perdue, il est resté un inconnu de l'histoire et n'a pas influé sur les évenements.

 

Pierre Denis n’était pas le seul ancien Communard  à collaborer à La Cocarde à la fin du siècle. Paule Minck, qui avait appartenu à l’Union des Femmes de la Commune et animé un club féminin à cette époque, faisait partie de la rédaction du journal. Elle approuvait la tendance fédéraliste et décentralisatrice que Barrès avait donnée au journal. 

Sa conception du fédéralisme était différente de celle de son jeune collègue Charles Maurras, qui a écrit sur Paule Minck, au moment de sa mort en 1901, un article de sympathie, malgré leurs désaccords, Madame Paule Minck (repris dans un de ses livres de souvenirs, Quand les Français ne s'aimaient pas http://maurras.net/textes/123.html ).

Si on comprend bien Maurras, Paule Minck avait une conception du fédéralisme plutôt abstraite et uniformisante. Il est probable qu’elle n’était pas « identitaire », comme on dirait maintenant.

 

 

 

PASCHAL GROUSSET, LE SPORTIF

 

 

 

Paschal Grousset (qu’on appelle aussi Paschal Grousset Benedetti – un nom de plus pour un homme qui a eu beaucoup de pseudonymes) ne parait jamais avoir versé dans l’antisémitisme.

Né à Corte (Corse) d’un père « continental » et d‘une mère corse, prénommé Paschal (peut-être en hommage à Pascal Paoli, mais en cas il aurait fallu dire Pasquale, sauf que l’état-civil français n’aurait pas accepté ce prénom mais accepta Paschal avec un « h ») il débuta dans le journalisme d’opposition à l’empire de Napoléon III, malgré ses attaches corses (les Corses passaient pour les soutiens indéfectibles de l’empire).

A la fin de l’empire, il est rédacteur en chef de La Marseillaise d'Henri Rochefort.

A ce titre il est en partie, à l’origine, au début de  1870, de l’incident qui va de proche en proche précipiter la chute de l’empire : lors d'une querelle qui oppose deux journaux corses, l'un anti- et l'autre pro-bonapartiste, un des membres de la famille de l’empereur, le prince Pierre Napoléon Bonaparte, attaque dans un article de presse le rédacteur du journal anti-bonapartiste, l'avocat bastiais Tommasi, qui s'estime insulté. Or Paschal Grousset, qui est le correspondant à Paris de Tommasi , décide de prendre le défi à son compte.

Il envoie chez le prince Bonaparte deux amis journalistes comme « témoins »,Victor Noir et Ulric de Fontvieille, pour mettre au point le duel. 

La discussion s’envenime (il semble que les deux témoins sont venus armés !) et le prince Bonaparte, irascible, tire un coup de pistolet sur Victor Noir (qui l'aurait frappé ?); ce dernier est tué.

Ulric de Fontvieille s'enfuit de chez le prince le pistolet à la main (il a tiré sur le prince Napoléon) en criant à l'assassin et se butte dans deux autres témoins, envoyés cette fois par Rochefort pour défier en duel le prince !

Les obsèques de Victor Noir sont l’occasion d’un immense rassemblement d’opposants à l’empire. La justice agit avec beaucoup de complaisance envers le prince Bonaparte qui n’est condamné qu’à des dommages et intérêts, tandis que Rochefort, Grousset et d’autres sont condamnés à de la prison pour offense à l’empereur au cours du procès du prince Bonaparte.

Napoléon III, qui a libéralisé son régime, doit regagner l’opinion ; d’abord il organise un plébiscite pour savoir si les Français sont d’accord avec l’orientation libérale de l’Empire.

C’est un succès mais qui n’est pas suffisant pour l’entourage de l’empereur qui pense qu’une guerre serait idéale pour rassembler les Français autour de l’empereur. On connait la suite : l’absurde déclaration de guerre à la Prusse pour un prétexte futile (mais Bismarck a exploité la situation pour faire monter la tension), les premières défaites, la proclamation de la république le 4 septembre 1870 et puis enfin, la Commune en mars 1871…

Paschal Grousset se retrouve parmi les élus au Conseil de la Commune. Doté de talents certains, il est nommé délégué (sorte de ministre) aux Relations extérieures de la Commune (Rochefort dira qu’il avait plus d’extérieur que de relations).

Après la défaite de la Commune, Grousset est jugé et condamné au bagne  en Nouvelle-Calédonie en 1872.

On sait qu’il parvient à s’évader avec Rochefort et quatre autres personnes en 1874 (dont le journaliste Olivier Pain, son collègue à l’époque de l’affaire Victor Noir) pour gagner l’Australie, puis les Etats-Unis et finalement  l’Angleterre. Au passage Rochefort et Grousset se disputent et resteront, semble-t-il, fâchés (Rochefort ayant mis la main sur la part la plus importante de la somme recueillie par souscription qui devait assurer les besoins des évadés).

En Angleterre, Grousset devient professeur dans une école privée pour jeunes gens des classes supérieures (de celles que les Anglais appellent Public school !). Il en tire des enseignements et devient bon connaisseur de ce qui concerne l’Angleterre et le système éducatif.

Avant même de revenir en France, il vend des manuscrits, par l'intermédiaire d'un abbé, à l’éditeur Hetzel qui les fait remanier par Jules Verne. Ce dernier les publiera sous son seul nom (Les 500 millions de la Bégum, L’Etoile du sud). Puis, rentré en France après l’amnistie, il gagne sa vie en publiant des livres chez Hetzel. Un autre roman, L’Epave de la Cynthia, est publié sous le nom de Jules Verne et celui d’André Laurie (pseudonyme de Grousset) – il semble que la participation de Jules Verne soit faible sinon inexistante pour ce roman.

Grousset publie sous des noms divers (surtout André Laurie, mais aussi Tiburce Moray, Philippe Daryl), évitant peut-être de publier sous son propre nom qui évoque trop la Commune.

Exploitant ses connaissances du sujet, il publie une série sur la vie de collège dans 14 pays, dont le premier est bien entendu La vie de collège en Angleterre (1881).

Sous le nom d’André Laurie, il publie de nombreux romans d’aventures (L’Héritier de Robinson, Le Diamant du Grand Lama ) souvent fantastiques ou de science-fiction (le terme n’est pas encore inventé) comme Atlantis qui décrit la survie de la civilisation de l’Atlantide, dans un univers souterrain situé au-dessous des Açores (comme plus tard dans l'Enigme de l'Atlandide, la bande dessinée d'Edgar P. Jacobs) auquel accèdent des voyageurs du 19ème siècle.

Ses romans sont à redécouvrir. En 2009 la réédition de son roman Spiridion le muet lui vaut, près de cent ans après, un prix de science-fiction.

Il est aussi l'auteur de traductions dont celle de L'Ile au trésor de Stevenson et des Mines du roi Salomon de Ridder Haggard.

 

Sur les romans de Paschal Grousset/André Laurie,  on peut se reporter notamment  au site Ivres de livres

https://ivresdelivres.wordpress.com/2015/09/02/de-la-lune-a-la-terre-de-noumea-a-londres/

au blog Gallica, article de Roger Musnik : Romanciers populaires du XIXe : Paschal Grousset, dit aussi André Laurie (1844-1909)

http://gallica.bnf.fr/blog/04032016/romanciers-populaires-du-xixe-paschal-grousset-dit-aussi-andre-laurie-1844-1909

et au site L'astronomie de Jules Verne, article :Les Exilés de la Terre (1888) d'André Laurie, en marge des Voyages Extraordinaires

http://www.lesia.obspm.fr/perso/jacques-crovisier/JV/verne_ET.html

 

 

 

Il n’abandonne pas la politique et cherche à se faire élire député. Il se présente à Corte, sa ville natale, sans succès.

A cette occasion il dénonce la mainmise des républicains opportunistes sur la Corse, exercée par le tout jeune Emmanuel Arène, qui dispose des emplois publics comme moyen d'action sur les électeurs et les élus et sera par la suite appelé "le roi sans couronne de la Corse".

Puis Paschal Grousset est élu et réélu à Paris comme candidat radical (le parti de Clemenceau) – opposé à des concurrents socialistes ! Mais il finit par siéger avec les socialistes.

Il est député de 1893 à son décès en 1909.

Vers1890 il est brièvement rédacteur en chef d'un journal républicain radical, Le Germinal, auquel collabore le jeune Léon Daudet (fils d'Alphonse, et futur pilier de l'Action française). Léon Daudet décrit Paschal Grousset comme " affable et fleuri." Le journal fait vite faillite. L'ancien communard Lissagaray est l'un des collaborateurs du journal.

Il est surtout à cette époque un propagateur du sport. Influencé par ce qu’il a vu en Angleterre, il veut imposer le sport dans les établissements scolaires et de façon générale, dans la société. Mais il refuse le sport de compétition, réservé à une élite, et veut une éducation sportive de masse, qu’il lie à l’effort patriotique de revanche sur l’Allemagne : aguerris par le sport, les Français pourront être plus forts que les Allemands sur les champs de bataille

Publiant des articles sur le sport dans Le Temps (le journal sérieux de l’époque, républicain conservateur, dirigé par un ami de Grousset, Hébrard), il crée  en 1888 la Ligue nationale d'éducation physique. Il est l'un des artisans de l'introduction du football en France. Son chemin croise celui du jeune baron Pierre de Coubertin. Les deux hommes sont d’accord pour recréer les Jeux Olympiques (les premiers Jeux Olympiques de l’époque modernes auront lieu à Athènes en 1897) mais à part cela, ils paraissent s’être peu appréciés, Grousset désapprouvant l’élitisme sportif de Coubertin et l’esprit de compétition.

 

En 1894, dans un journal, paraît une interview d'un général qui s'exprime sous le couvert de l'anonymat : il déclare que la France ne doit plus songer à la Revanche (contre l'Allemagne), elle ne doit plus avoir d'armée, mais simplement une immense gendarmerie destinée à maintenir l'ordre.

 

A la Chambre des députés, Paschal Grousset  accuse le général de Galliffet, l'un des massacreurs de la Commune, d'être l'auteur des propos et demande des sanctions contre lui.  Il s'ensuit une polémique où Grousset souhaite être poursuivi pour diffamation afin de prouver que Galliffet est bien l'auteur des propos. La gauche soutient Grousset et  trouve dans cette polémique à la fois l'occasion d'affirmer son patriotisme en face du défaitisme du général anonyme et de discréditer Galliffet, détesté pour son action lors de la répression de la Commune .

 

Quelques années plus tard (1899), comme le rappelle le polémiste antisémite Edouard Drumont, Paschal Grousset votait pour Galliffet (ou pour le gouvernement dont Galliffet était devenu membre comme ministre de la guerre). A ce moment là, l'affaire Dreyfus fait rage et les alliances politiques ont été recomposées.

 

En 1895, une polémique oppose Grousset au prince de Sagan qui patronne le cyclisme. Grousset lui reproche d'avoir fait abattre des arbres du bois de Boulogne pour faciliter les courses, mais l'enquête administrative montre que Grousset en a fait autant pour réaliser des rencontres inter-scolaires ... (le romancier belge Georges Rodenbach, correspondant à Paris du journal suisse Le Temps [à ne pas confondre avec le journal français portant le même nom], s'en fait l'écho et note que le député Grousset, dont il rappelle qu'il est un ancien Communard, a naturalisé dans les lycées français les modes sportives anglaises).

 

Paschal Grousset meurt à 65 ans, en 1909, après une vie bien remplie.

 

 

 

R260124192B

  Une illustration de Georges Roux pour Atlantis, d'André Laurie (1895). "Elle se mourait du désir de connaître la Terre".

 Site de vente Le Livre- Livres d'Occasion - Livres Rares - Objets de Collection Introuvables

http://www.le-livre.fr/Livre-R260124192.html

 

 

PASCHALGROUSSET

 Paschal Grousset - date et lieu inconnus. La photo fut prise par un atelier italien réputé, les frères Alinari.

Ftratelli Alinari  Museum Collections, Florence.

http://www.alinariarchives.it/en/search?isPostBack=1&panelAdvSearch=opened&fotografo=Leg%C3%A9,%20Phot.

 pour la photo ci-dessus https://contrun.libertarian-labyrinth.org/wp-content/uploads/2012/09/PASCHALGROUSSET.jpg

Contrairement à l'idée que les Communards ont fini leur vie en rasant les murs et en portant le poids de leur condamnation, Paschal Grousset a fini la sienne comme écrivain connu, député et propagandiste du sport.

 

 

 

 

 

 

 

 

CLUSERET, BASTELICA, MALON  ET LES AUTRES

 

 

 Contrairement à ce qu'on semble croire aujourd'hui, les Communards ne sont pas tous morts en 1871 et ils ont du se positionner face aux mutations de la société de leur temps, comme le montrent les exemples de Cluseret des autre.

 

Cluseret , officier de formation, avait la particularité d’avoir été  général de l’armée nordiste durant la guerre de Sécession.

Il avait ensuite mis un moment ses talents militaires au service des Fenians (les nationalistes irlandais, ancêtres de l'IRA), contre les Anglais.

Après s’être mis au service de la Ligue du Midi (créée à Marseille par Esquiros et Bastelica) puis de la première tentative de Commune de Lyon, on le retrouve à Paris où il finit par devenir le chef militaire de la Commune (délégué à la guerre), avant d'être remplacé par Rossel, puis Delescluzes. Tout le monde est d’accord pour trouver qu’il a été un chef médiocre.

Toujours vêtu de son uniforme de brigadier général américain, il n’avait pas non plus à sa disposition les moyens de l’armée nordiste…

D'ailleurs au moment de la chute de la Commune, il était en train de passer en jugement sous l'accusation de trahison devant le Conseil de la Commune (qui l'acquitta).

Il réussit à s'enfuir et est condamné à  mort par contumace. Il séjourne en Suisse (où il fréquente Courbet qui lui donne des leçons de peinture – Cluseret est un peintre amateur doué), en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.

 

Il est présent dans les Balkans lors des conflits comme observateur (ou conseiller militaire ?) du côté des troupes turques, ce qui fait qu'on lui a imputé dans la presse (à tort sans doute) des atrocités en Albanie.

Revenu en France après l’amnistie de 1880, il est élu et réélu député du Var comme socialiste révolutionnaire.

Il est ensuite fondateur du groupe socialiste nationaliste (qui regroupe des socialistes refusant l’internationalisme, pour la plupart anciens Boulangistes).

En 1898, Cluseret est un des députés les plus anti-dreyfusards de France;  ses plus fermes soutiens sont les ouvriers des chantiers navals de La Seyne, il  prône la création d’une retraite pour les paysans indigents, mais aussi il fait preuve en permanence d’antisémitisme et de xénophobie.

Il collabore à La Libre Parole d'Édouard Drumont.

Il propose de fermer le marché du travail aux étrangers et fait partie du groupe "anti-juif" à la Chambre des députés, qui réunit des députés de toutes tendances, des anciens Blanquistes aux monarchistes, sous la présidence de Edouard Drumont.

En 1898, réélu pour la quatrième fois député de la circonscription de La Seyne, il envoie un message à Rochefort et au comité central socialiste révolutionnaire pour s'excuser de ne pas être présent à leur banquet annuel, en raison de son état de santé :

"  Vous savez si je suis de cœur et d'âme avec Rochefort et vous tous, patriotes antijuifs ; j'ai été l'un des premiers à donner mon adhésion, mais j'entre dans ma soixante-seizième année  (....) ...si je n'ai pas la force de banqueter, j'aurai, si vieux que je suis, celle de défendre la patrie et nos idées, le moment venu " ( http://histpat.laseyne.chez-alice.fr/pages/affaire_dreyfus.php )

 Il meurt à Hyères le 21 août 1900 (Wikipedia).

Sur Cluseret :

http://www.contreculture.org/AT_Communards.html

Joly Laurent, « Antisémites et antisémitisme à la Chambre des députés sous la IIIe République », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 3/2007 (n° 54-3), p. 63-90.

 http://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2007-3-page-63.htm )

 

 

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 Cluseret en uniforme américain.

site Cluseret et la guerre de Sécession.

http://jenevoispaslerapoport.blogspot.fr/2012/06/gustave-cluseret-et-la-guerre-de.html

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Gustave-Paul Cluseret 1823-1900

Hors des appartements privés, palais de Topkapi, Istambul, 1882

Un tableau orientaliste de Cluseret. Site de ventes The Fine Arts Society, 148 New Bond Street Londres

http://thefineartsociety.com/exhibitions/106/works/image_standalone560/

 

 

André Bastelica, ouvrier typographe originaire de Bastia a été mêlé à toutes les luttes à Marseille, Lyon et Paris. Il est partisan de Bakounine qui considère que l’Etat doit disparaître au profit d’une fédération de communes autonomes, bien entendu gérées dans un esprit égalitariste. En septembre 1870 il est à Lyon avec Bakounine lors d'une première tentative de Commune qui échoue et il aide Bakounine à se cacher et à quitter la France. 

Selon certaines sources il vient à Paris après le début de la Commune de Marseille pour opérer la liaison entre celle-ci et la Commune de Paris (donc fin mars 1871 ?). A Paris il exerce les fonctions de directeur des contributions indirectes de la Commune. Il s’enfuit de Paris  après avoir participé aux derniers combats, peut-être blessé.

Il parvient à gagner la Suisse,  où il est proche de James Guillaume et de la fédération jurassienne (anarchiste).

Il continue son militantisme auprès de la 1ère internationale où il est pris dans les débats entre Bakouninistes et Marxistes.

Finalement, déçu par le mouvement révolutionnaire il semble qu’il se rapproche du mouvement bonapartiste, avec d’autres socialistes comme Albert Richard et Gaspard Blanc, proches de Bakounine. Ces ralliements doivent être en lien avec les tentatives du journaliste bonapartiste Amigues de recruter des anciens Communards 

 

 Les recrues retourneront au socialisme, un peu mal vus, après l'effacement du bonapartisme politique.

De retour en France après l’amnistie, Bastelica meurt encore jeune en 1884, à Marseille semble-t-il.

 

 

 

On peut se demander pourquoi Bastelica dans ses dernières années s’est rapproché du Bonapartisme, qui semblait avoir peu de chances de revenir au pouvoir ?

Fidélité aux origines corses ? Sous le second Empire les Corses avaient soutenu le Bonapartisme et des agents e police corses furent particulièrement visés par la population après la chute de Napoléon III (on a retenu le cas de l’un d’entre eux, mis à mort à coups de pierre.

 

 

Benoît Malon  adhère en 1865 à l'Association Internationale des Travailleurs. Il collabore au journal La Marseillaise, de Rochefort. Elu de la Commune de Paris, membre du Comité central des 20 arrondissements.

En 1871 il parvient à fuir et s'exile en Suisse et en Italie. Il épouse "librement" la féministe André Léo (pseudonyme de Victoire Béra), qui le quittera quelques années après. Il revient en France après l'amnistie de 1880.

Il préside en 1882 le Congrès socialiste de Saint-Etienne. Directeur de La Revue Socialiste. Libre-penseur, chef de file des blanquistes, Malon est partisan d’un socialisme national, opposé au socialisme allemand. C'est un admirateur de Drumont, l’auteur de La France Juive, et Drumont lui rendra hommage de son côté.

 Dans la Revue socialiste N°18, juin 1886, il publie un article sur la question juive, où il déplore que "la noble race aryenne" ait trahi ses traditions, ses admirables acquis religieux, philosophiques et moraux, en adoptant une religion sémitique [le christianisme].

 

 

 Emile  Eudes est un des chefs de la Commune, surnommé le général Eudes. Représentant de la tendance blanquiste, c’est sur sa proposition que l’Assemblée des élus de Paris prend le nom de Commune.  Nommé général par le Comité central de la Commune, il fut, lors de l’entrée des Versaillais dans Paris, considéré comme le promoteur des incendies de la Semaine sanglante. Condamné à mort par contumace.

Exilé en Grande-Bretagne après la Commune (il est professeur de français dans une école pour jeunes gens des classes supérieures) il revient après l'amnistie, devient chef de file des Blanquistes  (Comité Révolutionnaire central) et fonde avec Edouard Vaillant  le journal L'Homme libre avec l'appui de Rochefort. 

Ce dernier s'oriente vers le nationalisme et l'appui au général Boulanger. Eudes, toujours proche de Rochefort, et d'autres socialistes se rapprochent à leur tour de Boulanger. Lafargue, gendre de Marx, souligne le caractère populaire du boulangisme (ce qui n'empêche pas au même moment le général Boulanger de recevoir l'appui des milieux monarchistes).

Eudes rencontre à ce moment Déroulède, le fondateur de la Ligue des Patriotes et, par l'entremise de Rochefort, le général Boulanger en qui il voit "la révolution qui arrive".

Mais il décède brusquement au cours d'un meeting en août 1888 avant d'avoir pu opérer le ralliement au boulangisme du Comité Révolutionnaire central - ralliement que poursuivront Roche et Granger au prix d'une scission.

Une foule énorme suit les obsèques d' Eudes au Père Lachaise et Louise Michel prononce un discours devant sa tombe.

 

 

Ernest Granger fut commandant du Bataillon de Belleville pendant la Commune de Paris, se réfugia en Angleterre, puis à l'amnistie, revint à Paris. Il fut l' un des plus proches disciples de Blanqui, et cofondateur du Comité Révolutionnaire central avec Vaillant en 1881.

 Rédacteur en chef du Cri du peuple après la mort d'Eudes. Rédacteur au journal Ni dieu ni maître, parisan du socialisme national, il déclare :

"Nous aussi, après Blanqui et Tridon, nous sommes, philosophiquement, des antisémites. Nous pensons que le sémitisme a été funeste au génie aryen...  A cet égard, nous sommes même beaucoup plus antisémites que Drumont et Morès..." [pour Morès, voir ci-dessous].

En effet, Granger prétend, à la différence des antisémites chrétiens (Morès et Drumont), rejeter le christianisme, également d'origine sémitique. On notera qu'il revendique un antisémitisme "philosophique" (donc non racial ?). On peut s'interroger.

 En 1888 il est l'un des chefs du Comité Révolutionnaire central qui se rallient au Boulangisme. Il est député boulangiste de la Seine en 1889.

 pour les citations de Granger et Malon : site http://www.contreculture.org/AT_Communards.html

 

 

 

Albert Regnard fut d’abord leader des étudiants blanquistes

Médecin de formation, en 1871, il participe à la Commune de Paris et devient secrétaire général de la Préfecture de police.

Il se réfugie ensuite à Londres.

De retour à Paris après l'amnistie de 1880, il se rallie aux opportunistes gambettistes tout en conservant des liens avec les socialistes. Il devient inspecteur général des services administratifs du Ministère de l'intérieur et membre du Conseil supérieur des prisons, ce qui prouve que les anciens Communards amnistiés n’étaient exclus d’aucune fonction – pour peu qu’ils aient pris les bonnes orientations.

Comme nombre de socialistes communards, Régnard est à la fois anticlérical et antisémite. En 1887, il publie dans La Revue socialiste plusieurs textes sur "les aryens et les sémites" (Wikipedia), où il fait l'éloge du livre de Drumont La France juive, célèbre "l'incomparable race aryenne" et rappelle que le socialisme est une création franco-germanique, "c'est-à-dire aryenne dans toute la force du terme" (oubliant au passage que Marx était juif, même si converti au protestantisme !).

En 1890, il polémique avec un autre rédacteur de  La Revue socialiste, Rouanet, qui considère que le socialisme implique l'idée de l'égalité entre les races. Régnard publie à ce moment son livre Aryens et Sémites, Le bilan du judaïsme et du christianisme.

 

 On peut aussi évoquer Paul Martine, jeune normalien agrégé d'histoire qui participe à la Commune. Après la chute de la Commune, il s'enfuit à Saint-Petersbourg, où il devient précepteur dans une famille noble, tandis qu'en France il est condamné au bannissement.

 Revenu après l'amnistie de 1880, il enseigne l'histoire au Lycée Condorcet et parallèlement,  aux écoles nomales supérieures de la rue d'Ulm et de Fontenay-aux-Roses et à l'Ecole de commerce. Il est décoré de la Légion d'Honneur.

Il est partisan du général Boulanger.

Il écrit ses souvenirs sur la Commune, qui ne seront publiés que longtemps après sa mort, Souvenirs d'un insurgé. Rédigés au moment de l'affaire Dreyfus, l'ancien insurgé y exprime par moments son hostilité à "l'humanitarisme" et sa détestation des dreyfusards qui sont cause de la décadence de la France :

" Eût-il été cent fois innocent [Dreyfus], son exécution s'imposait. Car il fallait choisir entre ce juif allemand, mal naturalisé, et l'avenir de la France".

 

 

 

 

LOUISE MICHEL, UNE EXCEPTION ?

 

 

Louise Michel, la Vierge rouge de la Commune, fut déportée en Nouvelle-Calédonie en même temps que Rochefort.

Institutrice et féministe, elle avait participé à la Commune sans avoir fait partie des dirigeants. Elle avait animé un club politique, servi en tenue masculine comme garde national et s'était battue sur les barricades pendant la Semaine sanglante.

Il semble qu'elle avait un amour (platonique ?) pour Théophile Ferré, l'un des délégués de la Commune, fusillé.

Lors de son procès, elle réclame la peine de mort pour être traitée comme ses camarades. Le conseil de guerre la condamne à la déportation en enceinte fortifiée.

Victor Hugo qui est informé de son attitude lors du procès, lui consacre un poème de son recueil  l'Année TerribleViro major (en latin, Plus grande qu'un homme).

 

En Nouvelle-Calédonie, elle recueille et publie dans un journal local les Légendes et chansons de gestes canaques. Elle cherche à instruire les autochtones kanaks et, contrairement à certains Communards qui s’associent à leur répression, elle prend leur défense lors de leur révolte, en 1878.

Elle obtient l’année suivante l’autorisation de s’installer à Nouméa et de reprendre son métier d’enseignante, d’abord auprès des enfants de déportés (notamment des Algériens de Nouvelle-Calédonie), puis dans les écoles de filles (Wikipedia).

 

Après l'amnistie, elle reprit ses activités militantes en France (avec de nombreux voyages en Angleterre) et consacra le reste de ses jours à la cause du peuple.

Toutefois elle se réclama désormais de l'anarchisme plus que du socialisme et exprima sa préférence pour le drapeau noir :

 " Plus de drapeau rouge mouillé du sang de nos soldats. J’arborerai le drapeau noir, portant le deuil de nos morts et de nos illusions."

 Elle avait adopté les doctrines de l'anarchisme durant son voyage vers la Nouvelle-Calédonie, en s'entretenant avec une autre militante, Nathalie Lemel : " J'ai raconté bien des fois comment pendant le voyage de Calédonie je devins anarchiste ".

Elle resta proche de Rochefort malgré les évolutions de ce dernier.

Le site Contre-Culture écrit que Louise Michel fut antidreyfusarde par amitié pour Rochefort. Ce n’était donc pas par conviction qu’elle aurait été antidreyfusarde.

Les épreuves traversées ensemble étaient sans doute plus importantes que les chemins différents que pouvaient prendre ses anciens compagnons.

Il serait intéressant d’en savoir plus sur ce point.

Par contre nous savons qu’elle rencontra Jules Guérin, qui avait fait ses débuts dans des milieux influencés par le souvenir des Communards. Il participa aux manifestations anarchistes qui marquèrent les obsèques de Jules Ferry en  1893, à qui on ne pardonnait pas sa gestion désastreuse du ravitaillement pendant le siège de Paris, d’où le surnom de Ferry-Famine.

Puis sa détestation des républicains au pouvoir rapprocha probablement Guérin des milieux d’extrême-droite et il devint l’un des chefs de file de l’antisémitisme nationaliste, collaborateur de Drumont (avec qui il se brouillera) et fondateur d’un « Grand Occident de France » antimaçonnique et antisémite qu’il voulait opposer au Grand Orient de France.

Membre de la Ligue de la patrie française, Guérin fut impliqué dans le coup d'État manqué mené notamment par Paul Déroulède en 1899. Menacé d'arrestation pour complot contre la sûreté de l'Etat, réfugié avec ses partisans dans l’immeuble du Grand Occident, rue Chabrol, Guérin résiste pendant 38 jours à la police, donnant  naissance à l’expression Fort-Chabrol. Il meurt en 1910 et, curieusement, Marcel Proust aurait assisté à ses obsèques.

C’est donc Guérin qui aurait présenté à Louise Michel le marquis de Morès. Cet aristocrate aventurier était d’origine espagnole (Guérin avait aussi des racines espagnoles puisqu'il était né en Espagne, ce qui a pu contribuer à rapprocher les deux hommes).

 Entre autres aventures, Morès avait vécu aux USA où il avait possédé un ranch, vivant comme un cow-boy, et fondé une ville, dénommée Medora du nom de sa femme, la fille d'un banquier new-yorkais qu'il avait épousée à Cannes, en présence de membres de la haute société, dont le prince de Galles, futur roi Edouard VII.

Ruiné par ses investissements aux USA, il visite l'Extrême-Orient à la recherche de débouchés financiers, puis il s'installe en France et devient un personnage politique extrémiste. Il avait formé une bande composée surtout de jeunes employés de boucherie et se livrait avec eux à des démonstrations antirépublicaines et antisémites.

Il est qualifié de plus gauchiste des antisémites, "en coquetterie avec certains anarchistes" par Marc Crapez, Le socialisme moins la gauche. Anticapitalisme, antisémitisme,national-populisme

http://www.persee.fr/doc/mots_0243-6450_1998_num_55_1_2347

 En 1950, un ouvrage d'historien anglais appelle Morès  "le premier national socialiste" (The First National Socialist par Robert F. Byrnes). Il semble que c'est Maurice Barrès qui avait ainsi qualifié Morès (probablement sous la forme de "socialiste national"), mais depuis l'hitlérisme, l'expression  (d'ailleurs avec un trait d'union) avait pris une signification nouvelle.

Lors d’un meeting, Louise Michel et Morès se seraient donné l’accolade. Est-ce certain ?

Nous savons aussi que Louise Michel fut une amie de la duchesse d'Uzès, qui avait été l'une des bailleuses de fonds du général Boulanger et qui soutenait financièrement les mouvements monarchistes

Une commune détestation des républicains de gouvernement pouvait réunir pour un moment les extrêmes; mais les individus pouvaient  aussi éprouver des affinités plus durables, ce qui est difficile à imaginer pour certains.


Le marquis de Morès entreprit ensuite une expédition dans le désert du Sahara. Il mourut tué par les Touaregs, dans des circonstances  mal éclaircies. Le député boulangiste et nationaliste Delahaye soutint pendant longtemps que Morès avait été victime d'un "crime d'état" et que son assassinat aurait été téléguidé par le gouvernement français. 

Quant à Louise Michel, elle mourut à Marseille en 1905  et ses obsèques au cimetière de Levallois donnèrent lieu à une imposante manifestation.

Parmi les personnes qui prirent la parole à ses obsèques figurait  la journaliste Séverine.

 

 

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 Funérailles de Louise Michel en 1905, carte-postale. Allocution du maire de Levallois.

http://cartoliste.ficedl.info/IMG/arton2448.jpg

 

  

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 Les funérailles de Louise Michel le 22 janvier 1905.

[carte postale des éditions Maurice Juan. Reproduction d’une eau forte d’Albert Peters Desteray (1905) représentant le cortège lors de l’enterrement de Louise Michel à Paris. A noter la présence du journal Le Libertaire.]

site Cartoliste

 http://cartoliste.ficedl.info/IMG/arton1084.jpg

 

 Louise Michel meurt  à Marseille d'une congestion pulmonaire, lors d'une tournée de conférences, le 9 janvier 1905.

 

" Le 11 janvier, le boulevard Dugommier [où se trouve l'hôtel où elle est morte] est noir de monde. L’affluence est telle que la circulation des tramways est interrompue. (…) Le cortège imposant des funérailles ne tarde pas à se former. Il s’ouvre par le drapeau de la Bourse du Travail et celui de l’Union des Chambres syndicales ouvrières »

Le cortège de plus d’un kilomètre de long sillonne la ville, Au cimetière Saint-Pierre, devant « une forêt de drapeaux rouges » et « un amas de couronnes », tour à tour, prennent la parole le docteur Flaissières, maire de Marseille, Lafaille, au nom de la Bourse du Travail, Santini, en italien, au nom des groupes révolutionnaires transalpins et Girault."

Louise Michel avait manifesté le désir de reposer au petit cimetière de Levallois-Perret, auprès de sa mère. Dès son décès une grande souscription a été lancée pour le transfert du corps et de grandes funérailles à Paris.

Le 21 janvier, sa dépouille est conduite jusqu’à la gare Saint-Charles, suivie par plusieurs milliers de personnes. Le cortège traverse à nouveau Marseille (...)  Après une prise de parole, le train démarre, tandis que l’Internationale s’élève.

Le 22 janvier, tôt le matin, les policiers investissent la gare de Lyon. L’armée et la police sont sur le pied de guerre, environ 10 000 hommes ont été mobilisés.  (....)

Dans le hall de la gare, on entend « Vive la Commune ! » Puis, monte l’Internationale. La police essaie en vain d’interrompre le chant. Il y a là les anciens de la Commune, les rescapés des bagnes et de la déportation et tous ses camarades de combat. Un immense cortège de 120 000 personnes l’accompagne.

D'après le récit dans le journal La Marseillaise, article de Raymond Bizot, 24 janvier 2015.

 http://www.lamarseillaise.fr/culture/patrimoine/35178-la-mort-de-louise-michel

 

 

En fait on ne sait pas quel était le nombre de ceux qui suivirent les obsèques de Louise Michel. Ils étaient certainement très nombreux .

Rochefort en faisait-il partie ? Il semble qu'il aurait voulu organiser les obsèques de sa vieille amie, mais il laissa les dirigeants des mouvements révolutionnaires les organiser.

Jusqu'à la mort de Louise Michel, Rochefort lui faisait verser une petite rente qui lui permettait de subsister.

 

 

 

 

ANNEXE SUR MISTRAL ET LA REPUBLIQUE

 

 

 

Nous revenons sur l'attitude de Mistral vis-à-vis de la république (qui certes est un peu en dehors de notre sujet, mais en tant que Marseillais, nous ne refusons pas ce "hors-sujet" !).

La forme du régime lui importait peu, du moment qu'il repectait la culture et l'autonomie de la Provence (le raisonnement de Mistral vaut évidemment pour toutes les identités culturelles et régionales et pas seulement pour la Provence).

Ainsi il déclare :

14 avril 1880, à Félix Hémon

Citoyen,  je  suis  le  plus  indépendant  des  hommes,  et  j’estime  que  la  France  pourrait  vivre  aussi heureuse  sous  une  république  modérée  que  sous  une  monarchie  tempérée.  Mais  mon  gouvernement  de prédilection sera celui qui donnera à ma Provence la plus grande somme possible de liberté, d’autonomie et de dignité nationale. Vous voyez donc que je ne suis pas un homme de parti, et ils le sentent bien, les esprits qui sont venus au félibrige de tous les points de l’horizon.

 

Puis :

10 mai 1882, à Fourès

 

Pour  me  résumer,  puisqu’il  faut  absolument  qu’on  évoque  la  politique  à  propos  d’un  homme  qui  l’a  en horreur, je crois que tous les systèmes de gouvernement peuvent produire le bien et le mal. La monarchie peut  donner  la  liberté  et  la  république  la  servitude.  La  république  peut  d’ailleurs  être  démocratique  à Athènes, aristocratique à Rome, oligarchique à Venise, monarchiste à Sparte et en Pologne, théocratique en Vendée et au Paraguay, etc., etc. Gambetta la voulait opportuniste, nous la voudrions, nous, socialiste; et le royalisme offre les mêmes variétés

Je  remercierai,  moi,  le  gouvernement,  quel  qu’il  soit,  qui  aidera  le  félibrige  à  relever  une  race  de  sa subalternité, à restaurer la langue et les mœurs du Midi.

 

Dans cette lettre, Mistral a l'air d'être en faveur d'une république socialiste (?) puisqu'il dit : " nous la voudrions, nous, socialiste",  [mais en disant "nous", il veut peut-être dire : nos contemporains, sans forcément s'inclure dans le nombre] tout en accordant qu'on peut avoir "les mêmes variétés" avec la monarchie.  On peut se demander ce qu'il veut dire avec sa "république théocratique vendéenne" à moins qu'il y ait erreur de transcription (ou peut-être une allusion au fait que les Vendéens de l'époque, longtemps monarchistes, votaient pour des républicains modérés et sans doute cléricaux ?). La république théocratique du Paraguay évoque sans doute les enclaves dirigées par les Jésuites au 18ème siècle qui protégèrent les Indiens contre les gouvernants et les colons espagnols, plus que la politique du Paraguay des années 1880 qui voyait s'opposer les libéraux et les conservateurs.

Cette insistance a renvoyer la république et la monarchie dos à dos (" La monarchie peut  donner  la  liberté  et  la  république  la  servitude ") ne peut qu'irriter ceux pour qui en dehors de la république il n'y a pas de salut et qui en font presque une religion (laïque, évidemment).

 

Plus tard, Mistral dira qu'il est monarchiste et que cela ne l'empêche pas de sièger au conseil municipal de Maillane (sans doute républicain).

                                   

Et en 1882, il remercie le journaliste et militant socialiste Jean Lombard (également écrivain, auteur de romans historiques L'agonie, Byzance):

22 avril 1882

A Jean Lombard, fondateur du Parti socialiste

Monsieur,

Je vous dois remerciements (sic) pour l’article très sympathique que vous avez bien voulu me consacrer dans le “Midi Républicain”. J’ai été impressionné par votre profonde intuition du mouvement félibréen et par l’ardeur que vous mettez à le défendre. Vous êtes là, dans le camp républicain, toute une école de jeunes dont j’admire l’attitude indépendante vis à vis des doctrinaires et des centralistes du parti.

En fait de partis, veuillez dire à l’occasion à ceux qui se méfient de nous, que nous sommes comme félibres tout à fait étrangers aux sectes politiques.

Rendre sa dignité et sa piété à notre race par le culte et le respect de tout ce qui fait sa gloire, lutter de toutes nos forces contre cette francisation de mauvais aloi qui rend de plus en plus grotesque notre peuple vis à vis des nations qui parlent hardiment leur langue naturelle… etc.. Voilà ce que nous voulons.

Merci, Monsieur et de tout cœur.

 

 

Dans plusieurs de ces citations, Mistral parle de "race provençale". Il faut comprendre race au sens  de peuple - sens courant à l'époque, où des hommes comme Jules Ferry parlaient de la "race française"  - ou plus exactement, pour Mistral, au sens de ce qu'on appelle aujourd'hui ethnie. Mais s'il ne faut pas crier au racisme, il ne faut pas dénaturer non plus la pensée de Mistral qui est bien fondée sur la défense de l'ethnie provençale. 

On notera aussi son insistance à considérer que la défense de l'identité provençale se situe au-delà de la politique et peut donc attirer des gens de toutes opinions.

 Mistral, écrits politiques, textes recueillis par René Jouveau et Pierrette Berengier

http://www.cieldoc.com/libre/integral/libr0049.pdf

 

 

 ANNEXE SUR CLOVIS HUGUES ET LE PRÉFET ANDRIEUX

 

On doit à Clovis Hugues  un poème qui égratigne de façon souriante le préfet de police Louis Andrieux (père naturel du poète Louis Aragon) vers 1880.

Andrieux avait débuté comme avocat républicain sous l'Empire, ce qui lui avait valu d'être emprisonné; mis en liberté par la chute de l'Empire; il fut nommé malgré sa jeunesse procureur de la république à Lyon par Adolphe Crémieux, ministre de la justice du gouvernement de la défense nationale. En tant que procureur, Andrieux participa à la répression de la Commune de Lyon.

Clovis Hugues laisse entendre que le préfet était client d'une maison close (ou semble t-il on trouvait des jeunes filles mineures), sous le nom de "Monsieur Mystère". L'un des quatrains du poème dit :

Dans les bureaux du ministère

On n'a qu'un détail précieux

Les gants gris perle d'Andrieux

Vont très bien à monsieur Mystère.

(les gants gris perle du préfet Andrieux étaient célèbres)

Andrieux cite ce poème dans ses propres mémoires (Mémoires d'un préfet de police, 1885); ne se souvenant plus du poème, il demanda à Clovis Hugues, à ce moment député comme Andrieux,  de le lui envoyer et celui-ci signa son billet en ajoutant  : "bonjour à M. Mystère".

Andrieux rapporte ce qui précède en faisant l'éloge de son collègue Clovis Hugues, "qui ne se prend pas au sérieux, à la différence des juges d'instruction et des francs-maçons" (Clovis Hugues était franc-maçon, ce qu'Andrieux savait sûrement, et lui-même avait été exclu de la franc-maçonnerie, où il occupait un grade élevé, pour s'être moqué des rituels - quant aux juges d'instruction, Andrieux venait de raconter ses ennuis avec un juge particulièrement borné).

Andrieux fut aussi un moment rallié  au Boulangisme (bien qu'avec des précautions - il n'était pas homme à abandonner sa liberté d'action au profit d'un autre.