COMMUNARDS !

 

LA COMMUNE DE 1871, LA REPUBLIQUE ET LES MENSONGES

 

 PREMIERE PARTIE

 

 

 

 

 

 

On peut être surpris qu’au milieu de tellement de préoccupations, l’Assemblée nationale ait trouvé le temps de voter le 29 novembre 2016 une « résolution » (pas une loi) pour proclamer la réhabilitation des victimes de la Commune de Paris en 1871 qui ont combattu pour la liberté et pour les valeurs de la république…

Comme il s’agit d’une résolution (sans portée immédiate autre que symbolique), il ne semble pas qu’il y ait obligation à ce qu’elle soit votée à son tour par le Sénat.

La proposition émanait du groupe socialiste et bien entendu elle a rallié à elle le groupe des députés communistes et du Front de gauche. Pour une fois, tous ont communié ensemble dans l’exaltation révolutionnaire rétrospective.

La gauche a donc voulu réhabiliter les Communards (le site de l’Assemblée nationale écrit communards avec un petit « c », je mettrais plutôt une majuscule ?). En avaient-ils besoin ?

A notre tour, interrogeons-nous un instant. Ces Communards que la gauche reconnait comme ses grands ancêtres, les représentants des valeurs républicaines,  avaient-ils le soutien de la population en 1871 ?

Et comment ont-ils évolué, que sont-ils devenus (ceux qui ont survécu, bien entendu) ?

 

On peut s’attendre à quelques surprises.

 

 

 

 

LE DEBAT A L'ASSEMBLEE

 

 

 

 

Lors de la séance du mardi 29 novembre 2016, les orateurs eurent des trémolos dans la voix pour parler des Communards.

 

M. Patrick Bloche, socialiste,  présenta la loi et se retrancha derrière les travaux des historiens (on voit mal en quoi ces travaux interviennent dans la question, car les faits relatifs à la Commune et à sa répression sont connus dans leur déroulement historique et non contestés) :

 

«  Il s’agit, pour notre assemblée, de proclamer la réhabilitation des victimes de la répression de la Commune de Paris de 1871, sur le fondement, bien sûr, des faits établis par les historiens. Le temps est désormais venu, pour la République, de rendre honneur et dignité à ces milliers de femmes et d’hommes qui, parce qu’ils étaient des communards,  furent victimes d’une répression impitoyable »

 

Le député rappelle la chronologie de la répression :    «  Ce fut d’abord la Semaine sanglante, celle des jugements prononcés de manière expéditive et des exécutions sommaires. Elle débuta le 21 mai 1871 avec l’entrée des troupes versaillaises dans la capitale… il y eut, selon les estimations, entre 10 000 et 20 000 morts. L’incertitude même pesant sur ce nombre montre le caractère brutal et aveugle de la répression. (….)

 Ce fut ensuite, après l’écrasement de la Commune par les armes, l’internement de 43 522 communards et la présentation de 34 952 hommes, 819 femmes et 538 enfants devant vingt-quatre conseils de guerre, qui siégèrent pendant plus de quatre ans et condamnèrent 9 780 communards à des peines souvent très lourdes. À la mort des victimes de la première période, s’ajouta donc l’infamie attachée à ces condamnations. »
Le député expliqua que juridiquement, on ne pouvait recourir ni à la grâce,  ni à l’amnistie, ni la réhabilitation judiciaire qui s’appliquent à des personnes vivantes, ni à la révision des jugements, très encadrée (et d’ailleurs il n’y a pas toujours eu de jugement).

 

L’amnistie avait d’ailleurs été prononcée à leur égard dès 1879, partiellement, et en 1880 complètement, mais cette amnistie n’était pas satisfaisante.  

 La solution est donc le vote d’une résolution mémorielle (qui contourne la difficulté des lois mémorielles, assez décriées).

 Il rappelle que la cause immédiate de l’insurrection de la Commune «  c’est aussi le refus de la capitulation : Paris n’acceptait pas l’armistice, signé le 28 janvier 1871 par le gouvernement de la Défense nationale, que Georges Arnold, le fondateur de la garde nationale, qualifia de « paix honteuse et hideuse ». (…) Mais la cause, la grande cause de la Commune de Paris, c’était, au fond, la défense de la République.»

Le député voulait  dire par là que la Commune était la réaction du peuple de Paris contre les résultats de l'élection, au suffrage universel, d'une assemblée nationale en majorité monarchiste, au mois de février 1871.

 

« Proclamons, en adoptant cette proposition de résolution, la réhabilitation des victimes de la répression de la Commune de Paris de 1871, afin que celles-ci illuminent, comme elles y ont droit, le ciel de notre République. »

 

  Le député Michel Piron (centriste) proteste : « …quand cesserons-nous de vouloir remplacer, ici et maintenant, les historiens ? » Et il rappelle que dix ans auparavant, le collectif Liberté pour l’histoire, avait dit : « Dans un État libre, il n’appartient ni au Parlement ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique. La politique de l’État, même animée des meilleures intentions, n’est pas la politique de l’histoire. » «  Chers collègues, vous l’aurez compris, je continue de penser qu’il faut laisser l’histoire aux historiens, qu’on ne doit pas confondre histoire, justice et mémoire. L’historien n’a pas pour rôle d’exalter ou de condamner….Gardons-nous donc d’une lecture officielle de l’histoire… »

 

Plus incisif, Yannick Moreau (député de droite) dit : « N’avez-vous pas d’autres actions prioritaires à mener pour la France et les Français ?

(…) Que comptez-vous faire pour lutter contre le terrorisme islamique, qui sème la terreur dans notre pays ? Que comptez-vous faire pour les 6 millions de chômeurs, qui attendent de retrouver un emploi ?

(….) Que comptez-vous faire pour lutter contre la pauvreté… Votre proposition de résolution n’est finalement qu’une vaine opportunité politicienne, une main tendue aux électeurs de l’extrême gauche, à quelques semaines de la primaire socialiste. »

Cela lui vaut les quolibets des parlementaires de gauche :

 « C’est Thiers réincarné ! »

« La réaction est revenue ! »


M. Moreau après avoir rappelé que « La spirale de la violence n’est jamais à sens unique » et la responsabilité de la Commune dans l’engrenage de la violence, avec l’exécution des otages, souvent des ecclésiastiques, poursuit : «   Certes, la répression menée sous les ordres de M. Thiers fut terrible, excessive, cruelle, mais elle n’est pas la seule qu’il convient de dénoncer. Sinon, foi de Vendéen, quitte à faire œuvre de repentance, pourquoi ne pas commencer par l’abrogation des lois de la Terreur dirigées contre la Vendée et par la reconnaissance de ses crimes ? Vous voulez faire de la morale ? Soit ! Alors commencez donc par abroger les lois de la Terreur ! »

 

Il évoque les massacres en Vendée durant la période révolutionnaire en 1793-94, ce qui excite la gauche :

 Mme Chantal Guittet, qui avait crié « vive la Commune », crie maintenant :  Aucun rapport !

M. Patrick Bloche : On parle de la Commune de Paris, pas de la Révolution française !

 

  Un autre député de gauche, M Jean-Claude Maggi rappelle les avancées sociales de la Commune et revient sur la répression :

 «  Dès lors, la Commune entre durablement dans l’histoire, en premier lieu parce qu’elle voulut préparer une nouvelle ère politique et sociale en décrétant un ensemble de mesures importantes situées à l’avant-garde de la gauche : citons la séparation de l’Église et de l’État, l’instruction gratuite, laïque et obligatoire ou le programme de décentralisation centré sur l’autonomie des communes.  (…)

 La Semaine sanglante fit plus de 20 000 victimes, auxquelles s’ajoutèrent celles frappées par des sanctions judiciaires, notamment des enfants. En effet, les conseils de guerre prononcèrent, jusqu’en 1877, un total d’environ 40 000 jugements. Ils décidèrent de nombreuses peines de prison, d’une centaine de condamnations à mort, dont une vingtaine furent exécutées, et de plusieurs milliers de déportations, notamment en Nouvelle-Calédonie, parmi lesquelles celle de la célèbre institutrice et féministe Louise Michel, figure emblématique de la Commune ».

[un précédent intervenant avait mentionné de 10 000 à 20 000 victimes de la Semaine sanglante, ici le chiffe est d'emblée plus de 20 000]

 

Pour Jean-Jacques Candelier (communiste). : «  Dans des circonstances extrêmement difficiles, les travailleurs parisiens se sont efforcés de mettre un terme à l’exploitation et à l’oppression, et de réorganiser la société sur des bases entièrement nouvelles. », il rappelle que  « les fondements solidaires et égalitaristes de notre République, que la Commune a contribué à forger, sont plus que jamais d’actualité. (…)

 …il est donc indispensable de les réhabiliter non seulement en tant que victimes de la répression mais également en tant que promoteurs d’une forme de société libre, égalitaire et fraternelle.  

 (…). Thiers ne pouvait tolérer la situation de double pouvoir qui existait à Paris. Il ne put non plus tolérer l’élection de la Commune et l’arrivée de son programme d’émancipation sociale et économique. (….) Le Parlement doit jouer son rôle en reconnaissant ces événements constitutifs de l’identité républicaine.
Le 11 juillet 1880, la loi portant amnistie générale des communards est adoptée. Ceux-ci sortent de prison, reviennent de déportation ou d’exil. Cependant, cette loi n’est en aucun cas une révision de la condamnation ; elle constitue un pardon légal, qui vise le silence et l’amnésie. (…)

 Il est donc plus que jamais nécessaire d’affirmer les valeurs de liberté, d’égalité, de dignité, de solidarité et d’antiracisme, comme étant aux fondements de notre République. …Bien que nous pensions qu’elle aurait pu aller plus loin, nous soutiendrons naturellement cette proposition de résolution. » (Applaudissements sur les bancs du groupe de la Gauche démocrate et républicaine et du groupe socialiste, écologiste et républicain.)

  

M. Yves Durand(socialiste). «  S’ils ont été fauchés par la mitraille de Thiers et des Versaillais, c’est parce qu’ils ont voulu défendre jusqu’à la mort des principes qui font aujourd’hui partie de notre identité républicaine (…) voilà pourquoi l’identité nationale et républicaine est au cœur même du combat des communards. Et voilà pourquoi nous devons aujourd’hui leur rendre justice.

 

 Pour Gilbert Collard (non-inscrit, proche du Front national), après avoir rappelé les victimes exécutées par les Communards, dont Mgr Darboy archevêque de Paris  :

 

« Moi, je ne choisis pas, voyez-vous, entre les communards et les autres. J’accorde aux communards qu’ils ont aimé la France alors que Thiers, lui, premier Président de fait de la République, nous a transmis des valeurs républicaines que nous avons bien envie, ici, de discuter.  (…) Allons, laissons les morts enterrer les morts, laissons l’histoire à l’histoire, laissons la paix à l’histoire !  (…)

 Oui, ils ont été réprimés. Oui, ils ont souffert, mais des deux côtés (…) ».

 Et comme il reproche aux députés favorables à la proposition de se prendre pour des héros, un député lui lance :

 M. Jean-Jacques Candelier. Vous, vous êtes un zéro !

 

 Pour l’ancienne ministre des Outre-mer Mme Pau-Langevin (socialiste) : « Si, le 11 juillet 1880, la République a prononcé une loi d’amnistie générale pour les victimes de la Commune, elle voulait surtout couler une chape de plomb sur des événements dont les acteurs étaient encore vivants. La Commune a été ainsi parfois effacée, oubliée.
Toutefois, pour les habitants de l’Est parisien, dont je fais partie, la Commune n’est pas morte : chaque année, nous nous rendons au mur des Fédérés pour évoquer le souvenir des communards (…)

 Elle évoque (en termes un peu embarrassés) l’attitude des Communards déportés en Nouvelle-Calédonie :

 «  Si la plupart des communards, obnubilés par le désir de retrouver leurs repaires [sic, sans doute pour repères], n’ont pas été suffisamment proches des peuples qui les entouraient, Louise Michel, la vierge rouge, s’est au contraire passionnée pour eux : elle a ouvert une école pour les enfants, elle a collationné les légendes, elle a compris le drame qui se jouait sur la Grande Terre, notamment lors de la révolte de 1878. »

 

Mme Sandrine Doucet (socialiste) :

 « Nous sommes ici non pas pour refaire l’histoire mais pour continuer à dire ce combat pour les valeurs. Les quatre points de la résolution que nous votons aujourd’hui nous rappellent notre devoir universel et intemporel de républicains français. Il s’agit évidemment de reconnaître des travaux d’historiens, et ainsi de reconnaître l’œuvre de raison et de vaincre l’obscurantisme, les préjugés, les jugements sans recul. Cette reconnaissance trouve acte dans les programmes d’histoire, notamment dans les nouveaux programmes de collège, qui ont pour thèmes la IIIRépublique, la condition féminine au XIXsiècle, bref, l’histoire de l’émancipation. »

   

M. Hervé Féron (socialiste). récite un poème d’Eugène Pottier : qui écrivait en 1886 Elle n’est pas morte !


 Les Versaillais ont massacré
Pour le moins cent mille hommes !
Et les cent mille assassinats,
Voyez c’que ça rapporte…
Tout ça n’empêche pas, Nicolas,
Qu’la Commune n’est pas morte !
Tout ça n’empêche pas, Nicolas,
Qu’la Commune n’est pas morte !
 
(…)

 Les journalistes, policiers,
Marchands de calomnies,
Ont répandu sur nos charniers
Leurs flots d’ignominie !
Les Maxime Du Camp, les Dumas
Ont vomi leur eau-forte.
Tout ça n’empêche pas, Nicolas,
Qu’la Commune n’est pas morte ! »

 

 Et un autre poème de  Jean Édouard [poète que je ne connaissais pas] :

 Versaillais, Versaillais,
Vous avez fusillé le cœur d’une révolution,
Vous l’avez jeté en prison,
Mais il reste à Paris, l’esprit des insurgés. »
 … Voilà pourquoi le groupe socialiste, écologiste et républicain votera cette proposition de résolution juste, nécessaire, indispensable. » (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste, écologiste et républicain et du groupe de la Gauche démocrate et républicaine.)

  

 M. le président :
La parole est à M. le secrétaire d’État chargé des relations avec le Parlement.

 

M. Jean-Marie Le Guen, secrétaire d’État chargé des relations avec le Parlement.   Monsieur Bloche, avec ce texte qui vous doit beaucoup, vous proposez à la représentation nationale d’écrire une nouvelle page de la mémoire de la Commune de Paris.

  (…) Rappelons les grandes étapes de cette mémoire. Dès le 23 mai 1880, un premier rassemblement avait lieu devant le mur des Fédérés. De retour d’exil, les communards eux-mêmes se sont ensuite approprié cette mémoire. Les générations suivantes s’en sont saisies...  (…) Eugène Varlin, Charles Delescluze, Jules Vallès, Louise Michel : ces noms ont rejoint les manuels d’histoire et les plaques des rues de Paris. Ces noms, ce ne sont pas seulement ceux de victimes de la répression versaillaise : ce sont ceux, surtout, de révolutionnaires, de républicains, d’acteurs essentiels de notre histoire nationale et de celle de la ville de Paris. En un mot, je le souligne à mon tour, ce sont d’abord les noms de patriotes. » 

 

M.le Président:

Je mets aux voix la proposition de résolution.

 

(La proposition de résolution est adoptée.)

 

 

 

  

LA RESOLUTION

 

29 novembre 2016

RÉSOLUTION

pour rendre justice aux victimes de la répression de la Commune de Paris de 1871.

L’Assemblée nationale a adopté la résolution dont la teneur suit :

 

Article unique

L’Assemblée nationale,

Vu l’article 34-1 de la Constitution,

Vu la loi du 3 mars 1879 sur l’amnistie partielle,

Vu la loi du 11 juillet 1880 relative à l’amnistie des individus condamnés pour avoir pris part aux événements insurrectionnels de 1870-1871 et aux événements insurrectionnels postérieurs,

Vu l’article 136 du Règlement de l’Assemblée nationale,

Considérant que les lois d’amnistie partielle de 1879 et d’amnistie totale de 1880 n’ont pas permis de réhabiliter l’ensemble des victimes de la répression de la Commune de Paris de 1871 ;

1. Estime qu’il est temps de prendre en compte les travaux historiques ayant établi les faits dans la répression de la Commune de Paris de 1871 ;

2. Juge nécessaire que soient mieux connues et diffusées les valeurs républicaines portées par les acteurs de la Commune de Paris de 1871 ;

3. Souhaite que la République rende honneur et dignité à ces femmes et ces hommes qui ont combattu pour la liberté au prix d’exécutions sommaires et de condamnations iniques ;

4. Proclame la réhabilitation des victimes de la répression de la Commune de Paris de 1871.

Délibéré en séance publique, à Paris, le 29 novembre 2016.

Le Président,

Signé : Claude BARTOLONE

 

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La Commune de Paris rejointe par la Commune de Lyon, tandis que celle de Marseille parait avoir du mal à se relever  (elle durera quand même plus que celle de Lyon). Gravure de 1871 (dessin signé Moloch).

http://www.humanite.fr/regards-sur-la-commune-de-marseille-603444

 

 

 

 

  

AU LYCEE THIERS DE  MARSEILLE, VERS 1975 

 

 

  

En ce temps-là, j'étais en hypokhâgne, puis en khâgne, au lycée Thiers de Marseille.

Le centenaire de la Commune avait eu lieu quelques années  auparavant. On était aussi peu de temps après mai 68 (que personne ne voyait encore comme l'avénement de l'individualisme et de la société consumériste, mais comme une révolution héroïque contre "la bourgeoisie" et les gouvernements représentant ses intérêts). 

L'union de la gauche présageait un futur radieux. Certes les élections présidentiellles de 1974 avaient porté au pouvoir Giscard d'Estaing, malgré le "programme commun" de la gauche, mais ce n'était que partie remise. Mitterrand serait un jour élu et, selon les militants, on "changerait la vie". La plupart des gens se contentaient d'espérer une amélioration de leur vie, mais ce style boursouflé avait ses amateurs.

Chez les jeunes étudiants, presque tout le monde se classait à gauche. En fait,autant que je pouvais en juger, ce n'était chez la plupart qu'un conformisme et je suis persuadé que beaucoup n'avaient que des convictions fluctuantes ou pas du tout de convictions, moi le premier.

Quelques intransigeants (on savait qu'ils existaient, mais on n'en rencontrait jamais) réclamaient que le lycée Thiers soit débaptisé. Il était honteux que le lycée porte le nom de l'homme qui avait organisé impitoyablement la répression de la Commune. On pourrait l'appeler lycée de la Commune, justement.

Bien sûr, si le lycée s'appelait Thiers, c'était pour deux raisons : la première c'est que Thiers était Marseillais et c'était un hommage de sa ville (même si historiquement, les milieux d'affaires de la ville n'avaient pas toujours été d'accord avec lui). La deuxième, qui fait qu'il y a des rues ou des avenues Thiers dans toute la France, c'est que Thiers acquit une immense célébrité justement dans les années qui suivirent la Commune, car il organisa le départ des "Prussiens" (nom donné à tous les soldats du tout jeune Empire allemand) qui occupaient la  partie nord du pays, en payant très vite l'indemnité de guerre exigée par les vainqueurs. Grâce à la confiance que la population avait en lui, l'emprunt, à peine mis à disposition,  fut couvert plusieurs fois.

Thiers fut qualifié pour cela, un peu curieusement, de "libérateur du territoire".

Evidemment les gens sérieux étaient contre un changement de nom (les autres s'en fichaient), surtout pour prendre celui de lycée de la Commune, car ça aurait été un encouragement au "gauchisme", l'ennemi intérieur redouté par les forces de droite et du centre au pouvoir.

A Marseille, certes, le pouvoir était de gauche, mais bien peu révolutionnaire. C'étaient les années Defferre et le maire avait une partie de la vieille droite locale comme alliée et les communistes comme ennemis.

Une autre raison de ne pas adopter le nom de lycée de la Commune pour un lycée marseillais, c'était qu'on parlait de la Commune de Paris et tout ce qui vient de Paris a généralement peu d'attrait à Marseille (et vice-versa).  En fait peu de gens savaient qu'il y avait eu aussi une Commune de Marseille en 1871 - moins longue et un peu moins sanglante que la Commune de Paris (mais qui fit quand même des dizaines de morts).

Donc, un beau matin de ce temps-là, j'assistais au cours de philosophie de notre professeur, Monsieur Gourinat - je pense qu'il ne m'en voudra pas de mettre son nom en toutes lettres.

 

M. Gourinat était à l'époque au milieu de sa carrière. Il avait déjà publié son célèbre manuel de philo dont la couverture bleue reste dans la mémoire de nombeux élèves (réédité ensuite sous une couverture plus moderne -  mais ce n'est pas la même chose !). Il semble avoir eu un grand prestige auprès de ses élèves, au fil des générations qui l'ont connu.

Sa voix douce et basse, sa diction un peu curieuse, avec des intonations nasales, comme s'il parlait français avec un accent étranger (ce qui, à juger par son nom, n'était pas le cas), son ironie discrète et permanente, ses attitudes favorites, se tenant le plus souvent non à son bureau mais devant, la jambe repliée à la manière d'un héron, le pied appuyé contre la paroi du bureau, son esprit ingénieux et souvent paradoxal, mettaient en joie les élèves, mais c'était une joie respectueuse et admirative.

Sur un mur des bâtiments préfabriqués (de type Pailleron?) où on avait relégué,dans ces années-là, la khâgne et l'hypokhâgne (les autres classes préparatoires avaient droit au salles en dur du lycée), un de nos camarades, F., qui avait un goût et un talent pour la bande dessinée, avait dessiné M. Gourinat en héron, la jambe pliée s'appuyant du pied contre le bureau, son visage mince, son nez un peu allongé, accentuant la ressemblance.  Comme signature, F. qui admirait le dessinateur Gotlib (l'idole d'une génération) autant qu'il appréciait M. Gourinat, avait dessiné la coccinelle habituelle de Gotlib, qui faisait je ne sais plus quel commentaire.

On me pardonnera ces souvenirs, mais je ne m'astreins pas à rester strictement "dans le sujet" - nous ne sommes plus à l'école.

 

Ce matin, à propos d'un sujet philosophique qui devait être la violence, M. Gourinat étonna toute la classe par une remarque qu'il fit. Il est probable qu'il avait demandé de citer des exemples de violence politique et quelqu'un avait évoqué la répression de la Commune.

Alors, M. Gourinat, avec son habituel sourire en coin et sa diction nasale, répondit doucement : Mais c'était peut-être la Commune qui faisait violence à la France ?

Un "oh" de surprise parcourut la classe, comme si elle était estomaquée d'un tel paradoxe, d'un telle atteinte au dogme qui faisait que la Commune était admirable et  intouchable.

En fait, toute la classe ne poussa pas le « oh » de surprise, mais quand même peut-être la majorité. Aux rares élèves enclins au militantisme politique, s'ajoutaient tous ceux qui réagissaient selon le conformisme du moment, l'opinion dominante dans un milieu donné, ce que M. Gourinat aurait appelé "la doxa".

Bien peu étaient vraiment politisés : peut-être, à la rigueur, celui qui avait cité la répression de la Commune comme exemple de violence politique -  très grand, chevelu et barbu à lunettes, sympathique d'ailleurs,  c'était aussi, si ma mémoire est bonne, un assidu de l'aumônerie catholique !

Mais même chez les deux ou trois élèves politisés à gauche, il me semble que la politisation était superficielle. Les vrais sujets de préoccupation des élèves étaient ailleurs - amour, réussite scolaire, vie personnelle.  

D’ailleurs être politisé ne pouvait se comprendre que comme politisé à gauche. Les autres n‘étaient même pas politisés à droite, ils étaient apolitiques et indifférents. Aucun n'aurait revendiqué des opinions de droite, sinon sur le ton : je ne suis pas à droite, mais...

 Cela ne voulait pas dire qu’ils ne glisseraient pas un bulletin de vote dans l’urne, d’autant que la majorité venait d’être abaissée à 18 ans, mais la plupart voteraient bien plus en fonction de leurs intérêts du moment et de leurs préoccupations personnelles que d’une idéologie à laquelle ils auraient adhéré. En tant que futurs enseignants (pour certains d'entre eux), ils voteraient à gauche selon l'idée bien établie que la gauche était en faveur des fonctionnaires et de la connaissance alors que la droite encourageait les entrepreneurs et la consommation. Mais guère plus, et cet idéalisme tout relatif ne les empêcherait pas d'être surtout attentifs à leur carrière et à leur pouvoir d'achat.

Peut-être la tonalité aurait-elle été différente (à l'époque) à Paris, mais nous étions à Marseille et les Méditerranéens sont des gens pragmatiques ...

Pour prolonger un peu le sujet (mais quand reviendrez-vous à la Commune ? dit le lecteur impatienté), dans ma classe de terminale du lycée Saint Charles, quelques années auparavant, il y avait aussi seulement deux ou trois élèves politisés à gauche.

C’étaient, autant que j’ai pu en juger, des jeunes fils (je dis fils, car le lycée n’était pas mixte - d’ailleurs je crois qu’à l’époque aucun lycée ne l’était) de famille bourgeoise. Je me souviens de l’un d’eux qui était visiblement un gauchiste mais à tendance hippie (les cheveux sur les épaules, il « planait » souvent); l’autre était un socialiste bon teint, membre probablement des jeunes du parti, ce qui ne l’empêchait pas d’être ami du premier - ils se connaissaient depuis longtemps et de plus, ils avaient comme ennemi politique commun la « bourgeoisie », à laquelle ils appartenaient sans en avoir conscience (en tous cas, ce n'étaient pas des enfants d'un milieu populaire).

On se souviendra qu’à l’époque le programme politique de la gauche était sensiblement différent de ce qu’il est devenu. Il était axé sur la défense des classes populaires et la redistribution des richesses, et même la fin de la société capitaliste. II est aujourd'hui plus axé sur les réformes sociétales (le mariage pour tous est un exemple) et l'ouverture aux populations extra-européennes, considéré comme un enrichissement.

Pour revenir à ma classe de terminale, il y avait dans cette classe un élève un peu attardé qui avait réussi, je ne sais pas comment, à arriver jusqu’en terminale. Il faisait l’objet de plaisanteries douteuses et de railleries de la part de certains élèves, dans l’indifférence des autres (peut-être gênés, mais peu soucieux de se mettre à dos les plaisantins qui pouvaient être redoutables). J’avais remarqué que les bons représentants de la gauche et de l’extrême-gauche n’étaient pas les derniers à se payer la tête du pauvre demi-attardé, ce qui m’avait dès l’époque vacciné sur la générosité de la gauche (je parle de la générosité réelle, pas celle qui s’exprime dans des formules).

 

 

Cour_du_lycée_Thiers_avec_la_Chapelle_des_Bernardines

 Souvenirs...La cour du lycée Thiers de Marseille, un peu déserte, sous un ciel triste..., avec la Chapelle des Bernardines en arrière-plan. Les préfabriqués des classes préparatoires littéraires, qui se trouvaient si je me situe bien, sur la gauche, sur un petit terre-plein auquel on accédait par une rampe, ont disparu depuis longtemps (vers 1980).

Photo : Charlotte Noblet, septembre 2013.

Wikipedia

 

   

  

 

 

LA COMMUNE DE PARIS

 

LES DEBUTS ET L'ACTION DE LA COMMUNE

 

 

 

Il faut raconter, en abrégé bien sûr, ce que fut la Commune.

Pour des raisons sur lesquelles il n’est pas ici utile de revenir, mais en tous cas peu valables, Napoléon III a déclaré la guerre à la Prusse. Celle-ci souhaitait cette guerre pour pouvoir affirmer sa puissance et prendre la tête des états allemands. Presque tous les états allemands ont  rejoint la Prusse dans la guerre.

Les premières défaites dont celle désastreuse de Sedan (Napoléon III est fait prisonnier) causent la chute de l’Empire (4 septembre 1870) et la proclamation de la république.

Le gouvernement républicain de la défense nationale (le général Trochu, président, Jules Favre, Jules Simon, Gambetta, Jules Ferry...) poursuit la lutte.

Pendant ce temps les éléments les plus révolutionnaires essaient de renverser le gouvernement; ainsi le 31 octobre, Blanqui et Flourens tentent un coup de main à Paris, pour lequel ils seront ensuite condamnés à mort par contumace.

Le 7 janvier 1871, une affiche rouge (rédigée notamment par Vallès, Edouard Vaillant, Tridon) émanant du comité républicain des 20 arrondissements, met en cause le gouvernement de la défense nationale, incapable de lutter contre les  Allemands, et appelle à la formation de la Commune qui remplacerait les autres administrations, déchues de leur autorité. Cette affiche ne provoque dans l'immédiat aucun soulèvement.

Mais la poursuite de la guerre, dont Gambetta est le partisan acharné, débouche sur de nouvelles défaites et provoque un sentiment de lassitude dans l'ensemble de la population française. Le 28 janvier 1871, Jules Favre signe avec le chancelier allemand Bismarck un armistice. Une Assemblée nationale doit être élue pour décider de poursuivre  la guerre ou de faire la paix.

La victoire remportée en commun  sous la direction de la Prusse donne l’occasion à Bismarck de faire proclamer le roi de Prusse Guillaume Ier empereur d’Allemagne par l’ensemble des rois et princes allemands et les représentants des "villes libres", rassemblés lors d’une cérémonie dans la Galerie des Glaces du Château de Versailles.

 

 

  

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La Proclamation de l’Empire le 18 janvier 1871, par Anton von Werner (troisième version du tableau - les deux autres ont été détruites durant la 2ème guerre mondiale). Bismarck Museum.

Wikipedia.

Le peintre a représenté la proclamation du roi de Prusse Guillaume Ier comme empereur d'Allemagne à Versailles, dans la galerie des Glaces, devant notamment tous les princes et rois des Etats allemands qui avaient fait le déplacement (sauf Louis II de Bavière). Après une cérémonie religieuse où l'officiant luthérien souhaite la construction d'un "Reich de paix", le nouvel empereur et Bismarck lisent une adresse au peuple allemand, la musique joue l'hymne de la dynastie prussienne Heil dir im Siegerkranz (Salut à toi dans la couronne de la victoire), puis le grand duc de Bade, beau-frère de Guillaume, lance par trois fois : Hoch dem Kaiser ( Vive l'empereur) [d'après François Roth, La guerre de 1870 ]

Tous le princes allemands reprennent d'autant plus volontiers l'acclamation que la création de l'Empire allemand ne signifie pas la fin complète de leur pouvoir : l'Empire sera fédéral et les Etats restent en place avec leurs souverains, ainsi que les Villes libres.

Le nouvel empereur, qui ne souhaitait pas prendre cette fonction, dira de ce jour : "le jour le plus triste de ma vie". Il descend de l'estrade sans un regard pour l'homme qui a tout organisé, le chancelier Bismarck, au centre du tableau en uniforme blanc.

En apprenant la nouvelle de la proclamation de l'Empire allemand, le grand historien suisse Jacob Burckhardt s'écrie paradoxalement : c'est la fin de l'Allemagne...

 

 

 

 

Les élections du 8 février envoient une forte proportion de monarchistes (400 députés), candidats des listes « pour la paix », à l'Assemblée nationale. La plus grande partie des élus de Paris sont des républicains des listes « pour la guerre », souvent extrémistes. Le 17 février, l'Assemblée nationale investit Adolphe Thiers comme président du pouvoir exécutif (une loi en août 1871 lui donnera le titre de président de la république).

Le fossé grandit entre entre les provinces et la capitale où une partie de la population, surtout dans les milieux populaires, est très mobilisée et participe à la garde nationale qui au-delà de son rôle défensif, est un lieu de discussion politique (où ouvriers, petits commerçants, artisans et petits patrons se côtoient).

Dès février 1871, un comité central de la garde nationale se constitue pour "fédérer" les bataillons de la garde. Le terme évoque les souvenirs de la révolution française. C'est l'origine du nom de"fédérés" qui sera donné aux gardes nationaux de la Commune.

 Le 10 mars 1871, l’Assemblée, qui siègeait à Bordeaux, transfère son siège à Versailles. Par une loi du même jour, elle met fin  au moratoire sur les effets de commerce, mesure adoptée pour le temps de guerre, ce qui accule à la faillite des milliers d'artisans et de commerçants; l'Assemblée supprime aussi la solde d'un franc cinquante par jour payée aux gardes nationaux.

Le 17 mars 1871, Adolphe Thiers envoie la troupe sous le commandement du général Lecomte s'emparer des canons de la Garde nationale sur la butte Montmartre. Le 18 au matin, les gardes nationaux et la population arrêtent Lecomte et un autre général, Thomas, qui sont fusillés par des soldats ralliés à l'insurrection, malgré l'intervention de Georges Clemenceau, jeune député maire du 18ème arrondissement, qui quittera Paris pendant la Commune sans prendre parti pour le gouvernement de Versailles.

Le gouvernement Thiers gagne Versailles. Des Parisiens (on parle de 100 000 habitants des quartiers aisés de l'Ouest parisien ou fonctionnaires), l'y suivent.

Le Comité central de la Garde nationale détient le pouvoir de fait dans la capitale.

Il décide rapidement d'organiser de nouvelles élections municipales.

Les élections sont organisées le 26 mars pour désigner les 92 membres du Conseil de la Commune ; le taux d'abstention est de 52 %.  Les modérés démissionnent rapidement. On peut donc considérer que les partisans de la Commune représentaient à peu près la moitié de la population parisienne masculine et majeure (ayant le drot de vote), sans tenir compte des Parisiens ayant déjà quitté Paris pour se réfugier à l'extérieur, à Versailles ou dans les communes périphériques.

 Le 28 mars, la Commune est officiellement proclamée.

 

Le Conseil de la Commune se divise en « majorité » et « minorité » :

Les majoritaires sont plutôt des jacobins, blanquistes, se voulant les continuateurs de l'action des « montagnards » de 1793, centralisateurs. Ils donnent la priorité à l'action politique mais accepteront les mesures sociales proposées par les minoritaires.

Les minoritaires sont « internationalistes », collectivistes ou proudhoniens , partisans de mesures sociales et opposés à la centralisation.

Parmi les majoritaires, les dirigeants de tendance blanquiste les plus actifs et convaincus sont Flourens, Théophile Ferré, Delescluzes  et Rigaud; ce dernier devient chef de la police et organise la surveillance et la répression des opposants à la Commune, s'en prenant notamment aux milieux ecclésiastiques.

Les partisans du gouvernement de Versailles s’enfuient quand ils le peuvent (notamment après la répression de la manifestation des « amis de l’ordre », qui fait 30 morts). 

 

Des partisans d'une conciliation avec les autorités de Versailles (assemblée et gouvernement) créent une ligue républicaine des droits de Paris, composée notamment de plusieurs anciens maires d'arrondissements (poste supprimé par la Commune), comme   Clemenceau, Arthur Ranc. Leur tentative échoue, malgré plusieurs entrevues avec Thiers, qui a décidé de réprimer la Commune par la force.

 

La population favorable à la Commune se réunit dans de nombreux lieux de rencontre pour discuter des mesures à prendre  (par exemple Club de la Révolution, animé par Louise Michel).

Les journaux favorables au gouvernement de Versailles sont interdits. Les journaux communards les plus lus sont Le Cri du peuple de Jules Vallès, Le Mot d'ordre d'Henri Rochefort, L'Affranchi de Paschal Grousset, Le Père Duchêne d'Eugène Vermersch, La Sociale avec la féministe André Léo et Le Vengeur de Félix Pyat.

Le Conseil de la Commune est organisé en 10 commissions dont une commision exécutive et des délégués (sortes de ministres) de la commission exécutive sont nommés pour organiser le travail des commissions (Edouard Vaillant à l'enseignement, Cluseret à la guerre, l'avocat Eugène Protot à la justice, etc).

 

 

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Arrestation durant la Commune (qualifiée de Press gang - peut-être une arrestation pour incorporation forcée dans la Garde nationale ?)
Image anglaise de l'Illustrated London Week.

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Puis il est créé en mai un Comité de Salut public qui empiète sur la commission exécutive.

Des mesures sociales d’urgence sont prises : un décret remet les loyers non payés, les poursuites concernant les échéances non payées sont suspendues, un délai de trois ans est accordé pour le règlement des dettes et des échéances.

Un décret réquisitionne les logements vacants au profit des sinistrés des bombardements allemands et versaillais ;  des pensions sont versées aux familles des insurgés tués.

Devant le blocus organisé par Thiers, des bons de pain sont distribués, des cantines municipales organisées..

Le travail de nuit dans les boulangeries est interdit, la Commune interdit les amendes et retenues sur salaires. La Commune décide l'élection au suffrage universel des fonctionnaires (y compris dans la justice et dans l'enseignement), l'instauration d'un traitement maximum.

Elle décide d’accorder la citoyenneté aux étrangers. La Commune reconnaît l'union libre et favorise l'émacipation des femmes, soutenue par des clubs féminins actifs auxquels participent des militantes comme Louise Michel, André Léo, qui est aussi journaliste (pseudonyme de Victoire Béra), Elisabeth Dmitrieff et Nathalie Lemel - qui s'impliqueront dans la défense de la Commune, y compris sur les barricades

Elle décrète la séparation de l'Église (catholique) et de l'État, la suppression du budget des cultes et la saisie des biens des congrégations religieuse.

L'archevêque de Paris, Georges Darboy, est arrêté comme otage, ainsi que les religieux de Picpus. Mgr Darboy écrira à Thiers pour proposer d'être échangé contre Blanqui, arrêté en province par le gouvernement. Il n'y aura pas de réponse.

 La Commune prend des mesures symboliques : le drapeau rouge est adopté le calendrier révolutionnaire ou républicain est rétabli.

Grâce aux prisonniers de guerre libérés par Bismarck, l’armée du gouvernement de Versailles arrive à 130 000 hommes. Le maréchal de Mac Mahon est nommé commandant en chef.

En face, la Commune dispose de 194 000 hommes  de la Garde nationale.  En fait, les combattants sont moins nombreux et les estimations des contemporains vont de 10 000  à 41 500. On peut les estimer à 25-30 000 début avril et moitié moins à la mi-mai.

 

 

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 Partisans de la Commune se rendant aux poste de défense. Illustration intéressante car la femme qui accompagne les gardes nationaux est plutôt élégante. Mais  l'illustration présente-t-elle vraiment une scène prise sur le vif ? 

Illustration du Monde Illustré, 17 juin 1871 (après l'écrasement de la Commune)

https://robertgraham.files.wordpress.com/2012/07/barricade_femmes_commune_1871.jpg 

et

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6223598m

 

 

 

LA FIN DE LA COMMUNE

 

 

 

Entre le 21 mars et le 2 avril , les troupes du gouvernement,  notamment sous le commandement du général de Galliffet, occupent les points stratégiques autour de Paris.

Le 22 mars, une médiation des loges maçonniques a lieu. Après un défilé en nombre  jusqu'aux portes de Paris, quelques délégués des loges se rendent à Versaillles où Thiers les reçoit froidement. Les émissaires.reviennent sans résultat et la majorité des francs-maçons présents décide de rejoindre la Commune (mais en province, les loges soutiennent majoritairement le gouvernement de Thiers et les hauts dirigeants des obédiences, réfugiés à Versailles, font de même).

 

 Le 3 avril, la Commune lance une contre-offensive en direction de Versailles, qui échoue à Rueil et à Châtillon.

 Gustave Flourens, membre du conseil de la Commne et général chargé de la défense de Paris, est tué à Rueil alors qu'il est désarmé et un autre chef, Duval, fusillé par les Versaillais (on appelera Versaillais les soldats et partisans du gouvernement installé à Versailles), avec son état-major, sans procès.

Gustave Cluseret est nommé délégué à la Guerre de la Commune.

En réponse aux actes des Versaillais, la Commune vote, le 5 avril, le décret des otages (trois otages fusillés pour un Communard exécuté), qui ne sera mis en application que pendant la Semaine sanglante.

Le 1er mai, Louis Rossel est nommé délégué à la Guerre en remplacement de Cluseret qui a été révoqué et qui doit ête jugé.

Puis Rossel démissionne et est remplacé par Delescluzes.

La colonne de la Place Vendôme, surmontée par la statue de Napoléon, est abattue le 16 mai en tant que symbole de l'Empire. La maison de Thiers est démolie - il y a des protestations de la population et les ouvriers renaclent : il faut que deux membres de la Commune donnent l 'exemple, signe que l'opinion ne suit pas forcément  la Commune, d'autant que l'épreuve de force est engagée. 

Les Versaillais renforcent leur pression sur les défenses de Paris (prise de la redoute du Moulin-Saquet, massacre des défenseurs, prise du fort d'Issy).

Le 21 mai, grâce à un agent  des Ponts et Chaussées, l'armée régulière pénètre dans Paris par la porte de Saint-Cloud. Ce jour le conseil de la Commune est en train de juger Cluseret. Commence alors la Semaine sanglante.

Le 22 mai, les Versaillais occupent l'ouest parisien et progressent vers le centre tandis que les gardes nationaux de la Commune les laissent avancer et refluent pour défendre leur quartier. Les Allemands facilitent les manoeuves des Versaillais.

Le 23 mai, c'est le début des grands incendies qui vont ravager de nombreux monuments parisiens. Un des généraux de la commune, Dombrowski est tué rue Myrrha. Selon ce que dira ensuite Lissagaray, un des dirigeants de la Commune, quarante-deux hommes, trois femmes et quatre enfants ramassés au hasard par les Versaillais, sont conduits à l'emplacement de l'exécution des généraux Thomas et Lecomte le 18 mars 1871 à Montmartre et fusillés.

Le 24 mai, le Quartier latin est occupé le soir et ses défenseurs (près de 700) sont exécutés rue Saint-Jacques.

L'archevêque de Paris, Mgr Darboy est exécuté avec d'autres otages (quatre prêtres, dont le curé de la Madeleine et un magistrat) par les Communards.

 

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Exécution de Mgr Darboy et d'autres otages.

https://fr.pinterest.com/pin/403072235375464870/

Montage  réalisé après les évenements.

" C’est cette scène de l’exécution des otages que le photographe Eugène Appert (1831 – vers 1890) a représentée dans un photomontage de sa série intitulée Les Crimes de la Commune. Réalisée dans les semaines qui suivent la fin des événements, cette série tente de combler le manque de photographies des événements les plus marquants de la Commune." (commentaire du site L'histoire par l'image, https://www.histoire-image.org/etudes/otages-commune-paris )

 

 

 

   

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Incendie de l'église Saint-Eustache durant la semaine sanglante. Les toupes gouvernementales (en pantalon rouge) sont entrées dans Paris.

 http://www.ladressemuseedelaposte.fr/La-Commune-de-Paris-18-mars-20-mai

 

 

  

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Incendie de l'Hôtel-de-Ville tandis que les troupes gouvernementales, avec le drapeau tricolore, attaquent une barricde des Communards sur laquelle flotte le drapeau rouge.

Image d'Epinal

http://unbossed.com/?p=2316

 

 

 

 Le 24 mai, fait peu connu, les membres de la Commune décident de proposer à Versailles une reddition inconditionnelle pour éviter une effusion de sang plus considérable. Cette offre est notamment rapportée par Georges Arnold, un des membres de la Commune, dans le numéro de la Revue blanche de 1897 consacré à la Commune:

" Ne pouvant espérer de succès direct avec Versailles, il fut décidé que, par l’entremise du commandant supérieur allemand à Saint-Denis, il serait demandé un armistice ; que les membres de la Commune se rendraient à merci et sans condition au gouvernement de Versailles ; que les fédérés rendraient leurs armes, et que nuls autres que nous [les membres élus de la Commune] ne porteraient la responsabilité des événements."

 Mais des difficultés de communication font que l'offre met du temps à parvenir à se destinataires.

" la réponse nous fut adressée le lendemain : le gouvernement de Versailles refusait de traiter."

https://fr.wikisource.org/wiki/Enqu%C3%AAte_sur_la_Commune_(La_Revue_blanche)/2

 

 

Le 25 mai, Charles Delescluze, délégué à la Guerre de la Commune, est tué place du Château d'Eau, Exécution des cinq dominicains d'Arcueil et des 9 employés du monastère par les Communards.

26 mai : environ 50 otages de la Commune, détenus à la prison de la Roquette (des prêtres et des gendarmes) sont exécutés rue Haxo.

Le docteur Faneau, à la tête de l'ambulance établie au séminaire Saint-Sulpice, est passé par les armes par les soldats gouvernementaux, avec 80 fédérés blessés.

De grands édifices sont incendiés :

Le palais des Tuileries, symbole du pouvoir impérial de Napoléon III (incendié sur l'ordre du général Bergeret),

la Bibliothèque impériale au Louvre,

Le palais de Justice (dont cependant la Sainte-Chapelle échappe aux flammes),

Le palais d'Orsay (où siègent le Conseil d'État et la Cour des comptes),

Le palais de la Légion d'honneur,

Le Palais-Royal (l'aile droite et une partie du bâtiment central),

La Caisse des dépôts et consignations et le ministère des Finances.

Les destructions dans Paris sont imputables à la fois à l'âpreté des combats et, principalement les 23 et 24 mai, aux incendies déclenchés par des commandos communards, visant des bâtiments symboliques de l'État.

Les destructions et incendies d'immeubles civils (rues Royale, de Lille, de Rivoli, boulevard Voltaire, place de la Bastille, etc.), sont liées aux combats de rue, aux tirs d'artillerie des deux camps. Certains incendies d'immeubles auraient aussi été allumés, pour contrer l'avancée versaillaise.

 

Samedi 27 mai, au cimetière du Père-Lachaise,  après le combat,  147 communards sont fusillés au mur des Fédérés.

Dimanche 28 mai, les combats se poursuivent dans Belleville. En début d'après-midi, les Versaillais prennent la dernière barricade des Communards, dont l'emplacement reste incertain (11ème arrondissement ou limite du 11ème et 10 ème)

Mort d'Eugène Varlin, membre de l'Internationale, partisan des minoritaires au conseil de la Commune, fusillé à Montmartre, après avoir été frappé par une foule revancharde, sur le lieu de l'exécution des généraux Lecomte et Thomas au début du soulèvement. Cette exécution est d'autant plus tragique que Varlin s'était opposé (en vain) à l'exécution des otages de la rue Haxo.

 

Le commandant en chef de l'armée régulière a fait afficher une proclamation le 28 mai :

 

« Habitants de Paris,

L’armée de la France est venue vous sauver ! Paris est délivré, nos soldats ont enlevé en quatre heures les dernières positions occupées par les insurgés. Aujourd’hui la lutte est terminée, l’ordre, le travail, la sécurité vont renaître.

 Le maréchal de France commandant en chef,

Mac-Mahon, duc de Magenta. »

 

 29 mai : Le fort de Vincennes, dernier poste des Communards, se rend, les officiers de la Commune sont fusillés.

  

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Pendant la Semaine sanglante : des soldats de l'armée régulière victorieuse vérifient les mains de suspects (dans la foule, un enfant). Si les mains sont noires de poudre, il s'agit d'insurgés ayant participé aux combats sur les barricades. Ils seront exécutés sommairement ou transférés dans les camps de Versailles ou Satory en attente de jugement par les cours martiales.

 Image anglaise de l'Illustrated London Week.

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Des cours prévôtales, chargées de donner un semblant de légitimité aux exécutions sommaires, sont installées.

Pour gagner du temps dans les exécutions, on utilise parfois des mitrailleuses.

Les prisonniers qui ne sont pas exécutés sont dirigés sur Versailles (et le camp de Satory) en longues colonnes d'hommes, de femmes et d'enfants, dans des conditions calamiteuses dont plusieurs anti-Communards seront choqués, comme l'écrivain Gobineau. Il raconte que de nombreux prisonniers, épuisés, tombent mort. Les hussards frappent à coups de plat de sabre les prisonniers pour les faire avancer. Un officier fend la tête d'un homme qui n'avance pas.

Un journaliste du Times, raconte que devant lui, le général de Galliffet, fait abattre 83 hommes et 12 femmes. De très nombreux témoignages racontent que durant le trajet les prisonniers sont injuriés et battus par des civils anti-Communards, sans que les soldats d'escorte interviennent.

Dès les premiers jours de juin, la justice « régulière » remplace les massacres de Communards et les exécutions sommaires massives avec la mise en place de conseils de guerre (15), qui siègent pendant quatre années consécutives.

 

  Le gouvernement rend hommage aux victimes de la Commune : des obsèques nationales sont organisées en l'honneur de Mgr Darboy et du curé de la Madeleine.

 

En 1876, le journaliste socialiste Prosper-Olivier Lissagaray, ancien Communard, estime de 17 000 à 20 000 le nombre des fusillés, on parlera fréquemment de 30 000 morts.

Les estimations ont été depuis largement revues à la baisse par l'historien britannique Robert Tombs, qui estime que les Communards ont eu entre 6 000 et 7 500 morts, dont environ 1 400 fusillés.

Les tribunaux prononceront 10 137 condamnations dont 93 à mort, 251 aux travaux forcés, 4 586 à la déportation, les autres à des peines de prison variables. Vingt-trois condamnés à mort seront effectivement exécutés.  Parmi les condamnés à mort exécutés, deux membres de la direction de la Commune,Théophile Ferré et Louis Rossel.

Le 22 mars est votée une loi sur le transport en Nouvelle-Calédonie des communards condamnés aux travaux forcés ou à la déportation

La majorité des dirigeants de la Commune échappèrent à la mort au combat, aux exécutions sommaires et à la répression judiciaire. Par exemple, sur neuf membres du Comité de Salut public, Delescluze, est tué sur une barricade, un autre, Billioray, fut fait prisonnier, les autres parvinrent à fuir Paris et à s’exiler à l’étranger. L’amnistie de 1880 leur permit de rentrer en France.

La Commune avait duré 72 jours.

La basilique du Sacré-Cœur de Montmartre fut construite, en application d'une loi du 24 juillet 1873, pour « expier les crimes des fédérés [Communards]

(d'après l'arricle Wikipedia, La Commune de Paris)

 

 .

 

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L'arrestation de Louise Michel le 24 mai 1871, par Jules Girardet.

Le tableau représente une colonne de prisonniers, dont Louise Michel, qui marche sous la garde de soldats gouvernementaux, tandis que des anti-Communards  manifestent leur hostlité aux vaincus de la Commune.

 Wikipedia

 

 

 

 

 

LA COMMUNE AILLEURS QU’A PARIS

A MARSEILLE

 

 

A Marseille, l’agitation est continue depuis la chute du Second Empire (4 septembre 1870). Diverses factions républicaines s’affrontent parfois physiquement, entre modérés et révolutionnaires (il y a des coups de feu et parfois des morts). Des bagarres ont lieu entre membres de la garde nationale (elle-même divisée selon les quartiers "bourgeois" et les quartiers populaires) et de la garde civique (révolutionnaire) et entre partisans et adversaires des préfets nommés successivement par le gouvernement de la Défense nationale.

Des hommes comme le  Corse Bastelica, un organisateur et orateur de premier plan, membre de la première  internationale des travailleurs, Esquiros et l’avocat Gaston Crémieux sont parmi les plus actifs des militants républicains de gauche. Esquiros a été nommé super-préfet (administrateur supérieur) du département.

Ces révolutionnaires ont certes des revendications sociales et la volonté de poursuivre la guerre mais aussi des conceptions sur l’organisation du pays qui sont en rupture avec  les idées dominantes.

Ainsi Bastelica reprend les idées de Bakounine selon qui l’Etat-nation doit disparaître au profit d’une fédération de Communes autonomes.

Quant à Crémieux, avocat et poète, c'est un républicain idéaliste, que sa profession d'avocat des pauves (il s'agit bien d'une fonction officielle créée par l'Etat) a sensibilisé au sort des clases populaires, lui-même étant désargenté. Faut-il croire qu'il a aussi des tendances régionalistes? Il aurait considéré que le "le département est un cadre artificiel. Le pays doit s’organiser à partir des régions, cadre géographique et historique qui crée une cohésion culturelle. Ces régions doivent être dotées d’une grande autonomie" (Alessi  dell’Umbria,  Histoire universelle de Marseille, 2006) - toutefois où a -t-il prononcé ces déclarations ?

La poursuite de la guerre est (peut-être) pour certains militants un prétexte pour faire passer le reste de leurs conceptions, sociales et géopolitiques. L’état d’exception que crée la guerre rend plus acceptables des changements profonds et leur espoir est que le gouvernement central (en partie réfugié à Tours à ce moment) sera obligé d’accepter leurs vues s’il veut obtenir leur collaboration.

Esquiros, soutenu par Crémieux et Bastelica , a proclamé l’existence d’une Ligue du Midi qui s’étend sur 14 départements et qui prétend avoir la compétence sur les affaires militaires à la place du gouvernement. Le général Cluseret (un Français qui a servi dans les rangs nordistes durant la guerre de Sécession et acquis - plus ou moins régulièrement - le rang de général), qui semble vouloir à tout prix exercer un commandement, est désigné pour prendre la tête des troupes de la Ligue.

Gambetta arrive à court-circuiter cette organisation qui finit par se dissoudre et bien entendu n’a jamais vraiment fonctionné.

La ville vit dans le climat d’agitation permanente.

Une première Commune insurrectionnelle est proclamée à Marseille le 1er novembre 1870, à la suite de l'annonce de la démission forcée d'Esquiros. Cluseret est le chef militaire de la Commune. Mais elle disparait en quelques jours. Les républicains modérés reprennent le contrôle de la situation avec le nouveau préfet Gent.

Après l’élection d’une majorité conservatrice à l’Assemblée nationale qui doit ratifier les préliminaires de la paix avec l’Empire allemand (février 1871), Crémieux se rend à Bordeaux où siège l’Assemblée, pour se rendre compte de la situation. Là, indigné de voir que l’élection comme député du patriote italien Garibaldi,  qui s’était mis au service de la république avec sa brigade, est invalidée par l’Assemblée, Crémieux, depuis les tribunes du public, lance à la majorité  :

« Assemblée de ruraux, honte de la France ! » (il n'a peut-être pas employé cette expression exacte).

Lorsque les nouvelles de Paris (proclamation de la Commune) parviennent à Marseille, les républicains "avancés" prennent parti en faveur de Paris contre Versailles. Crémieux harangue un club politique le 22 mars et le 23, une manfestation organisée par le préfet (un contre-amiral) en faveur de Versailles a l'effet contraire : les partisans de Paris envahissent la Préfecture le 23 mars 1871, faisant prisonnier le préfet et quelques collaborateurs.

 Gaston Crémieux devient alors le président d'une Commission départementale provisoire (il n'y aura pas de véritable "Commune" de Marseille). Le drapeau rouge flotte sur la préfecture (contre l'avis de Crémieux, d'ailleurs).  Les hommes de Crémieux s’efforcent de contrôler les administrations mais les fonctionnaires refusent d’obéir au nouveau pouvoir.

Parmi les dirigeants de la Commune de Marseille figure Charles Alerini, né à Bastia, membre de la première internationale, qualifié de bras droit de Crémieux.

La municipalité de Marseille s'est ralliée à la Commission de Crémieux en louvoyant.

Mais aucune autre municipalité des Bouches-du-Rhône ne reconnait la "Commune" insurrectionnelle de Marseille.

Au moment où celle-ci va se dissoudre, arrivent trois représentants de la Commune de Paris : Amouroux, Albert May et  Landeck, auxquels on peut joindre un quatrième"Parisien", Mégy, qui était déjà sur place. La marge de manoeuvre de Crémieux se réduit encore plus. Landeck, le plus actif de ces Parisiens, menace même de faire fusiller Crémieux, trop modéré à son goût.

L’activisme désordonné de certains militants extrémistes effraie les modérés et à plus forte raison les conservateurs.

Pendant ce temps, le général Espivent de  la Villeboinest, chef des troupes régulière aux ordres du gouvernement de Thiers, a proclamé l'état de siège et encercle Marseille à partir de son quartier-général à Aubagne.

Les pourparlers entre les deux camps échouent. Les troupes régulières entrent à Marseille le 4 avril. Les Communards (certains préfèrent dire Communalistes pour marquer l'originalité du mouvement par rapport à celui de Pais) sont retranchés dans le bâtiment de la préfecture et ont aussi dressé quelques barricades.

La préfecture est bombardée par les troupes de marine qui ont pris position sur la colline Notre-Dame de la Garde et par l’artillerie du fort Saint Nicolas.

Puis les troupes régulières prennent d’assaut le bâtiment, d'ailleurs vidé de ses occupants au fil de la journée.  Les combats ont fait 150 morts (chiffre le plus souvent cité) parmi les Communards (mais il faut peut-être y inclure les victimes "civiles" ?); d'autres sources donnent des chiffres plus faibles, 70 victimes environ, 30 morts dans les troupes régulières. Il y a 500 prisonniers. Les quelques prisonniers des Communards sont libérés sains et saufs. Les chefs de la Commune s’enfuient (dont les "Parisiens", qui parviennent à regagner Paris), mais Crémieux est arrêté le 8 avril, il se présente lui-même aux gendarmes.

Le 5 avril, les troupes régulières défilent dans Marseille, applaudies par certains mais huées par d'autres.

Pour Raoul Busquet, historien de Marseille des années 1930 (mais assez conservateur) la population ne s’est pas mêlée du soulèvement (sauf les militants qui y ont participé, évidemment).

A l’en croire, c’est donc une Commune sans soutien populaire qui tombe après seulement 14 jours d'existence. Ce point de vue est discutable. Mais il est aussi clair que la population ne s'est pas levée en masse pour soutenir le mouvement.

La répression existe mais elle est moins féroce qu'à Paris.

17  dirigeants ou participants de la Commune  passent en jugement avec Crémieux. Mais la répression s'abat aussi sur des dizaines de participants, voire des sympathisants ou présumés tels, pendant plusieurs mois.

Le procès des 17 se déroule sans doute dans les règles devant le tribunal militaire, les accusés ont des avocats, dont certains de renom. 

" Pour défense, Crémieux rappelle qu'il n'a prononcé que des paroles de paix.

 Montrez moi ceux que Crémieux a fait fusiller, s'insurge son avocat".  (Wikipedia, article Gaston Crémieux).

 De Londres où il s'est réfugié, Landeck décharge Crémieux de toute responsabilité.

6 accusés sont acquittés, les autres condamnés à la déportation en Nouvelle-Calédonie ou à la prison et il y a trois condamnations à mort (une quatrième lors d'un procès séparé), dont celle de Crémieux. La Cour de Cassation confirme la sentence.

 Les conditions de détention sont correctes :" [Crémieux] gagne avec ses camarades, le droit de recevoir de la nourriture de leurs parents et de les voir dans le parloir libre, de rester en promenade dans la cour, de prendre leurs repas en commun, de recevoir des journaux politiques et leur correspondance directement hors de la voie du greffe" (Wikipedia, article Gaston Crémieux).

 Les trois autres condamnés à mort sont graciés, mais pas Crémieux, malgré l'intervention de son parent (?) Adolphe Crémieux (qui a été ministre de la justice du gouvernement de la défense nationale).

 Ce n’est pas Thiers qui a refusé la grâce comme on le dit parfois, car il existe un comité des grâces de 15 personnes, désignées parmi les députés à l’Assemblée nationale. Il semble que Thiers a essayé de sauver Crémieux en plaidant sa cause (il écrit à la femme de Crémieux qu'on devrait arriver à sauver son mari). Après tout, ils étaient presque compatriotes (Thiers était Marseillais, Crémieux Nîmois, mais installé  à Marseille).

Crémieux, qui a été détenu au château d’If, puis au Fort Saint-Nicolas et à la prison Saint-Pierre, est fusillé dans les jardins du Pharo  le 30 novembre 1871. Avant de mourir, il s’est entretenu avec un rabbin, car il était de religion israélite.

 

 Charles Alerini parvient à s'enfuir.

Déjà proche de Bakounine, il fréquentera la Fédération jurassienne, groupement d'internationalistes libertaires qui devient le groupe moteur d'une "Internationale anti-autoritaire", après la rupture avec les marxistes en 1872. L'un des penseurs de la fédération, le Suisse James Guillaume, écrira : « Alerini ne m'était connu encore que par les récits de Bastelica et de Bakounine, mais il m'avait inspiré tout de suite sympathie et confiance ; plus je le vis, plus j'aimai son cœur chaud, sa droiture, sa vaillance simple et sans phrases. » (Wikipedia, article Charles Alerini)

 Après des tribulations en Espagne où il milite avec les socialiste anarchisants, Alerini fait un séjour en Egypte puis rentre en France en 1879, grâcié dès avant l'amnistie des Communards. Il devient  chef de cabinet d'un préfet (Périclès Grimanelli: ancien avocat, marseillais de naissance et d'origine grecque, c'est lui qui avait été chargé de défendre Alerini en justice); puis, après avoir en vain attendu un poste de sous-préfet,  Alerini devient  fonctionnaire colonial au Tonkin, où il a des conflits avec sa hiérarchie et meurt de maladie à 59 ans.

 

 

  

A LYON

 

 

La Commune de Lyon est encore plus courte que celle de Marseille.

Dès septembre 1870,  des militants révolutionnaires ( dont des internationalistes comme  Albert  Richard) essaient de déborder la municipalité républicaine qui s’est installée à la déchéance du Second Empire, proclamée à Lyon le même jour qu’à Paris (4 septembre).

Le 28 septembre , les membres du Comité central du Salut de la France (Bakounine, Gustave Blanc, Richard, Bastelica)  occupent l’hôtel de ville, place des Terreaux.

Depuis le balcon, en présence d’une foule d’ouvriers soulevée par les difficultés du moment,  ils proclament la fédération des Communes et lisent un manifeste :

Article 1er. - La machine administrative et gouvernementale de l’État, étant devenue impuissante, est abolie.

Le peuple de France rentre en pleine possession de lui-même.

 

Le général  Cluseret est chargé du commandement des troupes de la Commune (il participera ensuite à la Commune de Paris).

L’armée, commandée par le général Espivent, qu’on retrouvera dans l’écrasement de la Commune de Marseille, et les Gardes nationales bourgeoises investissent la place des Terreaux et les révolutionnaires s’enfuient.

De nouveau, le 23 mars 1871, alors que le centre de Lyon est envahi par les révolutionnaires qui s’étaient déjà manifestés en septembre 1870, la Commune est proclamée et Bakounine, au balcon de l’Hôtel de Ville, entouré de militants internationalistes, appelle à la révolution mondiale.

Pourtant la proclamation imprimée de la Commune, sous forme d'une affiche rouge, est rédigée en termes rassurants; parle de la république indivisible, annonce l'ordre et la prospérité et même la diminution des impôts.

Mais Hénon, le maire républicain de Lyon, manœuvre habilement : le 25 mars, il fait entrer dans Lyon, à titre d’hommage de la population,  les soldats qui ont vaillamment défendu Belfort contre les Prussiens et qui passent par Lyon en rejoignant leur nouvelle affectation. Or il s’agit de militaires fidèles au gouvernement.

Les partisans de la Commune lyonnaise préfèrent ne pas affronter l’armée et abandonnent Lyon. Ils se réfugient dans la ville périphérique de La Guillotière, commune habitée par une population ouvrière, où vivent de nombreux militants.

Le 30 avril et le 1er mai, les troupes régulières donnent l’assaut aux positions des Communards à La Guillotière. Il y a environ 50 morts chez les insurgés. Les autres se rendent. L’insurrection est terminée.

Il y a aussi des « Communes » à Saint-Etienne, à Narbonne, au Creusot, à Limoges et Toulouse. Dans ces villes, les militants se rendent maîtres de la ville (en tous cas des lieux de pouvoir, mairies, préfectures ou sous-préfectures) quelques jours mais sont rapidement mis en échec par les forces armées.

A Narbonne il n'y a ni massacre ni condamnations judiciaires envers les civils prisonniers. Les prisonniers seront acquittés, dont l'un des meneurs, Digeon, mais ceux qui sont en fuite sont codamnés par contumace. Par contre les soldats du régiment stationné à Narbonne  qui ont rejoint les Communards, sont durement punis : il y a une vingtaine de condamnations à mort (commuées en peine de travaux forcés en Nouvelle-Calédonie) et de nombreuses (200 ?) condamnations aux bataillons disciplinaires. 

 http://colloque-commune1871.fr/la-commune-de-narbonne/

 

 

 

  

LA COMMUNE CONTRE LA FRANCE ?

 

 

 

Pour les députés qui ont soutenu la résolution du 29 novembre, la Commune s’explique par plusieurs facteurs.

On pense d’abord à une révolte contre les conditions matérielles d’existence, puis, par extension, au souhait de construire une société plus juste.

Mais il y a d’autres causes au mouvement insurrectionnel  de la Commune (causes qui se différencient mal des buts) qui, pour les députés, le justifient.

En effet, les députés  de gauche mettent en avant le patriotisme des Communards, qui refusaient la paix « honteuse » de M. Thiers et leur défense de la république, contre l’Assemblée nationale nouvellement élue, majoritairement monarchiste.

 

Justement ce sont ces causes qui amènent à se demander si la Commune ne faisait pas violence à la France, pour reprendre l’expression de mon ancien professeur de philosophie, M. Gourinat.

Examinons de plus près ces causes.

Les électeurs de février 1871 ont porté au pouvoir une majorité conservatrice, voire monarchiste. Les Communards estiment que la république qui vient d’être proclamée le 4 septembre 1870 est menacée par cette Assemblée « réactionnaire ».

Certainement la république au pouvoir depuis sa proclamation le 4 septembre 1870, avec le gouvernement de la Défense nationale de Jules Simon, de Jules Favre, du général Trochu, de Gambetta, de Jules  Ferry – surnommé Ferry-Famine en raison de la façon dont il s’est acquitté du ravitaillement de Paris -  a du paraître bien décevante aux futurs Communards.  Mais elle est quand même préférable aux monarchistes.

On peut donc penser que la défense de la république justifie l'action des Communards. .

Mais tout d’abord, les monarchistes élus ne pensent pas rétablir l’ancien régime. Ils sont partisans d’une monarchie constitutionnelle. Celle-ci serait-elle pire que la république, dans tous les cas ? Peut-on l’affirmer sans aucun doute ?

Elus par une majorité d’électeurs, même ruraux, les députés représentent bien le peuple et pas seulement leur classe sociale d’origine.

Si la majorité des Français a fait confiance aux conservateurs et monarchistes dans ces élections, quelle est la légitimité des Communards de s’y opposer ?

 Si les électeurs ont fait confiance aux conservateurs et monarchistes, c’est pour faire la paix. En effet, les électeurs ont voté pour des députés partisans de la paix.

C’est justement le deuxième point supposé justifier les Communards. On nous dit qu'ils se révoltent contre une « paix honteuse », ce sont des patriotes, des « résistants » (ce rapprochement est fait par des intervenants au débat du 29 novembre 2016). Ils veulent poursuivre l’action du gouvernement de la défense nationale et notamment de Gambetta (qui furieux de l’armistice demandé par le  gouvernement de la république, confié à  Thiers à partir de février 1871, a démissionné ou peut-être été  forcé à la démission ).

 

 Or les historiens, derrière qui se retranchent les députés qui ont voté la résolution de réhabilitation des Communards, ont mis en évidence que les Parisiens avaient peu participé jusqu’alors aux combats de la guerre contre les Prussiens. Ils voulaient donc continuer une lutte dont les autres Français, dans leur majorité, avaient assez.

Doit-on approuver les Communards parce qu’ils ont agi par patriotisme ?  Le souci de mettre fin à une guerre mal engagée et absurde (déclenchée par le Second Empire finissant, dont ce fut la plus grosse erreur) est-il  par définition un scandale ?

Examinons un peu comment certains Français furent traités par le gouvernement de la Défense nationale, quel était l'état d'esprit des autres et nous comprendrons mieux pourquoi dans leur majorité, ils ont voté pour la paix - une paix que  les Communards refusaient.

 

 

 

MOURONS DANS LA BOUE, OU LE CAMP DE CONLIE

 

 

Au moment de la guerre contre les Prussiens, après la proclamation de la république, une armée de Bretagne, composée de cinquante à soixante mille mobilisés bretons, est formée en octobre 1870 par le général comte de Kératry, un aristocrate rallié à la république et proche de Gambetta.

Ces mobilisés furent rassemblés dans le camp de Conlie dans la Sarthe, ouvert en novembre 1870.       .

Dans ce camp improvisé, envahi par la boue, mal vêtus, sans approvisionnement, ils furent décimés par les maladies.

En décembre 1870, un témoin de passage note : "Est-ce bien un camp ? C'est plutôt un vaste marécage, une plaine liquéfiée, un lac de boue. Tout ce qu'on a pu dire sur ce camp trop célèbre est au-dessous de la vérité. On y enfonce jusqu'aux genoux dans une pâte molle et humide."

Gambetta fit octroyer seulement 4000 fusils aux mobilisés, certains hors d’usage, avec des munitions qui ne correspondaient pas. Indigné, Keratry demanda à être relevé de son commandement.

L’un de ses successeurs, le général de Marivault, découvrit une armée vivant dans des conditions épouvantables.

Lors de son arrivée au camp, sur le passage de Marivault, les soldats criaient :« d'ar ger, ma général, d'ar ger ! ». Le général pensait qu’ils voulaient aller à la guerre, mais en breton « d'ar ger » ne signifie pas « à la guerre », mais « à la maison » !

Marivault arriva à faire rapatrier chez eux la plupart des mobilisés, inaptes à tout service, à l’exception de quelques bataillons qui furent envoyés au combat lors de la bataille du Mans (10 et 11 janvier 1871).

Est-ce que le gouvernement de la défense nationale, et surtout Gambetta, ont délibérément décidé de sacrifier ces hommes, suspects d’être partisans de la monarchie, de plus revendiquant une identité bretonne suspecte pour les partisans de la république "une et indivisible" ? On l’a suggéré.

Lors des combats du Mans, ils ne purent tenir contre les troupes allemandes aguerries et on leur imputa la défaite. Ils pouvaient bien servir de boucs émissaires.

Devant la commission d'enquête dont on parlera, un général déclara : " Je crois que nous avons été sacrifiés. Pourquoi? Je n'en sais rien. Mais j'affirme qu'on n'aurait pas dû nous envoyer là, parce que l'on devait savoir que nous n'étions pas armés pour faire face à des troupes régulières. "

Léon Bloy, un écrivain catholique, mais anti-bourgeois (comme plus tard Bernanos) a décrit la tragédie du camp de Conlie dans un récit  "La boue ", paru dans son recueil Sueur de sang (1894) :

« L'Ille-et-Vilaine, Les Côtes-du-Nord et le Morbihan grouillaient dans le marécage. La Loire-Inférieure et le Finistère agonisaient dans dix pieds de fange (…).

Si le Général en chef, épouvanté, navré de douleur, indigné profondément de l'inertie ou de l'obstination du ministère… n'avait, à la fin, pris sur lui l'évacuation de ce lieu de mort, le silence, bientôt, eût été vraiment absolu. Cette foule immense, éclaircie déjà d'un sixième, se fût couchée définitivement dans cette crotte liquide qui semblait monter toujours…

 " Le camp de Conlie confine à la politique " écrivait M. de Freycinet, valet et bourreau du " Cyclope " [Gambetta]. On n'a jamais su pourquoi. Mais il n'en fallut pas davantage pour décider du sort de ces pauvres diables, extirpés de leurs familles, chauffés à blanc sur le devoir de se faire démolir en combattant pour la patrie et qui furent envoyés au pourrissoir.

 Sur une masse de quarante-cinq bataillons, six seulement furent opposés à l'ennemi, dans les plus atroces conditions imaginables. (…)

 Ces troupes n'avaient jamais été exercées ni même armées. (…)

 Il paraît que ces fiévreux, mangés de vermine et incapables de défendre leur peau une demi-minute, étaient redoutés comme chouans probables ou possibles. Rien ne prévalut contre cette imbécile crainte et les malheureux furent sacrifiés odieusement . (...) 

Il ne serait pas inutile, non plus, d'en finir, une bonne fois, avec les rengaines infernales dont nous saturent les moutardiers du patriotisme… »

 

Après les événements de la Commune et la conclusion de la paix, les députés bretons voulurent faire passer Gambetta en jugement, pour le désastre du camp de Conlie et le sacrifice des troupes bretonnes à la bataille du Mans. Une commission d'enquête fut créée et un rapport rédigé par Arthur de la Borderie, député d'Ille-et-Vilaine et grand historien de la Bretagne.

Mais après la Commune, l'Assemblée nationale n'était pas désireuse d'augmenter les divisions entre les républicains modérés et les conservateurs et de rompre ainsi le front anti-Communard ; la commission d'enquête fut enterrée pour ces raisons politiques.

 

Le camp de Conlie est resté dans la mémoire des Bretons jusqu’à maintenant. Le camp est surnommé Kerfank (le village de boue).

Un monument fut inauguré en 1913 sur les lieux et une plaque commémorative fut apposée en 1971, lors du centenaire, en langue bretonne.

Elle dit :

1871 D'AR VRETONED TRUBARDET E KERFANK-CONLIE DALC'HOMP SONJ 1971

 (1871 Aux Bretons trahis au village de boue de Conlie. Souvenons-nous 1971).

Le groupe An Triskell enregistra une chanson de Per-Mari Mevel, avec des paroles en breton mêlées à des paroles en français. Elle fait dire aux gouvernants français :

Que nous importe, a lârent, ces Bretons bretonnants

A Conlie c’est d’la piétaille, ramassis de chouans.

 

Puis le groupe Tri Yann écrit la chanson Kerfank 1870.

 

 

 

AVEC ALPHONSE DAUDET

 

 

L’opposition à la guerre – ou le refus de tirer les conséquences extrêmes des sacrifices imposés par celle-ci – devait être assez largement partagé. Or, les Communards voulaient à la fois des changements politiques et sociaux et (au moins pour certains) continuer la guerre.

C’est l’explication (ou l’une des explications) de l’impopularité des Communards dans l’ensemble de la population  qui en avait assez de la guerre et avait voté pour des députés « pacifistes ».

Un auteur extrêmement hostile à la Commune, Alphonse Daudet, avait  au moins en commun avec les Communards une forme de patriotisme – mais il n’aurait pas accepté cette idée sans doute.

Dans ses Contes du Lundi, publiés en 1873, Alphonse Daudet évoque à plusieurs reprises la Commune. Il  semble avoir été témoin direct de l’agitation précédant la Commune – il a ensuite quitté Paris. Les Communards qu’il décrit sont  généralement de pauvres imbéciles portés sur la boisson, plus bêtes que méchants.

La violence parfois aveugle de la répression qui suit la reprise de Paris par les troupes régulières est enregistrée par lui sans état d’âme excessif, comme une conséquence de la folie des Communards.

Ainsi, dans le Turco de la Commune, il évoque le cas d’un soldat d’Afrique du Nord, un Turco, comme on disait, qui séparé de son unité, se trouve enrôlé par les Communards sans comprendre ce qui se passe. Lorsque les troupes régulières (les Versaillais) entrent dans Paris, le soldat est heureux, il reconnait les uniformes de ses frères d’armes.

Mais les soldats de l’armée régulière le collent contre le mur et le fusillent, sans que le malheureux ait compris quelque chose aux événements dans lesquels il a été pris.

Pour Daudet, le malheureux est plus victime des Communards que des Versaillais.

Les Contes du Lundi sont aussi consacrés en grande partie à des récits sur la guerre de 1870-71 ; c’est là qu’on trouve La dernière classe, évocation destinée à avoir une grande célébrité, de la dernière classe faite en français par un instituteur dans l’Alsace annexée par les Allemands.

Ces Contes sont pour Daudet, l’occasion d’égratigner le manque de patriotisme de certains Français.

Dans La Défense de Tarascon, il décrit l’activité fébrile (et ridicule) des Tarasconnais (il reprend les personnages de Tartarin de Tarascon), mobilisés dans la Garde nationale,  qui se préparent à défendre la ville contre les Allemands –s’ils arrivent jusque là !

La Garde nationale est divisée en garde sédentaire et garde mobile (surnommés lapins de choux et lapins de garenne). On s’aperçoit que tous ceux qui sont classés mobiles et donc peuvent être appelés à rejoindre le front, demandent à passer dans la garde sédentaire, certificat médical à l’appui.

Ceux qui restent donnent une soirée d’adieux à ceux qui sont censés partir, qui sont émus aux larmes. Mais ce n’est qu’une comédie, car tout le monde sait bien que personne ne partira.

La nouvelle de Daudet (pourtant provençal d’origine et défenseur de la culture provençale) était  sévère pour Tarascon et le Midi.

Etait-elle fausse pour autant sur les sentiments véritables de la population ?

 

 

On trouvera en appendice d'autres indications sur l'état d'esprit des Provençaux lors de la guerre de 1870.

 

  

 

LE VOYAGE DU PROFESSEUR SAPPIA

 

 

 

En 1870, Nice et son arrière-pays étaient incorporés à la France depuis 10 ans (ainsi que la Savoie) et bien que cette incorporation ou annexion ait été approuvée par plébiscite (discutable sur quelques points) des habitants concernés, il y avait toujours des personnes qui ne l’acceptaient pas (il y en a encore aujourd’hui !).

 

Le professeur Henri Sappia était l’un d’eux. Figure d’érudit devenu révolutionnaire professionnel, le professeur Sappia n’aimait pas plus l’idée du rattachement de Nice à la France que celle du rattachement de Nice à l’Italie dominée par la dynastie de Savoie.

 Condamné à de la prison avec un grand nombre de militants révolutionnaires de tous horizons à la fin du Second Empire lors d’un grand procès, la chute de l’Empire lui avait fait rendu  la liberté et il avait couru à Nice pour prendre part à l’agitation qui dans ces derniers mois de 1870, prenait une couleur autonomiste.

 

Sappia note dans son livre Nice contemporaine, paru à Londres en 1871, que les Niçois dans leur ensemble souhaitaient la paix  et refusaient la politique de poursuite de la guerre de Gambetta, pour l'excellent motif que "les Prussiens ne leur avaient rien fait ".

 Lors des élections de février 1871, les Niçois choisirent donc des députés à la fois favorables à la paix et de tendance autonomiste.

 Il s’ensuivit une agitation de rue que le préfet, semble-t-il, laissa se développer, pour pouvoir ensuite la réprimer. Il y eut quelques heurts avec les soldats français (mais pas de morts), des personnes furent arrêtées et des journaux interdits.

 

Sappia, compromis avec les membres de la mouvance autonomiste, que les autorités françaises assimilaient délibérément à une mouvance pro-italienne (laquelle existait bien et les frontières entre l’une et l’autre n’étaient pas étanches) préféra s’enfuir à destination de Londres.

 Il passa par Paris au moment où la Commune se mettait en place. Il rencontra les dirigeants de la Commune, qu’il connaissait tous, dit-il (en tant que militant révolutionnaire, il connaissait   la plupart des révolutionnaires qui avaient pris la tête du mouvement communard).

 

A part quatre ou cinq, écrit Sappia, les dirigeants de la Commune « ne valaient pas une orange pressée ».

 

Henri Sappia les décrit : athées, matérialistes, communistes. Evidemment ce n'était pas le cas de tous, mais Henri Sappia ne s'y retrouvait pas. Il continua son chemin, et il agit sagement car à quelques jours près il aurait sans doute été bloqué dans Paris, avec toutes les conséquences prévisibles.

 

Sappia arriva donc en Angleterre et fit paraître son livre Nice contemporaine qui dénonçait les agissements des autorités françaises à Nice, ce qui était sa préoccupation première. Sans doute il pouvait compatir avec les vaincus de la Commune, mais leur cause n'était pas la sienne.

 

Si nous avons cité ce personnage pittoresque  et peu connu (son courant de pensée est bien loin des courants dominants en France) c’est qu’il donne un témoignage sur le sentiment pacifiste des Niçois au moment des élections de 1871, sentiment certainement partagé par le reste du pays – même si la situation niçoise était particulière.

 Sappia devait terminer sa vie après d’autres aventures, comme archiviste municipal à Nice dans les années 1900.

 

Quant aux députés niçois dits autonomistes, ils ne se firent pas remarquer à l’Assemblée nationale et se gardèrent bien de poser la question de l’autonomie de Nice.

 (Voir Henri Sappia, Nice contemporaine, réédition 2006)

 

 

 

 

 

LA FRANCE CONTRE LA COMMUNE

 

 

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant, d’une part, qu’une majorité de Français (depuis les anciens mobilisés du camp de Conlie jusqu’aux prudents Tarasconnais)  ait envoyé à l’Assemblée nationale des élus partisans de la paix et d’autre part, qu’ils aient très mal considéré l’insurrection de la Commune qui  refusait le verdict des urnes et voulait continuer la guerre.

Les autres oppositions qui ont joué sont bien entendu des oppositions : villes/campagne, possédants/prolétaires, mais dans des proportions variables.

Tel paysan pauvre n’avait pas l’intention d’aller se battre parce que les Parisiens l’avaient décidé pour lui, tel bourgeois des villes réagissait contre les objectifs sociaux de la Commune autant et sinon plus que contre leur volonté de continuer la guerre.

A Paris les habitants des quartiers bourgeois ont pris en grand nombre la fuite, rejoignant Versailles pour se mettre à l’abri. Dans les quartiers parisiens occupés par les classes moyennes, la popularité de la Commune était faible. Il suffit de dire que les établissements scolaires et les administrations ne fonctionnaient plus, les enseignants et fonctionnaires, sauf un petit nombre d’entre eux, ayant refusé de se mettre au service de la Commune.

Bien entendu les classes populaires urbaines soutenaient le mouvement,  sans doute majoritairement, – à Paris du moins, car dans les autres villes (Marseille, Lyon, Saint-Etienne) le mouvement exista mais fut assez rapidement vaincu (à Lyon tout se joua en deux ou trois jours ) ce qui tend probablement à montrer une mobilisation des classes populaires urbaines plus faible qu’à Paris.

 

 

 

 

 APPENDICE : LA PROVENCE ET LA GUERRE DE 1870

 

  

" IL NOUS RESTE LA PROVENCE"

 

 

Après la guerre de 1870-71, Paul Déroulède publia ses Chants du Soldat (1872) un recueil de poémes où il exprime l'amertume de la défaite et exalte l'héroïsme malheureux des vaincus.

Déroulède devait ensuite jouer un rôle politique en devenant le président de la Ligue des patriotes et le propagandiste principal de la Revanche, un nationaliste de combat, qui à un moment fut même tenté par l'idée d'un coup d'état.

Il serait exagéré de croire sur parole ce qu'il dit de l'attitude des gens du Midi à l'époque de la guerre. Mais le Marseillais décrit dans son poème De Profundis n'est sans doute pas qu'une pure création imaginaire :

  

Ce n'était pas lui qui voulait la guerre,

Et je puis jurer qu'il a voté non;

Mais, quand il a vu qu'il fallait la faire,

Il a dit « Eh bien, qu'ils la fassent donc ! »

 (…)

Les Français de France ont la tête prompte;

Mais lui de Marseille est homme de poids,

Il sait qu'on ne meurt jamais qu'une fois,

Et que cette fois vaut bien qu'on la compte.

(…)

« Dans tous les duels il faut des témoins,

Nous serons témoins des Français de France.

Nous ne demandons qu'à les applaudir,

(...)

Un peu de victoire est bon aux affaires,

(...)

Maintenant s'ils n'ont ni force ni chance,

Si ces gens du Nord se font battre exprès

Eh bien ! mais alors reste la Provence !

Qu'on y vienne un peu, nous serons tout prêts ! »

Effectivement, tout prêt à combattre,
Faisant l'exercice, ayant deux fusils,
Parlant comme trois, criant comme quatre;

C'était un troupier des plus réussis.
Et quand il apprit qu'aux champs de l'Alsace,

Le dieu des combats nous abandonnait,
S'il n'eût écouté que sa folle audace,
Il allait partir, mais il se tenait.
Plus tard, disait-il; je crois que la France

Sera trop heureuse en me retrouvant

(…)

« Montrons-nous de loin, comme l'Espérance,

Et, pour rester fort, gardons-nous vivant. »

 

 

Le poème se termine par une scène de comédie. Un soir après un bon dîner (une bouillabaisse sur le Vieux-Port, sans doute) un plaisantin fait croire au Marseillais qu'un bateau prussien se dirige vers le port.

 Le pauvre garçon est pris d'un transport

De blanc qu'il était, il en devient rouge,

De rouge violet, et de violet, mort!

 

Le poème est peut-être plus  révélateur des préjugés des Français du nord (surtout des Parisiens en fait) sur les gens du midi, que de l'attitude réelle de ceux-ci. On notera au passage le renversement des clichés  habituels (mais c'est le Marseillais qui parle) sur les caractères des habitants du nord et du midi : les Marseillais sont présentés comme des gens  sérieux, préoccupés par les "affaires" (commerciales) et les Français du nord comme des "têtes promptes" (ou légères).

Certes, le monument des Mobiles de Marseille, au haut de la Canebière, montre qu'il y eut des Marseillais pour partir se battre en 1870-71 (dont une "Légion garibaldienne") - mais combien étaient-ils (et combien partirent vraiment) ?

 

 

Il y a sur la montagne Sainte-Victoire une grande croix de 18 mètres de hauteur totale, élevée en 1875 après une souscription auprès de 22 000 donateurs, inaugurée par l'archevêque d'Aix-en-Provence. Cette croix a pris le nom de Croix de Provence.

Elle fait suite au voeu fait en 1871 par l'abbé Meissonnier, curé d'une paroisse proche,  d'élever une croix si les Prussiens n'arrivaient pas en Provence.

Le socle de la croix porte quatre inscriptions sur les faces qui regardent vers Paris, Rome, Marseille ou Aix, chaque fois dans une langue différente :

L'inscription regardant vers Rome est en latin.

L'inscription regardant vers Paris, en français évidemment, porte seulement : « Croix de Provence, bénite par Monseigneur Théodore-Augustin Forcade, Archevêque d'Aix, Arles et Embrun le 18 mai 1875 ».

Celle qui regarde vers Marseille, porte l'inscription en grec (référence aux origines grecques de Marseille) : « Voici, matelots, votre phare, négociants, votre gain, travailleurs, votre repos et votre richesse ».

Celle qui regarde vers Aix porte en provençal l'inscription suivante en traduction française : « Ô Croix, salut ! Source d'éternelle lumière, ô testament écrit avec le sang d'un Dieu, la Provence à tes pieds s'inclina la première. Protège la Provence, ô croix de Jésus-Christ ».

 

La Croix de Provence exprime assez bien le patriotisme des Provençaux de l'époque, pour qui la Provence passait d'abord et pour qui la fin de la guerre fut probablement accueillie avec soulagement.