LE SANG DE LOUIS XVI

 

 CINQUIEME  PARTIE 

 

 

 

 

 

 

L'ABOLITION DE LA LOI DE DEUIL, 1833

 

 LA PROPOSITION DE LOI PORTALIS

 

 

 Il va être une dernière fois question de la loi de deuil de 1816 - pour son abolition.

Le régime de la Restauration a pris fin avec la révolution de juillet 1830. Louis-Philippe, membre de la famille royale, représentant la branche d'Orléans, a été appelé au trône comme "roi des Français".

Il rétablit le drapeau tricolore, se présente comme l'héritier de la "bonne" révolution, celle de 1789. Jusqu'à la fin de son règne il recevra aux Tuileries les survivants des "vainqueurs de la Bastille" pour l'anniversaire du 14 juillet.

J'aurais du m'inscrire comme vainqueur de la Bastille, ironisera Chateaubriand, aujourd'hui je recevrais une pension.

Le régime est porté sur les fonds baptismaux, si on ose dire, par de vieux routiers de la politique française depuis les quarante dernières années : La Fayette, Talleyrand. Les inspirateurs intellectuels du nouveau régime sont Benjamin Constant (qui meurt peu après la révolution de 1830) Royer-Collard, leader de l'opposition libérale sous la Restauration, Guizot, qui sera plus tard l'emblématique président du Conseil de Louis-Philippe.

La loi d'exil du 12 janvier 1816 est abrogée. Les derniers régicides peuvent rentrer en France, sans susciter beaucoup de curiosité.

En décembre 1831, le député Portalis dépose à la Chambre des députés un projet de loi tendant à  abroger la loi de 1816 instituant la journée de deuil pour l’anniversaire de l’exécution de Louis XVI.

En même temps il dépose un projet pour supprimer l’interdiction du travail le dimanche (il était donc un précurseur de la « libéralisation » !)

Portalis, magistrat de profession,  n’appartenait pas à la branche la plus connue de cette famille, d’origine provençale, famille qui avait donné le célèbre ministre des cultes de Napoléon, le juriste Portalis, l’un des rédacteurs du code civil.

Il explique son projet en considérant que la loi est un reproche éternel adressé au peuple français - même si la journée du 21 janvier est une des plus tristes de notre histoire.

Seuls quelques rares députés protestent dont le célèbre avocat  Berryer, fils de l’avocat du maréchal Ney . Elu de la Haute-Loire à cette époque (il sera un peu plus tard élu à plusieurs reprises député par Marseille), Berryer  représente les « légitimistes » à la Chambre (partisans de la branche aînée des Bourbons, qui n’ont pas accepté le changement dynastique opéré par la révolution de 1830,  même si pour siéger, Berryer a du prêter serment... à Louis-Philippe !).

Il met en garde contre ce signal adressé aux extrémistes, en ce qu'il semble banaliser l’exécution d’un roi.  D’ailleurs même les partisans de la révolution, pour prouver qu’ils ne sont justement pas des extrémistes, devraient tenir à la conservation de la loi de 1816, ajoute Berryer.

Le comte de Lameth croit utile d'ajouter que  Louis XVI n’a pas été tué par la révolution de 1789, mais par celle de 1792.

Ce Charles - Malo de Lameth était le frère du plus connu  - mais presque oublié aujourd'hui -  Alexandre de Lameth, homme influent de la première partie de la révolution, mort en 1829. Avec ses collègues Barnave et Duport, Alexandre de Lameth fut un moment à la direction des affaires  en 1791-1792. Leur programme était celui du club des Feuillants : arrêter la révolution sur la base des acquis de 1789, conforter la monarchie constitutionnelle, empêcher les progrès des Jacobins ; c’était le programme de Mirabeau, mort en 1791.

Comme tous ceux qui ont voulu arrêter la révolution – du moins jusqu’à ce qu’elle s’arrête d’elle-même, Lameth et ses amis devaient être balayés : Barnave, devenu suspect après la chute de la monarchie, fut exécuté sous la Terreur.  Duport, Lameth et les deux frères de ce dernier trouvèrent refuge dans l’émigration. Duport  revint d'émigration après la chute de Robespierre, mais proscrit au18 fructidor, se réfugia en Suisse où il mourut. Les Lameth ne revinrent  en France que plus tard.

 

La proposition est votée à une très large majorité et transmise à la Chambre des pairs.

 La Chambre des pairs est composée en très grande partie de pairs nommés sous la Restauration, dont l'effectif a été complété par 36 pairs nommés par Louis-Philippe afin d'obtenir une majorité permettant de faire voter la loi supprimant la pairie héréditaire.

 

 

 

" FAISONS UNE LOI DU SILENCE "

 

 

 

Les débats vont permettre de retrouver quelques survivants – certes pas de premier plan – des époques précédentes.

 Le comte Tascher (de la famille de l’impératrice Joséphine, première femme de Napoléon ), rapporteur de la loi émet un avis défavorable. Il rappele que selon Mirabeau, dans une monarchie constitutionnelle, le souverain est le représentant perpétuel du peuple. Le régicide de 1793 a donc porté atteinte à la fois à la personne royale et aux droits et intérêts du peuple. L'inviolabilité du roi est d'ailleurs prévue par la Charte de 1830 comme l'était celle de Louis XVI par la Constitution de 1791. Abroger la loi semblerait un encouragement à ne pas respecter la constitution.

Il  propose de maintenir la loi en la restreignant à une disposition selon laquelle les tribunaux vaqueront ce jour.

Le comte de Dreux-Brézé (fils de celui à qui Mirabeau avait fait la réponse célèbre, un peu enjolivée par l'histoire : "Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n'en sortirons que la force des baïonnettes" - maintenant Mirabeau était devenu une autorité morale  de la monarchie constitutionnelle comme on l'a vu dans le discours du comte Tascher), ancien officier de l'empire - il avait été aide de camp du maréchal Soult - rappelle que la Nation n'a pas eu de part dans l'exécution de Louis XVI, puiqu'il n'y a pas eu appel au peuple. Il dit que durant la période révolutionnaire, l’honneur s’était réfugié dans l’armée : si l’armée avait été présente à Paris au moment du procès de Louis XVI, elle n’aurait jamais permis l’exécution (mais évidemment elle combattait aux frontières !). Il propose le maintien de la loi : c'est bien le moins qu'on puisse faire pour un roi qui était le père de la patrie, toujours avare  du sang de ses sujets, alors qu'on glorifie ceux qui l'ont répandu par une folle ambition (il pense sans doute à Napoléon).

Le comte de Saint-Simon relit le testament de Louis XVI qui voulait le pardon des offenses, et vote pour l'abrogation.

 

Le duc de Bassano pour sa part déclare que Napoléon  avait manifesté son dégoût de la loi révolutionnaire qui célébrait comme une fête l’exécution de Louis XVI et l’avait abrogée dès son arrivée au pouvoir. Il rappelle les propos de Napoléon : "on célèbre des victoires, mais on pleure sur les victimes restées sur le champ de bataille" . La loi de deuil, contraire à la loi révolutionnaire, était comme la précedente une loi de réaction [il veut dire que chacune des deux lois voulait marquer son opposition à une option politique contraire]; elle devait aussi être abrogée. " Faisons une loi du silence, laissons parler la seule histoire".

 

Un mot sur ce personnage qui a déjà été rencontré (à propos de Huguet de Sémonville, voir troisième partie). Il s’agit de Hugues Maret, qui avait été un des principaux ministres de Napoléon. Diplomate  à l’époque révolutionnaire, mais très modéré, il s’était fait confier en 1793 une mission à l’étranger avec Huguet de Sémonville. Les deux hommes qui devaient rester très proches, furent arrêtés par les Autrichiens – arrestation qui leur avait permis de traverser sans encombre la période risquée de la Terreur. Maret fut un collaborateur très proche de Napoléon, qui le titra duc de Bassano (pour ne pas agacer l’opinion publique française, Napoléon donnait souvent  des titres de noblesse  faisant référence   à des localités italiennes, parfois assortis d’une rente payée par la localité - après tout, Napoléon était aussi roi d'Italie). Cela donna l’occasion d’un bon mot de Talleyrand : Je ne connais pas de plus grand imbécile que M. Maret, sauf peut-être le duc de Bassano.

 

Le comte de Tournon : n'abolissez pas la loi qui apprend que dans la mort d'un roi, chaque famille est frappée.

Le comte de Ségur, d'une famille noble libérale ralliée à l'Empire, ancien général de Napoléon et historien de la campagne de Russie à laquelle il avait participé : il faut abolir la loi qui parait punir les Français, mais il ne faut pas laisser se répandre l'idée que la Terreur a pu être bonne à quelque chose. Ce sont les soldats-citoyens qui ont sauvé la France et non l'infâme Terreur qui n'a fait que créer de nouveaux dangers. On ne peut pas se contenter d'un immoral silence.

Finalement les pairs votent le texte suivant : le 21 janvier, les tribunaux, cours et administrations vaqueront en signe de deuil. La  loi du 19 janvier 1816 est abrogée.

Le projet retourne à la Chambre des députés. qui supprima la vacance des administrations et tribunaux, sauf 26 voix contre.

La loi retourna chez les pairs qui rejetta la modification des députés et on resta là pour cette fois. 

 En décembre 1832, M. Portalis renouvela sa proposition de loi. La commission de la Chambre des députés l'adopta de nouveau.

 M. Laugier de Chartrousedéputé légitimiste d’Arles  s’écria : Vous voulez abroger la commémoration, mais pouvez-vous abroger l’histoire, qui a marqué ce jour de son doigt inexorable ?

 Le projet repassa à la Chambre des pairs.

Le comte Siméon, rapporteur du projet, estima qu'il fallait abroger la loi mais sans faire du 21 janvier un jour comme un autre.  Il propose de rédiger ainsi la loi  d’abrogation :

La loi du 19 janvier  1816 est abrogée. L’anniversaire du 21 janvier 1793 reste un jour de deuil.

Proposition curieuse qui voulait satisfaire tout le monde.

Siméon était un juriste cousin du célèbre Portalis, le ministre de Napoléon. Partisan modéré de la révolution, Siméon participa à Marseille au printemps-été 1793 à l’insurrection dite fédéraliste dirigée contre le pouvoir montagnard (ou jacobin, même si les Jacobins étaient seulement une partie des Montagnards) et se réfugia à l’étranger après la défaite de l'insurrection. Il revint en France après le 9 thermidor, fut élu député du Var  au conseil des Cinq Cents sous le Directoire. Il se réfugia de nouveau à l’étranger au moment du coup d’état du 18 fructidor dirigé contre les modérés et crypto-royalistes, puis revint sous le Consulat. Napoléon lui confia ensuite le poste de principal ministre dans le royaume de Westphalie créé pour son frère Jérôme Bonaparte, et lui donna le titre de comte.

Rallié aux Bourbons, un moment ministre de l'intérieur de Louis XVIII, il se rapprocha de l’opposition libérale sous la Restauration et applaudit le remplacement de Charles X par Louis-Philippe.

 

Le comte Portalis estima que la loi du 19 janvier 1816 n'était pas insultante pour le peuple, car le peuple n'avait eu aucune part dans l'exécution du roi. L'abroger serait donner un encouragement aux extrémistes.

C’était un cousin de l’auteur de la proposition d’abrogation et le fils du célèbre Portalis, ministre de Napoléon qui avait été l’un des auteurs du Code civil.

Promu à de hautes fonctions et créé comte par Napoléon en raison plus des mérites de son père que des siens, il avait eu droit à une sérieuse remontrance de Napoléon, à l’époque où celui-ci était brouillé avec le Pape. Napoléon avait reproché en pleine séance du Conseil d'Etat à Portalis jeune, chargé de la censure, d'avoir laissé circuler un mandement pontifical critiquant l'Empereur. Il l'avait accusé de faute professionnelle confinant à la trahison et d'ingratitude et lui avait ordonné de quitter ses fonctions et de sortir. Comme Portalis,catastrophé, passait devant lui pour sortir, Napoléon avait ajouté plus doucement  : "J'en suis navré, car j'ai toujours à l'esprit la mémoire et les services de votre père".

Cela n'empêcha pas Portalis jeune de poursuivre sa carrière comme magistrat judiciaire sous l'Empire finissant.

Puis il se rallia avec joie à la Restauration (il fut notamment Garde des sceaux sous Charles X), avant de se rallier à Louis-Philippe. Premier président de la cour de cassation, Portalis jeune devait être à la fin de sa vie sénateur du Second Empire, ayant prêté pendant sa longue vie huit serments de fidélité aux gouvernements successifs de la France.

 

 Le baron Mounier parla dans le même sens que le comte Portalis et ajouta qu'en Angleterre, malgré le changement de dynastie, on célèbre toujours un jour de deuil pour l'anniversaire de l'exécution de Charles Ier.

Ce Mounier était le fils du révolutionnaire (modéré) grenoblois Jean-Joseph Mounier, très actif en 1789, mais qui dès octobre 1789 s'était désolidarisé avec l'évolution de la révolution et s'était réfugié à l'étranger avec sa famille. En exil, les Mounier père et fils vécurent un moment à Weimar où ils se lièrent avec Goethe. Ils revinrent en France  sous le Consulat.  Bonaparte nomma préfet Mounier père. Stendhal, son compatriote grenoblois, admirait grandement Mounier père et fut au début des années 1800 amoureux de sa fille Victorine. Stendhal était devenu ami du fils Mounier, surtout pour approcher la soeur. Ce fils, fonctionnaire de l'Empire, avait été fait baron par Napoléon.

Le vieux général comte Mathieu Dumas, qui avait vécu la révolution (révolutionaire modéré, dans l'entourage de La Fayette, proscrit au18 fructidor, puis servant Napoléon, député d'opposition sous la Restauration) vota pour l'abrogation, estimant qu'assez de larmes avaient coulé depuis l'exécution du roi et que le moment du pardon et de l'oubli était venu

Le comte Roederer vota pour l'abrogation et rappela que Napoléon avait de son côté abrogé la loi révolutionnaire, ajoutant que dans un cas comme dans l'autre, ces lois ne convainquent qu'une partie de l'opinion.

En 1792, Roederer était procureur-général-syndic du département de la Seine (selon l’organisation de l’époque,   chargé de veiller à l’application des lois par les autorités du département) ; c’est lui qui le jour du 10 août 1792, avait conseillé à Louis XVI de se réfugier à l’Assemblée nationale et de se mettre sous la protection de celle-ci (protection bien illusoire).

Se faisant oublier sous la Terreur, Roederer avait trouvé un régime plus conforme à ses vœux avec le Consulat et l’Empire. Napoléon le nomma conseiller d’Etat et comte.

C’est donc sans surprise que Roederer fait l’éloge de l’attitude de Napoléon.

Le maréchal comte de Grouchy déclara qu’il était dans l’armée en 1793 et  que celle-ci avait été profondément attristée par l’exécution de Louis XVI. Il proposait un amendement rédigé ainsi : "la date du déplorable événement du 21 janvier est à jamais un jour de deuil ", formulation permettant d'abroger les autres dispositions de la loi de1816..

Ce Grouchy n’est pas un inconnu : c’est le fameux Grouchy que Napoléon a attendu inutilement lors de la bataille de Waterloo et qui a été proscrit à la 2ème Restauration.

En 1793, ce jeune aristocrate révolutionnaire mais sans excès, beau-frère de Condorcet, servait dans les armées de la république, sans approuver l’exécution de Louis XVI ni la Terreur. Continuant sa carrière militaire sous l'Empire, fidèle de Napoléon, il fut nommé maréchal de France pendant les Cent-Jours. Grouchy dut ensuite quitter la France. Quand il rentra en France, le conseil de guerre se déclara incompétent pour le juger. En 1819, le  roi Louis XVIII rétablit Grouchy dans ses titres et grades, sauf celui de maréchal. Ce titre lui fut rendu par Louis-Philippe qui l'avait nommé pair de France.

 

Comme on le voit, les militaires survivants de l’époque révolutionnaire avaient cœur de donner de l‘armée dans laquelle ils avaient servi (comme officiers) une image qui se démarquait des excès révolutionnaires.

 Finalement les pairs votèrent un texte disant :

- que le 21 janvier restait un jour de deuil ;

- que la loi du 19 janvier 1816 était abrogée.

 

 

 

 

" JOUR FUNESTE ET A JAMAIS DEPLORABLE "

 

 

 

Le projet repassa à la Chambre des députés qui supprima l'article sur le jour de deuil.

 Un député prit la parole pour dire qu'en raison de son âge, il était étranger aux actes de l’époque révolutionnaire, mais qu’à aucun moment il ne pouvait laisser dire qu’il était solidaire avec ce qui s’était passé le 21 janvier.

 La Chambre des pairs reprit le projet modifié par les députés. Le comte Siméon et le général Exelmans, ancien proscrit sous la Restauration, comme on l'a vu, puis réintégré dans ses fonctions par ce même régime et enfin rallié à la monarchie de juillet qui l'avait nommé pair, estimèrent en commission qu' il fallait trouver une solution consensuelle pour éviter une fracture politique entre les deux chambres.

Lors des débats, le philosophe Victor Cousin, qui faisait partie des pairs nouvellement nommés par Louis-Philippe,  prit la parole :

Il présenta les choses philosophiquement : les nations n'aiment pas reconnaître leurs fautes; cette humilité est sublime en religion, mais pas en politique.

L'écrivain, académicien et futur ministre de l’instruction publique Villemain (future tête de Turc de Baudelaire pour son style académique et flagorneur; Baudelaire l'aurait peut-être plus apprécié s'il avait su que la pétition en faveur du retour en France de David, peintre admiré de Baudelaire, et que David  n'avait pas voulu signer, avait été écrite par Villemain), fit remarquer que bien plus que refuser de reconnaître leurs fautes, les nations préfèrent considérer qu'elles n'y ont été pour rien et les imputer à d'autres...

Victor Cousin proposa d'abroger la loi de 1816, avec une rédaction parlant de " l'événement funeste du 21 janvier".

Parmi les orateurs qui s'exprimèrent, on trouve le duc de Montebello (fils du maréchal de l'Empire Lannes).

Le garde des sceaux Barthe prit habilement la parole en considérant qu'il y avait une forme de consensus pour l'abrogation de la loi de 1816, mais avec une formule qui marquerait de façon négative le 21 janvier, comme dans la proposition Cousin. C'est cette piste qu'il fallait suivre.

D'autres membres de la Chambre, Silvestre de Sacy (le célèbre orientaliste, fondateur de l'école des langues orientales, professeur au Collège de France, membre de toutes les académies européennes) ou l'historien Prosper de Barante, firent des propositions dans ce sens, qui rejoignaient celle de Grouchy précédemment, dans la qualification de la date du 21 janvier, en supprimant toute commémoration. Villemain proposa enfin d’ajouter au texte de la proposition Cousin, les mots « jour à jamais déplorable ».

 

L’article unique de la loi devenait :

 

La loi du 19 janvier 1816, relative à l'anniversaire du jour funeste et à jamais déplorable du 21 janvier 1793, est abrogée.

 

Le texte repassa sous cette forme devant la Chambre des députés.

Un député, M.Salverte, critiqua la nouvelle formulation de la loi : que signifiait ce  « à jamais déplorable » ?

Est-ce à la loi de juger un fait historique  ?   " C'est à l'histoire, à la postérité, de juger les actions passées".

Agir autrement, pour chaque épisode de notre histoire,  serait créer des occasions infinies de haines et de ressentiments, alors que nous avons besoin de concorde et d'union.

Un député d’opposition, ancien officier bonapartiste, Cabet, approuva l’abrogation de la loi et fut le seul à défendre la validité du vote de la Convention.

Cabet est connu comme un théoricien du communisme utopique.

Il créa plus tard au Texas une  sorte de colonie, l'Icarie, où les habitants, souvent des anciens soldats de Napoléon, devaient vivre dans une parfaite égalité. Cela se termina en fiasco et Cabet mourut aux Etats-Unis, ne pouvant revenir en France où il faisait l'objet de plaintes pour escroquerie. 

Berryer fit un dernier discours dans une ambiance électrique pour s’opposer à l’abrogation de la loi : l’ajout de la Chambre des pairs était pour lui insuffisant et même hypocrite. Berryer réfuta une fois de plus l'idée que la loi de 1816 voulait faire porter le blâme de l'exécution de Louis XVI sur le peuple français. Au contraire, elle était la protestation de ce peuple contre le régicide dont il n'avait été en rien complice.

Il rappela que la Convention avait refusé l'appel au peuple dans le procés du roi, comme le font toujours toutes les tyrannies qui refusent de laisser s'exprimer le peuple.

Finalement, par 262 voix contre 82, la Chambre des députés vota la loi dans les termes de la Chambre des pairs, le 21 janvier 1833, soit quarante ans jour pour jour après l'exécution de Louis XVI !.

Parmi les députés présents s'étant abstenus, il y avait le dernier grand personnage vivant de la révolution, La Fayette.

Cette loi n’ayant jamais été abrogée à son tour, ni modifiée (à notre connaissance) elle continue de qualifier (sans que personne le sache) le 21 janvier 1793 de « jour funeste et à jamais déplorable ».

Comme on le voit les débats de 1831-1833 sont intéressants et on y voit passer certains arguments qui sont toujours d’actualité : quelle est l’utilité des lois mémorielles, est-ce à la loi de qualifier un fait historique ?

 

 

 Sur les débats de 1832-1833 :

Célébration du 21 janvier, depuis 1793 jusqu'à nos jours, Joseph Mathieu, 1865   (en ligne )

Annuaire historique universel pour 1833, Ulysse Tencé et Charles-Louis Lesur,  1834  (en ligne )

 

 

 

 MEMOIRE DE PIERRE

 

 

 A SAINT-DENIS

 

 

 

086 Louis XVI and Marie Antoinette Statue X

 Cénotaphes de Louis XVI et de Marie-Antoinette, basilique de Saint-Denis

http://dougtischler.blogspot.fr/2009/09/parisand-previewpart-2-basilica-of.html 

 

 En 1815, le gouvernement avait décidé d'élever un cénotaphe (tombeau sans les corps) pour Louis XVI et Marie-Antoinette dans la basilique de Saint-Denis.

Le projet fut confié aux sculpteurs Gaulle et Petitot, sous le contrôle du conservateur des monuments, Lafolie    .

La réalisation, entravée par beaucoup de difficultés, devait prendre plus de quinze ans et s'achever quand la branche aînée des Bourbons avait quitté le pouvoir au profit de Louis-Philippe d'Orléans.

Les monarques devaient être  figurés en "priants" (on donne le nom de " priant " à des personnages, comme le nom l'indique, représentés en train de prier).

Les premiers essais furent plutôt calamiteux. Les sculpteurs se remirent au travail. Les autorités chargées de superviser le travail jugèrent l'effigie de Marie-Antoinette, réalisée par Petitot, passable, bien que peu ressemblante, et de plus affublée d'une robe de style Empire  bien peu de circonstance.

Pour l'effigie de Louis XVI, représenté en costume du sacre, ce fut pire. Le sculpteur Gaulle, qui s'en remettait à des sous-traitants, alléguait son état de santé et le surmenage: il est vrai qu'il travaillait  notamment, à la même époque, sur la décoration de la Bourse - programme bien plus d'actualité dans ces années qui voyaient la montée en puissance du capitalisme. Pendant sept ans Gaulle abandonna le projet.

Il fallut modifier le travail déjà fait et evidemment les devis explosèrent.

Enfin le priant de Louis XVI fut installé en 1841.

Vers 1950, les deux statues furent reléguées dans une chapelle fermée et plus ou moins à l'abandon.

Remises en évidence depuis 1975, tout le monde s'accorde à dire aujourd'hui qu'elles ne sont pas si mauvaises (http://saintdenis-tombeaux.forumculture.net/t94-le-tombeau-de-louis-xvi-et-de-marie-antoinette).

 

 

 

 LA CHAPELLE EXPIATOIRE

 

 

 

Comme on l'a vu, le 21 janvier 1815, les princes de la famile royale, avant la translation des reste de Louis XVI et Marie-Antoinette à Saint-Denis, avaient posé la première ierre d'une chapelle à la mémore des souverains guillotinés, qu'on allait appelr "chapelle expiatoire" (un nom qui n'était pas officiellement donné mais qui allait s'imposer).

 

La chapelle fut construite, avec un plan original inspiré de certaines architectures romaines, par Fontaine.
Percier et Fontaine avaient été les architectes attitrés de Napoléon, dont les travaux (surtout décoratifs) sont inséparables de la gloire de l’Empire (par exemple le décor de Notre-Dame pour le sacre de Napoléon en 1804).

Pour la construction de la chapelle expiatoire, Percier semble avoir refusé de s’associer à son vieil ami, étant sans doute en désaccord avec les implications politiques de la chapelle. Fontaine prit donc comme collaborateur le jeune Hippolyte Le Bas qui commençait une longue carrière.        .

 Se souvenant que la chapelle devait être construite sur l’emplacement d’un ancien cimetière où les victimes de la révolution avaient été enterrées, Fontaine fait précéder le bâtiment d’un jardin encadré par une double rangée de tombes fictives représentant les victimes de l’époque révolutionnaire, le campo santo (nom donné en Italie aux cimetières).

" L’intérieur affirme la science constructive impeccable de Pierre-François-Léonard Fontaine" (Wikipedia)

 

A l’intérieur de la chapelle, les statues de Louis XVI et Marie-Antoinette, chacun représenté avec un personnage allégorique, sont respectivement de  Bosio et de Cortot.

Le baron François-Joseph Bosio, natif de Monaco, a accompli sa carrière de sculpteur à succès sous tous les régimes. Jeune homme, il étudia avec le sculpteur Pajou, se brouilla avec lui et partit à l’aventure vers 1790, fut soldat dans l’armée belge de Vandernooot (au moment ou les provinces belges avaient déclaré leur indépendance par rapport à l'Autriche) , peut-être soldat dans les armées révolutionnaires françaises,  avant de perfectionner sa formation artistique en Italie et de revenir en France. Il sculpta les bustes aussi bien de Napoléon que de Louis XVIII.

On doit à Bosio le char à quatre chevaux de l’arc de triomphe du Carrousel – ce char fut installé pour remplacer les chevaux de Saint-Marc de Venise, prise de guerre napoléonienne qu’il fallut rendre à Venise après la chute de l’Empire. Bosio fut titré baron par Charles X à l’occasion de l’inauguration de cette œuvre.

Il  est aussi connu pour son aimable Nymphe Salmacis, sculpture nostalgique d’une antiquité rêvée, et représentative du  néo-classicisme gracieux de l’auteur. Le style néo-classique avait dominé l’Europe et l’Amérique des années 1780 à 1820 environ, et le grand maître incontesté du genre était l’Italien Canova (dont les deux oeuvres caractéristiques , entre des dizaines de création, sont l’effigie de Pauline Bonaparte, princesse  Borghese et le groupe des Trois Grâces - Canova est aussi l'auteur du Persée dont nos parlons en annexe de notre première partie.

Le Louis XVI à qui un ange montre le ciel, de Bosio est d’un style baroque assagi,  plus que néo-classique. Louis XVI est représenté  en costume du sacre, à genoux, levant la tête vers le ciel que lui montre un ange gracieux, le bras levé.

 

 

 

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Louis XVI à qui un ange montre le ciel, sculpture de Bosio dans la Chapelle expiatoire

http://maria-antonia.justgoo.com/t394p45-la-chapelle-expiatoire

 

 

 

 

 

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La nymphe Salmacis, statue de Bosio, musée du Louvre

http://parissculptures.centerblog.net/rub-BOSIO-Francois-Joseph-.html?ii=1

 

 

 

 

Marie-Antoinette soutenue par la Religion est l’oeuvre de Cortot.  La reine a les cheveux longs coiffés  à la mode de son époque (comme sur ses portraits par Mme Vigée-Lebrun) et porte une robe de cour fin du XVIIIème siècle - contrairement à l’œuvre installée à Saint-Denis dont on a parlé.

Evidemment l’image de la reine est celle de la souveraine encore jeune  et non de la captive de la Conciergerie, vieillie prématurément, maigrie et habillée modestement. L’image de la religion (chrétienne, bien entendu), conforme à la tradition, est celle d’une femme  portant la croix, un voile couvrant sa tête.

A popos de cette statue, rapportons une anecdote : un jour qu'il était présent dans la chapelle expiatoire, l'étrange prophète et créateur de religion Eugène Vintras (mort en 1875), un des acteurs de l'ésotérisme du 19ème siècle,  prétendit avoir vu la tête de la reine dans la statue se séparer du corps et dégoutter du sang, tandis que la reine lui parlait...

 

 

 

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Marie-Antoinette soutenue par la Religion, statue de Cortot

 

http://maria-antonia.justgoo.com/t394p45-la-chapelle-expiatoire

 

 

 

 

 

Jean-Pierre Cortot, d’une génération plus jeune que Bosio, et mort prématurément sous le règne de Louis-Philippe,  représente  la tendance à l’éclectisme de la sculpture du 19ème siècle, cherchant son inspiration dans tous les styles précédents.

Cortot devait être chargé par le gouvernement de Louis-Philippe de grandes commandes, comme le fronton du Palais-Bourbon (Assemblée nationale) représentant  La France, entre la Liberté et l'Ordre public, appelant à elle les génies du Commerce, de l'Agriculture, de la Paix, de la Guerre et de l'Éloquence, un programme tout à fait évocateur de la monarchie bourgeoise de Louis-Philippe.

 

 Il réalisa aussi l’un des groupes de l’arc de triomphe de l’Etoile représentant la Victoire – et figurant Napoléon, à qui Louis-Philippe trouvait de bonne politique de rendre hommage, d’autant que son régime avait récupéré nombre de dignitaires de l’Empire, comme les maréchaux Soult ou Sébastiani, respectivement à un moment ministre de la guerre et des affaires étrangères. On a vu que les anciens responsables de l’Empire étaient nombreux à la  Chambre des pairs de la monarchie de juillet.

 Le vieux Bosio participa aussi aux travaux de l’arc de triomphe de l’Etoile avec  un modeste bas-relief.

Les sculpteurs à qui ont été commandées les statues de la chapelle expiatoire ont donc aussi  participé au décor de monuments que nous considérons   comme des monuments nationaux emblématiques du pays.

Le titre du fronton du Palais-Bourbon porte bien la marque de l’époque de sa création. On imagine ce que donnerait un titre modernisé pour refléter les  valeurs actuellement à la mode  -  mais personne ne regarde vraiment le fronton du Palais-Bourbon ni ne s’inquiète de ce qu’il représente…

 

Des bas-reliefs de la chapelle expiatoire  et des sculptures d’angle ont été réalisées par  Gérard qui a lui aussi travaillé sur l’arc de triomphe de l’Etoile.

 

 

Après 1830 le gouvernement de Louis-Philippe considéra qu’il ne lui appartenait plus de payer pour la décoration de la chapelle expiatoire, considérée comme  un monument quasiment  privé.

 La duchesse d’Angoulême (seul enfant survivant de louis XVI) prit financièrement à sa charge l’achèvement des travaux – les statues de Bosio et Cortot,  livrées sous la Restauration, furent installées sur des piédestaux reproduisant le testament de Louis XVI et celui de Marie-Antoinette.

Une toile assez connue du peintre Lancelot Turpin de Crissé (au joli nom),  proche des milieux légitimistes, montre une messe à la chapelle expiatoire, vers 1835.

 

 

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 Une messe à la Chapelle expiatoire en 1835 par Lancelot Théodore Turpin de Crissé, Musée Carnavalet, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=37384725

 

 

 

 

Dans une ambiance lumineuse, des personnes – plutôt de la bonne société – assistent à la messe, certains sur des prie-Dieu, avec des enfants très jeunes assez distraits, sauf un qui prie sérieusement avec ses parents installés au premier rang. Une dame revient peut-être de faire ses courses car elle a un gros panier avec des fleurs.

On peut penser que la chapelle, en raison de sa destination, était fréquentée presque exclusivement par des partisans de la branche aînée des Bourbons. Assister à la messe à la chapelle expiatoire  consistait à afficher une opposition plus ou moins discrète au régime orléaniste.

Sur le tableau, un militaire ou un garde national semble surtout venu faire du tourisme et admire la statue de Marie-Antoinette. Deux religieuses en cornette prient à genoux devant la statue.  D’autres personnages se tiennent debout, dans une attitude respectueuse mais sans prendre vraiment part à la messe. Plusieurs hommes portent des pantalons blancs, à la mode de l'époque. Le prêtre et son enfant de chœur vont donner la communion aux fidèles.

La scène peinte par Turpin de Crissé donne une bonne image de la société parisienne élégante à l’époque des romans de Balzac.

Aujourd’hui la chapelle expiatoire – ayant le statut de monument national – est toujours un lieu de culte épisodiquement : on y célèbre bien entendu une messe pour l’anniversaire de la mort de Louis XVI : le prince Louis (ou Luis) d’Anjou, prétendant au trône de France pour la branche ainée des Bourbons et membre de la branche espagnole de la famille, était présent pour la messe de 2016.

 

On y célèbre aussi des mariages, aussi curieux que ça paraisse, compte tenu de l’aspect austère du lieu et des souvenirs tragiques qu’il évoque.  Les mariés sont surtout des étrangers, Américains ou Asiatiques, qui veulent se marier à Paris.

Connaissent-ils l’histoire de la chapelle ?  Ce sont peut-être des admirateurs de Marie-Antoinette…

 

 

 

 

 

LE REGICIDE DANS LA MEMOIRE

 

 

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Image surprenante : la statue de Lois XVI en robe du sacre, dans la ville de Louisville, Kentucky. La statue, réalisée en 1827 par Achille-Joseph Valois, était une commande du ministère de l'intérieur pour la ville de Montpellier. Installée en 1829 sur la place du Marché aux fleurs, elle en fut retirée peu après à la suite des événements politiques de 1830 et remisée dans des endroits peu accessibles. En 1967, le maire de Montpellier eut l'idée de l'offrir à la ville de Louisville, jumelée avec Montpellier, cadeau approprié puisque Louisville fut nommée ainsi en 1780 pour remercier le roi Louix XVI d'avoir aidé les insurgés américains lors de la guerre d'ndépendance.

En 2020, lors d'une manifestation dans le cadre du mouvement Black lives matter (contre les violences policières commises sur la population noire), la statue fut (involontairement ?) vandalisée, notamment son bras fut cassé. 

Pour les tribulations de cette statue (et sur la fait que la ville de Montpellier n'avait pas le droit de s'en séparer, voir l'article de La Tribune de l'art  https://www.latribunedelart.com/l-etrange-declassement-d-une-statue-de-louis-xvi-ex-monument-historique-de-montpellier

Photo site Vendéens et Chouans http://www.vendeensetchouans.com/archives/2019/01/21/37030449.html. Ajout 1/2021.

 

 

 

 Plus de deux siècles après, que reste-t-il de cette période et notamment de l'exécution du roi dans la mémoire collective (étrange expression, mais devenue familière) ?

Notre fil conducteur, au moins au début de cette étude, a été la notion de sang impur. On a vu que les révolutionnaires, en 1793 et 1794, parlaient du "sang impur" de Louis XVI ou de Louis Capet.

Certains pensaient tout à fait ce qu'ils disaient, d'autres peut-être pas, mais il fallait bien hurler avec les loups !

Nous trouvons dans l'utilisation de l'expression une justification supplémentaire de la compréhension (classique), dans La Marseillaise, du sang impur comme sang des ennemis de la révolution.

Il est vrai que la théorie à la mode qui s'est répandue en queques années,va peut-être se dégonfler.

Sur une émission dffusée en janvier 2016 sur la 5, un des promoteurs, sinon l'inventeur de la théorie à la mode,  M. Frédéric Dufourg, reconnaissait, devant la célèbre image de Louis XVI décapité de Villeneuve,  portant la phrase "Qu'un sang impur abreuve nos sillons", que " le sang peut changer en quelques mois",  expression curieuse, mais on voit ce qu'il veut dire. A un  moment donné, le sang impur aurait désigné le sang des révolutionnaires, au moins dans La Marseillaise en avril 1792 - mais cela n'a jamais été démontré même dans ce seul cas ! -  et à partir d'un certain moment, peu après, le sang impur désigne clairement les ennemis de la révolution .

Est-ce M. Dufourg, dans le script de l'émission, qui reconnait qu' "on ne peut pas savoir ce que Rouget de Lisle avait dans la tête" ?

C'est plutôt le présentateur de l'émission, car sinon ce serait une reculade totale !

http://telescoop.tv/browse/1315245/17/-la-marseillaise-l-eternel-chant-de-bataille.html

 

 Comme on l'a vu, la date du 21 janver 1793 est encore commémorée aujourd'hui, à titre privé bien entendu.

Elle l'est par des nostalgiques de la monarchie qui assistent à des messes ce jour-là ou viennent se recueillir sur la place de la Concorde, à l'endroit où était installée la guillotine.

Mais elle l'est aussi en sens contraire, par des admirateurs de la révolution, émules non de La Fayette, Mounier et  Mirabeau, mais plutôt de Robespierre et de Saint-Just. Ils se réunissent ce jour-là  (ils ne doivent pas être nombreux) pour manger de la tête de veau (quelle finesse ...).

Parmi eux des membres du Front de gauche; l'un d'entre eux écrit sur son blog qu'il approuve la Terreur, le massacre des Vendéens, car ils ont "sauvé la répubique".

C'est l'argument suprême. On ne se demande pas ce qui se serait passé, dans les multiples possibles de l'histoire, si la république n'avait pas été "sauvée" (même en supposant vraie l'affirmation ) - cette république qui de toutes façons devait disparaître peu après pour céder place à d'autres régimes, au soulagement presque général (régimes qui allaient aussi se révéler décevants !), cette république qui, à en croire les nostalgiques actuels de Robespierre et de la Terreur, n'était déjà plus elle-même après la chute de Robespierre, puisque devenue bourgeoise et réactionnaire. 

Leur justification, qu'ils n'osent pas avancer à découvert, préférant mettre en avant un consensus républicain mieux admis par la population,  est celle de  tous ceux qui veulent imposer une vision du monde, la leur, aux autres, par la force s'il le faut. C'est que tous les moyens sont permis pour imposer son idéal, et mieux, qu'un idéal n'est pas fait vraiment pour se réaliser mais pour donner à ses partisans des raisons de mourir et de tuer. Il s'agit d'une forme de fanatisme de nature religieuse, où l'idéal politique remplace la religion traditionnelle. Au 19ème siècle, Gustave Le Bon, spécialiste de la psychologie des foules, remarquait : le Jacobin n'est pas un rationaliste mais un croyant. Son discours est imprégné de rationalisme, mais pas ses actes.

L'exécution du roi a-t-elle changé l'histoire ? Bien entendu. Qu'aurait été l'histoire (au moins de la France) si la majorité de la Convention avait voté contre la mort, nous n'en savons rien. Louis XVI aurait peut-être repris son titre royal après quelques années de détention, dans une monarchie constitutionnelle pacifiée, évoluant vers une démocratie moderne.

Ou pas.

Mais ne nous y trompons pas. En janvier 1793, la question n'était déjà plus  de savoir si le roi vivrait ou mourrait, mais si la révolution allait s'arrêter, se stabiliser, ou continuer. Les forces sociales et politiques en lutte dépassaient de beaucoup la question de la vie du roi.  Le contexte d'affrontement de l'époque, déjà nourri par plusieurs années de tensions et d'actes sanglants, ne pouvait se résoudre que dans la violence généralisée, dont la mort du roi n'était qu'un épisode, presque une ouverture pour la Terreur et la quasi-guerre civile qui ont suivi.

Sa mort a-t-elle été " utile", nous a-t-elle permis d'éviter les guerres mondiales, nous permet-elle de vivre dans une société plus prospère ou plus juste (une notion très variable d'ailleurs) que nos voisins européens qui ont conservé une forme monarchique, ou que ceux dont la république se fonde sur des bases différentes (république fédérale par exemple) ?

Poser la question est évidemment y répondre !

En 1799, l'avocat Portalis, futur ministre de Napoléon et futur auteur du code civil (nous avons parlé plus haut de son fils), député modéré voire crypto-royaliste sous le Directoire,  réfugié en Allemagne après le coup d'état du 18 fructidor, écrivait au célèbre journaliste genevois Mallet du Pan, contre-révolutionnaire, mais pas pour autant partisan de l'absolutisme.

 Pour Portalis la crise révolutionnaire qui avait mis le feu à la France et à l'Europe s'expliquait par les buts déraisonnables de la révolution  :

" On a voulu faire une nouvelle terre et un nouveau ciel. On a voulu faire un peuple de philosophes alors qu'on aurait du se contenter de vouloir faire un peuple heureux".

Remarque sans doute insuffisante, comme toutes celles qui peuvent être faites sur la révolution et qui prétendent donner l'interprétation unique du phénomène, lui-même multiple et contradictoire.

Mais Portalis a bien vu que certains révolutionnaires ont voulu "changer le monde" de fond en comble pour le rendre conforme à leurs propres conceptions. Bien entendu, le monde de leurs rêves ne pouvait qu'être le meilleur. Ceux qui en doutaient n'étaient pas dignes d'y habiter - et donc pas dignes d'exister.

Pour habiter ce monde nouveau, il fallait  donc un homme nouveau.

C'est sans doute ce que Portalis veut dire quand il parle d'un "peuple de philosophes". Les révolutionnaires (et particulièrement les Jacobins) ont  rêvé de créer une population éduquée (certains diront "formatée") par des principes "philosophiques" (ou  mieux,  politiques) imposés par l'Etat et enseignés depuis l'enfance .

Pour réaliser ce nouveau monde, la violence était justifiée. Ce rêve  a accouché presque naturellement du régime pré-totalitaire de la Terreur, puis, presque aussi naturellement, s'est brisé.

 

Un autre personnage, dans l'autre camp, émettait des idées proches de celles de Portalis. Siéyès, réfléchissant sur l'échec de la révolution jacobine (qui quelque part était aussi l'échec de la révolution) situait la cause de cet échec dans des buts exagérés, sinon délirants : " au lieu de se contenter de faire une république, on a voulu faire une ré-totale."

Notons le mot : Siéyès est le précurseur de tous ceux qui voient dans la période terroriste de la révolution, la préfiguration des régimes totalitaires.

Il est probable que pour Siéyès, la république qu'il souhaitait était quelque chose qui devait ressembler à la république des Etats-Unis de l'époque, dirigée par des gens raisonnables sachant allier l'intérêt général et les intérêts particuliers. 

Les révolutionnaires rêvant d'un autre monde étaient sans doute une minorité. D'autres, moins idéalistes, les ont soutenus un temps, poussés par la force des événements ou l'instinct de survie.  Les acteurs de l'époque ont été bien plus "agis" qu'agissant, comme le reconnaissait dans ses mémoires le Conventionnel Barère.

 L'exécution du roi n'est qu'un épisode dans ce contexte d'intense bouleversement idéologique et social et d'emballement des événements, qui a laissé sans moyen d'action les gens raisonnables de l'époque.

Encore faut-il bien juger cet épisode, sans lui donner une importance démesurée..

Quelques réflexions nous permettront peut-être de le faire.

Edgar Quinet était un historien (de la tendance de l'histoire philosophique) du 19ème siècle, républicain mais proche de la république philosophique de Kant plus que de la république jacobine.

Il a écrit à propos de la mort du roi :

  " De bonne foi, à quoi a servi cette date? Qu'est-ce que ce sang a produit ? "

 Ernest Renan, l'auteur de la Vie de Jésus et de nombreux ouvrages d'histoire des religions, parfois considéré comme un grand homme de la république (à laquelle il s'était rallié après la guerre de 1870 un peu en désespoir de cause), écrivit :

" Le meurtre du 21 janvier est la plus honteuse profession [ déclaration] qu'on ait jamais faite d'ingratitude, de bassesse et d'oubli du passé."

 

Mais c'est un  écrivain du 20ème siècle qui a donné sur l'événement du 21 janvier la meilleure formulation :

 

" Certes, c'est un répugnant scandale d'avoir présenté, comme un grand moment de notre histoire, l'assassinat public d'un homme faible et bon. Cet échafaud ne marque pas un sommet, il s'en faut."
Albert Camus, L'homme révolté.

 

 (pour ces  citations :

:http://www.cosmovisions.com/LouisXVI02.htm#3ilaCdJsTSd1qzMF.99,     http://www.allianceroyale.fr/hommage-louis-xvi-albert-camus/,   http://www.lexpress.fr/informations/la-mort-du-roi_592822.html (article de Jean-claude Casanova, 1993)