LA MARSEILLAISE : SANG IMPUR ET BONNES INTENTIONS

TROISIEME PARTIE 

 

(MESSAGE REECRIT)

 

 

 

[ Une erreur de manipulation a fait que j'ai supprimé ma deuxième partie initiale   !!! 

J'ai reconstitué de façon un peu différente ma deuxième partie, qui est devenue la troisième du fait que j'ai aussi divisé en deux ma première partie, trop longue ]

 

 

 

Argument : 

 

La Marseillaise a été  un chant  subversif pour la plupart des régimes avant son adoption par la IIIème république .

Mais dès 1840 environ, un infléchissement a lieu qui transforme La Marseillaise en chant plus clairement nationaliste. Lors  d'un épisode de la question d'Orient en 1840-41, la France soutient le vice-roi d'Egypte contre la Turquie. Elle est désavouée par les puissances européennes. Une partie de l'opinion publique française souhaite alors la guerre contre les puissances européennes et en profiter pour "récupérer" la rive gauche du Rhin - pourtant territoire allemand. Le gouvernement de Louis-Philippe a gardé la tête froide et maintient la paix. Pendant cette crise qui se prolonge en 1841, voire au-delà, on chante La Marseillaise ( voir notre message séparé "Toujours La Marseillaise") et le Rhin allemand, poème ironique et belliciste d'Alfred de Musset, jusqu'à ce que la tension s'apaise. 

A l'époque de la monarchie de juillet (1830-1848), le chant national, pas vraiment un hymne, est La Parisienne, sur un poème de Casimir Delavigne, qui évoque la révolution de 1830.

Puis sous le Second Empire (1852-1870), le régime adopte comme chant national Partant pour la Syrie, une romance de style troubadour de la reine Hortense, mère de Napoléon III.

 

Enfin, en 1879 La Marseillaise est adoptée comme hymne national par la IIIème république, lorsque celle-ci est enfin dirigée par les républicains convaincus (Gambetta, Jules Ferry).

Mais, contrairement à ce qu'on croit souvent,  il s'agit d'une république militariste et impérialiste, dure avec les faibles et les classes populaires,  et très liée  aux intérêts financiers.

Elle a tout intérêt à exalter les souvenirs révolutionnaires de 1789-94 qui permettent de faire croire à l'ensemble de la population que la France n'a  plus de raison de faire de nouvelles révolutions, puisque celle-ci a déjà eu lieu dans le passé et à vaincu les ennemis du progrès.

Les républicains au pouvoir font peur aux classes populaires avec un possible retour des forces rétrogrades d'ancien régime. pour obtenir le soutien des masses. L'exaltation de la première révolution est une sorte de garde-fou contre une autre révolution, sociale.

C'est dans ce contexte que La Marseillaise devient hymne national.

Les socialistes révolutionnaires de l'époque refusent La Marseillaise, hymne pour eux militariste et chauvin, et lui opposent bientôt l'Internationale.

 

 

 

 

VEILLONS AU SALUT DE L'EMPIRE

 

 

Sous l'Empire napoléonien, La Marseillaise est mal vue. On dit même qu'elle est "interdite" (mais par quel acte ?). En tous cas elle n'a plus aucun caractère officiel.

On la chantera parfois, dans l'armée, surtout à la fin du régime, au moment de l'invasion étrangère.

Le chant quasi officiel est Veillons au salut de l'empire.

L'air est celui d'une romance extraite d'un opéra-comique de Dalayrac, Renaud d’Ast, datant de 1787 (l'histoire d'un militaire qu'on croit mort à la guerre, ce qui crée des quiproquos). La romance d'origine commençait par les mots : Vous qui d’amoureuse aventure, courez et plaisirs et dangers.

Au début de la révolution (en 1791), un chirurgien militaire, Boy, y adapta des paroles  où le mot empire a le sens de patrie ou d'état :  

 

Veillons au salut de l'empire,
Veillons au maintien de nos lois ;
Si le despotisme conspire,
Conspirons la perte des rois !

Lors de la proclamation de l'empire napoléonien, cet air était tout trouvé pour le nouveau régime..

Est-ce qu'on chantait les vers qui parlent de la "perte des rois" ? C'est peu probable mais pas impossible. Napoléon était lui-même, outre empereur des Français,  roi d'Italie; il avait distribué des royaumes et des principautés à ses frères et soeurs et il avait élevé au rang de rois ses "clients" comme les princes de Saxe, de Bavière et de Wurtemberg (les descendants de ces derniers resteront rois jusqu'en 1918, malgré l'inclusion de leurs royaumes dans le Reich allemand).  Mais il suffisait de considérer que les rois dont on parlait dans le chant étaient les rois ennemis de l'Empire...

 

 

 

 ROUGET DE LISLE TEMOIN DE SON TEMPS 

 

 

En 1814, Napoléon abdique pour la première fois. Toute la France ou presque applaudit à la chute de l'empire, à la fin des aventures militaires, de la conscription avec son cortège de morts et au retour des Bourbons qui semble présager une ère de repos et de réconciliation.

Rouget de Lisle, au diapason de l'opinion générale, écrit un Chant du Jura (sa région natale) qu'on connait aussi sous le nom peu imaginatif de Vive le roi :

 

Vive le Roi !

Noble cri de la vieille France,

Cri d'espérance

De bonheur d'amour et de foi !

Trop longtemps étouffé par le crime et nos larmes

Éclate plus brillant et plus rempli de charmes.

 

Refrain :

Vive le Roi ! Vive à jamais, vive le Roi !

 

 Mais son hymne a peu de succès et le roi Louis XVIII n'en fait pas un chant national (ce qu'espérait peut-être Rouget ?).

Ce qui sert de chant national à l'époque, c'est :

Vive Henri IV, vive ce roi si bon 

Et quand les membres de la famille royale apparaissent en public, on les accueille pendant un moment avec une romance extraite de l'opéra-comique Lucile du compositeur liégeois Grétry (mort octogénaire et couvert d'honneurs par le régime napoléonien en 1813, sans pouvoir assister à ce succès posthume) :

Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ?

Qui symbolise bien le sentiment répandu à l'époque que les membres de la famille royale faisaient partie de la grande famille française.

Le chant Vive Henri IV survivra un peu à la Restauration, il sera le chant de ralliement des royalistes "légitimistes" dans les décennies qui suivront le renversement des Bourbons en 1830.

 

De manière assez drôle,  en Egypte, où des officiers français instruisent l'armée égyptienne  dans les années 1820, les soldats égyptiens qui défilent devant le vice-roi Mehemet-Ali (le créateur de l'Egypte moderne) chantent...vive Henri IV !

 

Quant à Rouget de Lisle, il n'est pas vraiment prospère et fait même de la prison pour dettes. Habile à humer l'air du temps, sinon à en tirer parti, il compose pour le fondateur du socialisme  utopique , le comte de Saint-Simon (avec qui il est en relations) un Chant des industriels, qui célèbre les nouveaux triomphateurs du 19ème siècle :

Honneur à vous, enfants de l'industrie

Dans l'esprit de Saint-Simon, les industriels étaient autant les entrepreneurs que les ouvriers, qui devaient coopérer pour construire un monde meilleur...

 

 

 

LA PARISIENNE SOUS LOUIS-PHILIPPE

 

 

En 1830, la révolution de juillet chasse les Bourbons (en raison du comportement autoritaire du dernier roi Bourbon, Charles X). la monarchie est maintenue et un cousin des Bourbons, le duc d'Orléans Louis-Philippe, devient roi. c'est la monarchie bourgeoise.

On dit que La Marseillaise fut chantée lors des journées de la révolution de juillet 1830 (les Trois Glorieuses) et on en tire l'idée que ce chant représentait l'idéal républicain qui allait être déçu par l'instauration d'une monarchie, même si c'était une monarchie constitutionnelle, mais avec un suffrage restreint aux plus riches (régime censitaire, comme dans le régime précédent).

Même si cette idée est sans doute vraie en général, on a des exemples de La Marseillaise chantée dans un cadre bourgeois et libéral, favorable au régime orléaniste. Ainsi en août 1830 à Marseille, le nouveau gouverneur de l'Algérie qui va prendre son poste, le général comte Clauzel, nommé par le nouveau gouvernement,  est reçu par les autorités de la ville et le soir on donne en son honneur une représentation de La Cenerentola de Rossini à l'opéra. A l'entracte, les artistes chantent  la Marseillaise reprise en choeur par le public et toutes les dames de la "société" libérale (les épouses ou filles des négociants importants) portent des ceintures en rubans tricolores.

A la même époque à Marseille, ce sont les milieux populaires (pêcheurs, portefaix du port) qui restent fidèles aux Bourbons.

En 1832, Augustin Jal, auteur d'un célèbre dictionnaire des termes de marine, publie des Scènes de la vie maritime. Il évoque une " fête nationale" célébrée après 1830 sur la flotte de guerre au mouillage, avec coups de canon, pavillons de tous les pays avec lesquels la France est en paix déployés (pavoisement), puis lorsque la nuit tombe, la flotte illuminée, avec des milliers de marins chantant La Marseillaise, "ce rythme puissant d'une mélodie guerrière qui fait battre le coeur comme une voix patriotique". "Tout cela était magique, étonnant sublime", "sur tous les quais du port, sur tous les points de la cité qui domine le mouillage de l'escadre [Toulon, Brest ou un autre port de guerre ?], on battait des mains, comme si on avait pu entendre de là les chaudes paroles des marins buvant au roi, à la patrie, à la révolution".

 

Dans un livre paru en 1880 à Strasbourg, dont on reparlera, Le Chant de guerre pour l'armée du Rhin, ou La Marseillaise, l'auteur,  Le Roy de Sainte-Croix, raconte l'histoire suivante :

Dans les semaines ou les mois suivant la révolution de juillet, un fumiste parisien avait pris l'habitude de se rendre au Palais-Royal, résidence traditionnelle de la famille d'Orléans, où logeait le roi Louis-Philippe. Il ramassait un chemin une bande de gamins à qui il donnait quelques pièces de monnaie, et une fois sous le balcon royal, il criait : Le roi, le roi ! Louis-Philippe, qui soignait (à ce moment) sa popularité, apparaissait au balcon et le plaisantin avec sa troupe de gamins criait alors : La Marseillaise, La Marseillaise ! Le roi, sans se faire prier, entonnait La Marseillaise. Mais au bout d'un moment il comprit qu'il était victime d'une "scie", comme on disait à l'époque - une plaisanterie à répétition, et il fit interdire l'accès au farceur.

Malgré ces débuts encourageants, le régime de Louis-Philippe se détourne vite de La Marseillaise (surtout à Paris, ville encore populaire et remuante) et préfère donner la préférence à un "chant national", La Parisienne, dont la musique semble avoir été orchestrée par Auber d'après une marche allemande et les paroles sont  de l'académicien Casimir Delavigne :

 

Peuple Français, peuple de braves,

La Liberté rouvre ses bras ;

On nous disait : soyez esclaves !

Nous avons dit : soyons soldats !

Soudain Paris, dans sa mémoire

À retrouvé son cri de gloire :

En avant, marchons ontre les canons ;

À travers le fer, le feu des bataillons,

Courons à la victoire. (bis)

 

La nouvelle popularité de La Marseillaise  est marquée par l'orchestration grandiose qu'en fait  Berlioz. Celui-ci rencontre Rouget de Lisle qui déclare modestement à son jeune collègue : "Vous êtes un génie, moi, je n'ai eu qu'un feu de paille".

Louis-Philippe fait attribuer une pension à Rouget de Lisle qui meurt en 1836 à 76 ans à Choisy-le-roi..

Rouget de Lisle avait eu le temps de réfléchir à la popularité du chant qu'il avait composé. A un bibliothécaire de Besançon, ville de son Jura natal, il avait écrit :

 

 "J’ai servi la Révolution parce que c’était servir mon pays. J’ai détesté les révolutionnaires qui m’ont toujours paru l’opprobre et le fléau. Je n’ai rien voulu de cette effroyable et glorieuse Convention qui trainait sa gloire dans le sang et la fange. Je n’ai rien voulu du Directoire que je méprisais. Je n’ai rien voulu de Bonaparte dont je me suis éloigné dès le principe " (dès le début).

 

Et à ses obsèques en 1836, son ami le général baron (de l'Empire) Blein rappelait que Rouget de Lisle avait toujours été un homme de bien, d'ordre et de paix. Il citait les paroles de Rouget : "Je serais indigné si les malintentionnés ou les ignorants me jugeaient comme un ancien terroriste ou un fomentateur de révolutions. Je n’ai pas composé La Marseillaise pour soulever les pavés de Paris, mais bien pour renverser les cohortes étrangères. Nos sillons ne doivent pas boire le sang français, ils sont destinés à recevoir des épis nourriciers..."

L'assistance chanta la Marseillaise et mille (?)  bouquets d'immortelles furent jetées dans la tombe.

Dix ans après, le général Blein faisait transporter le cercueil de Rouget dans un enclos funéraire dans sa propriété (à Thiais) qu'il avait préparé pour sa famille. A cette occasion, un Jurassien, M. Gindre de Mancy, déjà présent lors du premier enterrement, avait apporté un bouquet de fleurs du Jura et lut sur la tombe un poème de sa composition :

(...)

Je viens des monts lointains t'apporter quelques fleurs,

Des fleurs de ce Jura si plein de ta mémoire,

D'où, clairon des combats et fanfare de gloire,

Ta grande voix d'écho en écho résonna,

Et sur le monde entier, haute et fière, tonna.

 

De mes pieuses mains reçois cet humble hommage...

 

 

 

LA MARSEILLAISE ET LE RANZ DES VACHES

 

 

Une anecdote montre qu'à cette époque, La Marseillaise était considérée essentiellement comme un chant guerrier, symbolisant l'esprit conquérant de la France. Lors d'une soirée musicale en 1837, le marquis de Custine demande à Frédéric Chopin d'improviser sur deux thèmes musicaux : le Ranz des vaches (l'appel des vaches, vieille chanson en dialecte des bergers suisses, notamment du canton de Fribourg) et La Marseillaise. Le marquis de Custine écrit à une amie :

 

« Vous dire le parti qu'il a tiré de cette épopée musicale, est impossible. On voyait le peuple de pasteurs fuir devant le peuple conquérant. C'était sublime.»[

 

 

 

MEHEMET- ALI ET LA RIVE GAUCHE DU RHIN

 

 

 

 

 L'agitation nationaliste qui se développe en France en 1840, est de nouveau l'occasion de chanter La Marseillaise,

La crise internationale de 1840 commence par le soutien de la France au Vice-roi d'Egypte Méhémet-Ali qui s'est emparé d'une grande partie des possessions de son suzerain, le sultan de Turquie et qui est forcé de les restituer par une conférence des puissances européennes à laquelle la France n'est pas invitée. Il se développe alors en France une agitation nationaliste, au son de La Marseillaise, encouragée par le Président du conseil (premier ministre) Adolphe Thiers, pour réclamer qu'on déclare la guerre aux puissances européennes et qu'on en profite pour "récupérer"  la rive gauche du Rhin (la Rhénanie), qu'on estime être une frontière naturelle de la France.

Cette excitation belliciste provoque en coutre-coup la colère des Allemands. Louis-Philippe met fin à la crise en nommant un nouveau président du conseil, Guizot, partisan de l'apaisement..

 (sur cette crise voir notre message, Toujours La Marseillaise, la crise de 1840).

L'utilisation chauvine de La Marseillaise lors de cette crise est déplorée par certains esprits qui voient surtout dans ce chant un appel au bellicisme et à la haine entre les nations

Lamartine écrit La Marseillaise de la paix, au titre caractéristique, qui n'est pas un chant mais un long poème, pour s'opposer au nationalisme menaçant, aussi bien français qu'allemand :

 

 Nations, mot pompeux pour dire barbarie, 

L’amour s’arrête-t-il où s’arrêtent vos pas? 

Déchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie : 

"L’égoïsme et la haine ont seuls une patrie ; 

La fraternité n’en a pas ! "

...

Roule libre et paisible entre ces fortes races 

Dont ton flot frémissant trempa l’âme et l’acier, 

Et que leur vieux courroux, dans le lit que tu traces, 

Fonde au soleil du siècle avec l’eau du glacier.

[Lamartine parle du Rhin puisque les nationalistes français revendiquaient la rive gauche du Rhin, ce qui avait provoqué la colère des Allemands; si le mot nations lui paraît barbare, il semble considérer que les Français et les Allemands sont des communautés naturelles, des "races", qui ont vocation à vivre en paix]

 

Tandis que de son côté le socialiste saint-simonien  Louis Festeau, déclare à propos de La Marseillaise  : « …  en 1840, c’est un anachronisme. Le sabre ne règne plus ; aujourd’hui, c’est la pensée qui dirige le bras ; sur toutes les faces du globe, les peuples élèvent des temples aux dieux de la réconciliation et de la concorde ; cependant, la Marseillaise est un cri de guerre, un chant de haine, un appel permanent aux armes ; j’ose le dire, la Marseillaise a fait son temps, elle n’est plus de notre siècle ». 

cité par  Maurice Dommanget, De la Marseillaise de Rouget de Lisle à l’Internationale de Pottier. Les leçons de l’histoire.

 

 

 M. Dommanget est un socialiste révolutionnaire des années mil neuf cent trente (il est mort en 1976), opposé au parti communiste. Il a écrit cette étude érudite en 1938 pour montrer que le véritable hymne du prolétariat était l'Internationale, à un moment où le parti communiste, dont il dénonce les manoeuvres, essayait de récupérer pour sa propagande  l'héritage de la révolution française et de La Marseillaise (le film de Jean Renoir, La Marseillaise, fut financé par une souscription de la CGT).

Pour Dommanget, La Marseillaise est un hymne nationaliste et militariste, complètement opposé aux intérêts des travailleurs .

 

En 1844, le journaliste musical Blanchard, rendant compte d'un concert géant donné par Berlioz, définit ainsi La Marseillaise : "ce fameux chant national qui poussait nos soldats à la victoire, ou les faisait mourir gaiement pour la gloire du pays."

 Le sens révolutionnaire de La Marseillaise s'estompe derrière le sens nationaliste et on peut se demander si l'interdiction du chant par les gouvernements de l'époque  (que signale Blanchard) ne tient pas aussi à son caractère belliciste, dans une France qui, sous le gouvernement de Louis-Philippe, veut rester à la fois conservatrice et pacifique.

 

 

 

LA MARSEILLAISE EN 1848

 

 

La révolution de 1848 qui chasse Louis-Philippe et rétablit la république (qui très vite est dominée par les conservateurs) remet sur le devant de la scène La Marseillaise, qui est fréquemment jouée sans être pour autant reconnue hymne national.

Certains  critiquent toujours son aspect sanguinaire comme le journaliste Jules Janin (très peu révolutionnaire par ailleurs) :

 " Il y a dans le refrain de ce grand poème épique, notre Iliade…, un vers, un seul vers qui nous trouble, qui nous fait peur, qui nous attriste : Qu’un sang impur… Quel sang ? le sang de qui ? où est le sang impur, à cette heure sérieuse de la fraternité universelle...?"

On voit que Jules Janin ne connaissait pas l'interprétation aujourd'hui à la mode sur le sang impur, sang des révolutionnaires - et pour cause : celle-ci, comme les mystères du calendrier maya, a attendu le début du 21ème siècle pour être découverte... 

Toutefois le chant qui à l'époque (au moins dans les classes populaires) obtient le plus de succès est le Chant des Ouvriers (ou le Chant des Travailleurs) , de Pierre  Dupont, qui était issu d"un milieu ouvrier et avait été ouvrier lui-même.  

Baudelaire était l'ami de Dupont; il entendit celui-ci chanter pour la première fois le Chant des Ouvriers : "Pourquoi rougirais-je d'avouer que je fus profondément ému?" dit Baudelaire.

Ce chant décrit la vie difficile des ouvriers et évoque l'espérance d'un meilleur avenir :

 

L'amour est plus fort que la guerre ;

En attendant qu'un meilleur vent

Souffle du ciel ou de la terre.

Aimons-nous, et quand nous pouvons

Nous unir pour boire à la ronde

Que le canon se taise ou gronde

Buvons (ter)

A l'indépendance du monde !

 

Quelques années plus tard, le théoricien socialiste Proudhon écrira à propos de La Marseillaise :

" Le style est factice, emphatique et vide, un lieu commun du commencement à la fin. L’auteur n’a trouvé ni pensées, ni expressions originales, et l’on peut douter aujourd’hui, en relisant cette pièce, si le peuple qui l’adopta pour hymne national [ NB: plus un hymne adopté spontanément qu'un hymne légal, on l'a vu] et qui la chantait en marchant à l’ennemi, avait réellement conscience de lui-même, s’il était mûr pour la liberté. A cet égard, je n’hésite point à dire que le Chant des Travailleurs, de 1848, me paraît d’une inspiration plus vraie, plus réelle, d’un idéalisme par conséquent plus profond que la Marseillaise."

 Mais la belle chanson de Dupont avait peut-être un défaut, perceptible à l'époque et encore plus aujourd'hui,  elle parlait de gens qui boivent, même s'ils boivent à l'indépendance du monde...Et Dupont lui-même finit sa vie dans l'alcoolisme (il mourut à peine plus âgé que Baudelaire, son exact contemporain, né comme lui en 1821).

 Notons que Dupont et Proudhon se rapprocheront  à la fin de leur vie de Napoléon III.

 

 

 

PARTANT POUR LA SYRIE  OU LE BEAU DUNOIS

 

 

 

 La proclamation du rétablissement de l'empire avec Napoléon III comme empereur va transformer une romance sentimentale en quasi hymne national. 

 Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon Ier, a été d'abord président de la république légalement élu en 1848, puis il a pris tous les pouvoirs par un coup d'état en 1851 et enfin s'est fait proclamer empereur en 1852 - ces évolutions étant approuvés par des plébiscites.

Louis-Napoléon est le fils de Louis Bonaparte, frère de Napoléon Ier et pendant un moment roi de Hollande, et de Hortense de Beauharnais.

La reine Hortense comme on l'appelle fréquemment (en raison de son titre de reine de Hollande) était la fille de Joséphine de Beauharnais. Son père, un général d'origine aristocratique, rallié à la révolution mais pas assez révolutionnaire  pour les Jacobins,  fut guillotiné pendant la Terreur. Hortense devint la belle-fille de Napoléon quand celui-ci épousa  Joséphine et sa belle-soeur quand elle-même épousa Louis.

 Jolie et sensible, malheureuse en ménage (elle se consolait avec des amants comme le comte de Flahaut, père du demi-frère de Napoléon III, le futur duc de Morny) la reine Hortense composait des romances.

L'une d'entre elles est Partant pour la Syrie, ou Le Beau Dunois. On discute de savoir si la reine a vraiment composé la musique. Les paroles sont du comte Alexandre de Laborde, un amateur de livres et de voyages, ancien émigré et accessoirement fonctionnaire de l'empire (et de tous les régimes qui suivront, sans vraiment les aimer beaucoup).

La romance évoque un chevalier qui part aux Croisades et demande à la Sainte Vierge d'être le plus vaillant et d'aimer la plus belle.

Son voeu se réalise. Il permet à son seigneur de remporter la victoire et celui-ci lui donne sa fille en mariage. La fin de la chanson évoque le mariage des deux fiancés dans l'allégresse générale, devant "l'autel de Marie".

C'est une romance de style troubadour, évocation romanesque et souriante d'un Moyen-Age idéalisé qui venait d'être mis à la mode au début du 19ème siècle. L'influence des romans de Walter Scott allait renforcer cette mode qui était la première manifestation du retour à l'admiration du Moyen-Age, jusque là discrédité, ce qu'on a appelé en Angleterre le gothic revival.

 

 

 

Portrait_de_la_Reine_Hortense_par_Isabey_Jean-Baptiste_(1767-1855)

La Reine Hortense, tableau d'Isabey, 1813.

Wikipedia.

 

 

 

Après la chute du Premier empire, cette romance devint un des chants de ralliement des bonapartistes.

Puis quand Napoléon III accéda au pouvoir, il en fit une chanson nationale, jouée dans toutes les circonstances officielles.

Napoléon III avait une dévotion véritable pour sa mère (jusqu'à sa mort il conserva sur lui la dernière lettre que sa mère lui avait écrite) et on peut voir une forme de piété filiale dans ce choix, comme quasi hymne national, d'une romance à vrai dire un peu surprenante dans ce rôle :

 

 Partant pour la Syrie,

Le jeune et beau Dunois,

Venait prier Marie

De bénir ses exploits :

Faites, Reine immortelle,

Lui dit-il en partant,

Que j'aime la plus belle

Et sois le plus vaillant.

 

 Peu d"hymnes nationaux ont des paroles comparables à celles-ci (c'est le seigneur comte qui parle au chevalier Dunois)   :

 

De ma fille Isabelle,

Sois l'Epoux à l'instant,

Car elle est la plus belle,

Et toi le plus vaillant.

 

Il est probable qu'on jouait surtout la musique et qu'on chantait rarement les paroles, ou toutes les paroles ?

D'autres sources indiquent que pour l'utilisation officielle du chant, on chantait des paroles différentes, mais je n'ai pas trouvé trace de ces paroles.

Le chant se termine par l'acclamation des assistants au mariage, qui peut symboliser une société courtoise et chevaleresque :

 

Chacun dans la chapelle

Disait en les voyant :

Amour à la plus belle,

Honneur au plus vaillant. 

 

  Avec ce chant, Napoléon III pouvait espérer rallier aussi  les vieux monarchistes nostalgique des temps passés, et on sait par des témoignages qu'il avait du succès dans les milieux populaires, même dans des régions où le français n'était pas parlé couramment.

Même si le contexte du chant est au départ guerrier (le chevalier qui part aux Croisades) ce n'est finalement qu'un décor. il  associe l'amour à la guerre et insiste plus sur l'amour que sur la guerre. 

 

 

 

 

ENTRE DEUX HYMNES 

 

 

 Pendant ce temps, La Marseillaise, toujours mal vue des pouvoirs publics conservateurs, continuait une évolution insensible qui la transformait en hymne patriotique et non plus exactement révolutionnaire. Elle était associée au souvenir de la gloire militaire (on l'a vu lors de la crise de 1840) mais pouvait symboliser aussi une France idéaliste et généreuse dans une évocation politiquement neutre.

C'est le cas dans une composition de Verdi, l'Hymne des Nations, composée pour une exposition internationale à Londres en 1862.

Dans cette composition de circonstance, Verdi imagine que la paix régnera un jour sur un monde uni sur lequel Dieu fera souffler des balsami d'amore (baumes d'amour).

Mais en attendant cette époque, il rend hommage au rôle positif des grandes nations en citant musicalement leur hymne "national" :

.L'Angleterre est représentée par le God save the Queen, et est désignée par le texte comme l'antique porte-étendard de la liberté.

La France est représentée par La Marseillaise (pourtant pas du tout hymne national à l'époque) et est désignée comme le pays qui verse généreusement son sang pour la liberté des autres (allusion au rôle joué par la France de Napoléon III pour libérer l'Italie de la domination autrichienne).

Enfin l'autre pays représenté par un hymne est justement l'Italie (O mia patria !) et l'hymne cité musicalement est l'Inno di Mammeli, Fratelli d'Italia, qui lui non plus n'est pas l'hymne italien officiel de l'époque (c'est la Marcia reale). Fratelli d'Italia ne deviendra l'hymne italien officiel qu'en 1946.

Pour l'Angleterre, Verdi cite non seulement l'air mais les paroles de l'hymne, alors que seul l'air de La Marseillaise est cité. Peut-être les paroles sont-elles encore ressenties comme trop violentes.

 Une autre preuve que La Marseillaise devient, pour l'opinion internationale, un hymne  (presque) "comme les autres"  est fournie par une scène d'un roman de Jules Verne.

Dans le roman Une ville flottante, Jules Verne raconte un voyage aux Etats-Unis sur le paquebot Great Eastern, le plus grand bateau de l'époque, une construction titanesque de l'ingénieur naval Isambart Brunel, qui ne fut jamais rentable et ruina son concepteur.

L'édition en volume du roman parut en 1871 mais la parution en feuilleton est antérieure à la chute du Second empire (qui a lieu le 4 septembre 1870, lorsqu'on apprend à Paris la capitulation de l'empereur devant les forces allemandes à Sedan - la capitale une fois de plus imposait son rythme et ses décisions au reste de la France).

A un moment, Jules Verne évoque une soirée musicale d'amateurs donnée sur le Great Eastern. Des Américains, des Yankees, demandent au Français qui tient le piano de jouer l'hymne français. Le pianiste commence à jouer Partant pour la Syrie, mais les Américains (des Nordistes précise Jules Verne) interrompent le pianiste : Non, non, le véritable hymne français.

Et le pianiste sans se faire prier, joue La Marseillaise, qui obtient un grand succès. Après quoi, toute l'assistance, debout et recueillie, chante le God save the Queen, qui sur un bateau britannique, conclut tous les concerts...

On est bien dans le même univers que Verdi.

 

 

jv_image7_gf

Illustration du roman de Jules Verne, Une ville flottante, par Férat.

C'est dans les somptueux salons du Great Eastern que J. Verne place une scène où des Yankees veulent entendre jouer La Marseillaise à la place de Partant pour la Syrie.

pixhttp://histoiredesarts-ecrivainsdepicardie.fr/

 

 

 

 LE TEMOIGNAGE DE BAUDELAIRE

 

 

En 1864, Baudelaire est en Belgique pour une décourageante tournée de conférences. Il y restera jusqu'en 1866, où après un accident (probablement un accident vasculaire cérébal) survenu dans une église de Namur, il sera rapatrié en France et mourra sans avoir récupéré ses capacités en 1867.

Il visite le pays qui lui inspire des réactions ambivalentes.

A Malines (Mechelen en flamand), il visite les églises –Saint-Rombaud, église gothique, Saint-Pierre-  il note qu’on a l’impression que chaque jour est un dimanche. « impression générale de repos, de fête, de dévotion »..

 

Plus que les monuments eux-mêmes, il apprécie l’atmosphère calme et comme en dehors du temps, où la vie est rythmée par le son des carillons.

 

« Odeur prononcée de cire et d’encens, absente de Paris ».

 

Cette atmosphère de dévotion tranquille parait même victorieuse des nouvelles doctrines importées par la Révolution française puisque Baudelaire note que le carillon, entre autres, sonne le thème de la Marseillaise :

 

« L’hymne de la Canaille, en s’élançant des clochers, perdait un peu de son âpreté… il semblait gagner une grâce enfantine. On eut dit que la Révolution apprenait à bégayer la langue du ciel. Le Ciel, clair et bleu, recevait sans fâcherie cet hommage de la terre confondu avec les autres ».

 

Pour Baudelaire, la Marseillaise était encore l'hymne révolutionnaire des origines.

On peut trouver aussi curieux qu’en terre belge, en 1865, le carillonneur de l'église ait joué, parmi d’autres airs, la Marseillaise.

 

 

 

 

 

 

LA COMMUNE, 1871

 

 

Le Second Empire va s'effondrer avec le désastre de Sedan (4 septembre 1870).

Avant cela, La Marseillaise est de nouveau autorisée pour encourager l'esprit patriotique peu avant la déclaration de guerre à la Prusse en 1870, comme on sert un verre d'alcool fort aux soldats avant de monter à l'attaque, dit avec ironie le socialiste révolutionnaire Tridon (cité par M. Dommanget).

M. Dommanget, dans l'étude que nous avons citée (De la Marseillaise de Rouget de Lisle à l’Internationale de Pottier. Les leçons de l’histoire) fournit un témoignage intéressant, tiré d'un livre anonyme Un anglais à Paris (1894), peut-être de Sir Richard Wallace, anglais fortuné qui résida en France pendant une partie de sa vie :

" Je me rappelle avoir traversé le Jardin des Tuileries dans l’après-midi du dimanche 17 juillet (1870) ; une musique militaire y faisait entendre différents morceaux… Tout d’un coup, ils attaquèrent la Marseillaise. Je me retournai surpris, vers mon compagnon, qui appartenait à la maison de l’Empereur. Il comprit cette interrogation muette.

C’est par ordre exprès de l’Empereur, me dit-il. C’est le chant de guerre national, en somme, bien plus qu’un hymne révolutionnaire. Mais, objectai-je, la guerre n’est pas encore déclarée ? Elle le sera demain, me répondit-il ".

 

Certains socialistes révolutionnaires répudient alors La Marseillaise, comme trop liée à l'Empire et au bellicisme.

Le socialiste Tridon déclare :  "Qu’ils chantent la Marseillaise, nous n’en voulons plus. Elle est passée à l’ennemi. Qu’ils la gardent !"

Et Louise Michel, une des protagonistes de la Commune : " L’Empire l’a profanée, nous, les révoltés, nous ne la disons [chantons] plus."

 Mais au moment de la Commune, mouvement à la fois révolutionnaire et patriotique (il s'agit aussi de s'opposer à l'armistice conclu avec la Prusse par le gouvernement provisoire conservateur de Thiers - une attitude belliciste que tous les révolutionnaires ne partagent pas) La Marseillaise est forcément chantée par une partie des Communards.

Mais selon le témoignage de Louise Michel, l'air qui obtenait le plus de succès était La canaille, de l'ouvrier ciseleur (et ensuite auteur de romans et d'opérettes) Alexis Bouvier :

 

Ce n'est pas le pilier du bagne ;

C'est l'honnête homme dont la main

Par la plume ou le marteau gagne,

En suant, son morceau de pain.

C'est le père, enfin, qui travaille

Les jours et quelquefois les nuits.

C'est la canaille ! Eh bien ! j'en suis !

 

 A la fin du siècle, dans le Paris de la Belle époque, cette chanson obtiendra encore du succès, chantée avec la voix puissante,  gouailleuse et typiquement parisienne d'Aristide Bruant, dans le cadre des cabarets montmartrois comme Le chat noir. Ceux qui viendront l'applaudir étaient surtout des bourgeois, venus justement... s'encanailler au contact des classes populaires, représentées pour eux par des allumeuses et des proxénètes des "fortifs", alors que la chanson de Bouvier célébrait la population honnête et laborieuse.

 

 

 

 

LA REPUBLIQUE TRIOMPHANTE

 

 

On dit souvent que La Marseillaise a été reconnue hymne national de la république française le 14 février 1879, comme s'il y avait eu ce jour-là le vote d'une loi.

En fait une proposition de loi a bien été déposée par des députés radicaux dont Barodet et Talandier (après un incident à Nantes où des officiers conservateurs avaient sifflé La Marseillaise jouée dans un théâtre) mais le gouvernement a indiqué  qu'il ferait désormais jouer La Marseillaise puisque celle-ci était déjà hymne national depuis le  décret du 26 messidor an III (14 juillet 1795), première reconnaissance (assez imprécise quand on lit le texte de 1795) du chant comme "chant national".

Après un débat où la gauche républicaine et la droite conservatrice s'affrontèrent, les députés auteurs du projet de loi, satisfaits, le retirèrent.

 

Dans la même logique les républicains font voter en 1880 l'adoption du 14 juillet comme fête nationale.

A cette date, les républicains affirmés sont arrivés au pouvoir, tandis que la IIIème république à ses débuts (de 1871 à 1878) avait été dirigée par des conservateurs, souvent monarchistes (à l'époque où le maréchal de Mac Mahon, duc de Magenta était président de la république et le duc de Broglie président du conseil - l'équivalent de premier ministre, on parlait de la république des ducs). Au fur et à mesure des consultations électorales, le poids des conservateurs se réduit.

En 1879, les républicains ont acquis la majorité au Parlement, Mac Mahon a démissionné, remplacé par Jules Grévy. La gauche républicaine de Jules Ferry et l'Union républicaine de Gambetta dirigent le gouvernement. Ce sont les "républicains opportunistes" (un terme qui finira par être pris négativement). Les radicaux, plus à gauche qu'eux, sont parfois dans l'opposition et parfois dans la majorité.

 

L'adoption de La Marseillaise par les républicains lorsque ceux-ci arrivent au pouvoir  est invoquée par certains comme preuve du caractère révolutionnaire, ou "de gauche" (terme vague utilisé émotivement) de La Marseillaise. Vous voyez que ce chant a un sens révolutionnaire et progressiste puisque ce sont les républicains qui l'ont rendu officiel.

Regardons donc d'un peu plus près ces républicains des années 1880.

 

 

 

vers72_gervex_001f

 

Distribution des récompenses à l’Exposition universelle de 1889. -  toile de Henri Gervex.

 Musée national du Château de Versailles.

Cette toile gigantesque ( 6,15 m X 9, 82 m) commandée par le gouvernement montre les délégations coloniales défilant devant la tribune présidentielle  lors de l'exposition universelle de 1889. On distingue dans la tribune le président de la république, Sadi Carnot..

http://www.histoire-image.org/

 

 

 

 

 LA POLITIQUE COLONIALE

 

 

Le 28 juillet 1885, dans un discours célèbre à la Chambre des députés, Jules Ferry justifiait ainsi la colonisation : " Je répète qu'il y a pour les races supérieures un droit, parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures... je soutiens que les nations européennes s'acquit­tent avec largeur, avec grandeur et honnêteté, de ce devoir supérieur de civilisation."

Les admirateurs de la république concèdent que parler de races inférieures était maladroit (à l'époque l'existence de races et leur inégalité était une doctrine admise par presque tous les esprits en Occident) mais remarquent que l'intention était finalement généreuse et humaniste.

Mais dans le même discours, Jules Ferry affirme que la colonisation a des buts d'expansion économique et surtout qu'elle  est une compétition entre grandes pays,  dans laquelle la France doit tenir son rang de grande puissance :

 

" Messieurs, dans l'Europe telle qu'elle est faite, dans cette concurrence de tant de rivaux que nous voyons grandir autour de nous, les uns par les perfectionnements militaires ou maritimes, les autres par le développement prodigieux d'une population incessamment croissante ; dans une Europe, ou plutôt dans un univers ainsi fait, la politique de recueillement ou d'abstention, c'est tout simplement le grand chemin de la décadence ! (...)

  Il faut que notre pays se mette en mesure de faire ce que font tous les autres, et, puisque la politique d'expansion coloniale est le mobile général qui emporte à l'heure qu'il est toutes les puissances européennes, il faut qu'il en prenne son parti, autrement il arrivera... oh ! pas à nous qui ne verrons pas ces choses, mais à nos fils et à nos petits-fils ! il arrivera ce qui est advenu à d'autres nations qui ont joué un très grand rôle il y a trois siècles, et qui se trouvent aujourd'hui, quelque puissantes, quelque grandes qu'elles aient été, descendues au troisième ou au quatrième rang."

Clemenceau exprima son désaccord avec l'idée de civiliser les peuples de force et l'idée que la civilisation occidentale était supérieure à d'autres . Mais comme on le voit, la mission civilisatrice n'était pas la première justification de la colonisation par ses partisans.

  A cette date, la république, qui certes n'avait pas inventé la colonisation, avait déjà réalisé des opérations afin de montrer au monde que la France, malgré la défaite de 1870, était toujours une grande puissance.

 

En1881, sous le gouvernement de Jules Ferry, la France a imposé son protectorat à la Tunisie. Le prétexte fut un incident de frontière avec l'Algérie, mais l'opération était prévue depuis un moment, la France s'étant assurée auparavant de la neutralité des puissances occidentales, notamment l'Allemagne et la Grande-Bretagne.

Cette occupation (bien plus qu'un simple protectorat) fut accompagnée  par une spéculation financière  (un délit d'initié comme on dirait plus tard) : des spéculateurs proches du pouvoir rachetèrent à bas prix des obligations d'emprunts tunisiens qui , compte tenu de la situation intérieure de la Tunisie, ne valaient pas grand chose.  Au lendemain de la prise de possession par la France, le cours des obligations s'envola. On a dit que le frère de Ferry, banquier, était mêlé à cette spéculation (mais il n'existe pas de preuve semble-t-il);  cette spéculation était un fait connu dès l'époque (dont Maupassant parle dans son roman Bel-Ami).

Mais comme l'indique Henri Wesseling, historien de la colonisation (Le partage de l'Afrique, 1996), la principale raison de la conquête de la Tunisie n'a pas été de faire une opération financière, même si cette raison a existé aussi, la principale raison fut le prestige.

Gambetta félicita ainsi Jules Ferry : Grâce à toi, la France est de nouveau une grande puissance.

Si la "conquête" aboutissant au traité de protectorat fut assez facile, la révolte éclata peu après contre les colonisateurs et les troupes françaises durent "pacifier" le pays.

Un soldat français  écrit en évoquant des violences commises par les colonisateurs : "il faut avouer que notre rôle de civilisateur est parfois soumis à rude épreuve"  ; il se souvient du passage de Saint- Louis en Tunisie et il compare les soldats français à des Croisés qui se battent, non pour délivrer le Saint-Sépulcre, mais pour une mission aussi noble, pour les intérêts de la patrie (Les souvenirs d'un soldat bas-alpin sur la conquête de la Tunisie, article de Jean Peyras, in Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée1984)

Pour H. Wesseling, la France ne  faisait pas de différence entre colonie et protectorat et la Tunisie fut administrée  comme une colonie, tout en conservant en apparence son régime politique (le bey).

En 1885, année du fameux discours de Ferry sur la justification de la colonisation par la civilisation, la France avait entrepris une opération contre Madagascar, une île qui était en voie de modernisation malgré des archaïsmes encore flagrants et dont la conquête était souhaitée par les colons français de La Réunion, qui avaient acheté des terres à Madagascar et étaient menacés par une loi malgache sur la propriété du sol.

 

A cette époque, il existe  des républicains comme  le député Joseph Reinach, qui a fait ses débuts dans le silllage de Gambetta, pour  présenter l’implantation française à Madagascar comme « La réalisation définitive des grands projets de Richelieu, de Louis XIV et de la Convention » (Pouffary Marion, « 1891, "L'affaire Thermidor", Histoire, économie & société, 2009/2 (28e année), p. 87-108. DOI : 10.3917/hes.092.0087. URL : https://www.cairn.info/revue-histoire-economie-et-societe-2009-2-page-87.htm)

 

En 1885 les opérations militaires tournèrent court en raison des réactions britanniques, la France se contenta d'imposer un protectorat assez flou à Madagascar et d'exiger le paiement d'une forte indemnité, en obligeant la reine de Madagascar à souscrire pour payer l'indemnité un emprunt auprès du Comptoir d'escompte, une banque française, ce qui était un double bénéfice.

Puis en 1894 , toujours sous l'influence des colons de la Réunion, le gouvernement français décida une nouvelle expédition, votée par le Parlement pour « maintenir notre situation et nos droits, rétablir l’ordre, protéger nos nationaux, faire respecter le drapeau ».

Les Malgaches, bien moins équipés que les troupes françaises, furent battus, mais l'expédition fut un désastre sanitaire pour les Français.   L'occupation française suscita une insurrection qui fut matée et Madagascar devint une colonie en 1896.

 

En 1885 encore, la France avait aussi entrepris une vaste opération de conquête en Indochine. Des revers dans cette opération furent la cause de la chute du gouvernement Ferry, peu de mois avant le fameux discours de ce dernier à la Chambre des députés sur les vertus de la colonisation (Ferry resta toutefois ministre dans le gouvernement Gambetta qui lui succéda) .

La conquête continua et l'Indochine passa sous contrôle français (des jalons avaient été posés à l'époque de Napoléon III mais bien plus modestement).

D'après les témoignages des militaires qui ont participé à la conquête, celle-ci fut brutale ; on parle de villages massacrés, les hommes femmes et enfants étant tués pendant leur sommeil à la baïonnette ou à coups de crosse ( Le livre noir du colonialisme, sous la direction de Marc Ferro).

Après la conquête proprement dite, il fallait aussi  réprimer par la force les tentatives de révolte.

On peut se demander, en admettant que la colonisation ait eu pour but de civiliser les population non-européennes, s'il était nécessaire de massacrer d'abord ceux qu'on voulait civiliser ou d'exiger d'eux des indemnités de guerre considérables comme à Madagascar...

De plus, si le gouvernement français pouvait prétendre que la civilisation des peuples non occidentaux était l'un de ses buts (pas le seul, évidemment) on peut se demander si, sur le terrain, ce but théorique tenait encore une grande place chez les soldats et les administrateurs chargés de l'exécution de la mission, malgré les discours officiels. Conquérir et pacifier, éliminer les résistances, exploiter la conquête, étaient des tâches qui logiquement passaient avant la mission civilisatrice.

 Il est aussi à noter pour ceux qui lisent le passé avec les lunettes actuelles, que lorsqu'il affirmait apporter la civilisation aux peuples non civilisés, le gouvernement français de l'époque ne se référait nullement aux "valeurs de la république" mais seulement à la civilisation européenne. 

 Aujourd'hui on a tendance à penser que la politique colonialiste était le fait de gens de droite, d'anti-républicains ou au moins de républicains autoritaires comme Paul Déroulède, le général Boulanger, plus tard Maurice Barrès. Or aucun d'entre eux ne fut particulièrement colonialiste (et même Déroulède fut plutôt opposé  à la colonisation) ; de plus, aucun d'entre eux n'était un dirigeant du régime (sauf Boulanger qui fut ministre de la guerre dans un des gouvernements de Freycinet, républicain opportuniste, mais c'était avant qu'il ne devienne pour peu de temps le chef d'une coalition hétéroclite, de l'extrême-gauche à l'extrême-droite, qui fit trembler la république).

Les partisans de la politique impérialiste furent des républicains convaincus, comme Gambetta et surtout Jules Ferry et des personnages moins connus mais qui eurent une forte influence comme le député d'Alger  Eugène Etienne, chef du lobby colonialiste, qui était un proche de Gambetta depuis 1869, président ensuite de la société Gambetta et des Comités pour l'Afrique française, pour l'Asie et pour le Maroc (comprenons : comités pour la colonisation).

Les colons d'Algérie, inquiets de la politique de Napoléon III qui avait des velléités d'accorder plus de droits aux Arabes, soutinrent dès la fin de l'Empire l'opposition républicaine et celle-ci, une fois au pouvoir, fit la politique qu'ils désiraient.

Quant aux monarchistes ils étaient en général anticolonialistes, même s'ils demandaient à l'Etat de soutenir les missionnaires catholiques.

L'une des incarnations de l'idéal républicain est alors Victor Hugo qui dans un discours prononcé en 1879 au banquet commémoratif de l'abolition de l'esclavage, en présence de Victor Schoelcher, déclare : 

"Que serait l'Afrique sans les Blancs ? Rien (...) Cette Afrique farouche n’a que deux aspects : peuplée, c’est la barbarie, déserte c’est la sauvagerie ! (…) Allez peuples, emparez-vous de cette terre, prenez-la ! À qui ? À personne ! Prenez cette terre à Dieu ; Dieu donne l’Afrique à l’Europe ! Prenez-la, non pour le canon, mais pour la charrue ; non pour le sabre, mais pour le commerce ; non pour la bataille mais pour l’industrie (applaudissements prolongés). Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires ! "

(une idée déjà formulée avec moins de lyrisme et un racisme plus affiché, par Ernest Renan quelques années auparavant).

 Hugo ne cherche même pas à dire que la colonisation est faite dans l'intérêt des colonisés. Ils y trouveront sans doute leur compte, une fois la civilisation européenne implantée chez eux. Mais pour commencer, les colonisés devront, faire surtout connaissance avec le canon et le sabre, bien que les discours de banquet prétendent le contraire.

 

 

 

 QUELQUES  LUMIERES SUR LA MARSEILLAISE SOUS LA IIIème REPUBLIQUE

 

 

En 1880 paraissait un ouvrage intitulé  Le Chant de guerre pour l'armée du Rhin, ou La Marseillaise, sous-titré  Paroles et Musique de la Marseillaise, Son Histoire,  Contestations à propos de son auteur, Imitations et Parodies de ce Chant national français, par Le Roy de Sainte-Croix,  édité à Strasbourg  chez Hagemann, Collection alsacienne.

Malgré son nom qui fleure bon l'Ancien régime, Le Roy de Sainte-Croix est un admirateur inconditionnel de La Marseillaise qu'il envisage principalement comme une preuve du patriotisme français de l'Alsace (puisque l'hymne a été créé à Strasbourg), à un moment où l'Alsace est devenue depuis 1871 une province de l'Allemagne impériale. Notons au passage que ce livre écrit en français et tendant à rappeler le caractère français de l'Alsace, fut publié sans encombre, semble-t-il, dans une des principales villes de ce qui était alors le Reichsland Elsass-Lothringen (Terre d'Empire d'Alsace-Lorraine), 


 Son livre mentionne quelques contestations politiques à propos de la récente promotion de La Marseillaise au statut d'hymne national français.

Il cite des articles de journaux républicains (plutôt modérés d'ailleurs), Le Siècle et Le XIX ème siècle, qui ironisent par exemple sur le fait que le nouvel archevêque d'Avignon qui  devait faire son entrée officielle dans sa ville et à qui les honneurs militaires devaient être rendus (c'était à l'époque du Concordat entre l'Eglise et l'Etat qui devait rester en vigueur jusqu'en 1905) préféra renoncer à son entrée officielle plutôt que d'entendre jouer La Marseillaise par la musique militaire.

Le journal Le XIX ème siècle dit :

" Que l'on aime ou non personnellement La Marseillaise, elle n'en est pas moins aujourd'hui le chant national, le chant légal.
A ce titre, elle ne devrait écorcher les oreilles d'aucun Français, surtout d'un fonctionnaire payé par le budget de la République, surtout d'un prélat. L'Eglise a toujours déclaré qu'elle était prête à rendre à César ce qui était à César, selon le précepte de l'Evangile; elle ne perd aucune occasion d'affirmer qu'elle ne fait point de politique et n'a soin que des choses du Ciel.
M. l'archevêque d'Avignon ne se ferait point scrupule, j'imagine, d'entendre sur son passage le Vive Henri IV ou le Partant pour la Syrie, si la Restauration ou le second Empire existaient encore; pourquoi donc ferait-il plus de difficultés d'entendre La Marseillaise, aujourd'hui que la France est en République? "

 

A ces sarcasmes et à des articles faisant l'éloge de La Marseillaise, le journal monarchiste La  Gazette de France, répond : :

 

« Nous trouvons dans le vaillant journal de l'héroïque About et du non moins héroïque Sarcey [Edmond About et Francisque Sarcey, deux hommes de lettres républicains modérés, anciens normaliens, représentatifs de l'opinion bourgeoise], deux articles concernant l'hymne soi-disant national de Rouget de Lisle. (Paix à sa cendre !... Il a réparé ce chant sanguinaire et prétentieux par des hymnes royalistes assez réussis !)

 On connaît les instincts belliqueux des About et des sous-About, des Sarcey et des sous-Sarcey, et l'on sait que ces amateurs de Marseillaise ne montrent leurs vaillances que contre des nonnes, des moines, des curés, et autres gens inoffensifs ... Nous nous trompons, ils font aussi  preuve d'une grande férocité vis-à-vis des communards, lorsque ces derniers sont vaincus et écrasés sous la botte des gendarmes. Ils ont fait leurs preuves en 1871. Ils trouvaient que l'armée de Versailles ne fusillait pas assez de communards, et ils regrettaient par le gracieux organe du grand Sarcey que les Prussiens ne se chargeassent pas eux-mêmes de l'exécution de la Commune.

 Vraiment, ces gens là ont bien bonne grâce a parler de Marseillaise !"

 

Ces extraits montrent qui, à l'époque, applaudissait La Marseillaise et qui la dénigrait. Le rappel que les républicains du genre d'About et de Sarcey étaient des partisans de l'ordre bourgeois et très hostiles aux  Communards vaincus en 1871 est partculièrement intéressant.

 

 

 

 

 L'ARMEE DE LA REPUBLIQUE CONTRE LES OUVRIERS

 

 

 

Si le gouvernement de la IIIème république pratiquait la colonisation sans rechigner à l'usage de la force, il était aussi capable de violence avec des Français.

La situation de la classe ouvrière (mais aussi des ouvriers agricoles ) était déplorable. Le gouvernement ne considérait pas comme une priorité d'améliorer les conditions de vie des plus modestes.

En 1885 Emile Zola publie Germinal qui décrit la condition des mineurs et leur grève brisée par l'armée.  Zola situe l'action sous le Second Empire, ce qui fait oublier qu'il s'est inspiré des événements de la récente grève des mineurs d'Anzin en 1884 (en plein gouvernement Jules Ferry).

Les travailleurs de la mine d'Anzin entrèrent en conflit avec leur employeur sur des revendications ponctuelles - conditions de travail, réintégration des ouvriers congédiés lors de grèves antérieures. La Compagnie des mines d'Anzin refusa les demandes et licencia de plus 140 mineurs syndiqués (les syndicats étaient encore illégaux).

La misère des familles de mineurs devint telle que des manifestations violentes eurent lieu à Denain, avec des heurts sanglants entre les mineurs et les gendarmes. L'armée fut envoyée pour occuper les carreaux de mines. Des grévistes qui protestaient furent emprisonnés et condamnés  jusqu'à 3 mois de prison.

Le gouvernement de Jules Ferry refusa d'intervenir auprès de la Compagnie des mines et après 56 jours de grève, les mineurs durent reprendre le travail sans avoir rien obtenu. La Compagnie licencia par la suite un grand nombre de grévistes.

 Certes à peu près au même moment, le gouvernement autorisait les syndicats (loi Waldeck-Rousseau de mars 1884) mais à Anzin, cette autorisation resta sans effet : jusqu'en 1898 aucun syndicat ne fut formé par les mineurs, probablement par peur des réactions du patronat.

Lors de la grève de Decazeville en 1886 (le sous-directeur des mines, responsable de la baisse des salaires, fut tué par les grévistes) l'armée intervint pour rétablir l'ordre mais aussi pour briser la grève, avec le soutien des journaux républicains qui dénoncent les ouvriers qui se laissent égarer par le socialisme.

Toutefois le général Boulanger, ministre de la guerre, opère sans  brutalité inutile et déclare même à l'Assemblée que l'intervention de l'armée a été positive pour les grévistes car les soldats partagent avec eux leur ration - était-ce vrai  ou le général soignait-il sa popularité ?

 La compagnie licencie des grévistes. A Paris, deux journaux ouvrent des souscriptions en faveur de la grève. Les deux rédacteurs sont arrêtés sous prétexte d’avoir : « à l’aide de violences, de menaces et de manœuvres frauduleuses, porté atteinte au libre exercice du travail » et condamnés à  quinze mois de prison.

 Après 108 jours de grève, les mineurs reprennent le travail après avoir obtenu quelques minimes satisfactions.

Les responsables de la mort du sous-directeur sont jugés : le jury reconnaît que Bedel, animateur du mouvement social, n’était pas présent au moment du drame mais elle lui inflige la plus lourde peine : huit ans de travaux forcés...Trois autres personnes sont condamnées aux travaux forcés.

Un mouvement de solidarité s'est crée envers les grévistes, qui déborde sur les républicains de gauche. Un groupe socialiste se forme  à la chambre des députés : au petit noyau de trois ou quatre députés élus comme socialistes, s'ajoute, venant de la gauche républicaine, une vingtaine de nouvelles recrues. Mais le gouvernement de Charles de Freycinet, aristocrate polytechnicien, proche des milieux d'affaires, ami de Gambetta et Ferry,  et la majorité du Parlement, ont soutenu la Compagnie contre les grévistes.

 

64104758

 Massacre de Fourmies, 1er mai 1891. L'abbé Margerin s'interpose entre les manifestants et l'armée qui vient d'ouvrir le feu faisant neuf morts dont un enfant de 11 ans et quatre jeunes filles.

 http://www.fourmies.info/

 

 

 En 1891, le gouvernement (de nouveau dirigé par Freycinet et qui regroupe pas mal de noms célèbres de la IIIème république : Fallières, futur président de la république, Ribot, Rouvier, Léon Bourgeois, Etienne, chef du lobby colonialiste ) est mis en cause dans l'affaire de la fusillade de Fourmies.

Des dirigeants socialistes dont Paul Lafargue, le gendre de Karl Marx, organisent dans la ville ouvrière une grève  le 1er mai 1891, jour choisi par les travailleurs du monde entier pour manifester.

Craignant des débordements, le préfet demande la présence de l'armée. Le jour de la manifestation, les soldats, se croyant menacés, tirent.

Ils utilisent le tout nouveau fusil Lebel qui fut donc essayé pour la première fois sur des Français.

 Paul Lafargue décrit la fusillade : « Alors, les soldats, sans avoir été provoqués par la foule, sans avoir fait les trois sommations réglementaires, tirèrent. La boucherie aurait duré encore longtemps si le curé catholique Margerin, n'était pas sorti de la maison et n'avait pas crié : "Assez de victimes." Neuf enfants étaient couchés sur la place, un homme de 30 ans, 2 jeunes gens de 20 ans, 2 enfants de 11 et 12 ans et quatre jeunes filles de 17 à 20 ans. »

" La fusillade va faire une trentaine de blessés et neuf morts parmi lesquels Maria Blondeau jeune ouvrière de 18 ans tenant dans les mains un bouquet d’aubépine ...Emile Cornaille, enfant de 11 ans avec dans sa poche un petite toupie...Maria Blondeau a été ...tuée à bout portant, les yeux dans les yeux de son exécuteur, d'une balle dans la tête ! Louise Hublet, 20 ans, sera tuée de deux balles au front et une dans l'oreille. Félicie Tonnelier, 16 ans, recevra une balle dans l'œil gauche et trois autres dans la tête. Kléber Giloteaux, le porte drapeau, a été touché par trois balles dans la poitrine et deux autres dont une à l'épaule…" (site Fourmies-info)

 Au Parlement, Clemenceau déclare : "Il y a quelque part, sur le pavé de Fourmies, une tache innocente qu’il faut laver à tout prix… Prenez garde ! Les morts sont des grands convertisseurs, il faut s’occuper des morts. »

Clemenceau indique ainsi à la majorité qu'à force de mépriser les revendications populaires, les républicains de gouvernement prennent le risque de provoquer contre eux une révolution sociale.

Le Parlement, ému, et comprenant aussi l'avertissement de Clemenceau, vote l'amnistie des manifestants coupables de manifestation illégale. Quant aux autorités, personne ne recherche leurs responsabilités.

Mais les instigateurs de la grève, Culine et Paul Lafargue furent condamnés pour provocation directe au meurtre. Le premier écopa de six années de prison et le second d'un an. Toutefois, Lafargue fut libéré de façon anticipée après son élection comme député.

 

 

 

 

LES SOCIALISTES CONTRE LA MARSEILLAISE

 

 

 Dans ces conditions il n'est pas curieux que la classe ouvrière se détourne de La Marseillaise, hymne officiel d'un d'un régime qui ne les soutient pas et qui a partie liée avec le patronat. De plus le caractère guerrier de La Marseillaise est dénoncé par les socialistes révolutionnaires :  les prolétaires de tous les pays ont les mêmes intérêts et doivent être solidaires, au-delà des conflits entre les nations où ils n'ont rien à gagner. Au contraire, ils sont toujours les  premières victimes des guerres puisqu'ils sont enrôlés comme soldats dans des conflits  entrepris pour les intérêts des classes possédantes.

 Certes Engels, le théoricien et ami de Karl Marx, écrit encore vers 1885 qu'il ne connaissait "qu’un seul exemple de chant révolutionnaire demeuré vivace, agissant sur les foules comme au premier jour, les exaltant d’une révolution à l’autre, pous la lutte libératrice. Ce chant, c’est la Marseillaise" (cité par M. Dommanget). Mais Engels, vivant hors de France, n'avait pas conscience qu'en France, La Marseillaise était désormais devenue l'hymne d'un régime bourgeois et militariste dans lequel les ouvriers ne se reconnaissaient pas.

Bien entendu, lors de grèves, on chantait encore La Marseillaise. Mais c'était aussi le chant officiel des gouvernements qui donnaient l'ordre aux soldats de rétablir l'ordre.

C'est à ce moment que les militants sociaux et plus largement la classe ouvrière, commencent à chanter L'Internationale qui devient le chant fédérateur de leur combat.

L'histoire de celle-ci est presque aussi compliquée que l'histoire de La Marseillaise.

Ecrite par l'ouvrier dessinateur puis entrepreneur Eugène Pottier, en 1871, après l'échec de la Commune, alors que Pottier qui y a participé se cache à Paris (il partira ensuite vivre quelques années aux Etats-Unis), il semble qu'on la chante d'abord, dans quelques sociétés chantantes (les "goguettes") sur l'air de La Marseillaise.

Puis en 1888 elle est dotée d'une musique par Pierre Degeyter, un ouvrier du Nord, né à Gand mais d'origine lilloise, qui a pu étudier au Conservatoire de Lille. Elle est interprétée pour la première fois avec orchestre et chorale par la Lyre des Travailleurs de Lille, formation musicale ouvrière dont Degeyter est l'un des fondateurs.

Les paroles de Pottier et la musique de Degeyter expriment l'idéal des socialistes, des syndicalistes et même des anarchistes de l'époque :

 

Debout ! les damnés de la terre !
Debout ! les forçats de la faim !
La raison tonne en son cratère,
C’est l’éruption de la fin.
Du passé faisons table rase,
Foule esclave, debout ! debout !
Le monde va changer de base :
Nous ne sommes rien, soyons tout !

Refrain : (2 fois sur deux airs différents)
C’est la lutte finale
Groupons-nous, et demain,
L’Internationale,
Sera le genre humain.

 

En 1896 lors du Congrès socialiste de Lille, une contre-manifestation nationaliste entonne La Marseillaise, à laquelle les socialistes du Nord répondent par L'Internationale, la faisant ainsi connaître aux congressistes venus d'autres pays, dont des représentants allemands.

Désormais la popularité de L'internationale est lancée  et elle s'impose lors de la clôture du congrès socialiste de la salle Japy en 1899, congrès qui a vu les différents groupes socialistes (guesdistes, blanquistes etc) s'affronter d'abord, puis se rassembler :

"Les drapeaux sont déployés en avant de la tribune ; le citoyen Ghesquière y monte et entonne l’Internationale. La salle entière, enthousiaste, reprend le refrain. Puis les délégués font le tour de la salle précédés de leurs bannières."

 Les socialistes internationalistes ont trouvé leur chant et rejettent maintenant La Marseillaise.

Le socialiste belge Louis De Potter écrit à propos de celle-ci :

" La véritable expression du patriotisme [ opposé négativement à l'internationalisme ] est la Marseillaise, ce chant de cannibales, qui signala la fin du XVIIIe siècle et le commencement du XIXe. Quelle différence y at-t-il entre les patriotes qui abreuvent leurs sillons du sang impur de ceux qui sont nés au delà de leurs frontières et les sauvages ? " (cité par M.Dommanget).

On peut voir que De Potter, qui ne distingue pas la patriotisme du nationalisme, comprenait aussi le sang impur comme le sang de ceux qui sont nés au-delà de la frontière.

Sa comparaison des nationalistes avec les "sauvages" paraîtrait aujourd'hui politiquement incorrecte...

 

 

 

 

 

 

 

 D'UN SIECLE A L'AUTRE

 

 

Comment les Français de la fin du 19ème siècle voyaient-ils La Marseillaise ?

On peut en avoir une idée dans la conclusion du livre du muscicologue Julien Tiersot (Histoire de La Marseillaise, 1892) :

 

"Au reste, les menaces que l'on croyait jadis être contenues dans ses accents ne se sont pas réalisées. Ses paroles belliqueuses ne semblent plus déplacées même dans les circonstances les plus pacifiques. Le chant de la Marseillaise n'est plus un chant de guerre ; il est devenu simplement le chant de l'action, symbole d'activité vive et féconde, et bien français. "

 Tiersot ajoute que même les rois, qu'elle paraissait menacer, l'apprécient.

Et dans une réédition de 1915, le même auteur écrit : " Les rois, qui redoutaient jadis, même pour leurs peuples, le contact de la vieille mélodie révolutionnaire, ont fini par ne plus la craindre et par l'accueillir en souriant. "

 

En 1915, en pleine guerre commencée en 1914, Tiersot se raccrochait encore à l'idée d'une Marseillaise pacifique et embourgeoisée au point de ne plus faire peur à personne, même pas aux rois.

En cette même année, les restes de Rouget de lisle étaient transportés aux Invalides, en hommage national, ce qui expliquait la réédition de l'ouvrage de Tiersot. N'en déplaise à ce dernier, qui pour la circonstance avair un peu remanié son texte, l'hymne de Rouget était redevenu un chant de guerre - une guerre que la république française menait aux côtés de nombreuses monarchies amies ( la Grande-Bretagne, la Belgique,  l'Italie, la Serbie, la Russie).

Or pour beaucoup d'admirateurs actuels de La Marseillaise, celle-ci est toujours perçue comme un chant essentiellement révolutionnaire.

Doit-on y voir la persistance en France d'une mentalité révolutionnaire ? Ce serait faire bien de l'honneur à ce qui n'est qu'une mentalité "révolutionnariste".

Expliquons-nous.

Le révolutionnarisme consiste à  éprouver une sorte d'admiration romantique pour toute forme de révolution, du moment qu'elle se fait au nom du "peuple", de la liberté et surtout de l'égalité ; il importe peu que la révolution mette en place un régime pareil ou pire ou débouche sur l'anarchie la plus complète. Aujourd'hui ce révolutionnarisme fait une place plus grande à l'idée de libération des moeurs.

Ramenée à la situation  de la France , le révolutionnarisme consiste à   considérer que seule la révolution de 1789-94 a donné une identité valable à la nation, par l'instauration des "valeurs de la république". Celles-ci peuvent avoir une interprétation différente selon les périodes ou les individus  et pour certains se confondre avec les valeurs issues de périodes de libération sociétale, comme mai 68. 

Ce révolutionnarisme ne signifie pas qu'on souhaite de nouvelles révolutions en France car elles seraient dirigées contre ceux qui détiennent les différents pouvoirs et justement ceux-ci se réclament presque unanimement de l'idéologie révolutionnariste. Les élites au pouvoir ne souhaitent pas de révolution, mais l'hégémonie de leur conception de la sociéré, libérale écoomiquement, métissée culturellement, rejetant les conceptions anciennes des rapports humains : refus des stéréotypes sexuels par exemple, "libération" des moeurs - non sans contradiction, car le plus souvent un nouveau moralisme remplace l'ancien.

Le révolutionnarisme est aussi un conservatisme des positions établies, de ce point de vue. Il règne chez les détenteurs du pouvoir intellectuel et il n'est pas rare qu'on le trouve aussi, paradoxalement, chez les détenteurs du pouvoir économique, qui , en même temps qu'ils licencient ou réduisent les salaires et,mettent en compétition impitoyablement les individus, affirment bien haut leur progressisme "sociétal" et donc leur appartenance aux valeurs de gauche.

Les révolutionnaristes ont donc intérêt à montrer que La Marseillaise s'identifie aux valeurs de gauche (laissant à la droite l'aspect militariste de La Marseillaise) car cette vision confirme leur légitimité dans la domination intellectuelle du pays. De ce point de vue aussi, contrairement à ce qu'écrivent, impuissants, les partisans de la droite, qui dénoncent  "les bobos qui n'aiment pas La Marseillaise", La Marseillaise est aussi un hymne politiquement correct de gauche : l'explication du sang impur comme sang des révolutionnaires étant la dernière invention pour affirmer ce caractère progressiste.

Les mêmes révolutionnaristes ont intérêt à montrer que  la IIIème république, qui a officialisé La Marseillaise, était  un régime progressiste, même s'il faut pour cela tordre quelques réalités, à commencer par celle-ci : un régime peut avoir des ennemis réactionnaires, comme la IIIème république, ça n'en fait pas pour autant  un régime de justice et de paix, favorable aux plus pauvres.

En 1920, Anatole France, homme de gauche mais profondément sceptique et pessimiste , rééditait une nouvelle écrite longtemps auparavant. Voici ce qu'il écrivait en guise de préface à ce texte :

" Je me suis plu seulement à voir que, dès le temps lointain où j'écrivais cette petite chose, je n'aimais guère la troisième république et ses vertus bourgeoises, et ses moeurs impérialistes et militaires et son esprit de conquête, et son amour de l'or, et son mépris du travail manuel, et son goût infallible de la laideur. Ses maîtres me donnaient de terribles inquiétudes. Pourtant l'événement a passé mes craintes. "

L'événement qui a "passé" [dépassé] les craintes d'Anatole France, c'est évidement la guerre de 14, dont la IIIème république n'est pas évidemment seule responsable mais dont elle porte une part de responsabilité et dans son déclenchement et dans sa prolongation.

La vision de la IIIème république par Anatole France diffère de celle des admirateurs républicains actuels de celle-ci  (on remarquera à quel point inédit le mot même de républicain, employé constamment, a fait un retour en force dans le langage politique actuel).

Pourtant, à y regarder de plus près, beaucoup de points communs  rassemblent les républicains de la fin du 19ème siècle et leurs descendants du 21ème siècle : la démocratie confisquée par une caste, l'élitisme, le culte de la réussite sociale par le biais des études supérieures à X années après le bac débouchant sur des postes de pouvoir et d'influence, études réservées, selon le principe de la "reproduction", aux héritiers des mêmes familles et milieux qui détiennent déjà les postes d'influence et de pouvoir ( sauf de rares cooptés accédant à l'élite, et alors d'autant plus acharnés à en célébrer les mérites), le mépris des travailleurs manuels et plus largement de ceux qui ne réussissent pas, des losers...

L'amour de l'or, trop naïf, dont parlait Anatole France, est remplacé par l'amour du pouvoir qui donne aussi l'aisance matérielle. Les républicains vertueux de nos jours  n'ont pas de villas avec piscine sur la Côte  d'Azur, c'est trop vulgaire;  ils n'ont que des résidences sur l'île de Ré, ou leur vieille maison de famille ici ou là - et généralement ils ne sont pas "riches", même s'ils paient l'impôt sur la fortune - ou se débrouillent pour être juste en-dessous  en sous-évaluant leurs biens. Ils sont suffisamment à leur aise pour n'avoir pas de soucis matériels et appartiennent à un réseau social qui les assure de se maintenir à flot quoi qu'il arrive.

Toutefois quelques grandes fortunes authentiques n'hésitent pas à faire étalage de leurs attachement aux valeurs de la république, d'autant plus qu'elles recoupent désormais une aspiration à la mondialisation et à la libération des moeurs.

Mais ce sont des points communs entre la république des nantis d'autrefois et celle des nantis d'aujourd'hui qu'il n'est pas bienséant  d'évoquer.