LE ROYAUME ANGLO-CORSE

QUATRIEME PARTIE : REFLEXIONS ET COMPARAISONS

 

 

 

 

 

 

OPINIONS SUR LE ROYAUME ANGLO-CORSE

 

 

 

 

 

Nous pouvons commencer par donner les impressions de personnes qui soit furent mêlées aux événements de Corse en 1793-94, soit réfléchirent sur ces événements une cinquantaine d'années après.

Pour Galeazzini, Thomas Forrester et le président Casale, nous extrayons ces citations du très intéressant livre de Eugène F. X. Gherardi, Pasquale Paoli, portraits, Albiana, 2007.

 

 

JEAN-BAPTISTE GALEAZZINI

 

 

Jean-Baptiste Galeazzini, le maire de Bastia en 1793, qui resta fidèle à la France républicaine, devenu par la suite  haut fonctionnaire, préfet et  baron de l'Empire (il sera encore maire de Bastia en 1830), prononce, sous la monarchie restaurée,  en juin 1819 un discours consacré au général Paoli, mort depuis 1807, devant  la société d'instruction publique de la Corse ( discours en italien, langue encore assez courante en Corse à l'époque)

 

Après avoir reconnu que Paoli fut victime en 1793 des "manèges des ennemis de la Corse" (lesquels ?) et que son injuste mise en accusation avait au contraire augmenté l'estime et l'affection de ses compatriotes,  rassemblés autour du "comune padre" (du père de tous) Galeazzi énonce ensuite sur le royaume anglo-corse une opinion dont chaque mot semble avoir été pesé; c'est un ancien opposant à Paoli qui s'exprime et qui en 1793, s'est retrouvé dans le même camp que   les "ennemis de la Corse", pour reprendre ses propres paroles - mais évidemment Galeazzini ne parle pas ici de son attitude à l'époque :

 

" Sotto il governo britannico contribui con lumi acquistati in tanti anni d'esperienza, di studio et di riflessione, a far accordar a quest'isola una costituzione, che presa in complesso, gli assecurava con un vice rè, un consiglio di Stato, ed un parlamento, i vantaggi di una liberta politica, e gli perpetuava l'inutile ma sempre lusinghevole denominazione di regno.

(sous le gouvernement britannique, il [Paoli] contribua avec les lumières acquises après tant d'années d'expérience, d'étude et de réflexion, à faire accorder à cette île une constitution qui prise dans l'ensemble, lui assurait, avec un vice-roi, un conseil d'Etat, un parlement, les avantages d'une liberté politique [comprendre : d'une forme de liberté politique ?] et qui perpétuait l'inutile mais toujours flatteuse dénomination de royaume)

 

 Galeazzini escamote aussi le retour de Paoli en Grande-Bretagne et l'échec du royaume anglo-corse en disant que Paoli, âgé et malade, accepta l'offre généreuse du roi George III de se retirer en Angleterre (avendo bisogno di riposo, , creddè del suo dovere di profittare degl'inviti del rè...).

Et c'est par un véritable hommage exprimé avec emphase qu'il termine  son discours :

 

O Padre della patria, ...Il tuo nome sarà sempre pronunziato dai più lontani nostri nepoti con quel rispetto , e quell'affezione, che hanno meritato le tue rare e eminenti virtù."

( O Père de la patrie...ton nom sera toujours prononcé par nos plus lointains descendants avec tout le respect et l'affection méritées par tes éminentes  vertus).  

Dicorso pronunziato dal signor baron Galeazzini sul general Paoli (giugno 1819)

 

 Galeazzini appelle Paoli 'Padre della patria" (Babbu della  patria, en corse) titre donné notamment  à Paoli par la Consulta de Corte de mai 1793, à un moment où lui , Galeazzini, se trouvait à Bastia avec les ennemis de Paoli. Doit-on considérer que par là, Galeazzini regrette d'une certaine façon son choix de l'époque ?

Nous ne le saurons jamais. Mais le discours de Galeazzini montre que la grandeur de Paoli doit être reconnue même par ceux qui ont été à un moment ses adversaires.

 

 

  

THOMAS FORRESTER

 

 

 En 1858, Thomas Forrester, un voyageur britannique, déjà auteur de livres de voyages sur la Norvège ou la Mer noire, publie  Rambles in the islands of Corsica and Sardinia (Excursions dans les îles de Corse et de Sardaigne).

Il revient sur l'épisode du royaume anglo-corse :

In the face oft he new invasion threatened by the French republic, Paoli perceived that there was nothing to be done but to call the English, whose fleet hovered on the coast, to the aid of the Nationals, and place the island under british protection.

...Corsica being once more free to establish a national government...the representatives of the people, assembled in a convention at Corte..., accepted a constitution framed by Pascal Paoli in conjonction with Sir Gilbert Elliot (...)

In short, the kingdom of Corsica -so called even under the dominion of the Genoese republic - was a limited monarchy, with institutions nearly ressembling those of Great Britain, except there was no house of Peers (...)

(Face à la menace d'invasion des républicains français, Paoli fut convaincu qu'il n'y avait rien d'autre à faire qu'appeler les Anglais, dont la flotte était sur les côtes, au secours des Nationaux, et placer l'île sous protection britannique (...)

La Corse était une fois de plus libre d'établir un gouvernement national... les représentants du peuple, assemblées en convention à Corte...votèrent une constitution  élaborée par Pascal Paoli en lien avec Sir Gilbert ( ...)

En résumé le royaume de Corse - qui portait ce nom même sous la république de Gênes- était une monarchie limitée [constitutionnelle] avec des institutions ressemblant à celles de la Grande-Bretagne, sauf qu'il n'y avait pas de chambre des Pairs [Lords]...)

 

Il trouve intéressant que Paoli ait adapté les principes de la monarchie limitée "to a quasi-italian nation, than which none could be more ardent in their love of freedom, or have made greatest struggles in its cause" ( à une nation quasi-italienne, sans égale dans son amour pour la liberté ou dans les efforts faits pour  cette cause).

Unfortunately, with the best dispositions, his government was not administered with the tact required to conciliate so irascible a people as the Corsicans (malheureusement, avec les meilleures intentions, le gouvernement  n'avait pas le tact requis pour se concilier une population aussi prompte à la colère que  les Corses) .

 

Forrester se désole de la perte de la Corse et la compare aux autres possessions britanniques :

What are Malta and Gibraltar ? merely rock fortresses, compared with such an island, capable of defence by the bravest people of the world,  and possesed of such ressources that so far of being a burden on the finances, a very considerable surplus of the revenue now flows in the Empire exchequer

 (Que sont Malte et Gibraltar ? Simplement des rochers forteresses, comparées à une île pareille, capable d'être défendue par le peuple le plus brave du monde, et  disposant de telles ressources que loin d'être une charge pour les finances, elle produit un surplus très important dans le budget impérial [du Second Empire de Napoléon III]

 

The ministers of the day committed a great error in not giving the vice-royalty to Pascal Paoli. He was a thorough Anglo-Corsican, and perfectly understood the working of a constitutional government. The union had been his policy, and he alone could have carried it out.

(les ministres du moment firent une grave erreur en ne donnant pas la vice-royauté à Pascal Paoli. Il était un véritable Anglo-Corse et comprenait parfaitement le fonctionnement d'un gouvernement constitutionnel. L'union avait été son projet, lui seul aurait pu la faire réussir).

 

Le départ des Britanniques laissa la Corse "once more a prey to french invasion"  (une fois de plus la proie de l'invasion des Français).

 

It may be lamented that so noble a dependancy of the crown was thus lost.. Its commanding position in Mediteranean, its fine harbours and magnificent forests...its products of corn, wine and oil, capable of almost indefinite augmentation under a good form of government...  

(On peut regretter qu'une aussi noble dépendance de la couronne ait été perdue... sa position dominante en Méditerranée, ses beaux ports  et ses magnifiques forêts...sa production de grains, de vin et d'huile, capable d'augmentation illimitée sous une bonne forme de gouvernement...).

 

Forrester ne pense pas que la différence culturelle entre Corses et Britanniques était telle que l'union entre eux ne pouvait pas marcher  :

We retained the Ionian islands , less important in many aspects, and with a population as turbulent, it seems, and as alien, as the Corsican....

The French were scarcely more popular than the English with the national party, nor are they, according to the impression during our Rambles, at the present day.

 (Nous avons conservé les Iles ioniennes, moins importantes à tant d'aspects, avec une population aussi turbulente, il me semble, et aussi différente [de nous Anglais] que les Corses...

Les Français n'étaient pas vraiment  plus populaires que les Anglais auprès du parti national [corse]; ils ne le sont toujours pas de nos jours, d'après les impressions reçues durant nos voyages).

 

Enfin, c'est par un éloge ému de Paoli que Forrester termine ses inutiles regrets d'un contemporain de la reine Victoria sur une histoire qui aurait pu se dérouler autrement :

 Peace to his memory ! In death as in life, his heart was  with the people he had loved and served so well.

 (Paix à sa mémoire ! Dans la mort comme dans la vie, son coeur était avec le peuple qu'il avait aimé et servi si bien).

 

 

 

 LE PRESIDENT PIO CASALE

 

 

 A la même époque, un magistrat corse, le président Pio Casale, prononce un discours à l'occasion de l'inauguration de la statue de Paoli à Corte  en 1858.

Son discours est très caractéristique de la façon de voir l'histoire récente dans les milieux officiels du Second Empire : éloge de la révolution de 1789, détestation de la révolution de 1793, rapprochement de la "bonne" révolution avec les idéaux du christianisme.

Mais le président Casale apporte son regard de Corse à ce regard sur le passé. Dans cette version conservatrice mais non contre-révolutionnaire de l'histoire récente, la sécession de 1793 et la formation du royaume anglo-corse pourraient s'insérer seulement comme un phénomène secondaire, amené par l'opposition à la Terreur révolutionnaire, et sans intérêt en lui-même, le destin de la Corse étant de rejoindre ensuite la "mère patrie" , une fois les terroristes éliminés, pour participer  à l'aventure (non, à l'épopée !) napoléonienne.

Bien entendu, en plein Second Empire le président Casale ne peut pas se dispenser de coups de chapeaux au fondateur de la dynastie régnante, mais pourtant c'est bien à un éloge du royaume anglo-corse qu'il procède, et cela , si on le lit bien, au nom du patriotisme corse.

 

Discours prononcé par le président Pio Casale à la tête de la députation de la Cour impériale de Bastia pour l'inauguration de la statue du général Paoli à Corte en 1858 :

 

"...Paoli vivait depuis 20 ans, sous les lois de l'hospitalité britannique, lorsque tout à coup le génie de la liberté, que Choiseul avait voulu étouffer en Corse, enfanta en France cette mémorable révolution, complément et soeur du christianisme, qui après 65 ans, marche toujours et ne s'arrêtera pas avant d'avoir fait le tour du monde...

Mais qu'arriva-t-il ? en moins de deux ans la fureur des tribuns, et les appétits impurs des hommes nouveaux, sortis des égoûts de la société, n'avaient rien laissé debout du noble édifice de 89. Le trône, la Constitution, étaient renversés; le roi, le plus doux, le plus humain des rois, portait sa tête sur l'échafaud; la religion n'avait plus de temple, la vertu plus d'asile...le règne du crime et de la terreur couvrait la France de sang..Les bourreaux ne suffisaient pas aux victimes...Toute l'Europe, émue, épouvantée, courait aux armes...

C'est à la vue de tous ces maux, de tous ces crimes...que Paoli ne se refusa pas à traiter de l'union de la Corse avec l'Angleterre, et qu'il faisait sortir du pacte d'alliance formé entre les deux pays cette Constitution qui serait encore de nos jours un modèle de sagesse et de patriotisme si elle avait pu se consolider. L'Angleterre, il est vrai, ne tardait pas à nous abandonner, mais est-ce la faute de Paoli ? "

 

 Ainsi, pour ce magistrat de l'époque du Second Empire, la constitution du royaume anglo-corse, loin d'être une réponse conjoncturelle à une suite d'événements, était "un modèle de sagesse et de patriotisme" que les événements n'ont pas permis de consolider, et il rappelle par la même occasion que la Corse, concluant un pacte avec l'Angleterre, était un pays à part égal avec celle-ci..

 

 

 

L'ABBE LYONNET

 

 

 

L'abbé Lyonnet n'est ni un historien connu, ni un historien de la Corse. Il a pourtant évoqué les événements dont nous avons parlé.

 

En 1841, l'abbé Lyonnet, vicaire général du diocèse de Lyon, publie en deux gros volumes une biographie du Cardinal Fesch, oncle maternel de Napoléon, Le Cardinal Fesch, archevêque de Lyon, Primat des Gaules, fragments biographiques, politiques et religieux. Le Cardinal était mort en 1839 en exil en Italie, consacrant ses loisirs et sa fortune à sa grande collection de tableaux (qu'il légua en partie à sa ville natale, Ajaccio).

Cette biographie publiée sous Louis-Philippe est dédiée à l'archevêque de Lyon du moment, Mgr de Bonald. Elle est très élogieuse pour le Cardinal Fesch. Celui-ci est évoqué avec des expressions dans le meilleur style ecclésiastique d'époque : il a couronné l'Eglise de Lyon, "cette noble fiancée", d'un diadème de gloire, il a été appelé par la Providence sur le siège des Photin et des Irénée.

Si l'abbé Lyonnet n'évoque pas l'épisode du royaume anglo-corse, il parle de la séparation de la Corse d'avec la France révolutionnaire, voulue par Paoli, séparation qui provoque l'exil sur le continent de toute la famille Bonaparte (dont l'oncle, l'abbé  Fesch qui suit le mouvement).

Voici en quels termes le biographe  du Cardinal Fesch s'exprime :

 

" Le géant de la révolution, qui devait être si douce, si civilisatrice, si modérée, avait pris le gantelet de fer; il frappait, à droite et à gauche, tout ce qui portait un coeur vertueux; il se ruait dans le sang, il se jouait avec les ruines. Une tête royale, celle du meilleur prince et du plus honnête Français, était tombée... Toute la France n'était plus qu'un vaste tombeau.

Paoli, cette grande figure romaine, ce noble caractère, qui avait été un des premiers à saluer de ses acclamations la révolution française, parce qu'on la lui avait représentée comme l'ère de la liberté et la réforme des abus, s'indigna  quand il apprit les excès qu'elle entraînait à sa suite .

"Qu'avons-nous fait, dit-il à ses compatriotes ? Pour qui prend-on les enfants de la Corse ? Est-ce là ce qu'on leur avait promis ...N'auraient-ils brisé le joug des doges [de Gênes] que pour tomber sous  le joug plus cruel et plus avilissant d'une assemblée régicide ? [....]

"O mon pays, pays d'honneur, pays de foi, pays de liberté, jusques à quand seras-tu exploité par les brigands ?  Tu as su conquérir une première fois ton indépendance, sache la conquérir une seconde fois ?" A l'instant même il arbore le vieux drapeau qui a vaincu les Génois... dans une assemblée de la Nation, il proclame l'affranchissement de la Corse.

Ce cri a retenti dans toutes les vallées, sur toutes les côtes, dans tous les makis. Aussitôt le pâtre, le montagnard, le piévan [le curé du village], courent aux armes.

[...]

Les Bonaparte, jusque là dévoués à Paoli comme à un père, se grandissant de son amitié, se glorifiant de son haut patronage,... se séparent de lui. Ils essayent même de lui résister. Leur drapeau, c'est celui de la convention. Ils appellent à sa défense tous les bandits, tous les patriotes [partisans de la France], tous les descamisados de la contrée.

{....]

Bientôt le combat s'engage mais la victoire n'est pas indécise.  A la voix de Paoli, qui est l'organe de la patrie, les Corses se lèvent comme un seul homme.  Ils font main basse sur tous les Français qu'ils rencontrent. Malheur à ceux qui ont épousé leurs intérêts et soutenu leur cause. Les vainqueurs vont leur faire partager le même sort. C'est surtout aux Bonaparte qu'ils en veulent. Ils mettent le feu à leur maison, saccagent leurs terres, ils flétrissent leur nom, ce nom qui fait aujourd'hui leur gloire et leur orgueil."

Nous avons respecté l'orthographe (makis) et la ponctuation de l'abbé Lyonnet.

Sa vision de l'insurrection paoliste est certes un raccourci où il ne faut pas chercher ni l'exactitude minutieuse du déroulement (la rupture met plusieurs mois à se faire) ni des paroles prêtées à Paoli.

Néanmoins elle est tellement remplie de sympathie pour l'insurrection paoliste qu'on pourrait croire que l'auteur est Corse et non un prêtre lyonnais.

Elle est assez critique sur la famille Bonaparte (dont le choix pro-révolutionnaire n'est pas expliqué). Il est intéressant de voir qui sont, pour l'abbé Lyonnet, les partisans de la révolution et de la Convention (l'abbé écrit le mot sans majuscule !) que Bonaparte essaie de grouper autour de lui : des "bandits" (des hors-la-loi  au sens corse ou des vrais bandits au sens français ?), des "patriotes" (ici il faut comprendre des partisans de la France républicaine - et non des patriotes corses, qui eux sont les partisans de Paoli) et des descamisados : ce mot espagnol avait à l'époque de l'abbé Lyonnet une certaine popularité, il désignait depuis les années 1820 en Espagne les partisans les plus acharnés de la révolution anti-bourbonienne, c'était une sorte de synonyme de sans-culottes.

Le brave prêtre emploie peut-être ce mot pour éviter celui de sans-culottes. Le mot descamisados, comme on le sait, sera ensuite employé en Argentine après 1945 pour désigner les partisans du mouvement populiste de Juan Peron.

  

 L'abbé Lyonnet (un nom idéal pour le grand-vicaire du diocèse de Lyon !) fournit un témoignage sur la façon dont on pouvait comprendre  l'insurrection paoliste à l'époque où il écrivait  (années 1840) et la justifier. Certes l'abbé représente un milieu certainement contre-révolutionnaire ( mais par contre, pas hostile à l'empire napoléonien). Il souligne l'ironie de l'histoire : les Corses s'en prennent aux Bonaparte  qui ont trahi Paoli, mais plus tard, ils seront fiers de ce nom - parce qu'entre temps les Bonaparte ont acquis une gloire qui rejaillit sur la Corse.

La description de la France à l'époque de la Terreur de l'abbé Lyonnet est proche de celle du président Casale quelques années plus tard et aucun reproche d'avoir "trahi" la France n'est formulé contre Paoli, qui au contraire est salué par des expressions très élogieuses ("grande figure romaine", "noble caractère"). 

 

 Les éloges faits à Paoli par l'abbé Lyonnet sont semblables à ceux d'auteurs de la même période, qui ont visité la Corse et noté l'attachement des Corses à la figure de Paoli : le voyageur français et spécialiste de la culture italienne Valéry (en 1837), l'historien allemand (installé à Rome pendant longtemps) Gregorovius (vers 1852).

Valéry et Gregorovius notent que les Corses sont flattés par la renommée universelle de Napoléon, mais que leur grand homme, c'est Paoli.

"J'aime à m'étendre, à revenir sur Paoli, sur ce caractère digne de Plutarque, mélange heureux de vertus antiques et d'idées nouvelles. Malgré la renommée de Napoléon, Paoli est resté le héros national, l'homme de la Corse. Napoléon n'est  que l'homme du monde". (Valéry)

 

Gregorovius :

 

" La mémoire de Paoli est sacrée chez son peuple. En entendant parler de Napoléon, le coeur des Corses s'enfle d'orgueil.; mais au nom de Paoli, leur oeil s'illumine, comme celui d'un fils au souvenir du noble père qu'il a perdu. Il est impossible qu'un homme, après sa mort, puisse inspirer à tout un peuple plus d'amour et de vénération que Pascal Paoli (...) il vit dans le coeur de tous les Corses".

Et visitant la maison familiale de Paoli à Morosaglia :

" J'étais heureux dans la petite chambre de Pasquale, plus heureux  que dans celle où naquit Napoléon (...) Je m'y représentais cette grave et noble figure humaine, à côtés des mâles physionomies de son père et de son frère (...) Je remarque un portrait de Paoli : je ne pouvais me le représenter autrement.... de grands yeux bleus et limpides éclairent une figure imberbe, pleine de douceur, de noblesse et d'humanité (...) le grand citoyen dont l'âme sereine débordait d'amour pour l'humanité (...) le citoyen au coeur noble et fort".

 

 ( Pour ces citations : Eugène F. X. Gherardi, Pasquale Paoli, portraits, Albiana, 2007)

 

 

 

 

 

L'UNION N'EST PAS LA FUSION

 

 

 

Le régime anglo-corse peut être considéré de deux façons, séparément ou simultanément, par les historiens.

 

D'abord sous l'aspect de l'union entre deux peuples dissemblables  qu'on aura tendance à comparer avec l'union -ou plutôt la fusion - du peuple corse dans le peuple français qui a été la conséquence de l'enchaînement des événements jusqu'à nos jours.

Ensuite sous l'aspect politique, la question étant de savoir si le régime était conservateur, contre-révolutionnaire ou finalement progressiste à sa façon, là-encore avec une comparaison avec les institutions et la pratique de la révolution française.

S'agissant de l'incompatibilité entre les Britanniques et les Corses, celle-ci n'est généralement avancée que pour mieux faire apparaître la compatibilité avec le peuple français.

Cette thèse est exposée de façon presque caricaturale par Maurice Jollivet :

" Les relations entre les Anglais et la Corse s'étaient toujours bornées à de rares échanges commerciaux. Si intermittentes qu'eussent été ces relations, elles avaient cependant permis aux Corses d'apprécier et de comparer, d'opposer à la morgue, à la rudesse, à l'incivilité britanniques, l'affabilité, la bonne humeur, l'esprit de sociabilité de nos compatriotes."

Si on se souvient que sous l'Ancien régime, les Français présents en Corse, à en croire Napoléon et d'autres témoins, étaient essentiellement des administrateurs et des entrepreneurs  qui songeaient bien plus à exploiter les Corses, tout en les méprisant,  qu'à autre chose, et que sous la période révolutionnaire, les Corses firent connaissance des sans-culottes du midi continental et des marins de la marine républicaine qui loin d'être des gens de mer honorables n'étaient que des vauriens  (Jean Defranceschi, La Corse française) et que ces représentants de la France républicaine se signalèrent par des exactions lors de leur bref séjour en Corse, on peut se demander qui étaient ces Français polis et charmants dont parle M. Jollivet, tout à son chauvinisme naïf.

 

Les étrangers, peut-être à leur tour influencés par leurs préjugés, qui visitèrent la Corse au 19ème siècle, comme Forrester dont on a cité le jugement, ou l'écrivain et historien allemand Ferdinand  Gregorovius, dont on a parlé, remarquèrent que les Corses n'aimaient pas beaucoup les Français. 

Enfin ceux qui pensent qu'il n'y avait pas d'affinités entre Corses et Britanniques oublient une remarque d'importance : il ne s'agissait pas de fondre la Corse dans la Grande-Bretagne mais d'organiser l'union politique de deux états séparés et destinés à le rester. Une similitude de pensée et de culture n'était pas nécessaire de ce point de vue.

Ils oublient qu'une union politique n'est pas une fusion et que pour parvenir à la situation actuelle (avec toutes ses contradictions) entre les Corses et le reste des Français ("le reste des Français" est une notion elle-même loin de tout monolithisme) ou entre la Corse et l'Etat français (ce qui est un point de vue différent), situation qui doit être décrite comme une "fusion"  (aussi imparfaite soit-elle) conformément à la notion de "république une et indivisible", il a fallu une politique d'éradication de la culture corse menée pendant plus de  deux siècles par les différents régimes français et notamment la république, politique qui n'a cessé (dans sa phase activiste) que lorsqu'il ne restait presque plus rien à éradiquer.

 Pascal Paoli avait bien perçu que l'union avec la Grande-Bretagne conservait à la Corse son identité nationale. Il l'a exprimé par une formule éclairante : "Unie à la France, la Corse n'était plus qu'un département parmi les autres, unie à l'Angleterre (on disait et on dit encore volontiers Angleterre pour Grande-Bretagne), elle redevient une nation".

 

 

 

REVOLUTION ET CONTRE-REVOLUTION

 

 

 

 

 

L'autre approche du régime anglo-corse est plus purement politique en termes d'opposition conservateurs/progressistes (et moins axée sur l'idée de nation au sens d'identité nationale).

Elle consiste pour certains historiens corses de gauche (il n'est pas étonnant que l'histoire de la Corse soit souvent le domaine privilégié des historiens d'origine corse), souvent liés au parti communiste, à présenter le régime anglo-corse comme contre-révolutionnaire et même comme l'exemple de la contre-révolution  si elle avait triomphé partout en France. Notons au passage que ces historiens, en insistant sur l'aspect conservateur du régime anglo-corse, et en le réduisant à cela, escamotent un aspect important de celui-ci, l'existence d'un état corse même sous protection britannique, comme si ce point de vue était insignifiant. Or dans le contexte corse, ce point de vue est tout sauf insignifiant. La tendance à effacer de la réflexion historique tout ce qui concerne l'identité nationale corse  est caractéristique des  "républicains" de gauche. Non seulement pour eux, le nationalisme corse est un ennemi, mais chaque fois qu'ils peuvent,  ils l'effacent du paysage.

 

Curieusement l'approche du régime anglo-corse en tant que régime contre-révolutionnaire, est aussi celle d'un grand historien américain, le professeur Palmer, inventeur de la notion de révolution atlantique.

Les historiens communistes font ainsi remarquer  que le régime anglo-corse institua des impôts (pesant sur les classes populaires), provoquant le mécontentement des populations, d'autant plus que depuis la révolution française, celles-ci étaient habituées à ne plus payer d'impôts (A. Casanova, Caractères originaux et cheminements de la Révolution en. Corse,  Annales historiques de la Révolution française, n° 260, 1985 .

Remarque étonnante : faut-il croire que  pour des historiens communistes, le but   de la révolution française  était d'arriver à une société sans impôt ? On ne savait pas que les révolutionnaires français étaient les ancêtres des  libertariens américains et que les communistes français, mêmes corses, étaient proches d'Ayn Rand, de Robert Nozick  et de Murray Rothbard ?

Si les Corses ne payaient plus d'impôts depuis le début de la révolution , c'était à cause de la désorganisation de l'administration. D'ailleurs ils se seraient sans doute contentés du régime révolutionnaire si celui-ci ne s'était manifesté que de cette manière. Lorsque le régime fut vigoureusement repris en mains par les Jacobins, les Corses échappèrent à cette reprise en mains puisqu'ils firent sécession.

Il faut aussi rappeler la formule de l'historien corse Fernand Ettori :  "pour les Corses, l'indépendance, c'est de ne pas payer d'impôts". Avec ce point de vue, il est peu probable que les Corses aient vu d'un bon oeil le régime qui les obligeait à payer des impôts, quel que soit l'idéologie dont il se réclamait.

Les mêmes historiens insistent sur le caractère répressif du régime anglo-corse, en accentuant les affrontements avec la population. Si on les croit,   le régime à utilisé la répression (mais où voit-on qu'il ait incendié des villages et fusillé des habitants comme le feront peu après les républicains français ?)  et s'est "longtemps" refusé à diminuer les impôts (le "longtemps" est savoureux pour un régime qui a duré deux ans et qui avait institué les impôts en question un an avant de les abandonner). Car ces historiens escamotent presque le fait que le régime a bel et bien cédé devant la population, et supprimé les impôts;  même dans ces conditions défavorables pour lui, le gouvernement de Londres hésita à abandonner la Corse (puisque l'ordre d'évacuation fut annulé, mais trop tard).

 

Maurice Jollivet si  préoccupé à montrer que les Corses avaient fait le mauvais choix, en choisissant les Anglais, ne parle nulllement de violences contre les populations. Au contraire à chaque soulèvement, les Anglais cèdent à leurs opposants et leur accordent ce qu'ils veulent et l'impression qui se dégage est que ces affrontements font peu de morts ou pas du tout ( quand il y a des morts, c'est dans les rangs des soldats du gouvernement) et se terminent par des réconciliations (plus ou moins sincères, certes).

Au demeurant les positions entre opposants et partisans du régime ne paraissent jamais inconciliables : au camp de Bistuglio, c'est Frediani Vidau (le futur dirigeant du soulèvement pro-anglais de 1814), membre du conseil d'etat du royaume, qui a des amis parmi les chefs opposants, qui s'entremet pour rapporter à Sir Gilbert les lettres de  sa femme (si on en croit Renucci ) et à partir de là, permet  l'accord  qui met fin à la crise.

De même lorsque les Anglais sont prêts à quitter la Corse, les "juntes" locales qui se mettent en place sont parfois présentées comme un mouvement insurrectionnel anti-anglais. Or, Sir Gilbert Elliot, à la veille de quitter Bastia, s'adresse aux membres de   la junte locale, comme on l'a vu,  en  rappelant " que j'étais désireux de rester jusqu'à la fin en excellents termes avec eux", ce qui n'est pas vraiment  le ton qu'on prend avec de farouches insurgés qui veulent vous faire partir à toutes forces.

Par contre, lorsque la Corse aura fait "retour" à la république, c'est là qu'on verra durant les années 1797 à 1800 les mouvements d'opposition au pouvoir en place plus résolus que jamais auparavant (cf. l'article de F. Pomponi cité plus haut), et en réponse aux populations en armes, des forces militaires importantes déployées, avec comme résultat des  villages incendiés, des opposants fusillés ou pendus, ce que l'historien Renucci appelle " a francisata".

Il est caractéristique que l'un des "camps" d'opposants armés au pouvoir républicain se réunisse au Stiletto, où un peu plus d'un an  auparavant s'étaient réunis les opposants au régime de Sir Gilbert. Aussi bien en ce qui concerne   les impôts  que   la conscription, ou  la politique religieuse, le gouvernement français ne céda pas et agit bien plus durement que le régime anglo-corse.

Le résultat de ce durcissement fut non pas l'adhésion des Corses au "civisme" républicain importé du continent et représenté en Corse par les profiteurs locaux de la révolution et par des troupes françaises au moins aussi "étrangères" à la population  que les soldats anglais, écossais ou irlandais du royaume anglo-corse (l'un des généraux français dirigeant la répression est Vaubois qui un peu après sera commandant militaire à Malte occupée par les Français et devra capituler devant l'insurrection des Maltais); le résultat fut que les Corses, ne pouvant obliger le pouvoir à faire des concessions comme à l'époque anglo-corse,  recherchèrent tous les moyens d'éviter les  poitiques qui leur déplaisaient et durent recourir à l'illégalité de façon permanente (les conscrits ne rejoignent pas l'armée et prennent le maquis, par exemple - mais sont aussi obligés de vivre de brigandage).

 

Puis ce sera   la remise en ordre par le régime napoléonien, où la Corse sera placée sous régime militaire ou de "haute police" (ce régime où on "on fusille un homme par jour" selon le général Cervoni)*, sans vraiment mettre fin aux comportements illégaux.

 

[ * "Le général Cervoni, commandant en chef à Marseille, écrivait à Saliceti, ministre à Naples : soyons contents, le général Morand fait le bonheur de la Corse. On y fusille un homme par jour. Oh que la haute-police est une admirable chose !" (la haute-police était le nom donné au régime d'exception applicable en Corse)  - cité par M. Patorni, avocat à la cour royale de Paris, La Corse, documents historiques, législatifs et judiciaires, 1768 à 1842, Paris, 1842 ]

 

 

 

 Il est aussi comique de dire que le régime anglo-corse fut une expérience en grandeur réelle du programme "contre-révolutionnaire" si on considère que les exécutions capitales pour motif politique furent nulles en Corse à ce moment, ce qui ne fut pas le cas dans la France révolutionnaire surtout à l'époque de la domination jacobine et qu'on ne parle pas non plus d'emprisonnement des opposants.

Voudrait-on démontrer  que la "contre-révolution" était plus respectueuse de la vie humaine que la révolution, on ne s'y prendrait pas autrement.

 

De plus, confondre les politiques contre-révolutionnaires dans leur ensemble avec la pratique politique du régime britannique, qui était déjà un modèle en matière de parlementarisme , semble pour le moins excessif et caricatural.  Que le régime d'inspiration britannique n'ait pas réussi à s'adapter en Corse (en seulement deux ans et dans un contexte délicat de guerre européenne et d'indiscipline chronique des Corses) est une réalité; que ce régime ait été foncièrement "contre-révolutionnaire" est indéfendable.

D'ailleurs le  modèle  politique  de la démocratie jacobine (sinon terroriste) n'a pas non plus réussi à s'implanter à l'époque  révolutionnaire (sinon comme idéal pour certains)  et le modèle institutionnel du Directoire, que les Corses trouveront en place dans le cadre français lors de leur "retour" à la république, fonctionnera par des coups d'état jusqu'à celui de Bonaparte le 18 brumaire, preuve que ce que la France pouvait présenter comme alternative n'était pas non plus l'idéal du bon gouvernement.

La politique économique et sociale du régime anglo-corse, pour nos historiens communistes, est favorable aux riches. Ils oublient de dire que les ventes de biens nationaux, qui en Corse n'ont profité qu'aux riches, sont suspendues pendant le régime anglo-corse, et recommenceront après le "retour" à la république - et le retour en Corse des familles républicaines influentes, les Bonaparte, les Arena, les Saliceti, les Casabianca et autres Galeazzini (familles de plus largement indemnisées de leurs "pertes" pendant l'époque paoliste et anglo-corse) . 

Ils oublient aussi de dire que par des décisions signées au nom de Georges III, le régime anglo-corse  rend aux communautés d'habitants des terres communales qui avaient été vendues comme bien nationaux (exemples cités chez Jean Defranceschi, La Corse française, 30 novembre1789- 15 juin 1794, 1980).

 

Il est par contre indéniable (qui l'a jamais prétendu ?) que le régime anglo-corse ne se place pas sous le signe de l'égalité républicaine, d'ailleurs si souvent galvaudée et détournée .

Par contre l'historien canadien J. P. Mac Erlean souligne la continuité entre le régime anglo-corse et le régime de l'indépendance à l'époque paoliste (1755-1769) dans son article  Le Royaume anglo-corse (1794-1796). Contre-révolution ou continuité ?  In Annales historiques de la Révolution française, n° 260, 1985 :

" Bien entendu, le régime anglo-corse était contre-révolutionnaire. Toussaint Louverture aussi" [le célèbre libérateur d'Haïti qui affronta les troupes françaises] "Il semble que l'on ait profité d'un changement de régime pour essayer de restaurer ce qui semblait (avec le recul) être l'âge d'or [de la période d'indépendance paoliste]..."

Mc Erlean constate aussi que le terme "contre-révolutionnaire" est utiisé abusivement pour "contre-terroriste". Il conclut :

"Il semble donc que si le  royaume anglo-corse fut dans une certaine mesure contre-révolutionnaire, ce fut par esprit d'indépendance et de nationalisme, et que les solutions adoptées étaient choisies non par un esprit de contradiction [avec la révolution française] mais dans la continuité des circonstances et des traditions corses qui formaient une réalité inéluctable".

 

 

 

 

UNIVERSEL OU PARTICULIER

 

 

 

Nous avons  évoqué dans notre troisième partie  Filippo Buonarotti, d'abord robespierriste puis partisan d'une révolution sociale et précurseur du communisme, qui passa toute sa vie à préparer l'insurrection en organisant des groupes clandestins d'activistes.

Un éditeur récent de la brochure de Philippe Buonarotti La conjuration de Corse ou la grande trahison de Paoly ( édition présentée par Jacques Crozier, Éditions Centofani, Bastia, 1997) dit que Buonarotti, au moment de la rupture de Paoli avec la révolution, avait choisi l’universel tandis que Paoli choisissait le particulier. L’auteur ne valorise pas l’un par rapport à l’autre mais on peut s’interroger sur la formule.

Il est devenu classique d’opposer l’universel au particulier (souvent pour valoriser le premier choix). Or d’une part l’universel qu’aurait choisi Buonarotti  (un choix fait d’avance même s’il trouvait dans la Corse un modèle social plus égalitariste à préserver - paradoxalement de ce point de vue il devait être assez proche de Paoli) est simplement la conception française de l’universel.

Quand on parle d’universel, ce mot abstrait ne désigne généralement que la façon de concevoir des valeurs universelles qui a cours en France, ou dit autrement, une façon d’imposer ou de vouloir imposer au reste du monde des valeurs dans leur conception française.

Il est probable que Paoli admettait des valeurs universelles : pour commencer celles de la religion catholique, (et donc universelle d’après l’étymologie même), comprise largement et sans bigoterie.

Il admettait et partageait aussi certaines valeurs des Lumières européennes (qui pouvaient être communes avec certaines valeurs de la révolution française dans leur version humaniste et modérée). Mais il était évident que ces valeurs ne l’empêchaient en rien de consacrer son énergie à sa patrie propre, à l’« existence politique » de celle-ci, comme il disait.

Celui qui choisit « le particulier » partage donc des valeurs  avec le reste du monde, mais ces valeurs ne sont pas les seules à ses yeux. Il aime aussi sa patrie historique et naturelle et les valeurs qui proviennent de l’héritage du passé.

Et il admet parfaitement que d’autres qui ne sont pas originaires de cette patrie puissent s’y attacher et en faire leur patrie parce qu’ils aiment sa personnalité collective et sa culture.

Enfin, est-il besoin de souligner que les valeurs universelles qui seraient celles de la France n'ont jamais empêché celle-ci de développer, sur son mode propre, un nationalisme souvent chauvin  parfois agressif ?

Celui qui choisit les valeurs universelles, s'il est logique et honnête avec lui-même, doit refuser l'idée même de nation.

 

 

 

 

 

UN EMPIRE MEDITERRANEEN OU CE A QUOI VOUS AVEZ ECHAPPE

 

 

 

Lorsqu’on parle (rarement !) en France du royaume anglo-corse, c’est pour s’étonner. Qu’est-ce que les Britanniques pouvaient faire en Corse ? Cette présence parait une incongruité (probablement plus encore du fait que la Corse fait  partie de l’espace français depuis longtemps –comme si la possession par la France d’une île dont la pointe nord regarde la Ligurie, la côte orientale regarde la Toscane et le Latium, dont le sud touche à la Sardaigne, était plus explicable).

 

On oublie, ou on ne sait pas, que la Grande-Bretagne a eu entre le début du 19ème siècle et la seconde moitié du 20ème siècle quatre possessions méditerranéennes – nous utilisons le mot de "possessions"  même si les statuts juridiques étaient divers.

Pendant la majeure partie de la période qui va de la chute de Napoléon à la guerre froide, elle a toujours eu simultanément trois possessions sur la côte nord de la Méditerranée et dans les îles, sans évoquer la présence britannique au Proche-Orient comme en Palestine ou en Egypte.

 A Malte, la présence britannique a duré depuis l'époque des romans de Jane Austen jusqu'aux premiers succès des Beatles et les liens avec la couronne ont duré plus longtemps si on considère que la reine Elizabeth fut reine de Malte encore 10 après l'indépendance.

De ces possessions, il en reste une aujourd’hui, Gibraltar, tandis  que deux anciennes possessions (Malte et Chypre) sont des pays du Commonwealth.

 

Mentionnons pour mémoire que la Grande-Bretagne avait occupé Minorque pendant une grande partie du18ème siècle et encore quelques années entre 1798 et 1802 et que les Britanniques, pendant l’époque napoléonienne, étaient devenus les protecteurs de la Sicile :  la famille royale napolitaine, qui régnait aussi sur la Sicile, avait trouvé refuge en Sicile, tandis que le royaume de  Naples, était aux mains des Français. Napoléon installa à Naples comme souverains des membres de sa famille (son frère Joseph puis son beau-frère Murat, qui se proclamaient bien entendu rois de Naples et de Sicile).

Les Britanniques, représentés par Lord Bentinck, firent adopter en Sicile une constitution libérale et incorporèrent dans l’armée anglaise des régiments siciliens.

Lorsque Napoléon fut battu et que les dynasties qu’il avait installées s’effondrèrent, le roi de Naples restauré se dépêcha de supprimer la constitution sicilienne d’inspiration britannique et de de rétablir l’absolutisme dans ses possessions.

 Enfin la Grande-Bretagne intervint plus ponctuellement en Méditerranée, comme en Crète, à la fin du 19ème siècle, conjointement à d'autres puissances,  pour séparer les Crétois insurgés des Turcs.

 A partir du milieu du 19ème siècle, il était fréquent de considérer la Méditerranée comme a british lake (un lac britannique). On conviendra que la possession de la Corse, ou si on aime mieux, son inclusion durable dans l'ensemble politique britannique, sous une forme ou une autre, n'aurait rien eu de surprenant.

Encore au lendemain de la seconde guerre mondiale, un diplomate américain parlait drôlement de la Méditerranée comme d'un purely british baby , un bébé purement britannique (une conception de la Méditerranée qui certes englobait les possessions proprement dites mais aussi les territoires contrôlés comme l'Egypte ou la Palestine avant 1948, voire la Grèce qui fonctionnait avec le soutien britannique).

Cette phrase est citée par l'historien britannique Robert Holland, dans son ouvrage récent, Blue-water empire, The British in the Mediterranean since 1800, 2012 (Un empire bleu-marine, les Britanniques en Méditerranée depuis 1800),

 Robert Holland a apporté une synthèse sur cette période au cours de laquelle " the British left an emprint on the Mediterranean, and the Mediterranean certainly left an emprint on the history of Britain" (les Britanniques laissèrent leur empreinte sur la Méditeranée et certainement, la Méditerranée laissa une empreinte sur l'histoire de la Grande-Bretagne). 

Nous n’allons pas étudier ici chaque  possession britannique en Méditerranée dans le déroulement de son histoire  mais plutôt nous demander ce qui subsiste aujourd’hui dans les territoires et pays concernés, de leur union (plus ou moins volontaire) avec la Grande-Bretagne. C’est une façon de répondre cette question : si l’histoire avait été différente, que serait devenue la Corse si elle avait continué à être unie avec la Grande-Bretagne, et qu’est ce qui resterait aujourd’hui de cette union ?

 

Ou comme le dit avec une intention souriante notre titre, « Ce à quoi vous avez échappé ». Ce n’est pas évidemment une formule à prendre au pied de la lettre ; le sort de la Corse, si elle avait été unie durablement la Grande-Bretagne, aurait-il été pire que celui qui a finalement été le sien ?

 

Les territoires méditerranéens qui a des titres divers ont relevé de la Grande-Bretagne sont quatre et la période d’union à la Grande-Bretagne a été plus ou moins longue.

De la plus courte à la plus longue on trouve :

- L’union la plus courte a été celle des Iles ioniennes : officiellement de 1814 à 1864 (un peu plus si on considère que depuis 1809-1810 la plupart des Iles, jusque là occupées par les Français, avaient été occupées (ou libérées ?) par les Britanniques, sauf Corfou qui resta sous domination française jusqu'en 1814.

- Ensuite Chypre : l’union avec la Grande-Bretagne a duré de 1878 à 1960 soit 82 ans.

- Puis Malte : l’union a duré officiellement de 1814 à 1964, mais dès 1800 les Britanniques avaient chassé les Français de Malte et avaient pris en main le gouvernement de Malte et de l’île voisine de Gozo, soit une possession de 164 ans. Après l'indépendance, en 1964, la reine Elizabeth, souverain britannique, est restée reine de Malte jusqu’en 1974.

- Enfin, Gibraltar est le seul territoire avec qui les liens d'appartenance n’ont pas cessé, puisque Gibraltar est possession britannique depuis 1704, date à laquelle les Britanniques s’en emparent (possession officiellement reconnue en 1713) jusqu’à nos jours, soit plus de 300 ans.

 

 Les statuts des territoires furent également divers :

-  Les Etats-Unis des Iles Ioniennes étaient une république sous protectorat;

-  Malte, une colonie (Crown colony, colonie de la Couronne), puis à partir de 1921 une colonie dotée du "Self-government" (autonomie);

-  Chypre, un territoire turc administré par la Grande-Bretagne,  puis une colonie;

-  Gibraltar a d'abord été une colonie, puis son statut a suivi celui des anciennes colonies restant dans le cadre du Royaume-Uni : statut de "British dependant territory" en 1983, puis depuis 2002, statut de "British overseas territory", doté d'un gouvernement autonome comme les autres territoires de ce type.

 

 

LES ILES IONIENNES

 

 

En 1814, les vainqueurs de Napoléon décident de créer (ou plutôt de recréer) les Etats-Unis des Iles ioniennes, avec Corfou comme capitale fédérale, et de placer le nouvel état sous protection britannique.

Il faut rappeler qu’en 1797, les Français de l’armée d’Italie  de Bonaparte avaient occupé les Iles Ioniennes, jusque là possession vénitienne (en 1797, Bonaparte avait envahi le territoire vénitien et  mis fin à l’existence de la république de Venise).

Bonaparte avait chargé le général Gentili, le défenseur de Bastia en 1793-94, d’occuper les Iles Ioniennes (Gentili tomba malade et mourut en revenant de cette campagne qui se fit sans combat).

Puis après quelques années de présence française, une flotte russo-turque avait chassé les Français et une république des Iles Ioniennes (République des Sept-Iles ou Heptanèse) s’était installée de 1802 à 1807, sous protectorat russo-turc. Ensuite, les Français avaient récupéré les îles au traité de Tilsit, tout en maintenant  la fiction d'un état autonome intégré à l'Empire français. Le général  Berthier (frère du maréchal) avait pris possession des îles au nom de l'Empereur (on a vu en troisième partie qu'il fut ensuite gouverneur militaire de la Corse). Puis les sept îles  avaient été prises, l’une après l’autre, par les Britanniques, avec la participation des Royal Corsican rangers. Corfou tomba la dernière

 En 1814 , le traité de Paris rétablissait un état ionien sous l'appellation des Etats-Unis des Iles Ioniennes, et le plaçait sous le protectorat "amical" de la Grande-Bretagne. Quelques années après (1817), une constitution des Etat-Unis des Iles Ioniennes (rédigée en italien...) entrait en vigueur.

 En fait , la Grande-Bretagne parait avoir exercé une autorité totale sur les Iles, intervenant dans tous les domaines. Les institutions ioniennes (Parlement et  Sénat,  qui exerçait le rôle d'exécutif avec un ou deux membres nommés par chaque île) n'avaient qu'un rôle consultatif, le pouvoir était concentré dans les mains du Lord High Commissioner (Lord Haut commissaire) qui désignait le Président du Sénat, sorte de président de la république au rôle honorifique.

Les institutions ioniennes, dotées de peu de pouvoir, n'étaient pas (loin de là) démocratiques puisque les Britanniques s'appuyaient principalement sur l'aristocratie locale.

Le drapeau de l'état ionien était à peu près celui de la première république ionienne (le lion de Saint-Marc brandissant sept flèches représentant les sept îles au lieu d'une croix dans le premier drapeau, toujours sur fond bleu) avec en ajout le drapeau britannique (Union jack) dans le quartier gauche du drapeau.

  Le premier Lord Haut commissaire,  Sir Thomas Maitland, un Ecossais irascible de Glasgow, surnommé caractéristiquement King Tom (le roi Tom) exerçait en même temps les fonctions de gouverneur de Malte et probablement ne faisait pas de différence autre que formelle entre le statut juridique des deux territoires.

 

 

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" Costituzione degli Stati Uniti delle Isole Jonie unanimemente adottata e sanzionata dall'Assemblea Legislativa nel Giorno 2 Maggio 1817, colla Ratificazione 26 Agosto successivo di sue Altezza Reale il Principe Regente..." 

Constitution des Etats-Unis des Iles Ioniennes de 1817, publiée à Corfou, en italien (langue "noble" des Iles Ioniennes, mais un article de cette Constitution dit que la langue de l'administration doit, le plus rapidement possible, être le grec); photo sur un site de vente aux enchères de Copenhague (Danemark). 

En 1817 le roi George III avait perdu la raison et la régence était exercée par son fils, le célèbre Prince-Régent, le futur George IV. Les formulations en italien "Sua Maesta Giorgio III " , appliquées à un monarque britannique, rappellent celles du royaume anglo-corse.

http://www.antikvariat.net/

 

 

 

Plutôt que d'essayer de faire l'histoire des Etats-Unis des Iles Ioniennes, jusquà leur disparition en 1864, essayons de donner une idée de ce que furent les contacts entre les Britanniques et les Ioniens.

Il est probable qu'entre les Britanniques et les Ioniens, comme le dit Thomas Forrester que nous citions plus haut, la différence était aussi grande qu'entre Britanniques et Corses. Mais les différences entre peuples ne sont pas forcément une cause de mauvaise entente. Si mauvaise entente il y a, elle provient d''autres facteurs que des facteurs psychologiques. Les facteurs psychologiques s'y ajoutent alors, creusant le fossé entre les deux populations.

  Il y avait  bien des points communs entre la Corse de la fin du 18ème siècle et les Iles Ioniennes du début du 19ème siècle : la Corse avait été pendant des siècles possession gênoise, les Iles Ioniennes pendant aussi longtemps possession de la république de Venise. Dans les deux cas, une république aristocratique avait imposé sa domination à une population insulaire  jugée de culture inférieure par ses maîtres (avec pour les Iles Ioniennes la différence supplémentaire avec la métropole que la population insulaire  était majoritairement de religion orthodoxe et de langue grecque).

Les moeurs semblent avoir eu des points communs entre Corse et Iles Ioniennes : les assassinats de droit commun causés souvent par des vengeances étaient considérables dans les sept îles lorsque commença le protectorat britannique (et depuis longtemps sans doute). Avaient-ils vraiment régressé au départ des Britanniques ?

Les Britanniques eux-mêmes ne faisaient pas un bloc monolithique selon leur psychlogie individuelle ou collective.

C'est ainsi que le général Sir Charles James Napier  - qui avait été  plusieurs années lieutenant-gouverneur de Céphalonie  dans les années 1820,  disait : J'aime les Ioniens et leur joie de vivre. Ils me rappellent les Irlandais.

Napier était un Ecossais et peut-être cette caractéristique faisait qu'il était plus à même de s'entendre avec des populations pourtant bien différentes des Ecossais, et qu'il pouvait faire preuve de plus d'ouverture d'esprit qu'un Anglais, convaincu de sa supériorité sur les autres peuples. 

Napier raconte que se promenant un jour dans une rue de Corfou ou d'Argostoli,  il entendit crier une femme dans un palazzo. il monta à l'étage d'où venaient les cris et tomba sur un aristocrate ionien qui corrigeait sa femme à coup de cravache. Arrachant la cravache, Napier en donna un coup au mari et déclara qu'il était à sa disposition (pour se battre en duel). Mais le mari fit semblant de ne pas comprendre : il avait déjà reçu  un coup de cravache, il n'avait pas l'intention de risquer sa vie en plus.

C'était ce genre de différence culturelle que les Britanniques constataient mais sans que cela, quand ils étaient de bonne composition, les empêche de trouver les Ioniens plutôt sympathiques.

Le vicomte Kirkwall, auteur du livre Quatre ans dans les Iles ioniennes, écrivait : la première chose qui surprend fâcheusement un Anglais ici, c'est le faible usage du savon, et la seconde c'est  l'usage permanent de l'ail.

Réflexion "raciste" comme diraient nos contemporains ? Pas vraiment car le vicomte Kirkwall a laissé le témoignage le plus sympathique sur les Iles ioniennes et ses habitants. Il faisait seulement la constatation d'une différence culturelle.

Si les Britanniques jugeaient leur culture supérieure à celle des Ioniens - ou différente, mais certainement préférable à leur point de vue, les Ioniens en avaient autant à leur service. et ces différences n'empêchaient pas une relative bonne entente.

Les Ioniens de leur côté, jouant les gens de vieille civilisation vénitienne, pouvaient regarder avec pitié le Haut Commissaire Sir Thomas Maitland qui était passablement porté sur la boisson (c'était avant que l'ère victorienne impose ses modèles de comportement).

Parlant des relations entre les Britanniques et les habitants des Iles Ioniennes   l'historien Ernle Bradford dit : "The  english protectorate of the Ionian Islands was not always an happy one. Anglo-saxon and Levantine natures, though they had their points in commun, did not sit happily together", Mediterranean, portrait of a sea, 1971 (Le protectorat anglais sur les Iles Ioniennes n'était pas toujours heureux. Les natures anglo-saxonne et levantine, bien qu'ayant leurs points communs, ne faisaient pas trop bon ménage). 

Les relations entre les deux peuples pouvaient prendre une tournure matrimoniale : Sir Frederick Adam, le succeseur de Maitland, se maria avec une Corfiote  mais il serait exagéré de prétendre avec Lawrence Durrell, qui vécut plusieurs années à Corfou à la fin des années mil neuf cent trente (avec son frère Gerald, le naturaliste) que les Anglais " épousèrent toutes les plus jolies filles " (d'autant que l'épouse de Sir Frederick Adam semble avoir été assez loin du prix de beauté).

 La façon que les Ioniens avaient de manifester leur opposition à leurs encombrants protecteurs était souvent bon enfant.

Le Haut commissaire Douglas avait décidé que les fanfares militaires britanniques ne participeraient plus, comme elles le faisaient jusqu'alors,  à la procession bisannuelle des reliques de Saint Spiridon, le grand saint des Iles Ioniennes. La population fut on s'en doute très mécontente. L'usage était que la procession repasse le soir devant le palais de Saint Michel et Saint Georges, résidence du Haut commissaire. En passant devant ses fenêtres, tous les participants levèrent très haut leur lanterne pour manifester leur mécontentement. On reconnaîtra qu'il y a des façons plus virulentes de procéder entre dominant et dominé.

Lors de la procession suivante, les Ioniens s'étaient organisés et avaient créé leurs propres fanfares et ce sont toujours elles qui accompagnent les processions actuelles de Saint Spiridon, avec un style britannique dans les tenues ou le pas de parade qui vient de cette époque.

 

 

 

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 Défilé de la procesion de Saint-Spiridon à Corfou, de nos jours. Les fanfares marchent au pas de parade de l'armée britannique et passent devant le palais de Saint Michel et Saint Georges, construit sous le protectorat britannique (palace of Saint Michael and Saint George) pour être la résidence du Haut commissaire et le siège de l'ordre de Saint Michel et Saint Georges, ordre chevaleresque créé par les Britanniques qui existe toujours.

 effrosinimoss.wordpress.com

 

 

 Un autre exemple de cet humour un peu lénifiant et victorien qui marquait souvent les relations entre Britanniques et Ioniens   est  fourni par une anecdote qui date de la fin de la période britannique : les Ioniens demandaient des réformes politiques pour avoir plus d'autonomie et même le rattachement à la Grèce. Le gouvernement  britannique envoya dans les Iles comme Haut commissaire extraordinaire le député William Gladstone, le futur Premier ministre libéral, qui devait plus tard être connu comme un partisan de l'émancipation des peuples, pour une tournée d'information.

Pendant son séjour Gladstone participa à beaucoup de rencontres et de cérémonies. Lors d'une cérémonie, il fut présenté à l'évêque orthodoxe de Paxos. Gladstone s'inclina et resta incliné attendant la bénédiction de l'évêque. L' évêque aussi s'inclina et ne supposa pas qu'un  protestant comme Gladstone attendait sa bénédiction. Après être restés un moment inclinés, les deux hommes se relevèrent en même temps et se heurtèrent la tête, provoquant l'hilarité des assistants.

Lawrence Durrell qui raconte la scène, dit que les protagonistes  vidèrent ensuite pour se remettre une bouteille de ginger beer, limonade au gingembre qui est restée très appréciée dans les Iles Ioniennes, mais ce dernier détail doit être une invention de Durrell.

 Au cours de son séjour, Gladstone suscita des critiques en Grande-Bretagne lorsqu'on apprit qu'il avait baisé la main de l'archevêque de Corfou.

Un roman célèbre La mandoline du capitaine Corelli (1993), de Louis de Bernières  (écrivain britannique malgré son nom) qui a donné lieu à un film intitulé seulement Capitaine Corelli, avec Nicholas Cage et Pénélope Cruz, se déroule dans les Iles Ioniennes (à Céphalonie) pendant la deuxième guerre mondiale, au moment de l'occupation italienne, qui va être suivie pour le plus grand malheur de tous (y compris des Italiens) par l'occupation allemande, L'un des personnages, un médecin de campagne, père de la jeune fille dont le capitaine  de l'armée italienne Corelli  tombe amoureux, écrit une histoire des Iles Ioniennes et il raconte ainsi la période du protectorat britannique :

Les Anglais étaient comme des gens qui vous proposent de choisir entre deux sacs. L'un contient un serpent et l'autre des pièces d'or. Vous prenez l'un des sacs et le serpent vous saute au visage.

Nous n'avions pas de mauvaises intentions, disent alors  les Anglais, prenez donc l'autre sac.

 De fait les britanniques, à leur façon autoritaire (bien qu'en y mettant avec le temps, un peu plus de formes à partir de la période du Haut commissaire Seaton en 1848, qui essaya de donner plus d'autonomie aux Ioniens) améliorèrent significativement l'infrastructure des îles (routes, écoles), non sans opposition à leur pouvoir :  à Céphalonie notamment il y eut des insurrections.

Depuis la création du protectorat, l'histoire avait marché et un état grec indépendant avait vu le jour, après la guerre d'indépendance contre les Turcs. Les Ioniens avaient-ils vraiment intérêt à rejoindre cet état, pourtant pauvre et mal organisé, ou bien à obtenir plus d'autonomie dans le cadre du protectorat ? Les pays européens qui garantissaient le protectorat, estimaient qu'un état ionien entièrement indépendant n'était pas viable. Il tomberait tôt ou tard aux mains d'un état plus fort et compte tenu de l'importance stratégique des îles (surtout de Corfou), on craignait que cet état fort soit la Russie.

En 1859 une série de trois timbres fut émise pour les Iles Ioniennes. La légende était en grec, mais l'effigie était celle de la reine Victoria, malgré le statut de protectorat des Iles (plus tard, les Britanniques firent - assez généralement - attention à ne pas faire figurer l'image du souverain britannique sur les timbres d'un protectorat).

Le 19ème siècle a été appelé l'âge des nationalismes et l'un des aspects du nationalisme c'est de vouloir regrouper dans le cadre d'une seule nation les parties dispersées d'un même peuple.

Si les Ioniens étaient des Grecs, alors ils devaient rejoindre la Grèce.

De plus en plus de voix  dans les îles demandaient l'enosis, l'union avec la Grèce. Des activistes militaient pour l'enosis, malgré les mesures répressives des Britanniques. Enfin, le Parlement ionien se prononça à l'unanimité pour l'enosis.

La Grande-Bretagne ne pouvait plus faire la sourde oreille. Après avoir envisagé de conserver seulement Corfou, elle profita d'un changement de situation dans la vie politique grecque : en 1862, le souverain grec, Othon, d'origine bavaroise, avait été chassé par un coup d'état avec l'assentiment de la population, et la Grèce avait accepté un nouveau souverain, George Ier, issu de la famille royale danoise (il y avait même eu un referendum pour savoir qui les Grecs voulaient comme souverain, où le vainqueur avait été l'un des fils de la reine Victoria, mais le souverain grec ne pouvait être issu d'une des familles régnantes des pays qui, comme la Grande-Bretagne,  avaient garanti l'indépendance de la Grèce).

La Grande-Bretagne proposa donc, à l'occasion du changement de dynastie en Grèce, de transférer à la Grèce la souveraineté des Iles, conformément au vote du Parlement ionien. Cette décision  fut accueillie avec enthousiasme par les Ioniens. Après la signature du traité de Paris (1863) qui prévoyait la neutralisation de Corfou et la destruction des fortifications maritimes, le protectorat prit fin en mai 1864, les troupes anglaises quittèrent les îles en juin  et le nouveau roi de Grèce vint à Corfou prendre possession des Iles peu après.

 Lors du départ des Britaniques, les Ioniens  exprimèrent leur amitié pour eux (ce sont des choses qui se font en pareilles circonstances !).

Une proclamation du gouvernement provisoire des Iles, en anglais et en grec  fut  affichée, qui s'adressait aux Britanniques.

Elle débutait par la formule de rigueur :

" Brave Britons " (braves Britanniques, ou mieux Britons, car c'est ainsi que les Britanniques se désignent en référence à la "Bretagne"  (Grande-Bretagne) des Romains de l'Antiquité).

La proclamation dit qu'au moment où le destin des Ioniens prend un autre cours, leur joie d'être à nouveau maîtres de leur sort se teinte de tristesse : celle de voir partir leurs amis britanniques. Aimez-nous toujours comme nous vous aimons, et souhaitez-nous de marcher comme vous sur le sentier de l'honneur.

Ainsi le départ des Britanniques n'eut rien d'une mise dehors à coup de pied au derrière et les bons sentiments purent s'exprimer de part et d'autre dans le style "nous avons parfois eu des différends, mais finalement nous nous aimons et nous avons un pincement au coeur lorsque les choses se terminent".

 L'enosis réclamée par les habitants devait semble-t-il, les décevoir puisque, visitant les Iles quelques années après leur annexion par la Grèce, Gobineau ironisait : « Maintenant que les Ioniens sont Grecs, ils préféreraient être Russes ou Italiens... ».

 Quant à l'enosis, les Britanniques ne se doutaient pas que près de quatre-vingt dix ans plus tard, ce mot allait donner des cauchemars à leurs petits-enfants, dans une autre île, mi-grecque mi-turque.

Rappelons qu'on retrouve des Corses pendant la période du protectorat britannique sur les Iles Ioniennes.

Les soldats du Royal Corsican Rangers ont contribué à former les régiments d'infanterie légère grecque que les Anglais mettent sur pied après la libération des Iles Ioniennes à partir de 1809.

En 1817 le Royal Corsican Rangers est licencié à Corfou mais des Corses continuent à servir à titre individuel dans l'armée britannique. C'est le cas du comte Rivarola (fils d'un ami de Paoli) qui  sert à Malte comme lieutenant-colonel puis colonel de la milice de Malte ("Malta Fencible regiment") puis est nommé lieutenant-gouverneur de Céphalonie en 1841 et lieutenant-général de Malte. Son portrait se trouve au musée d'Argostoli, la capitale de Céphalonie (cf. reproduction sur  le site https://sites.google.com/site/tirailleurscorses/home/les-troupes-du-royaume-anglo-corse ). Le comte Rivarola semble avoir laissé des souvenirs dans l'armée maltaise : sur le site de l'armée maltaise on lit qu'avec un tel officier ("with such a martinet ";  le mot désigne un officier à cheval sur la discipline) il n'est pas étonnant que la milice de Malte soit devenue une troupe d'élite.

 Comme à l'époque du royaume anglo-corse, les Britanniques se disputaient volontiers : Sir Frederick Adam et son subordonné Napier, pourtant Ecossais tous deux, eurent de mauvaises relations, Napier fut obligé de quitter son poste à Céphalonie en raison de son désaccord avec Adam.  

 

Il faut maintenant s'interroger sur les traces tangibles (pas seulement dans l'histoire) laissées dans les Iles Ioniennes par la présence britannique. Il s'agit d'aller au-delà des traces monumentales et de s'interésser aux moeurs et aux usages et même aux souvenirs dès lors qu'ils restent présents dans la mentalité collective.

Cet ensemble de faits et de souvenirs pourrait valablement être rangé sous le nom de métissage, généralement employé dans d'autres contextes. On peut désigner ainsi le résultat du contact entre deux populations.

Traces monumentales bien entendu : le palais de Saint Michel et de Saint Georges, résidence des Hauts commissaires britanniques, la villa mon Repos (leur résidence d'été), les monuments qui évoquent les divers Hauts commissaires,  la pyramide de Douglas, la rotonde de Maitland, la statue de Sir Frederick Adam devant le palais de Saint Michel et Saint Georges, le vieux cimetière britannique, des résidences de style victorien,  sans parler de la statue de Lord Guilford.

La culture britannique la plus prestigieuse se trouve liée aux Iles Ioniennes puisque certains auteurs pensent que La Tempête de Shakespeare a pour cadre Corfou.

Traces dans des usages actuels : le style des fanfares de la procession de Saint-Spiridon, la pratique du cricket qui est un sport toujours populaire dans les Iles (les équipes ioniennes affrontent souvent celles des pays du Commonwealth), la ginger beer.

Enfin une familiarité permanente avec les Britanniques de passage ou à demeure : de nombreux Britanniques habitent les îles, il existe un journal à leur usage (The Corfiot). Bien entendu, il n'existe pas de lien institutionnel comme pourrait l'être l'appartenance au Commonwealth.

Les touristes britanniques d'aujourd'hui ont succédé à des touristes illustres d'autrefois, comme le jeune Disraeli, plus tard Premier ministre britannique  ("un véritable méditerranéen" selon l'écrivain Ernle Bradford, auteur de Mediterranean, portait of a sea); ou encore Lord Byron ou le peintre et poète victorien Edward Lear (qui a aussi laissé des images de la Corse).

Lawrence Durrell et son frère Gerald vécurent plusieurs années à Corfou, aimèrent les lieux et les habitants.  Lawrence Durrell consacra à Corfou un livre L'Ile de Prospero (l'un des personnages de La Tempête), en anglais Prospero's cell . Gerald Durrell consacra trois livres à cette période enchantée de sa vie.

 

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Le palais de Saint Michel et Saint Georges à Corfou. fut  construit à partir de 1819 (par l'ingénieur  militaire le colonel George Withmore) pour être la résidence des Lords Hauts commissaires, le siège du sénat ionien et le siège de l'Ordre de chevalerie de Saint Michel et Saint Georges (créé en 1818).

Devant le palais on voit la statue de Sir Frederick Adam, deuxième Lord Haut commissaire, habillé à l'antique. Il épousa une Corfiote et fut notamment le protecteur du poète Dionýsios Solomós  (l’auteur de L’Hymne à la liberté, qui est aujourd’hui l’hymne national grec et aussi celui de Chypre). Bien que la population ait reproché à Sir Frederick Adam  des dépenses publiques trop élevées, elle dut reconnaître qu'il avait amélioré les infrastructures des îles.

 http://www.angelfire.com/

 

 L'Ordre de chevalerie de Saint   Michel et Saint Georges (Most Distinguished Order of Saint Michael and Saint George) dont le siège était à Corfou jusqu'à la fin du protectorat, est aussi un vestige de cette époque.  Au départ cet ordre était destiné à récompenser les Maltais et Ioniens et les Britanniques servant dans ces territoires; on avait pensé à l'appeler Ordre de Saint Spiridon, mais Sir Thomas Maitland (qui fut le premier grand maître de l'ordre) avait fait remarquer que pour les Maltais, Saint Spiridon ne représentait rien et on avait choisi un nom plus fédérateur. L'ordre existe toujours et ses titulaires prennent l'appellation de Sir ou de Dame. En 2014 la reine a conféré à l'actrice Angelina Jolie, le titre de Dame de l'ordre à titre honorifique (car les Américains n'ont pas le droit d'accepter des titres). Parmi les titulaires du grade le plus élevé, on compte un grand nombre de personnalités politiques du Commonwealth.

 

 La présence britannique dans les Iles Ioniennes a donc laissé des traces durables dans la personnalité collective des habitants, le souvenir d'une époque avec ses bons et mauvais côtés, qui finit par se teinter d'une nostalgie romantique pour l'époque du protectorat, tandis que la présence constante de Britanniques dans les Iles et surtout à Corfou jusqu'à nos jours, continue à entretenir des relations mutuelles.

Enfin, depuis la crise économique en Grèce, on trouve des autonomistes à Corfou qui, sans regretter le protectorat, estiment que le jour de l'union avec la Grèce fut le jour le plus funeste de l'histoire des Iles Ioniennes.

 

 

 

 

CHYPRE

 

 

 

Malgré les 80 ans de présence britannique, Chypre fait partie des pays où l'autorité de la Grande-Bretagne a laissé le moins de souvenirs, ou le moins de bons souvenirs, si on veut. Il est difficile pour les Chypriotes (surtout les Grecs) d'oublier qu'il a fallu plusieures années de guerilla pour forcer les Britanniques à reconnaître l'indépendance de leur colonie. Quant aux Turcs, la fin de la présence britannique a signifié pour eux être livrés à leurs adversaires grecs dans un conflit qui a eu des moments très difficiles même s'il est devenu moins aigu.

Pourtant l'héritage britannique est présent à Chypre, et même les Britanniques  sont toujours présents

 Les Britanniques s'installèrent à Chypre en 1878 , alors que l'île appartenait toujours au Sultan de Turquie mais celui-ci avait accepté de transférer l'administration de l'île aux Britanniques, qui à ce moment étaient très impliqués dans les affaires égyptiennes et cherchaient à sécuriser le canal de Suez dont ils avaient pris le contrôle.

Cet arrangement bâtard (territoire sous administration britannique mais continuant à relever nominalement du Sultan) devait décevoir les Cypriotes grecs qui espéraient se débarrasser de l'autorité turque et être les maîtres dans l'île; il  fut aussi sans grande portée du point de vue de l'amélioration des conditions de vie, les Britanniques ne faisant pas beaucoup de dépenses pour un territoire qui ne leur appartenait pas.

Après la guerre de 1914, la Turquie, alliée de l'Allemagne, faisait partie des vaincus et dut céder complètement Chypre au Royaume-Uni lors des traités de paix.

Chypre devint une colonie britannique. Les Cypriotes grecs étaient de plus en plus déçus et commençaient à se manifester avec le soutien de la puissante église orthodoxe.

Non seulement  ils étaient mécontents du manque de fonctionnement démocratique de la colonie, qui comportait seulement une chambre consultative représentant la population locale, mais ils étaient vexés du statut colonial qui les assimilait à un peuple non-européen, eux qui se voyaient comme les decendants des fondateurs de la civilisation occidentale. Mieux valait être rattachés à la Grèce, état pauvre mais indépendant, que de continuer à supporter ce statut d'infériorité qui n'apportait même pas la prospérité.

Après la deuxième guerre mondiale, la tension devint plus forte et l'aspiration au rattachement à la Grèce, l'enosis, devint dominante chez les Cypriotes grecs, tandis que les Cypriotes turcs, évidemment, ne pouvaient accepter ce programme. Les Cypriotes grecs étaient représentés par l'archevêque de Chypre, Monseigneur Makarios III. Le gouvernement grec  soutenait  les revendications des Cypriotes grecs, mais assez mollement du fait qu'il était l'allié des Britanniques et des Américains qui l'avaient aidé dans la guerre civile contre les communistes.

Des formules malheureuses des dirigeants britanniques selon quoi Chypre ne serait jamais complètement indépendante (en raison de son importance stratégique), accentuèrent l'hostilité des Cypriotes grecs dont certains décidèrent de passer à l'action violente. Le 1er avril 1955 une organisation secrète, l'EOKA, dirigée par un colonel de l'armée grecque d'origine cypriote, Georgios Grivas, commençait une série d'attentats.

L'action de l''EOKA devait faire jusqu'en 1958 environ 500 morts (dont environ 300 soldats ou policiers britanniques, ainsi que des Grecs hostiles à l'enosis,  quelques civils britanniques, des Turcs). L'EOKA ne comptait pas plus de 200 membres permanents mais avait l'appui de la population. Pendant ce temps les Cypriotes turcs, effrayés par la perspective de l'enosis, se rapprochaient des Britanniques.

 Les Britanniques internèrent Mgr Makarios (jugé complice des terroristes)  aux Iles Seychelles pendant un moment, condamnèrent à la pendaison des membres de l'EOKA, emprisonnèrent des suspects.

 En 1958 des violences communautaires entre Grecs et Turcs montraient que les Turcs n'accepteraient pas l'enosis. En conséquence, en septembre 1958, Mgr Makarios abandonnait l'enosis pour se rallier à l'idée de l'indépendance de Chypre, que les Britanniques considéraient maintenant avec ouverture d'esprit.

Des accords furent conclus à Zurich en 1959 et Mgr Makarios revint triomphalement à Chypre, accueilli à l'aéroport par les deux-tiers de la population, tandis que Grivas ordonnait bon gré mal gré le cessez-le-feu et repartait en Grèce où il fut nommé général (il devait rentrer à Chypre en 1964 à la demande de Makarios pour organiser l'armée et jouer plus tard un rôle souterrain dans la déstabilisation du gouvernement de Makarios, aboutissant au  coup d'état pro-grec de 1974 - mais quand il eut lieu, Grivas était mort d'une crise cardiaque depuis quelques mois).

Les Britanniques obtenaient le maintien de deux bases à Chypre, sous la forme de zones de souveraineté assez importantes (Akrotiri et Dekhelia) ; ces zones existent toujours et sont considérées comme des territoires britanniques mais les habitants (hormis le personnel des bases britanniques) sont de nationalité cypriote (des terrains agricoles sont inclus dans le périmètre des zones de souveraineté); il est admis (jusqu'à présent) qu'elles ont seulement une vocation militaire.

Mgr Makarios fut élu en décembre 1959 président de la future république. Le 16 août 1960 Chypre accéda à l'indépendance. La Constitution prévoyait le respect de la minorité turque qui bien que formée de moins de 20% de la population, était assurée de  30% des députés, des membres du gouvernement et des fonctionnaires. Mais très vite le compromis allait cesser de fonctionner entre les deux communautés.

 Mgr Makarios demanda l'admission de Chypre dans le Commonwealth et dès 1961 sa silhouette reconnaissable à sa robe et sa mitre noire fut de toutes les réunions des premiers ministres et présidents des Etats du Commonwealth, groupés autour de la reine Elizabeth.

 

 

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L'archevêque Makarios, élu président de la république de Chypre en décembre 1959 (avant l'indépendance), passe en revue une garde d'honneur du premier bataillon de la Black Watch (surnom du Royal regiment of Highlanders, devenu ensuite Royal regiment of Scotland), au début de 1960.
Museum of The Black Watch

 http://www.rememberingscotlandatwar.org.uk/

 

 Pour les Britanniques, Chypre fut, comme l'indique le titre d'un livre récent relatant la période de leur domination sur l'île, une île douce et amère à la fois (Tabitha Morgan, Sweet and bitter island: an history of the British in Cyprus, 2010).

 Compte tenu des conditions plutôt dramatiques qui précédèrent l'indépendance de Chypre, on pourrait penser que les Cypriotes n'ont plus beaucoup de liens avec la Brande-Bretagne. Cela n'est pourtant pas exact, loin de là même. Les liens économiques et bancaires avec la Grande-Bretagne ont perduré ou même se sont renforcés dans la mesure où Chypre a eu longtemps une politique de quasi-paradis fiscal, intéressant pour les milieux d'affaires britanniques (qui ont il est vrai l'embarras du choix); la crise économique récente a certes écorné la prospérité cypriote.

Lors de la cérémonie d'anniversaire de la reine en juin 2014, organisée par le British High Commissioner à Chypre (rien à voir avec l'époque coloniale ; tous les ambassadeurs des pays du Commonwealth dans un autre pays du Commonwealth portent le titre de Haut-commissaire), le Président de Chypre Nicos Anastasiades, participant à la réception, évoqua des relations de plus de huit siècles entre les deux pays :

“Our relations date back to the twelfth century, when Richard the Lionheart came to Cyprus, and is a relationship of undeniable resilience, since it is a relationship of mutual necessity and decisive potential.”déclara : 

(nos relations remontent au 12ème siècle, quand Richard Coeur de Lion vint à Chypre, et c'est une relation d'une indéniable résilience car c'est une relation de nécessité mutuelle, qui présente un potentiel manifeste".

Le président évoquait aussi l'accord récent sur le développement commercial des zones de souveraineté britannique qui illustrait " a sense of renewed trust between Cyprus and the UK and our peoples” (le sentiment d'une confiance renouvelée entre Chypre et le Royaume-Uni et entre nos deux peuples).

Le président décrivait le Royaume-Uni comme  a “key partner” (un partenaire-clé) pour Chypre, aussi bien bilatéralement que dans l'Union européenne et le Commonwealth.

Propos de circonstance ? Pas tellement si on les compare avec ceux qu'avait tenus le précédent président cypriote,  le communiste Demetris Christofias (il a fait une partie de ses études en Russie à l'époque soviétique) qui avait appelé le Royaume-uni un "démon du mal" et voulait remettre en cause les zones de souveraineté. Il est vrai que Christofias, discrédité par sa gestion de la crise économique, renonça à se représenter aux élections présidentielles et fut désigné  par un sondage (pour bien d'autres raisons que son "anti-impérialisme") comme le pire président de Chypre.

Le nouveau président Anastasiades, conservateur, élu en 2013, semble vouloir enfin tirer un parti économique de l'existence  des zones de souveraineté qui ne seraient plus exclusivement réservées aux activités militaires.

 

CYPRUS-UK

Le président Cypriote Nicos Anastasiades à la British High Commission de Chypre, pour l'anniversaire de la reine, juin 2014, 

http://cyprus-mail.com/

 

Lors de son arrivée à Chypre en septembre 2014, le nouveau Haut-commissaire britannique, Todd, déclarait :  

“Our membership of the Commonwealth is but one illustration of our shared history and our shared values. Our relationship has always been a very rich and active one, not only at the level of governments, but also throughout society,”... “Many British people have made their homes in Cyprus. A large number of Britons visit here every year. Britain, and especially London, is a home to a large community of Cypriots, who play an important role in political and economic life in Britain.”

(notre appartenance au Commonwealth est une illustration de notre histoire et de nos valeurs partagées. Nos relations ont toujours été actives au niveau des gouvernements mais aussi de la société...Beaucoup de Britanniques ont établi leur résidence à Chypre, un grand nombre de Britanniques viennent à Chypre en touristes. La Grande-Bretagne et spécialement Londres, compte une grande communauté cypriote qui joue un rôle important dans la vie politique et économique britannique).

Ainsi qu'il y a été fait allusion, les relations de Chypre avec la Grande-Bretagne sont très anciennes (même si elles ont été interrompues ensuite jusqu'au 19ème siècle) puisque Richard Coeur de Lion, en route vers la croisade, s'empara de Chypre qui était gouvernée par un despote byzantin indépendant, allié de Saladin, qui avait eu de plus  le tort de piller des navires du roi et de capturer la fiancée et la soeur de Richard. Ne pouvant administrer sa conquête, Richard la vendit aux Templiers, qui se heurtant à l'hostilité de la population, la restituèrent à Richard. Celui-ci accorda alors l'investiture féodale à un de ses vassaux, le baron poitevin Lusignan qui se fit ensuite reconnaître comme roi. Les Lusignan régnèrent sur Chypre jusqu'à la fin du 15ème siècle, moment où les Vénitiens s'en emparèrent après avoir organisé le mariage d'une Vénitienne avec le dernier Lusignan (en simplifiant beaucoup une histoire embrouillée par l'existence de branches rivales des Lusignan). Puis ce fut au tour des Vénitiens d'être chassés par les Turcs qui gouvernèrent Chypre de 1571 jusqu'à l'arrivée des Britanniques en 1878.

Bien entendu, les Britanniques cultivés se retrouvaient en pays de connaissance shakespearien avec Chypre, puisque c'est à Chypre, pendant la domination vénitienne, que se situe l'action d'Othello. Un château des fortifications de Famangouste est d'ailleurs appelée château d'Othello, avec une tour célèbre, la tour d'Othello. On la voit sur des  timbres de l'époque coloniale britannique et par la suite.


 Si les liens du Royaume-Uni avec la république de Chypre sont réels et pourraient même se renforcer ( une éventualité qui doit déplaire aux nostalgiques des luttes passées qui se retrouvent dans les positions anti-britanniques de l'ancien président Christofias), ces liens sentimentaux, paradoxalement, sont encore plus évidents avec la république turque de Chypre du Nord, en sigle RTCN ou Kuzey Kıbrıs Türk Cumhuriyeti,  république non reconnue internationalement et reconnue par la seule Turquie, dont la formation remonte à la  partition de l'île en deux zones depuis 1974.

La RTCN émet souvent des timbres pour célébrer les événements   de la famille royale britannique : elle a ainsi célébré le mariage du Prince William en 2011 et le Diamond Jubilee de la reine Elizabeth en 2012, ce que n'a pas fait la république de Chypre (peut-être en raison de la tendance politique au pouvoir à l'époque).

 

 

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Timbres émis par la république turque de Chypre du Nord pour le Golden Jubilee de la reine Elizabeth, 2012. Site de vente Delcampe.

http://www.delcampe.net/

 

 

C'est également à Chypre nord qu'a lieu l'hommage aux 300 soldats britanniques tués pendant la période de guerilla de l'EOKA. Un monument a été installé en 2009 dans le cimetière britannique de Kyrenia où un hommage annuel a lieu. Devant les vétérans, un clairon des Royal Marines sonne  The last post, la sonnerie aux morts. Un autre monument célèbre les membres de la police, grecs, turcs ou britanniques, victimes de l'EOKA.

On célébre annuellement le Remembrance day, en l'honneur des soldats des armées du Commonwealth morts dans les guerres,  aussi bien au sud qu'au nord.

 Au nord et au sud, la conduite à gauche est une illustration permanente du passage des Britanniques.

Au sud, l'influence britannique est perceptible même dans des usages surprenants : ainsi des Ecossais établis à Chypre louent leurs services pour jouer de la cornemuse lors des mariages, tandis que les mariés eux-mêmes (sans doute des Ecossais) et leurs invités portent le kilt.

Ainsi, malgré une indépendance marquée par l'affrontement avec la partie grecque de la population (mais il faut se souvenir du  faible nombre des partisans de l'EOKA, même soutenus par l'ensemble de la population et se rappeler qu'ils se donnaient pour but l'enosis, l'union avec la Grèce,  et non l'indépendance) les relations sont redevenues plutôt cordiales entre l'ancien pouvoir colonial et les Cypriotes.

 

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Cornemuses, kilts et palmiers. Un mariage dans le style  écossais  à Chypre aujourd'hui.

http://www.bagpiperincyprus.com/

 

 

MALTE

 

 

 

Si un territoire a eu des relations de longue durée avec la Grande-Bretagne,  c'est bien Malte (et l'île soeur de Gozo, mais l'usage est de désigner le pays entier sous le nom de la plus grande île) : de 1800 à 1964,  Malte a été administrée par la Grande-Bretagne et le souverain britannique est resté souverain de Malte 10 ans après l'indépendance et le serait peut-être encore (comme c'est toujours le cas pour le Canada, l'Australie et  bien d'autres pays) sans le premier ministre maltais de l'époque, Dom (Dominic) Mintoff, qui transforma Malte en république.

 On  se souvient que Bonaparte, sur le chemin de l'expédition d'Egypte, s'empara de Malte au passage (1798), négociant le départ du vieil ordre des Chevaliers de Saint-Jean (Ordre de Malte).  Les habitants de Malte étaient sans doute contents d'être débarrassés du hautain et  impopulaire Ordre des Chevaliers (paradoxalement la fierté des Maltais d'aujourd'hui réside principalement, mais pas seulement, dans l'héritage culturel des Chevaliers !); mais en peu de mois les Français se mirent à dos la population qui appela à son aide les Britanniques (selon un scénario qui s'était produit en Corse).

Les soldats Français et leur quelques soutiens Maltais, traqués par les insurgés maltais commandés par Emmanuel Vitale et le prêtre Caruana,  se réfugièrent à La Valette qui soutint un siège de deux ans, sous le commandemant du général Vaubois (l'un des généraux qui avaient participé en Corse à la répression de l'insurrection de la Crucetta). Le commodore Nelson bloqua avec ses vaisseaux le ravitaillement de la garnison française, avec l'appui des marines portugaise et russe.

Au cours de ces combats, un Corse installé à Malte, le corsaire Guglielmi, fut fusillé par les Français pour sa participation à l'insurrection.

Puis Vaubois se rendit aux Britanniques en 1800 avec les honneurs de la guerre. Les Britanniques  organisèrent leur administration d'abord sous la forme d'une sorte de protectorat. Une assemblée Maltaise demanda à être placée sous la souveraineté du roi George III (un scénario ici encore conforme à ce qui s'était passé en Corse).

Malte resta sous contrôle britannique (malgré le traité d'Amiens de 1802 qui prévoyait son évacuation et sa restitution aux Chevaliers, ce que refusait la population) . Puis en 1814 Malte (avec Gozo) devint une colonie de la Couronne,  selon les traités qui suivirent l'abdication de Napoléon (peut-être une solution qui n'était pas celle que les Maltais espéraient).

 Au cours du 19ème siècle, Malte fut l'élément essentiel de la puissance navale britannique en Méditerranée. Les Britanniques considéraient avant tout Malte pour son intérêt stratégique, et l'ensemble de la population resta dans une situation de grande pauvreté, d'autant que Malte était surpeuplée. La structure sociale inégalitaire, où l'aristocratie locale conservait beaucoup d'avantages, continua à exister sous la souveraineté britannique.

L'influence considérable du clergé catholique ne fut pas diminuée par les gouvernants protestants, qui au contraire essayèrent de se concilier la puissance de l'Eglise.

Il y avait parfois des incidents comme lorsque les artilleurs britanniques protestants refusaient de tirer des salves en l'honneur de la fête de la Sainte Vierge - mais même cela montre que les Britanniques tenaient à respecter les traditions locales - ce qui est bien le moins pour des Britanniques !

Dans les années 1830, on vit même pour la première fois un gouverneur catholique - un Irlandais (les catholiques venaient à peine d'obtenir l'égalité civile dans le Royaume-Uni).

Les gouverneurs britanniques étaient assistés d'un conseil maltais consultatif ce qui paraissait une suffisante association  des Maltais au gouvernement local. 

Les Britanniques considéraient sans doute qu'ils faisaient assez pour Malte en apportant une activité économique avec la présence de leurs navires, de leurs marins et soldats, faisant vivre les ouvriers de la réparation navale ou tous les services nécessités par la présence d'un grand nombre de soldats et de marins britanniques (du ravitaillement à - il faut bien le reconnaître - la prostitution). Le niveau de vie restait très bas de toutes façons, dans une île surpeuplée

On peut toutefois se demander si la Corse au 19ème siècle était plus prospère que Malte - la différence était que les Corses, Français à part entière, pouvaient émigrer sur le "continent" pour essayer de trouver une meilleure existence, surtout dans l'administration, tandis que les Maltais ne pouvaient pas faire carrière en Grande-Bretagne, n'étant pas des Britanniques mais des sujets d'une colonie qui ne pouvaient compter que sur des débouchés dans l'administration locale ou les emplois locaux.

Lorsque les Britanniques se préoccupèrent un peu mieux, à la fin du 19ème siècle, d'introduire des réformes  (assez modestement) ils se heurtèrent à l'opposition des aristocrates maltais et de l'Eglise. Des mouvements politiques furent créés comme la parti nationaliste qui se donnait pour buts l'extension des droits politiques des Maltais et la protection de la culture italienne (considérée comme la culture noble à Malte).

Au sortir de la guerre de 1914, la situation de crise apparut clairement. Certes les habitants n'avaient pas été obligés de servir dans l'armée britannique - sauf ceux qui s'engageaient dans les deux régiments maltais destinés  à la défense locale (mais des hommes furent volontaires pour servir à Chypre et dans les Dardanelles) ou parfois dans la marine. Il n'y avait pas eu, comme en Corse, plus de 20 000 morts dans le conflit qui venait de se terminer.

Mais le mécontentement social était prêt à exploser : le ravitaillement était défectueux, les prix avaient considérablement augmenté, la masse des Maltais avaient des salaires inférieurs au coût de la vie, tandis que la guerre avait scandaleusement enrichi quelques producteurs. De plus la fin de la guerre signifiait la réduction des possibilités d'emploi dans la maintenance militaire.

 Enfin, les Maltais voulaient participer directement aux décisions politiques au moins locales et une assemblée nationale s'était réunie en février 1919 : les nationalistes extrémistes comme le Dr Enrico Mizzi (un avocat, à Malte, docteur est utilisé comme titre d'usage courant pour les docteurs en droit), demandaient l'indépendance, les autres réclamaient au moins l'autonomie.

 Les 7 et 8 juin 1919, une émeute éclatait , dirigée principalement contre les profiteurs de guerre et contre le pouvoir britannique; elle fit quatre morts et de nombreux blessés parmi les participants qui se heurtèrent aux soldats britanniques. Ces incidents sont connus sous le nom italien de Sette Giugno et leur anniversaire est une des cinq fêtes nationales de Malte tandis que les quatre victimes sont considérées comme des martyrs de la nation maltaise.

Le gouvernement britannique comprit qu'il fallait faire des concessions et mit en place un statut d'autonomie (Constitution de 1921) qui fut suivi par les élections d'un parlement local (composé au début de deux chambres) avec un Premier ministre choisi par la majorité du parlement. L'annonce du statut d'autonomie fut faite par le gouverneur Lord Plumer devant une foule enthousiaste depuis le balcon du Palais des Grands-Maîtres, résidence des gouverneurs britanniques.

Le premier Premier ministre fut un nationaliste (modéré) Joseph Howard.

En 1923, l'hymne maltais fut joué en public pour la première fois et le gouvernement maltais déclara en 1941 qu'il était l'hymne officiel (avec l'hymne britannique bien entendu).

  Pendant l'entre deux guerre, le système politique maltais fonctionna avec des difficultés, le gouvernement britannique suspendant à deux reprises la Constitution devant des situations de blocage. En effet la vie politique était extrêmement agitée, partagée entre les nationalistes, les travaillistes, les constitutionnels, ces partis étant tantôt alliés entre eux tantôt opposés, tandis que l'Eglise catholique intervenait dans les débats (par exemple avertissant que les électeurs du parti constitutionnel  ou parti anglo-maltais dirigé par Sir Gerald Strickland, étaient en situation de pêché mortel). Des sujets comme le statut de la langue italienne étaient explosifs : l'italien restait utilisé dans les affaires judiciaires et était enseigné à l'école. Le gouvernement nationaliste (avec le Dr Mizzi comme ministre de l'Education) essaya en 1932 de rendre l'enseignement de l'italien général dans le cadre scolaire.  Le gouverneur britannique bloqua la mesure, suspendit la Constitution et supprima l'usage de l'italien qui fut remplacé par le maltais.

Il est vrai qu'à cette époque les nationalistes maltais regardaient volontiers vers l'Italie fasciste et que la querelle linguistique se doublait des discussions sur le caractère italien de Malte.

Le pouvoir colonial rendit donc un service paradoxal à l'identité maltaise en donnant un statut co-officiel à la langue maltaise, langue du peuple, pour faire échec à l'usage de l'italien.

 Lors de la  2ème guerre mondiale, au moment de l'entrée en guerre de l'Italie, le  gouvernement anglais prit une mesure controversée : il décida de "déporter" en Ouganda une quarantaine de membres du parti nationaliste dont le leader, le Dr Mizzi, en raison de leur possible sympathie pour l'Italie fasciste.

Malte fut pendant la guerre le rempart des forces anglo-américaines dans la Méditerranée, attaquée par les aviations ennemies (Italiens et Allemands), en proie aux difficultés de ravitaillement, mais donnant l'exemple de la ténacité. Le roi George VI décora collectivement les habitants de la George Cross, et vint se rendre compte sur place des destructions. En 1943, le président Roosevelt vint à Malte et remit aux autorités un parchemin (scroll) contenant un éloge de Malte : "Under repeated fire from the skies, Malta stood alone and unafraid in the center of the sea, one tiny bright flame in the darkness..." (sous le déluge de feu incessant venant du ciel, Malte se tint seule et sans peur au milieu de la mer, petite flamme brillante dans l'obscurité...).

 Une fois la paix revenue, le gouvernement britannique instaura un nouveau statut d'autonomie (1947). La vie politique se partagea de nouveau entre  les travaillistes , les nationalistes (qui avaient abandonné leur aspiration vers une union plus étroite avec l'Italie) et les constitutionnels (mais ceux-ci avaient perdu leur influence). Paradoxalement les deux partis les plus influents allaient inverser en grande partie leurs opinions sur l'avenir de Malte.

Les travaillistes furent victorieux lors des premières élections d'après-guerre, puis les nationalistes revinrent  au pouvoir en 1950 avec le Dr Mizzi,  en profitant d'une scission entre les travaillistes. Le Dr Mizzi (celui qui avait été déporté en 1940) revenu affaibli par son séjour tropical, mourut peu de mois après avoir été nommé Premier ministre et il est symbolique d'une forme de relations courtoises avec la monarchie britannique (malgré tout) qu'il ait pris froid en allant accueillir à l'aéroport la princesse Margaret qui venait en visite.

Son successeur à la tête du parti, le Dr Borg Olivier, homme de compromis, était partisan de l'indépendance dans le cadre du Commonwealth.

Le remuant leader travailliste, Dom (Dominic) Mintoff, devenu Premier ministre,  proposa alors à la Grande-Bretagne un plan d'intégration au Royaume-Uni : Malte conservait un parlement pour les affaires intérieures, mais envoyait des députés au parlement de Londres, les Maltais devenant des citoyens du Royaume-Uni à part entière ( ce modèle existait pour  l'Irlande du Nord, et plus tard allait être étendu  à l'Ecosse et du Pays de Galles en 1998). Jamais les Maltais n'avaient été plus prêts de devenir des Britanniques à part entière, avec le soleil en plus.

 Un referendum fut organisé mais ne donna pas une majorité significative pour le plan (d'autant que l'Eglise avait donné la consigne de voter contre et déclaré que ceux qui voteraient pour seraient excommuniés, car elle craignait que l'intégration lui fasse perdre  sa position privilégiée). Le gouvernement anglais en tira parti pour abandonner le plan Mintoff, ce qui vexa Dom Mintoff et le transforma (en pratique) en indépendantiste plus intransigeant que les nationalistes.

De nouveau l'instabilité politique amena le gouvernement britannique à suspendre la Constitution et à reprendre pendant deux ans le gouvernement direct de Malte au scandale des partis politiques maltais.

Revenu au pouvoir, Borg Olivier fit voter une résolution en faveur de l'indépendance en 1962, entama les négociations  et en 1964 l'indépendance de Malte  fut proclamée en tant que realm of the Commonwealth (royaume du Commonwealth), la reine Elizabeth restant reine de Malte.

Les travaillistes se montrèrent critiques sur cette indépendance jugée par eux comme indépendance de façade, d'autant que les Britanniques conservaient la mainmise sur l'économie locale et les bases militaires, alors que les travaillistes, dans le contexte de l'époque, souhaitaient que Malte fasse partie des pays "non-alignés".

De retour au pouvoir en 1971, Dom Mintoff fit en sorte de couper les liens subsistants avec la Grande-Bretagne : les fonctionnaires britanniques encore en place dans l'administration maltaise durent partir. Le gouverneur-général, représentant de la reine (qui était un Britannique) fut remplacé par un Maltais.

Dom Mintoff, en 1972,  donna aux militaires  Britanniques un délai très court pour quitter Malte en invoquant un accord financier non respecté  - in extremis les Britanniques obtinrent de prolonger leur présence, mais les bases furent définitivement évacuées en 1979.

Enfin en décembre 1974, le Parlement vota la proclamation de la république. La transition se fit néanmoins en douceur puisque le dernier représentant de la reine, le gouverneur-général Sir Alexander Mamo (ancien Chief Justice, plus haut magistrat de Malte), devint le premier président de la république. Bien entendu, Malte demeurait membre du Commonwealth.

Paradoxalement, le travailliste Dom Mintoff, qui au même moment se rapprochait des pays communistes ou anti-impérialistes au sens d'anti-occidentaux, avait coupé les liens institutionnels avec la Grande-Bretagne bien plus radicalement que les nationalistes (en fait devenus essentiellement des  libéraux conservateurs) ne l'auraient fait. Dans le même esprit, les travaillistes s'opposèrent à l'entrée de Malte dans l'Union européenne alors que les nationalistes y étaient favorables et parvinrent à réaliser cet objectif en 2004.

 

Malgré tout,  les traces de la présence britannique restent perceptibles, pas seulement dans la conduite à gauche où l'usage quotidien de  l'anglais, langue officielle, alors que le maltais est symboliquement "langue nationale" (mais n'a pas évidemment les mêmes possibilités d'usage international que  l'anglais). Malte est une destination pour les élèves désireux de  stages d'anglais. 

Il y a une vingtaine d'années, l'auteur américain Paul Théroux, visitant Malte, y retrouvait l'esprit des petites ville de la côte sud de l'Angleterre, avec leur amour de la famille royale et des feuilletons télé de la BBC (Les Colonnes d'Hercule, récit d'un voyage autour de la Méditerranée). Les choses ont-elles vraiment changé depuis ?

On peut y ajouter le fait que les Maltais sont supporters des équipes de football britanniques. Partisans acharnés des travaillistes ou des nationalistes en politique, participants enthousiastes des fêtes et processions religieuses avec fanfares dans le style du catholicisme méditerranéen exubérant et triomphant d'autrefois, les Maltais sont aussi des supporters d'Arsenal, de Manchester United ou de Liverpool.

 De nombreux Maltais vivent en Grande-Bretagne tandis que de nombreux Britanniques (souvent des retraités) vivent à Malte.

 Dans ces conditions il n'est pas vraiment surprenant qu'en septembre 2014,  le Prince William, duc de Cambridge,  ait été présent lors des festivités du cinquantenaire de l'indépendance de Malte. Il assista notamment à la messe traditionnelle du jour de l'Indépendance à la cathédrale Saint-Jean de La Valette, aux côtés du président de la république et du Premier ministre (la laïcité dans le style français n'existe pas à Malte) .

Bien entendu, les Maltais furent déçus que la duchesse de Cambridge, Kate, de nouveau enceinte, n'ait pas pu faire le déplacement, mais apprécièrent la visite du prince William et sa décontraction.

L'influence britannique reste aussi dans le style des uniformes et des usage militaires, dans les casques coloniaux à boules de cuivre des policiers en tenue de cérémonie ou des fanfares militaires, dans les kilts et cornemuses des nombreuses troupes de scouts (en l'occurrence il s'agit d'un modèle repris à la tradition militaire d'une des composantes  du Royaume-Uni, l'Ecosse).

 

 

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 Le Prince William (4ème à partir de la gauche) assistant à la messe pour le 50ème anniversaire de l'Indépendance de Malte, à la cathédrale Saint-Jean de La Valette en septembre 2014.

 http://www.telegraph.co.uk/

 

 

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 Parade annuelle des scouts de Malte dans les rues de La Valette (2013).

http://www.timesofmalta.com/

 

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13 décembre 2014 : Republic Day à Malte (anniversaire de la proclamation de la république) : stick sous le bras et ordres hurlés dans la tradition britannique. Photo Jason Borg.

 http://www.timesofmalta.com/

 

 

 

 

 GIBRALTAR

 

Comme Gibraltar n'a jamais cessé d'être Britannique depuis 1704, on ne s'étonnera pas que tous les usages britanniques dans toute leur pureté, s'y soient maintenus.

Gibraltar constitue actuellement un British oversesas territory, un territoire d'outre-mer britannique, avec sa propre constitution et son propre gouvernement.

Il est doté d'une autonomie à peu près complète en matière intérieure, mais n'étant pas une partie du Royaume-Uni, ses habitants n'élisent pas de députés au Parlement de Londres et ont leur propre Parlement. La législation de Gibraltar est différente de celle du Royaume-Uni et en particuler sur le plan fiscal, elle est avantageuse pour les capitaux extérieurs.

Le problème permanent de Gibraltar, c'est que son existence en tant que possession britannique n'est pas admise par l'Espagne (qui avait pourtant signé le traité d'Utrecht de 1713 qui transférait à perpétuité à la Grande-Bretagne la possession de Gibraltar). L'Espagne a tenté plusieurs fois de récupérer Gibraltar par la force, puis à partir du 19ème siècle, son action est devenue diplomatique.

La réclamation de l'Espagne est commune à tous les régimes : le général Franco ou la démocratie espagnole, la monarchie ou la république ont toujours réclamé le "retour"  de Gibraltar à l'Espagne.

Or les Nations-Unies donnent des arguments à l'Espagne par des résolutions qui disent d'une part, que l'intégrité territoriale d'un état ne doit pas être interrompue par une enclave et d'autre part, font figurer Gibraltar sur la liste des territoires à décoloniser.

La Grande-Bretagne et les Gibraltariens de leur côté invoquent la volonté des Gibraltariens de ne pas devenir Espagnols et de continuer à relever de la Grande-Bretagne.

Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes n'est pas pris en considération par les résolutions des Nations-Unies,  selon eux. Mais pour les Natiuons-Unies, il n'est pas évident que les Gibraltariens constituent un peuple, mais seulement des personnes qui se sont établies sur un territoire. Les souhaits des habitants de Gibraltar n'entrent donc pas en ligne de compte dans ces résolutions, qui admettent toutefois que les intérêts des Gibraltariens soient conservés  (par exemple garder la nationalité britannique s'ils le souhaitent).

Les premiers ministres de Gibraltar sont déjà venus à l'assemblée des Nations-Unies pour demander que Gibraltar soit rayé de la liste des territoires à décoloniser, sans résultat, car cette liste est une sorte d'héritage de l'idéologie anticolonialiste et ne tient pas compte des souhaits des habitants eux-mêmes. Comme les Gibraltariens ne participent pas aux décisions du pays  dont Gibraltar est une possession, ils sont considérés comme n'ayant pas une autonomie suffisante par l'ONU .

 Une solution pourrait être soit d'incorporer Gibraltar au Royaume-Uni, ce qui ferait qu'il ne serait plus un territoire à décoloniser (mais cela n'empêcherait pas la réclamation espagnole de continuer) ou de lui accorder son indépendance, en admettant que l'indépendance soit une solution pour un territoire de 30 000 habitants mais après tout, Monaco, Saint-Marin ou le  Lichtenstein sont comparables  à Gibraltar.

Mais les Britanniques prétendent qu'en ce cas, avant tout changement de statut de Gibraltar, il faudrait proposer la restitution à l'Espagne selon le traité d'Utrecht, ce qui parait paradoxal (puisque l'Espagne conteste ce même traité ou plutôt veut arriver à une renégociation appuyée sur les résolutions de l'ONU).

En 2002 un accord de souveraineté partagée avec l'Espagne a été refusé par referendum de la population de Gibraltar à 98% des voix, referendum jugé irrégulier par l'Espagne. Le gouvernement de Grande-Bretagne qui avait accepté l'accord, indiqua qu'il ne s'opposerait jamais au choix des habitants de Gibraltar

Lorsque Gibraltar passa sous contrôle britannique, une cinquantaine d'habitants sur 5000  resta sur le territoire. Celui-ci fut par la suite peuplé de personnes venues de divers coins de la Méditerranée : Juifs interdits de présence en Espagne, Ligures, Maltais, Portugais, Espagnols venus de diverses régions (en raison de l'attractivité de Gibraltar, le général Franco ferma la frontière pendant plusieurs années) ou encore musulmans marocains . S'y ajoutent quelques familles britanniques fixées de façon permanente à Gibraltar au fil du temps.

Le peuple gibraltarien  est le résultat de ces apports essentiellement méditerranéens. La langue courante parlée par beaucoup de Gibraltariens est le llanito, un mélange d'espagnol d'Andalousie, de génois, de ladino (exactement ladino occidental ou haketia, langue des Juifs marocains)  et bien entendu d'anglais. Les Gibraltariens se définissent souvent comme llanitos.

Les Gibraltariens ont la nationalité des British overseas territories, qui donne d'ailleurs accès automatiquement à la nationalité du Royaume-Uni (c'était déjà le cas pour les Gibraltariens avant 2002, c'est devenu  le cas pour tous les territoires depuis cette date).

Mais la nationalité d'un British overseas territory ou celle d'un citoyen du Royaume-Uni, ne donne pas des droits de résidence (right of abode) universel sur n'importe quel territoire britannique, chaque territoire élaborant sa propre réglementation.

C'est ainsi que récemment, une famille britannique venue du Royaume-Uni et établie depuis 20 ans aux Iles Bermudes (un des British overseas territories) a reçu l'ordre du gouvernement des Bermudes de quitter les Iles, en raison de la nouvelle reglementation de l'emploi sur les Iles qui admet l'immigration seuement pour des emplois hautement qualifiés ce qui n'était pas le cas de cette famille (le père, peintre industriel, venait de perdre son emploi  et la mère était esthéticienne). Le gouvernement britannique, saisi par la famille, déclara qu'il n'avait pas de moyen de s'opposer à la décision du gouvernement des Bermudes, une vision inversée du "colonialisme" que n'avaient pas prévue ceux qui en sont restés aux vieux discours...

 Il apparait donc que les Gibraltariens sont pour leur très grande majorité contents de leur situation de citoyens des territoires d'outre-mer britanniques et de citoyens du Royaume-Uni et n'aspirent à aucun changement fondamental. 

 

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 2 juillet 2013 : le régiment de Gibraltar salue la naissance du fils du duc et de la duchesse de Cambridge par 21 coups de canon. 
Selon le communiqué du Quartier général des forces britanniques : "The Reviewing Officer for this important tribute was Mrs Justine Picardo, wife of the Chief Minister, who inspected the Battery accompanied by Commanding Officer of the Regiment, Lt Col Colin Risso, and the Adjutant, Captain Charles Bonfante." (l'officier de revue pour cet hommage important était Mrs Justine Picardo, épouse du Chief minister, qui inspecta la batterie accompagnée de l'officier commandant le régiment, Lt col Colin Risso, et du commandant en second, capitaine Charles Bonfante).

Notez les patronymes méditerranéens : Picardo, Bonfante, Risso.

http://www.panorama.gi/

 

 

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Gibraltar national day, 2013.

Des milliiers de Gibraltariens habillés en rouge et blanc manifestent leur identité pour la journée nationale de Gibraltar. L'identité gibraltarienne se confond ici avec l'appartenance à la Grande-Bretagne et la méfiance envers l'Espagne.

Wikipedia

 

 

Les usages britanniques sont donc comme chez eux à Gibraltar, avec cette teinte exotique apportée par le climat méditerranéen.

Les magistrats et les avocats portent perruque, le régiment local de Gibraltar (Royal Gibraltar regiment),  en uniforme rouge ou blanc selon la saison, avec casque colonial à pointe, et les régiments de passage à Gibraltar, participent à la cérémonie des clefs (qui a lieu deux fois par an, souvenir du siège de 1779-1783, quand le gouverneur Sir George  Eliott, titré plus tard Lord Heathfield of Gibraltar en récompense de sa défense de la ville, gardait les clefs avec lui la nuit et les remettait chaque jour au poste de garde) ou à l'anniversaire de la reine.  

Ces cérémonies et d'autres, auxquelles participent le gouverneur en grand uniforme (un militaire presque toujours, sinon toujours), le Chief Justice en perruque précédé du porteur de masse, ou le maire de Gibraltar, en robe et bicorne, contribuent à faire de Gibraltar une sorte de conservatoire des coutumes et traditions. Compte tenu du nombre d'habitants, on peut estimer que ces coutumes et traditions font partie de la vie de chaque Gibraltarien au lieu de ne concerner qu'un petit nombre de participants comme c'est le cas dans des pays plus vastes.

Une des cérémonies les plus emblématiques de l'existence de Gibraltar en tant qu'entité politique autonome est  l'ouverture du Parlement, où le gouverneur  prononce au nom de la reine le discours du trône et ne manque pas de brandir les fameuses clefs, symbole de la souveraineté britannique.

 

 

 

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6 décembre 2013: le nouveau gouverneur, le lieutenant-général Sir James Dutton, qui vient de débarquer à  Gibraltar, salue en brandissant les clefs. A l'arrière, à gauche des officiers qui saluent, on voit le Chief minister de Gibraltar (premier ministre), Mr. Fabian Picardo (en costume bleu et cravate rouge). Fabian Picardo, est le leader du Gibraltar socialist Labour party et  dirige un gouvernement de coalition avec le Parti libéral depuis 2011.

(Governor Sir James Dutton Saluting With the Keys.
Pic By Joey Martinez (c) (Defenders of Gibraltar) All Rights Reserved).

Photo sur le site Defenders of Gibraltar, site qui défend l'identité de Gibraltar dans le cadre du Royaume-Uni.

defendersofgibraltar.blogspot.fr

 

 

 

RETOUR SUR LA CORSE

 

 

 

 Il est temps de revenir vers la Corse.

Ce n'est pas trop tôt diront certains, habitués à un débat dans un cadre exclusivement corso-français.

Nos regards (bien que rapides) sur d'autres situations historiques et contemporaines nous ont montré que des territoires méditerranéens ont pu avoir des relations de longue durée avec la Grande-Bretagne.

Que ces relations aient pris fin (dans la plupart des cas) en tant que relations de domination ou souveraineté et n'aient pas toujours été idéales n'empêche pas qu'elles aient laissé un héritage dont peuvent se réclamer encore aujourd'hui  les habitants des territoires concernés.

Au moins sur l'un des territoires, Gibraltar, les liens n'ont pas cessé et paraissent harmonieux. Aucun Gibraltarien ne milite pour la fin de la présence britannique - mais Gibraltar est un peu un cas à part, territoire formé d'immigrants - presque l'idéal de la France actuelle qui selon certains, serait entièrement formée d'immigrants !

Et ces immigrants qui ont peuplé Gibraltar (presque tous des Méditerranéens d'origine d'ailleurs) ont adopté une culture faite d'apports méditerranéens divers et de style britannique.

Que nous apprennent les modèles historiques que nous avons examinés ?

L'exemple des Iles Ioniennes est celui d'un protectorat (exercé de façon autoritaire - ce qui n'était pas forcément le cas de la Corse pendant l'expérience du royaume anglo-corse) qui prend fin lorsque le territoire est cédé au grand pays voisin  au nom du principe des nationalités (tous les Grecs en Grèce).

On peut donc imaginer que si la Corse était restée dans le giron britannique, vers les années 1860, il y aurait peut-être eu une tendance, à ce moment où l'Italie unie se construisait, à rejoindre l'Italie, jugée culturellement proche. Si la Grande-Bretagne avait finalement approuvé cette tendance, comme elle l'a fait pour les Iles Ioniennes, les Corses seraient devenus des Italiens.  A court terme, quels auraient été pour eux les changements ? Auraient-ils fait une "meilleure affaire" ?

Mourir pendant la guerre de 14 à Caporetto ou à Vittorio Veneto plutôt qu'à Verdun,  cela ne semble pas un meilleur choix en termes de tragique de la vie.

De ce point de vue, les Cypriotes, les Gibraltariens ou les Maltais ont eu plus de chance.

Si Malte a du avoir recours à une courte révolte, en 1919, et encore à bien des années difficiles par la suite, pour devenir une nation internationalement reconnue, elle a fait l'apprentisage dès ces années 1920 d'une vie politique autonome intense et relativement ouverte : il suffit de penser que 10 ans après avoir été déporté en Ouganda pour ses supposées sympathies pour l'Italie (fasciste), le nationaliste Erico Mizzi se retrouva Premier ministre de Malte, La comparaison avec la situation de la Corse ne semble pas en faveur de celle-ci : En Corse, la vie politique dans un cadre strictement français mit hors jeu les autonomistes durant longtemps. La Corse fut seulement un appendice de la vie politique continentale avec la fraude électorale en plus, servant de facile repoussoir à des continentaux se satisfaisant de leur démocratie dirigée par les élites parisiennes.

Chypre a certainement eu les moins bonnes relations avec la puissance dominante ; pourtant les liens subsistent formellement   dans le cadre du Commonwealth et dans les multiples relations économiques et sociales ; ces liens  peuvent même se renforcer.

Le régime anglo-corse avait des avantages au départ sur la situation coloniale de Chypre ou de Malte, puisque les Corses avaient l'autonomie en matière intérieure (encore que pour Malte, le régime colonial se substitua chronologiquement à un régime de protectorat plus ouvert, puis évolua vers une forme d'autonomie).

Il est évidemment impossible de supposer ce qu'aurait été le destin de la Corse si le régime anglo-corse avait surmonté la maladie infantile dont il est mort (largement liée à la situation internationale). Le régime aurait-il été un régime représentatif en trompe l'oeil, un libéralisme de façade évoluant vers une mainmise autoritaire des gouvernants britanniques (cas des Iles Ioniennes) ?

En ce cas, comment aurait-il pris fin (car il aurait forcément pris fin, en tous cas la Constitution de 1794 aurait pris fin) ?

Indépendance, rattachement à un pays proche ?

On peut aussi  penser que l'évolution du régime aurait accentué les possibilités d'autonomie, donnant avec le temps à la Corse une pleine indépendance  avec le maintien du lien symbolique et sentimental avec le monarque d'au-delà des mers (comme l"Australie, le Canada ou la Nouvelle-Zélande, de même que plusieurs ïles des Caraïbes ou d'Océanie aujourd'hui).

Lorsque les membres du  parlement canadien, dans son ensemble, se lèvent spontanément pour chanter le God Save the Queen à l'occasion de l'anniversaire de la reine (en 2016   https://www.youtube.com/watch?v=2vNJRmxEC6Y  ) après avoir chanté Happy birthday to you, il apparait que le lien avec le monarque d'au-delà des mers n'est pas qu'une fiction institutionnelle dépourvue d'émotion.

 

On peut aussi imaginer que la Corse, sans accéder à une pleine existence en tant qu'état indépendant, aurait eu un statut analogue à l'Ile de Man et aux Iles anglo-normandes, une possession de la couronne non incorporée au Royaume-uni et pleinement autonome.

Questions sans réponse.

 Dans tous les cas, on peut penser que l'identité corse aurait été mieux préservée par la puissance dominante (qui n'a jamais été intégrationniste ou assimilatrice).

 Même  Gibraltar, au départ simple colonie, jouit aujourd'hui d'une autonomie interne suffisante; ses habitants sont Britanniques, mais ils sont aussi "the people of the rock",  le peuple du rocher, avec leur drapeau et leur hymne propre (Gibraltar my own country, the rock on which I stand - Gibraltar, mon propre pays, le rocher sur lequel je suis debout)

Et ils n'ont certainement pas envie d'être gouvernés comme "les autres Britanniques" et que le Parlement de Londres prenne pour eux les décisions qui concernent leur vie quotidienne. En revanche, les 30 0000 Gibraltariens ne  participent pas  à la vie politique britannique, ce qui doit leur apparaître comme un sacrifice très supportable.

 

Terminons sur une note prospective : si la Corse devenait un jour indépendante, elle pourrait, si la fantaisie lui en prenait, demander son adhésion au Commonwealth.

Il est en effet admis que les pays ayant eu autrefois des liens avec la Grande-Bretagne peuvent adhérer au Commonwealth (même si de tels liens anciens ne sont plus une obligation : le Rwanda ou le Mozambique ont récemment adhéré au Commonwealth sans avoir eu de liens antérieurs avec la Grande-Bretagne).

Il y a sans doute peu de chances, mais sait-on jamais ?

 

 

 

 [ ouvrages ou sites consultés :

Eugène F. X. Gherardi, Pasquale Paoli, portraits, Albiana, 2007

J. P. Mac Erlean,  Le Royaume anglo-corse (1794-1796). Contre-révolution ou continuité ? Annales historiques de la Révolution française, n° 260, 1985

A. Casanova, Caractères originaux et cheminements de la Révolution en. Corse,  Annales historiques de la Révolution française, n° 260, 1985 ]