LE BLASON ET LE DRAPEAU DE LA CORSE : A TESTA MORA

2ème partie

 

 

 

LES RAISONS DE LA COLERE

 

 

 

 

 

 

 

Depuis la fin de la guerre de Sampiero dans les années 1560, la Corse semble vivre non pas dans un âge d’or mais dans une période de calme : c’est la « paix génoise », qui n‘est pas synonyme de prospérité.

 

 Au début du 17ème siècle, une révolte populaire dans le sud de l’île contre les derniers féodaux est réprimée par Gênes, mais la république en profite pour supprimer les droits des seigneurs. A l’écart des guerres du 17ème siècle, la Corse n’est troublée que par les incursions des pirates « barbaresques » (d’Afrique du nord) venant faire des razzias et emmener des prisonniers en esclavage. Les autorités génoises installent les fameuses tours de guet et luttent contre ce fléau sans y consacrer beaucoup de moyens. Les pirates et les navires turcs sont aussi redoutables en mer pour les marins corses.

 

Pendant cette période, les « Mores » restent donc présents en tant qu’ennemis, dans la conscience corse. En 1571 à la bataille de Lépante, de nombreux marins corses servent sur les navires de la coalition des puissances chrétiennes.

 

Au début du 18ème siècle on discerne quelques signes avant-coureur de l’exaspération devant le régime génois qui laisse la Corse à l’abandon et ne se manifeste que par des taxes.

 

Pour éviter les très nombreux assassinats liés aux vengeances personnelles ( vendetta), eux-mêmes largement imputables à la mauvaise justice génoise, la république a interdit les armes à feu mais a créé une taxe pour compenser la disparition de la patente sur les armes à feu. Or les armes à feu sont loin de disparaître, puisque les autorités génoises tolèrent ou favorisent un marché noir, et la taxe est jugée abusive de ce fait.

 

Ce problème contribue à aigrir les relations entre Corses et Génois.

 

Les Corses sont considérés comme des sujets de 2ème zone par les Génois ;  mais les Génois qui comptent  vraiment sont quelques dizaines de familles aristocratiques qui ne traitent guère mieux leurs sujets de Gênes même ou des possessions génoises de Terre-ferme comme on dit à l’époque (plus tard on dira « le continent » et ce ne sera plus l’Italie mais la France).

Mais les Génois qui n'appartienent pas à l'aristocratie ont au moins la consolation de se sentir supérieurs aux Corses !

 

Les Corses se sentent (et sont probablement) méprisés par tous les continentaux  du domaine génois qui les jugent arriérés, incultes et finalement « misérables », terme de mépris. Les Corses reprochent aux administrateurs génois envoyés en Corse d’être des voleurs. Mais qu’y a-t-il à voler en Corse, à part les montagnes, répondent ironiquement les dirigeants génois.

 

Comme les Corses servent souvent comme soldats de métier (ce qui est un débouché pour une région pauvre), ils sont utilisés par Gênes pour mater les révoltes des villes de Terre-ferme, révoltes qui ont été fréquentes au 17ème siècle et encore au début du 18ème (San Remo, Vintimille, Savone).

 

A Finale, en 1727, les soldats corses occupent la ville qui s’et soulevée contre le gouvernement génois : les habitants détestent évidemment ces soldats venus les soumettre et profitent que des soldats corses sont punis au pilori pour les insulter, les traitant de « chèvres corses ». Les soldats corses du piquet de garde, excédés, tirent dans la foule. Le gouvernement génois doit punir les coupables, provoquant la rancœur dans l’île.

 

A cela s’ajoutent des problèmes alimentaires qui favorisent le mécontentement

 

Mais le détonateur va être fiscal.

 

En 1729, à Bustanico, un vieillard, nommé selon certaines sources Lanfranchi ou Defranchi, dit « Cardone », n’a pas de quoi payer la taxe de remplacement de la taxe sur les armes à feu et est menacé de saisie. Il n’a pas de mal à ameuter la population. Le collecteur de taxes ambulant et les quelques soldats d’escorte doivent s’enfuir.

 

La révolte s’étend en peu de jours.

 

Le gouverneur génois demande aux notables de calmer la population (la représentation des intérêts de la Corse auprès des autorités génoises est assurée par des notables qui portent, en raison de leur nombre, les titres de Nobles-Douze dans le nord et Nobles-Six dans le sud, il y a aussi  un représentant permanent de la Corse à Gênes, l’Orateur). Mais la plupart des notables, plus ou moins prudemment, appuient les revendications populaires et demandent à Gênes des réformes que celle-ci n’a aucune envie de faire.

 

C’est le début de ce que les historiens appellent « la guerre de quarante ans » qui ne se terminera qu’avec la conquête française (1769).

 

Incapables de réprimer la révolte avec ses seules forces assez réduites (de plus composées en partie de soldats corses qui ne sont pas sûrs) Gênes fait appel à des forces étrangères qui se présentent plus ou moins comme des forces de pacification et d’interposition.

 

Ce sont d’abord les forces de l’Empire germanique (pour demander leur intervention, Gênes se souvient qu’elle est très théoriquement vassale de l’Empire) ; les forces impériales obtiennent la soumission des Corses (après quelques combats) en promettant que les Génois feront des réformes.

 

Comme les Génois réduisent à peu de chose les réformes annoncées,  le soulèvement recommence. L’Empereur germanique, estimant avoir été manipulé par les Génois, refuse d’intervenir à nouveau. Les Génois appellent alors à l’aide les Français qui prennent pied en Corse et espèrent profiter des circonstances pour évincer les Génois, comme le prévoit le ministre Chauvelin.

 EN 1735 les insurgés corses adoptent une constitution qui nomme Primats du Royaume les chefs de l'insurrection (Ceccaldi, Paoli père et Giafferi), et qui place la Corse sous la protection de la Sainte Vierge (exactement de l'Immaculée Conception de la sainte Vierge) dont l'image doit orner le drapeau national. 

Nous ne pouvons pas raconter ici l’histoire trépidante de ces quarante années où les insurgés corses essaient d’obtenir leur indépendance, car très vite les chefs « nationaux » (on ne dit pas encore nationalistes) qui ont déclaré vouloir rompre entièrement avec Gênes, ce qui ne les empêche pas d'être prêts à accepter un accommodement raisonnable, contrôlent une partie de l’île tandis que l’autre reste aux mains des Génois et de leurs alliés Français, lorsque ceux-ci feront leur apparition en Corse dès 1739.

Le but des nationaux est à ce moment moins de former un état indépendant que de se placer sous l’autorité d’un prince européen qui respectera leurs droits et leur autonomie.

 

En tant que sujets rebelles à leur souverain « légitime », les Corses ont peu d’appuis ; ils essaient de profiter des conflits européens pour avancer leurs affaires. En  1745 par exemple, les « nationaux » occuperont brièvement Bastia (qui pendant toute la période reste une ville fidèle à Gênes) après que la ville ait été obligée de se rendre sous la menace d’une flotte anglo-austro-piémontaise, ces pays étant alliés contre la France et Gênes (et d’autres pays) dans la guerre de succession d’Autriche.

 

En 1730-31, les affaires européennes sont marquées par le désir de l’Espagne d’assurer aux fils du roi d'Espagne (les Infants) et notamment à Don Carlos, la succession des duchés de Parme et de Toscane, succession que refuse d’admettre l’Autriche. Les Espagnols débarquent des troupes en Italie.  Les   Corses se souviennent alors que les rois d’Aragon puis d’Espagne ont toujours prétendu au titre de roi de Corse et essaient de jouer la carte espagnole.

Selon certains auteurs (D. Taddei, La politique espagnole des premiers révolutionnaires coses, in La Corse au siècle des Lumières, 3, 2011), la première  apparition du drapeau corse aurait lieu en 1731, les nationaux prenant l’ancienne bannière à Tête de More des rois d’Aragon lors de « consultas » (assemblées du peuple) où ils reconnaissent l’autorité de l’Espagne. Mais de quelle bannière s’agit-il ?

La bannière aux quatre Mores qui n’était plus qu’un souvenir historique ? Cela semble bien douteux et si les Corses avaient voulu manifester leur allégeance à l’Espagne, ils auraient pris le drapeau espagnol courant (d'autres auteurs parlent d'ailleurs de la bannière espagnole sans parler du drapeau à tête de More : cf. Arrighi et Jehasse, Histoire de la Corse et des Corses, 2008, F. Ettori in Histoire de la Corse, réédition 1990 ).

S’agit-il alors de la bannière avec une seule tête de More ? 

Nous avons tendance à ne pas être d’accord avec l’auteur qui nous dit que de cet épisode sans lendemain de proposition d’allégeance à l’Espagne, il reste le drapeau à tête de More qui s’identifiera à la Corse.

ll est certain que le blason était déjà connu en Corse (ne serait-ce que par les cartes) et tout porte à croire que même le drapeau à une seule tête de More était utilisé auparavant, comme pavillon de marine par les navires corses (voir notre première partie).

Il était donc logique que dans un contexte insurrectionnel. les nationaux corses aient pris le drapeau à tête de More qui s'identifiait déjà à la Corse, sans avoir besoin de rappeler des souvenirs du vieux royaume d'Aragon.

 

 

 

 

 LA TETE DE MORE DES NATIONAUX CORSES AU 18 ème SIECLE 

 

 THEODORE ROI DE CORSE

 

 

En 1736 a lieu un événement qui va avoir quelques retentissements sur le blason corse.

Un personnage vêtu semble-t-il  d’une robe turque mais portant tricorne et perruque, débarque à Aléria. C’est le baron allemand Théodore de Neuhoff ( von Neuhoff) qui a pris contact avec des chefs corses à Livourne et leur promet l’assistance de puissances européennes et même du Sultan de Turquie s’il est placé à la tête de la Corse comme roi.

Le baron, un aventurier comme il y en a tant à l’époque, est investi du titre de roi lors d'une cérémonie au couvent d'Alesani.  Il organise son royaume et se met en état de repousser les attaques génoises. Mais le soutien des puissances qu’il annonce est une vantardise ; quand les chefs corses s’en aperçoivent, ils lui enlèvent leur appui.
Isolé, Théodore doit se rembarquer en promettant de revenir avec des secours.

Les Génois quant à eux ont mis sa tête à prix.

 

 

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Portrait du roi Théodore dans son costume à la turque. Gravure en frontispice d'un ouvrage attribué à M. Von Wittelieb, publié à la Haye en 1738. On voit le blason de la Corse (ou du roi ?) avec la chaîne accolée à la tête de More (qui n'a pas les yeux bandés) et la décoration de l'Ordre de la Délivrance.

http://www.livre-rare-book.com/

 

 

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Théodore, baron de Neuhoff et roi de Corse. Cette gravure célèbre a inspiré ensuite des peintures. On remarque que le More du blason a les yeux bandés, ce qui a peut-être accrédité l'idée que le blason à l'époque de Théodore représentait la tête de More avec le bandeau sur les yeux. Mais il s'agit peut-être d'une idée du graveur.

Wikipedia

 

Son neveu Frédéric tient le maquis avec des bergers fidèles dans le sud de l'île (Talavo) quelque temps après le départ de Théodore. Dans les années suivantes Théodore essaie d'obtenir des soutiens pour reconquérir son trône, notamment auprès de négociants hollandais, ou peut-être du gouvernement anglais, mais il ne peut pas réussir son retour malgré des tentatives.

Il meurt dans la misère à Londres à peine sorti de la prison pour dettes (il a hypothéqué son royaume à ses créanciers). Horace Walpole, célèbre mondain, homme de lettres et fils d'un Premier ministre, organise une souscription pour lui élever un monument funéraire où il fait écrire : Le Ciel lui donna un royaume et lui refusa du pain.

 

Son neveu meurt aussi obscurément à Londres, après avoir vécu d'expédients.

Pendant son court règne, Théodore a créé une monnaie dont les pièces seront ensuite recherchées par curiosité (Mérimée, au cours de son voyage en Corse dans les années 1830, essaiera de s'en procurer)..

Ces pièces en cuivre, d'assez pauvre facture, sont généralement marquées des initiales T. R. (Theodorus Rex) que les Corses traduisent Tuttu ramu (tout en cuivre) et les Génois Tutti rebelli (tous des rebelles) et de l'inscription Pro bono publico R. Ce. (pour : Regno Corsicae) (pour le bien commun du royaume de Corse).

 Les monnaies subsistantes de Théodore sont très rares, mais il a aussi créé un type monétaire encore plus rare, où figure une chaîne et un profil. On a parfois dit que ce profil était la tête de More. Malgré la mauvaise réalisation de la monnaie, du fait qu'il n'y avait sans doute pas en Corse d'artisan expérimenté dans ce domaine), il est clair que la figure représentée n'est pas la tête de More mais le profil sans doute de Théodore lui-même, en perruque. Une grande couronne surmonte l'effigie. Quant à la chaîne, on la retrouve dans diverses cartes de l'époque de Théodore ou des gravures le représentant, associée cette fois à la tête de More.

Au revers de la pièce une gravure assez maladroite représente la Sainte Vierge, que la Constitution de 1735, rédigée par les chefs corses insurgés, avait désignée comme protectrice et en quelque sorte reine de Corse (peut-être à l'imitation de Gênes comme on l'a vu).

Autour de l''image de la Vierge on lit la devise : Monstra te esse matrem, montre que tu es [notre] mère.

La royauté symbolique de la Vierge pouvait se transformer en royauté effective si les chefs corses parvenaient à intéresser à la Corse un vrai monarque qui respecterait l'identité (à l'époque ça allait de soi ou presque) et les droits des Corses. La Corse poubvait aussi être une république indépendante sous la protection d'un roi puissant. Dans tous les cas la protection de la Vierge serait utile. 

 

 

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 Pièce rarissime à l'effigie du roi Théodore. On voit à gauche la chaîne avec un anneau brisé.

http://lalogemereecossaisedecorse.com/

Photo sur le site de la loge mère écossaise de Corse. La loge mère écossaise de Corse (branche traditionnelle de la franc-maçonnerie) considère Théodore comme un franc-maçon de tradition écossaise (l'écossisme, qui serait né en Ecosse, est une branche de la maçonnerie). 

 

 

 Sur une carte légendée en français, publiée en 1737 alors que Théodore a déjà quitté la Corse, on retrouve le blason à tête de More mais cette fois coupé avec à sa gauche la fameuse chaîne avec un maillon brisé (peu visible). Il semble que cette chaîne faisait partie des armes personnelles de Théodore : au cours de ses aventures, alors qu'il était militaire dans l'armée espagnole et servait à Oran, qui était à l'époque un "préside" espagnol, il avait été capturé par les Arabes (qui soutenaient une guerilla permanente contre les Espagnols) et enchaîné (selon l'écrivain italien Tommaseo, qui édita au 19ème siècle un certain nombre de lettres de Pascal Paoli). Libéré, Théodore avait décidé de mettre cette chaîne dans ses armes et il avait certainement décidé de l'associer à la tête de More soit dans les armes de la Corse, soit pour ses armes personnelles de roi de Corse (en supposant qu'il distinguait entre les deux). La chaîne brisée représentait alors clairement la libération de la Corse.

Notons que sur cette carte (réalisée il est vrai hors de Corse mais desinée par un certain capitaine Vogt qui avait peut-être séjourné en Corse) le bandeau n'est pas (autant qu'on puisse voir) sur les yeux mais sur le front.

Au bas du blason , surmonté d'une couronne royale, et soutenu par deux "hommes sauvages" munis de massues, figure la médaille de l'Ordre de la Délivrance, créé par Théodore dont il décora un assez grand nombre de notables. Parmi les "privilèges" des membres de l'ordre, il y avait celui d'assister à la messe l'épée nue à la main. Théodore, roi plutôt démocratique, même s'il avait aussi créé une noblesse, accordait des honneurs ou des préséances mais pas de véritables privilèges.

 

 

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Carte de la Corse (1737).

Nouvelle carte de l'isle de Corse apartenante a la republique de Genes, presentement divisée et soulevée, sous les ordres du baron de Neuhoff, élu roy sous le nom de Theodore Premier / levé sur les lieux par le capitaine I. Vogt 1737 (carte éditée à Amsterdam).

 Wikipedia

 

 

 

 Après le départ de Théodore, les chefs corses (Ceccaldi, Giafferi, Hyacinthe Paoli) reprennent le pouvoir dans la partie de l'île contrôlée par les insurgés. La république de Gênes obtient alors l'intervention des troupes françaises. Après des débuts désastreux, les Français commandés par le marquis de Maillebois, "pacifient" l'île et obligent les chefs rebelles à s'exiler en 1739. 

Assez vite, de nouveau, une partie de l'île reste en-dehors de l'autorité génoise et de ses alliés français. De nouveaux chefs, Gaffori, Matra et Venturini, exercent le commandement sur cette partie.

Les Corses profitent de la reprise de la guerre en Europe pour ranimer le combat,  d'autant que le roi de Piémont-Sardaigne prend "les malheureux peuples de Corse" sous sa protection (1745) tandis que le troupes françaises quittent la Corse pour prendre poart aux combats en Italie..

On dit qu'en 1746, Gaffori brandit le drapeau à tête de More lors d'un assaut contre la citadelle de Corte (en corse : Corti: nous donnons généralement les noms de lieux corses avec l'orthographe admise en français, c'est-à-dire le plus souvent dans leur forme italienne).

Avec l'aide des Anglo-austro-piémontais, les nationaux corses arrivent à prendre Bastia, pour peu de temps car une insurrection d'une partie des habitants rappelle les Génois. 

La paix revient en 1748.  Des troupes françaises débarquent à la suite d'un nouveau traité avec Gênes, cette fois commandées par le marquis de Cursay qui parait vouloir administrer l'île sans tenir compte des Génois; il essaie de séduire les chefs corses et entretient de bonnes relations avec Gaffori.

Les Corses réunis en Consulta refusent le nouveau statut offert par Gênes qui n'est qu'un replatrage des concessions sans intérêt déjà discutées depuis 20 ans. Les Génois en font porter la responsabilité sur Cursay et obtiennent son rappel en France et même son arrestation. Les troupes françaises quittent l'ile en 1753.

Le docteur Gaffori est l'homme fort du moment, Nommé Général de la nation corse (titre civil et militaire) en 1751, il aspire à fédérer toute la Corse contre Gênes. Mais il est assasiné (1754) par des hommes qui ont avec lui des litiges privés mais qui sont aussi payés par Gênes.

 

 

 

 

LA CORSE SOUS LE GENERALAT DE PAOLI

 

 

 

Les Corses insurgés ressentent le besoin d'avoir un dirigeant unique qui suivra la voie tracée par Gaffori. Clément Paoli, fils de l'ancien chef insurgé Hyacinthe Paoli, demande alors à son frère Pascal (Pasquale), qui vit à Naples en exil avec son père, de revenir.

Ce frère, qui a reçu une éducation soignée, semble l'homme de la situation. Il abandonne son régiment napolitain, le Real Corsica (que le roi de Naples avait créé avec les Corses exilés et dont Hyacinthe avait été le colonel) et se fait élire Général des Corses à la Consulta de la Casabianca du 14 juillet 1755.

Puis du 16 au 18 novembre 1755 à la Consulta de Corte, il fait adopter une Constitition.

Pendant quinze ans Paoli va s'efforcer d'organiser en Corse un état indépendant et d'obtenir des soutiens internationaux contre la république de Gênes qui ne détient plus que quelques villes côtières.

Son action modernisatrice mais qui s'appuie sur les traditions corses sera admirée en Europe jusqu'à ce que le sort des armes contre un ennemi bien plus puissant que la faible république de Gênes, lui soit défavorable.

Selon G. Oberti (Note sur les premières images imprimées symbolisant la Corse, Etudes corses, n° 33, 1989), le 24 mai 1761, à la Consulta de Vescovato, Paoli fait approuver la création d'une monnaie et d'un papier timbré aux armes du Royaume (puisque la Corse reste un Royaume - sans roi). Cette décision est confirmée le 24 novembre 1762, à la Consulta de Corte qui prend d'autres décisions monétaires,

On dit souvent que cette Consulta a approuvé les armes de la Corse mais il ne semble pas qu'elle ait procédé à la description du blason. Celui-ci était bien connu.

Le blason de la Corse figure d'ailleurs sur le premier numéro (septembre 1760) et les suivants des Ragguagli dell'isola di Corsica, à la fois feuille d'information et journal officiel du gouvernement, rédigé par le père Carlo Rostini, un proche collaborateur de Paoli.

On le trouve aussi en frontispice d'ouvrages qui défendent le soulèvement des Corses, comme la Giustificazione della Rivoluzione di Corsica du père Don Gregorio Salvini, un écclésiastique proche de Paoli, ouvrage dont la troisième édition de Corte en 1764 contient une carte de l'île avec le blason à têtte de More.

 Malgré le souhait initial de Paoli de remplacer les "tenants" traditionnels du blason (personnages plus ou moins imaginaires qui soutiennent un blason) par des faisceaux à la romaine, souhait qu'il exprime dans une lettre à son ami Rivarola, Il souhaite aussi que le blason soit placé sous un "pavillon", sorte de tente ou dais qui recouvre les blasons dans les armes des monarchies.

Toutes les représentations de l'époque de Paoli sont à peu près similaires :

" Un cartouche, sorte d’écusson, porte une tête de Maure tournée vers la gauche avec un bandeau sur le front noué derrière la nuque.

Ce cartouche est surmonté d’une couronne royale à fleur de lys à huit branches avec au sommet un globe et une croix. De chaque côté du cartouche, on voit deux personnages marins.

Ces armes se trouvent sur les drapeaux de la nation corse avec quelques variantes.

Le plus dépouillé est celui de la Marine corse créée par Paoli : une tête de Maure sans aucun attribut secondaire, sur fond blanc."

 (extrait de Jérôme Potentini (Quelques idées sur l'origine du drapeau corse, conférence, Accademia Corsa de Nice, février 1995).

On dit souvent que c'est Paoli qui a ordonné de représenter dans le blason le bandeau sur le front du More et non sur les yeux. Or comme on l'a vu, la plupart des représentations antérieures à l'époque de Paoli montrent que le bandeau est déjà sur le front. 

Pourtant, selon J. Potentini; Paoli aurait déclaré pour expliquer son choix : “ les Corses veulent y voir clair, la liberté doit marcher au flambeau de la philosophie, ne dirait-on pas que nous craignons la lumière ”.

A Rivarola, dans une lettre de 1760, Paoli explique que le bandeau ne doit plus être sur les yeux comme à l'époque de Théodore.

D’après Ambroggio Rossi, [abbé auteur entre la fin du 18ème siècle et le début du 19ème siècle des célèbres Osservazione storiche sopra la Corsica], le général Paoli avait coutume de dire en riant : “ désormais, le bandeau royal est bien placé comme il convient à notre dignité et non pour notre honte comme le voudraient nos ennemis ”.

Peut-être Paoli pensait-il à certaines représentations de l'époque de Théodore - notamment la gravure montrant Théodore en majesté, le sceptre (ou le bâton de commandement) à la main, où le blason représente le More avec le bandeau sur les yeux (voir plus haut).

Mais on ne peut pas tenir pour exact que le blason représentait couramment la tête de More avec le bandeau sur les yeux avant Paoli, notamment sur les cartes.

Ajoutons à la description du More, sur les monnaies en particulier, qu'il est représenté avec collier (de perles) et boucles d'oreille en perle.

 

Les monnaies de Paoli, frappées par la Zecca (l'Hôtel des monnaies) installée à Murato, puis à Corte, elles sont d'assez belle facture pour un pays pauvre et mal équipé. Rivarola semble d'être chargé de faire frapper en Italie les pièces les plus belles pour les hautes valeurs.

 

 

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1764, Corsica(Island), Pasquale Paoli. 4 Soldi Coin.

Monnaie de 4 soldi du gouvernement de Pascal Paoli (1764) 

http://www.worthpoint.com/

 

 

Le seul drapeau corse de l'époque qu'on ait conservé est le drapeau dit de Ponte Novu (qui semble avoir été pris lors de la défaite corse en 1769 par les vainqueurs français), conservé au Musée de Bastia. La tête de More sur fond blanc est conforme à la représentation traditionnelle, avec collier de perles et pendant d'oreille et le visage poupin est presque féminin. L'usure du tissu fait croire à certains que le Noir porte une barbiche ce qui est inexact, comme le montrent d'autres clichés peut-être plus anciens (le drapeau s'est-il détérioré depuis quelques années ?).

Le blason assez maladroitement dessiné est encadré par deux géants "marins" même si on voit mal ce qu'ils ont de marin, Ils ont les pieds de chèvre des satyres antiques. On voit que Paoli n'a pas remplacé les "géants" par des baguettes réunies en faisceaux, comme il en avait eu l'intention, symbole de liberté républicaine romaine qui sera repris par la révolution française (et par le fascisme...). 

 

 

 

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 Drapeau dit de Ponte Novu ou de l'indépendance. La tête est tournée vers la droite contrairement aux monnaies.

Musée de Bastia.

http://www.corsicatheque.com/

 

Quant à savoir si le blason utilisé sur les pavillons des bateaux corses était plus simple, on peut le supposer car les figures sur les drapeaux étaient généralement peintes à la main et on peut penser que plus le décor était chargé et plus ile drapeau coûtait cher.

Comme on l'a vu en première partie, dès 1700, donc bien avant Paoli et les révoltes corses, certains auteurs de tables des pavillons utilisés par les nations du monde représentaient déjà le pavillon de la Corse avec la tête de More sur fond blanc sans autre ornement. Des témoignages seraient utiles sur cette utilisation,  au-delà des tables de pavillons elles-mêmes, dont les auteurs ont pu décrire pour la Corse un pavillon basé sur le blason traditionnel mais qui n'était pas réellement utilisé - par exemple si les bateaux corses du début du 18ème siècle utilisaient en fait  la croix de Saint-Georges gênoise).

Si on parle plus haut de la  "marine" créée par Paoli,  il ne s'agit pas bien entendu des bateaux de commerce, qui existaient depuis longtemps,  mais d''une marine de guerre nationale corse, dont le premier navire fut une "pinque", offerte au gouvernement de Paoli par le Grand maître de l'Ordre de Malte, signe de la sympathie que  la cause corse inspirait à certaines puissances méditerranéennes.

 

Le pavillon à tête de More pour la Corse se retrouve sur des tables représentant tous les pavillons (ou la plupart) du monde à la même époque, par exemple la table de l'ingénieur français Bellin en 1756. 

 

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 BELLIN (Jacques-Nicolas). Tableau des pavillons ou bannières que la pluspart des nations arborent à la mer. Fait au Dépôt des Cartes et Plans de la Marine pour le Service des Vaisseaux du Roy par Ordre de M. DE MACHAULT, Garde des Sceaux de France, Ministre et Secrétaire d'Etat ayant le Département de la Marine. Par le Sr Bellin, Ingénieur de la Marine et du Depost des Plans. 1756. 

Le pavillon corse est le 9ème de la 7ème rangée, près du pavillon de la Sardaigne.

http://www.ivoire-france.com/

 

 

L''Encyclopédie de Diderot reproduit aussi le pavillon corse parmi les pavillons de marine, si on en croit la reproduction trouvée sur un site de ventes Old World Auctions spécialisé dans les cartes.

 

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Marine, Pavillons Suite de la Pl. XIX [and] Pl. XX, Encyclopédie de Denis Diderot

http://www.oldworldauctions.com/

 

 

 

Malgré une représentation parfois peu convaincante, la figure du More s'éloigne de l'idée originelle du roi vaincu (et même décapité) ou de l'esclave; le More va finir par symboliser le peuple corse lui-même par un phénomène d’identification à l’œuvre à partir du 18ème siècle.

La stature de chef d'état de Paoli est rehaussée aux yeux des observateurs européens par la viste d'étrangers généralement admiratifs; l'un d'entre eux est en 1765 le jeune voyageur et avocat écossais James Boswell qui écrira un compte-rendu d'un voyage en Corse (An account of Corsica) enthousiaste à l'égard de Paoliet sera plus tard un proche ami de celui-ci pendant l'exil à Londres du chef corse.

 

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Page de titre du livre An account of Corsica , récit d'un voyage en Corse de James Boswell, troisième édition de 1768.

" Je voyais en Paoli mes idées les plus grandes se réaliser...il m'était impossible,...d'avoir en le voyant une idée médiocre de la nature humaine " Boswell).

Wikipedia 

 

 

A la demande d'un officier corse au service de la France, le colonel Buttafuoco, qui se retournera ensuite contre Paoli, Jean-Jacques Rousseau (à qui Boswell avait rendu visite en Suisse avant d'aller en Corse) écrit un projet de Constitution pour la Corse . Le philosophe genevois a un moment l'intention de s'installer en Corse mais il se décourage quand on lui dépeint l'île comme un pays quasiment sauvage où il faut tout faire venir de l'extérieur, même un lit, ce qui est évidemment exagéré. Il déclare : "J'ai le sentiment que cette petite île étonnera le monde".

 En 1764 les troupes françaises occupent de nouveau, à la demande de Gênes, les ports qui sont encore sous la domination de la république ligurienne (Calvi, Ajaccio, Bastia, Bonifacio) et servent de force d'interposition. Une négociation s'ouvre entre Paoli et Gênes par l'intermédiaire de la France. 

Il est clair que l'intention du gouvernement français est de tirer parti de la situation pour s'emparer de la Corse. Il faut donc empêcher la négociation d'avancer  (Paoli accepterait une autonomie sous suzeraineté théorique de Gênes) pour convaincre Gênes qu'elle n'a rien à attendre et que le mieux pour elle est d'abandonner ses droits à la France.

C'est ce qui est fait par le traité de Versailles de 1768. Gênes abandonne à la France non sa souveraineté mais l'exercice de celle-ci. La république de Gênes pourra récupérer la Corse à condition de régler à la France les sommes que celle-ci aura dépensées pour la conquérir et l'administrer, autant dire jamais, espèrent les négociateurs français. Et pour  rendre le marché plus séduisant, la France accorde par un article secret du traité 200 000 livres tournois par an pendant dix ans à Gênes.

Paoli refuse de reconnaître la souveraineté française, malgré les faveurs que lui propose le ministre de Louis XV, le duc de Choiseul en échange de sa soumission. La monarchie française va devoir conquérir la Corse.