LE BLASON ET LE DRAPEAU DE LA CORSE :

A TESTA MORA

1ère partie 

 

 

 

 

 

 [ note : dans cette étude, on utilise aussi bien l'orthographe "Maure" que "More" qui sont toutes deux admises ; "More" étant une façon d'écrire plus ancienne,  cf. par exemple  le titre de la pièce de Shakespeare, Othello or the Moor of Venice, dans la traduction française d'Alfred de Vigny au 19ème siècle : Le More de Venise, Othello]

 

 

 

 

 

Tout le monde connaît le blason de la Corse, la tête de Maure ou de More, visage de profil de couleur noire, avec un bandeau blanc sur le front, représenté sur un fond blanc (nous utilisons les termes courants, on utilisera plus loin le langage propre à l’héraldique); ce blason qui a eu des formes à peine plus compliquées mais est très simple dans sa présentation actuelle, est reproduit tel quel sur le drapeau.

 

Le drapeau est aujourd’hui d’un usage fréquent ou même général en Corse comme manifestation d’identité et comme manifestation politique.

Il représente à la fois la Corse et ses habitants et comporte en ce cas un aspect plutôt consensuel ; c’est aussi tout naturellement le drapeau des revendications et des partis nationalistes, le drapeau de la nation  corse ("a nazione").  

De ce point de vue on peut le comparer au drapeau breton (le gwen-ha-du, blanc et noir) qui a ce double aspect et qu’on trouve partout en Bretagne, y compris au fronton des mairies les moins nationalistes !

Mais à la différence du drapeau breton, crée par des militants nationalistes de l’entre deux guerres sur le modèle des drapeaux à bandes alternées américain ou grec, par conséquent distinct du blason à l’hermine traditionnel de la Bretagne, le drapeau corse  est ce qu’on appelle une bannière (drapeau reproduisant à l'identique les armes ou blason d’un pays, d’une province ou d’une ville).

Son ancienneté, sans remonter à la nuit des temps, est certaine et plus considérable qu’on le dit parfois, et son histoire mêle légendes et réalités.

Ses couleurs le font parfois appeler, dans des chansons militantes, « a bandera bianca e nera », le drapeau blanc et noir, mais cette appellation ne remplace pas le nom que lui donnent depuis longtemps les Corses, « a testa mora », la tête de More.

 

 

 

 

 

 L'HERITAGE DES ROIS D'ARAGON 

 

 

Il y a encore quelques années, les érudits (souvent des érudits corses) faisaient généralement remonter la première apparition du blason à tête de More pour représenter la Corse, à un ouvrage qui énumère toutes les possessions du roi Philippe II d’Espagne, le fils et successeur de Charles Quint, publié en 1573 à Bologne, De titulis Philippi Austrii Regis catholici liber (Livre des titres [au sens des titres et appellations mais aussi des droits] du roi catholique Philippe d’Autriche – Philippe II étant aussi archiduc d’Autriche) de Giacomo Mainoldi Galerati.

 

Cette « première » tête de More porte le bandeau sur le front, le visage n’est pas de profil mais de trois quart tourné vers la gauche et le personnage, assez maladroitement dessiné et d’allure malingre, semble africain, mais sans la couleur noire qu’on attendrait.

 

Le même ouvrage représente le blason de la Sardaigne, sous la forme d’une croix contenant dans chaque angle une tête de More exactement semblable à celle de Corse. C’est toujours le blason et drapeau actuel de la Sardaigne (sauf que les visages sont maintenant tournés vers la droite), non seulement par tradition mais par une loi régionale de 1999 (la Sardaigne, région autonome, dispose d’un pouvoir législatif).

 

On peut déjà être surpris par une chose, qui est de ranger la Corse parmi les possessions des rois d’Espagne, alors qu’on sait qu’à l’époque la Corse était une possession de la république de Gênes.

Gênes avait commencé à s’implanter en Corse depuis plus de deux siècles, après la défaite navale infligée à sa rivale la république de Pise en 1286, qui y avait perdu la souveraineté qu’elle exerçait sur la Corse. Avant même cette époque les Génois avaient occupé et peuplé de colons Bonifacio et Calvi. Mais les Génois avaient du attendre 1358 pour prendre solidement pied dans l’île, appelés, on doit bien le reconnaître, par une partie des Corses eux-mêmes qui souhaitaient se débarrasser des seigneurs féodaux. Ces Corses avaient donc reconnu l’autorité de la commune « populaire » de Gênes. Bien implanté au nord de l’île, l'En-deçà des monts, comme on disait en envisageant le relief de la Corse vu depuis l'Italie. le pouvoir gênois dut ensuite conquérir peu à peu  le sud (l'Au-delà des monts), en éliminant ou en soumettant les seigneurs féodaux rétifs à sa domination.

Evidemment, selon un processus historique fréquent,  le protecteur appelé au secours se transforma en un dominateur assez désinvolte sur le bien-être de ses sujets corses, considérés non comme des citoyens génois (sauf les Calvais et Bonifaciens puis quelques autres résidents notamment à Bastia et Ajaccio) mais comme des sujets de seconde zone.

 

Si la  Sardaigne était bien un territoire relevant du roi d’Espagne en 1573, ce n’était pas le cas de la Corse. Alors qu’est ce qui expliquait son inclusion dans les territoires du roi d’Espagne, même à titre théorique ?

Il faut ici remonter dans le temps jusqu'en 1297.

 La Corse avait cessé de relever de l'autorité de la république de Pise et la république de Gênes essayait de prendre le contrôle de l'île. Luchetto Doria, nommé vicaire général de la République de Gênes en Corse (titre civil et non religieux, le vicaire au Moyen-Age représente un souverain dans une province soumise) obtient l'hommage féodal de nombreux seigneurs qui se déclarent vassaux de la République, mais le puissant seigneur de la Rocca, Giudice da Cinarca, prend la tête de l'opposition armée à Gênes et à ses vassaux. Il finira par être capturé par ses ennemis, livré semble-t-il par son propre fils, et mourra en prison à Gênes après 1300.

 

C'est dans ce contexte que le pape Boniface VIII décida d'ériger en royaume la Corse et la Sardaigne au profit du roi d'Aragon Jaime II. Il semble que les deux territoires formaient un lot en quelque sorte, mais ensuite ils devaient chacun être considérés comme un royaume à part. Le pape agissait en sa qualité de "souverain éminent" de la Corse puisque depuis des donations mal prouvées et qui se perdaient loin dans le temps (donation de Constantin, confirmée par Pépin le Bref et Charlemagne) le sud de l'Italie à partir du Latium, la Sardaigne et la Corse étaient supposées appartenir au "patrimoine de Saint Pierre", même si les papes ne les administraient pas directement et en confiaient à d'autres l'investiture.

Les motifs du pape pour cette "érection" en royaume, selon le terme consacré, étaient liés non pas aux problèmes intérieurs de la Corse comme on l'a parfois dit, même si la décision était loin de plaire aux Génois, mais à une question qui empoisonnait les relations politiques en Europe du Sud et en Italie et qui allait continuer à le faire jusqu'aux années 1450 environ : la rivalité des rois d'Aragon et de la maison d''Anjou régnant sur le sud de l'Italie, maison appelée par les historiens Anjou-Sicile ou Angevins de Naples.

Charles d'Anjou, le plus jeune frère du roi de France Saint Louis, était un prince très ambitieux. Déjà détenteur d'un apanage en France (l'Anjou) il avait épousé l'héritière du comté de Provence, comté indépendant sous la suzeraineté théorique de l'Empire germanique, Puis le pape, agissant en tant que "souverain éminent",  l'avait investi roi de Naples (on disait roi de Sicile car le royaume comprenair le sud de l'Italie et la Sicile) à charge pour lui de vaincre le possesseur effectif du royaume, Manfred, fils adultérin du flamboyant empereur germanique Frédéric II de Hoenstaufen (les papes et les Hauenstaufen ayant toujours été des adversaires).

Installé à Naples après avoit vaincu Manfred de Hoenstaufen (mort dans la bataille de Bénévent en 1266 et laissé sans sépulture) et ensuite le neveu de celui-ci Conradin de Souabe, venu avec une armée réclamer son héritage (capturé, il fut décapité après un procès inique au scandale de l'Europe et même du pape), Charles d'Anjou n'avait pas de limite à ses ambitions : il se fit reconnaître duc d'Achaie (Péloponnèse) et roi d'Albanie, il acheta à l'héritière le titre assez creux mais prestigieux de roi de Jérusalem (seuls quelques bouts de territoires étaient encore aux mains des croisés en Terre Sainte) , il exerçait un protectorat sur la Tunisie, royaume musulman, une autorité indirecte sur l'Italie du nord, et il pensait à s'emparer de l'Empire byzantin déclinant.

Il était possesseur des Iles ioniennes, de Malte, et sans que ses états soient unifiés, en tant que roi, prince, duc, comte ou seigneur de chaque territoire, il régnait en même temps à Aix (en Provence) et à Marseille (éternelles rivales), à Nice, à Naples, à Corfou, à Nauplie, à Palerme et à Saint Jean d'Acre.

Or un jour de 1282, les Siciliens, excédés par le comportement arrogant des agents du roi Charles, se soulèvent à la sonnerie des vêpres et massacrent les "Français" détestés, principalement des Angevins et aussi des Provençaux (ces derniers à l'époque n'étaient nullement Français); ce sont les "Vêpres siciliennes", soulèvement sans doute planifié à l'avance. Les Siciliens reconnaissent comme roi le roi d'Aragon qui avait probablement aidé à organiser le soulèvement.

Désormais une fracture s'établit dans cette partie de la Méditerranée : le roi d'Aragon est maître de la Sicile et n'arrive pas à prendre pied sur le continent italien pour devenir aussi maître de Naples et le roi Charles et ses successeurs, maîtres de Naples, n'arrivent pas à reprendre la Sicile.

Après des tentatives de conciliation ratées, c'est une nouvelle tentative de paix que le pape Boniface VIII fait en 1297 : le roi d'Aragon rendra la Sicile aux Angevins (Charles Ier d'Anjou est mort en 1285, désespéré de voir ses ambitions remises en cause, et c'est son fils Charles II qui lui a succédé)  et en échange, il est investi du titre de roi de Corse et de Sardaigne. Le roi d'Aragon signe le traité mais il a remis le gouvernement de la Sicile à son frère qui refuse de la rendre. Les choses en restent là pour le moment mais le pape ne revient pas sur l'investiture qu'il a donnée (en tant que souverain "éminent" du sud de l'Italie et des Iles). Son successeur confirme l'investiture au roi d'Aragon.

Le roi d'Aragon est donc investi roi des deux îles, mais pour l'instant il se désintéresse de la Corse qui est en train d'être conquise par les Génois. il regarde plutôt vers la Sardaigne et doit gérer des relations toujours conflictuelles avec les Angevins.

Mais comme des titres sont toujours bons à prendre, il ne manque pas d'utiliser le titre de roi de Corse avec ses autres titres.

 

 

 

 

 

DANS L'ARMORIAL DU HERAUT GELRE

 

 

 

C'est ainsi qu'apparait, pour la première fois semble-t-il, le blason de la Corse, presque semblable au blason actuel (certes en moins stylisé) dans un armorial établi par le héraut d'armes Gelre.

" L'Armorial universel du héraut Claes Heinen ou Heynenszoon, dit "Gelre", roi d'armes des Ruyers, a été réalisé autour de 1370-1395 [selon d'autres sources la composition dure jusqu'en 1414].Conservé à la Bibliothèque Royale de Bruxelles (ms. 15652-56), c'est l'un des plus importants armoriaux médiévaux qui soit parvenu à nos jours. Il se compose de 121 folios, séparés en 6 parties, les parties I à V formant des appendices postérieurs à la partie principale (VI). Sur ces 121 folios sont reproduits 1755 blasons de toute l'Europe, avec toutefois une prédilection pour les pays flamands et rhénans." (extrait du site Héraldique européenne, l'Armorial de Gelre).

 Claes Heinen était héraut d'armes (spécialiste du blason et des règles à observer dans les combats et tournois) du duc de Gueldre, aujourd'hui une province des Pays-Bas (d'où le nom de Gelre ou Gueldre qu'il prenait en fonctions); il était aussi "roi d'armes des Ruyers" par concession du duc de Brabant et de Basse-Lorraine (marquis du Saint Empire); les Ruyers étaient une désignation d'origine inconnue qui s'appliquait (partiellement d'ailleurs) à la noblesse germanique et qui s'opposait aux Poyers, autre désignation tombée dans l'oubli pour la noblesse de l'en-deça du Rhin, pour l'organisation des tournois. A la mort du duc de Gueldre, Claes Heinen se mit au service du duc de Hollande de la maison de Bavière, toujours comme héraut et il porta alors le nom de fonction de Beijeren (Bavière).

L’armorial contient également :les défis versifiés en 1334 au duc Jean III de Brabant dit le Sanglier, lancés par 18 princes ligués contre lui , le blasonnement en vers et les dessins des armes de 14 seigneurs tombés à la bataille de Stavoren en 1345, deux chroniques versifiées armoiriées de Brabant et de Hollande , des poèmes accompagnés des armoiries de 13 chevaliers, originaires d'entre Rhin et Meuse (Wikipedia).

On est donc un peu surpris de voir que la première apparition du blason de la Corse (mais aussi probablement de la Sardaigne) est dans cet armorial rédigé par un héraut flamand et qui connaissait mieux les terres rhénanes et mosanes que la Méditerranée, dans la page consacrée à la "couronne d'Aragon" dont le roi était possession (réellement ou nominalement) de plusieurs territoires dont justement l'Aragon, mais aussi la Catalogne, le royaume de Valence, la Corse, la Sardaigne, les iles Baléares (roi de Minorque, roi de Majorque)  - et la Sicile, disputée avec les Angevins..

Des découvertes dans des armoriaux aragonais ou catalans (la Catalogne relevant des rois d'Aragon) pourraient peut-être reculer la date de la première apparition du blason corse, d'autant que Claes a forcément eu accès à des descriptions antérieures lui prrmettant de décrire des blasons relatifs à des territoires aussi éloignés de son pays.

 

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 Folio extrait de l'Armorial de Gelre, composé entre 1375 et 1414. Les légendes sont en néerlandais.

Le héraut Gelre (Claes Heinen) reproduit le blason familial du roi Pierre IV d'Aragon (Die Coninc v. Arragoen)  et des royaumes qui lui sont rattachés dont l'Aragon (Arragoen) la Sardaigne ou Sardaengen (quatre tête de Mores), la Corse (ainsi orthographiée) - une seule tête de More sur fond jaune) et Majorque (Mayurc) [ d'après le site heraldique-europeenne.org].

 Wikipedia pour la reproduction du folio.

 

 

 

 

 

 

ORIGINE DE LA TETE DE MAURE

 

 

 

 Le blason comportant quatre têtes de Mores séparées par une croix rouge (dite de Saint Georges) a aussi été en usage pour le royaume d'Aragon proprement dit en concurrence avec le blason bleu à croix blanche terminée en pointe dite croix de Arista (c'est ce dernier blason qui apparait sur l'armorial de Gelre pour le royaume d'Aragon, distinct du blason familial du roi).

L'origine du blason aragonais parait être une victoire remportée par le roi d'Aragon sur des chefs sarrasins : la légende dit que durant la bataille de Alcoraz, en 1096, le roi More de Saragosse Al Mustain (et ses alliés chrétiens castillans !) fut vaincu par le roi d'Aragon Pierre premier et son demi-frère le futur roi Alfonse premier, grâce à une apparition miraculeuse de Saint Georges au moment où les Aragonais paraissaient battus.

Selon certains récits, les vainqueurs trouvèrent sur le champ de bataille quatre têtes coupées de rois (ou de chefs ) mores reconnaissables à leur turban orné de pierreries.

Mais les têtes de Mores peuvent aussi bien représenter de façon symbolique les vaincus (sans qu'il soit clair de savoir si la figure représente des têtes coupées ou des têtes de vivants réduits en esclavage après leur défaite). Et s'il y a quatre têtes, il pourrait s'agir de célébrer quatre victoires

Il semble inutile de faire entrer en ligne de compte l'hypothèse que la tête de More représenterait, non un ennemi défait, mais l'effigie de Saint Maurice, l'un de martyrs de la légion thébaine (Thèbes d'Egypte) : vers 285 à 306, des soldats romains furent envoyés pour massacrer les populations chrétiennes dans le futur Valais suisse. Parmi ces soldats romains il y avait des soldats d'origine égyptienne. Arrivés à  Agaune (aujourd'hui Saint-Maurice dans le Valais), l'empereur Maximien ordonna aux troupes de participer à un sacrifice aux dieux paîens, ce que refusèrent les soldats chrétiens de la légion thébaine. Ceux-ci furent décimés en punition. Parmi les martyrs figurait Saint Maurice, souvent représenté comme un noir dans l'iconographie médiévale, Saint Victor de Marseille aurait aussi fait partie du groupe mais aurait été épargné, il fut martyrisé plus tard.

(voir l'article Maurice d'Agaune, sur Wikipedia et la Passion des martyrs d'Agaune http://www.patristique.org/Passion-des-martyrs-d-Agaune.html ).

Le martyr de la légion thébaine a certainement été à l'origine de représentations héraldiques de noirs (on cite par exemple le blason de la ville d'Avenches dans le canton de Fribourg)  mais à notre avis, les têtes de More de l'Aragon sont sans lien avec Saint Maurice. 

Evidemment l'héraldique ne se mit en place que plus tard que la bataille d'Alcoraz et c'est seulement en 1281 qu'on trouve trouve le premier sceau aragonais avec la croix de Saint Georges (qui est traditionnellement rouge ou gueules, selon le mot utilisé en héraldique, sur les représentations en couleur ) et les quatre têtes de More, qu'on appelle la Croix de Alcoraz.

 

 

Bula cruz Alcoraz

Sceau de plomb de Pierre (Pedro III)  le Grand d'Aragon, 1281  (connu aussi comme Pierre (Pere) II le Grand pour les Catalans, qui ont un décompte différent des rois).

http://dibujoheraldico.blogspot.fr/

En 1344, le roi d'Aragon Pierre (Pedro IV) le Cérémonieux (connu aussi comme Pierre (Pere) III par les Catalans) dans une ordonnance, indique que le sceau royal  doit porter sur une face l'image du roi et sur l'autre, "les armes d'Aragó, que són aytals: una creu per mig del scut, e a cascun carté un cap de sarray" (traduction du catalan : les armes d'Aragon, qui sont telles : une croix au milieu de l'écu et de chaque côté une tête de sarrasin" (pris sur le site de Xavi Garcia,  dibujoheraldico.blogspot.fr )

 

 

On peut donc conclure que le roi d'Aragon avait attribué à ses autres possessions, réelles ou théoriques, la Sardaigne et la Corse, le même type de blason que celui en vigueur pour sa principale possession.

Néanmoins,  la Corse se voit attribuer une seule tête de More; et lorsque le blason est représenté avec ses couleurs, le blason de la Corse parait avoir un fond ou champ  jaune (or) , tandis que les armes attribuées soit à la Sardaigne soit à l'Aragon, comportent un fond blanc (ou argent).

A moins que cette fantaisie en ce qui concerne le fond du blason (ou de l'écu), qu'on retrouvera dans des reproductions ultérieures, soit imputable à la seule imagination du héraut Gelre ?

Le blason aux quatre têtes de Mores pour l'Aragon reste en vigueur dans les siècles suivants mais en concurrence avec d'autres blasons possibles pour l'Aragon. Dans l'Armorial de Gaspar de Torres en 1536, on trouve toujours les quatre têtes de Mores pour le royaume d'Aragon.

Mais vers cette date, ce blason est en passe de s'identifier au seul royaume de Sardaigne.

 

Aragon_maures_1536

 

Sur un armorial d'Aragon de 1536, les armes traditionnelles du royaume d'Aragon avec les quatre têtes de Mores, représentées ici avec une couronne en plus du bandeau blanc. Les traces rouge au bas des têtes (?) semblent montrer qu'il s'agit bien de têtes coupées.

 http://dibujoheraldico.blogspot.fr/

 

 

Il est difficile de savoir comment ces armes ont finalement été associées à la Sardaigne plus qu'à l'Aragon. La raison principale est toutefois que le roi d'Aragon, en tant que monarque, avait un blason familial bien connu , le blason aux bandes rouge et jaune (aux pals gueule et or en langage héraldique) et que ce blason familial a fini par devenir le blason du pays, laissant libre en quelque sorte le blason aux quatre têtes de More pour la Sardaigne.

On peut voir sur la reproduction de la page de l'armorial de Gelre que ce processus est déjà à l'oeuvre.

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Dans les représentations actuelles du blason aragonais, la présentation des têtes de Maures est très différente : les têtes figurant sur le blason actuel et officiel de la Communauté autonome d'Aragon sont manifestement des têtes de Sarrasins (et non de Mores au sens héraldique, qui sont plutôt des têtes noires) avec un turban et un collier de barbe.

 

Aragon_actuel

 

Blason actuel de la Commuauté autonome d'Aragon, formé avec les quatre  blasons historiques de l'Aragon dont le blason avec les quatre têtes de Mores, assez différentes du dessin des têtes noires avec le bandeau blanc, le blason avec la croix du roi Inigo Arista et le blason aux bandes rouge/gueules et or de la dynastie d'Aragon qui est commun avec la Catalogne. Le blason du premier quartier est celui du royaume légendaire de Sobrarbe.

Toutefois dans d'autres représentations du blason de l'Aragon, les têtes de Mores sont conformes au dessin habituel.     

 http://herald-dick-magazine.blogspot.fr

 

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Après le mariage en 1469 de Ferdinand II d'Aragon avec la reine de Castille Isabelle (les Rois catholiques) les royaumes d'Aragon et de Castille furent fusionnés et le royaume d'Espagne fut créé même si le protocole continua à énumérer tous les titres royaux ou princiers à l'origine du royaume d'Espagne et les possessions réelles ou théoriques que les rois d'Espagne détenaient, particulièrement  en tant qu'héritiers et successeurs  des rois d'Aragon.

C'est donc dans les possessions des rois d'Espagne que les blasons à tête de More continuent à être représentés à partir du 16 ème siècle, pour la Sardaigne et la Corse.

Les possessions des rois d'Espagne allaient bientôt être rejointes par des territoires d'Europe du nord lorsque le petit-fils de Pierre d'Aragon et d'Isabelle, Charles, dit Charles Quint en France, réunit sur sa personne l'héritage espagnol et l'héritage des possessions bourguignonnes et autrichiennes de ses grands parents, Maximilien de Habsbourg et Marie de Bourgogne, puissance encore accrue par son élection comme Empereur germanique (c'est en tant qu'empereur germanique que Charles est cinquième du nom d'où l'appellation sous laquelle on le connait en France).

De ce fait, les blasons des territoires revendiqués par les rois d'Aragon vont accéder à une plus grande renommée car ils sont maintenant des territoires associés au plus puissant monarque du moment,  et ce monarque règne sur des provinces où les nouvelles techniques de communication et de connaissance se sont particulièrement implantées comme dans les provinces qui deviendront la Belgique; les blasons de la Sardaigne et de la Corse vont donc être diffusés largement grâce aux productions des imprimeurs et cartographes d'Europe du nord.  

 

 

 

 

 UN ROI DE CORSE MEURT A AIX-EN-PROVENCE, UN AUTRE MEURT A MARSEILLE

 

 

 A partir de 1466, il est intéressant de savoir que le célèbre roi René, duc d'Anjou et comte souverain de Provence, qui prétend aussi au titre de roi de Sicile (en fait Naples et la Sicile, prétention héritée de la première maison d'Anjou) et de roi de Jérusalem, et qui porte bien d''autres titres, émet des prétentions sur l'héritage du royaume d'Aragon, à la suite de la mort de sa mère Yolande d'Aragon.

Evidemment l'héritage est dans les mains d'une autre branche de la famille de Yolande d'Aragon et même si le fils du roi René, Jean de Calabre, s'efforcera pour son propre compte de s'en emparer (avec un certain succès puisqu'il meurt brutalement alors qu'il s'est emparé de Barcelone) jamais le roi René ne régnera réellement sur les possessions du royaume d'Aragon. Mais cela lui permettra d'intégrer à la liste déjà longue des titres auxquels il prétend ceux de roi de Corse et de Sardaigne en tant que dépendance de la couronne d'Aragon.

Selon un témoignage, dans une maison provençale du roi René, le plafond était décoré des blasons de tous les territoires sur lesquels il avait des prétentions, et on pouvait y voir les blasons de la Corse et de la Sardaigne. Il est dommage qu'aucun dessin de ce plafond disparu n'existe mais il est probable que ces blasons étaient conformes à leurs image depuis l'armorial de Gelre. Mais l'Aragon lui-même, comment était-il représenté ? Peut-être par le  blason aux bandes rouge et jaune (aux pals gueules et or, qui représente plus la couronne d'Aragon que la province elle-même). Un dessin  dans un manuscrit de la bibliothèque d'Avignon représente un écu composé des blasons des territoires sur lesquels le roi René avait des prétentions, dont, bien reconnaissable, le blason de la Corse.

Il semble qu'après la mort de son fils Jean de Calabre, le roi René abandonna ses prétentions chimériques sur l'Aragon et toutes les possessions qui en dépendaient.

Il mourut en 1480 à Aix-en-Provence.

Le roi de France Louis XI, son neveu, qui espérait récupérer les possessions réelles du roi René (réduites quasiment à la Provence) l'avait obligé par des menaces sur sa liberté, à faire un testament en faveur de son autre neveu Charles du Maine, un célibataire, en écartant de l'héritage le descendant direct du roi René, son petit-fils René de Lorraine.

Charles du Maine prit donc possession de l'héritage, devenant le comte Charles III de Provence. Il dut affronter René de Lorraine qui essaya de lui disputer militairement la Provence. Les troupes de René de Lorraine furent expulsées grâce à l'aide du roi de France, mais Charles III , fatigué par l'expédition, tomba malade à Marseille et mourut en 1481, après quelques mois de règne seulement. Il avait signé (comme si tout avait été combiné à l'avance, y compris sa mort prématurée et sans descendance) un testament par lequel il léguait la Provence à Louis XI.

Après une longue négiociation avec le nouveau roi de France Charles VIII (Louis XI était mort entretemps) les Etats de Provence ratifièrent le testament à condition que la Provence conserverait son autonomie et serait unie à la couronne de France mais "aucunement subalternée" à celle-ci.

  Quant à Charles III, il avait eu le temps, pendant son court règne, de faire graver des sceaux où on lisait ses titres de comte de Provence, de roi de Sicile (prétention habituelle de la dynastie des Angevins de Naples, dont il fut le dernier représentant et qu'il transmit d'ailleurs aux rois de France), de roi de Jérusalem mais aussi et plus curieusement de roi de Corse et de Sardaigne..

Mais la monarchie française héritière de Charles III, ne reprit pas à son compte ses prétentions découlant de l'héritage aragonais.

Au demeurant, à l'époque la Corse était administrée par la république de Gênes, et même à ce moment précis par l'Office de Saint-Georges, une banque génoise qui était la créancière de l'état génois.

Depuis les premières incursions de Gênes en Corse, l'histoire avait marché et le moment décisif de l'implantation des Génois en Corse avait eu lieu à l'initiative des Corses eux-mêmes : dans le nord de la Corse, les communes étaient en lutte contre les seigneurs féodaux et avaient appelé à leur aide la "Commune " de Gênes (c'est ce qu'on appelle la révolution de Sambuccio d'Alando, du nom de son meneur plus ou moins légendaire). Comme dans la fable de La Fontaine, Gênes intervint pour aider les Corses et fit passer sous sa souveraineté les régions qu'elle ne contrôlait pas encore. Les Corses, déçus, commencèrent à lui mener la vie dure chaque fois qu'ils en avaient l'occasion.

 

Quant à la Sardaigne, elle  était bien une possession des rois d'Aragon, mais ceux-ci devaient s'imposer aux Sardes qui ne l'entendaient pas de cette oreille.

 

 

 

[ sur les titres du roi René et du comte Charles III et les blasons ou sceaux illustrant ces titres, consulter Le roi René et la seconde maison d'Anjou, Emblématique, art, histoire, de Christian de Mérindol, éditions Le Léopard d'or, 1987]

 

 

 

 L'ENIGME DE PIERO DELLA FRANCESCA

 

 

Les chercheurs et les curieux ont depuis longtemps remarqué dans les fresques de Piero della Francesca, réalisées entre 1452 et 1466  dans la basilique Saint-François à Arezzo (Toscane), la représentation de bannières  avec la tête de Maure.

Ces fresques consacrées à la légende de la Vraie Croix.se trouvent dans la chapelle Bacci et ont été exécutées à la demande de cette famille d'Arezzo.

L'une des fresques représente la bataille entre Heraclius, empereur byzantin, et Chosroès II (ou Khosro II), roi sassanide de Perse (il y a eu plusieurs batailles entre 621 et 628, dont la bataille de Ninive en 627).

La bataille de Ninive est la victoire finale de l'empereur byzantin Heraclius sur le roi de Perse Chosroès II qui s'était emparé des reliques de la Vraie Croix (la croix sur laquelle Jésus a été crucifié). L'empereur byzantin reprend les reliques et les rapporte à Jérusalem.

Pourquoi certains des combattants ont-ils une bannière avec la tête de Maure (exactement avec plusieurs têtes de Maure)? Et sur la fresque, qui porte cette bannière ? Des combattants chrétiens ou bien des combattants perses ?

 

Piero_della_Francesco,_ciclo_di_affreschi_della_Vera_Croce,_battaglia_di_Eracleo_e_Cosroe,_Arezzo

Piero della Francesca.

Bataille entre l'empereur Heraclius et le roi Chosroès II, cycle de la légende de la Vraie Croix, chapelle Bacci, basilique Saint-François d'Arezzo. 

En aucun cas,  contrairement à ce qui est indiqué par l'article Wikipedia Histoire de la Corse, cette fresque ne représente une bataille entre Corses et Génois...

Wikipedia

 

Piero_della_francesca 

Dértail de la fresque ci-dessus.

On peut voir sur la bannière un blason à tête de Maure, avec un motif en forme de triangle noir. Au desus du blason, conformément à une habitude fréquente dans l'héraldique à l'époque, figure un casque ou heaume surmonté d'un cimier représentant lui-même une tête de Maure, posée sur un tortil vert et jaune, avec des lambrequins (volants de tissu qui ornaient les casques dans la réalité et mais plus encore sur les blasons dessinés où ils devaient prendre une ampleur extrravagante notamment dans l'héraldique allemande) de couleur verte. Ce qui est curieux est la troisième tête de Maure qu'on peut aussi distinguer. Piero della Francesca semble avoir voulu montrer une déchirure dans la bannière qui laisserait voir le verso de celle-ci ?  

Wikipedia

 

Or la tête de Maure est présente sur une autre fresque (très détériorée) du même cycle, qui représente cette fois la bataille entre les Romains Constantin et Maxence au Pont Milvius, près de Rome (312 après J.C.), les deux hommes étant en compétition pour devenir empereur romain, On sait que Constantin, jusque là païen, eut une vision avant la bataille, selon laquelle il devait adopter l'étendard du Christ s'il voulait être vainqueur (donc il devait se convertir au christianisme), épisode que Piero della Francesca a aussi représenté à Arezzo (le songe de Constantin).

La tête de Maure est ici très simple -malgré son état de fragment) et ce qui en reste est très semblable à nos actuelles représentations.

Evidemment il n'existe aucune raison de présenter un drapeau à tête de Maure dans le contexte historique des guerres civiles de l'empire romain tardif.

 

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 Piero della Francesca, la bataille du pont Milvius, fresque du cycle de la légende de la Vraie Croix.

chelseapierce.wordpress.com

 

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La bannière à tête de Maure. Détail de la fresque représentant la bataille du Pont Milvius. 

Gabinetto Fotografico della Soprintendenza Speciale per il Patrimonio Storico, Artistico ed Etnoantropologico e per il Polo Museale della città di Firenze, Fondation Federico Zeri.

http://www.fondazionezeri.unibo.it/

 

 

Quant on sait que Piero della Francesca a représenté des personnages réels dans ses fresques et en particulier ses commanditaires de la famille Bacci, on ne serait pas étonné d'apprendre que la bannière à tête de Maure est en lien avec les Bacci ou une famille parente (ce n'est pas en tous cas le blason des Bacci, qui est connu).

 

Le professeur Antonetti (dans son étude sur le drapeau corse, 1980) pense quant à lui que dans ces fresques, le choix de la tête de Maure pouvait avoir été inspiré à Piero della Francesca par l'utilisation qui aurait été courante de la tête de Maure dans les étendards des bandes de mercenaires d'origine sarde et corse servant en Italie.

 

 Selon le professeur Antonetti, les mercenaires sardes et corses, qui étaient nombreux au 15ème et 16ème siècle, se seraient regroupés sous une bannière commune, la tête de Maure, avant que chaque île adopte une représentation particulière. Certes les blasons comme on l'a vu, étaient déjà fixés pour chaque île (déjà dans l'armorial de Gelre)  mais il s'agissait de représentations extérieures aux îles, dans des armoriaux auxquels les habitants n'avaient probablement pas accès. Par contre ils pouvaient déjà savoir que la tête de Maure était la représentation commune de la Corse et de la Sardaigne, et faire des étendards qui reflétaient cette conception.

 

Mais il s'agit seulement d'hypothèse.

Pour rester sur la question des mercenaires, un siècle après Piero della Francesca, nous ne savons pas du tout si Sampiero Corso utiisait la tête de Maure sur ses drapeaux. Mais avait-il des drapeaux pour son usage ?

Nous savons qu'en tant que mercenaire il a servi au début de sa carrière en Italie dans les "bandes noires" de Jean de Médicis (ou Giovanni de Medici, également connu comme Giovanni dalle Bande Nere), avec des compagnons corses, mais il n'est pas sûr que sa compagnie corse (ou corse et italienne) avait un drapeau particulier et il en est de même quand il s'est mis au service de la France.

Notons au passage que le nom des "bandes noires" du Condottiere Giovanni de Medici  viendrait du fait que ce dernier avait décidé de teindre en noir ses bannières  en signe de deuil après la mort de son cousin, le pape Léon X Médicis.

Enfin quand à titre personnel, Sampiero est rentré en Corse pour lutter contre Gênes, il est probable qu'il avait des drapeaux, mais que représentaient ceux-ci ?

Nous savons que Catherine de Médicis, faute de lui envoyer des secours, lui envoya des drapeaux brodés avec l'inscription Pugna pro patria (Combat pour la patrie) mais rien n'indique que ces drapeaux aient été ornés de la tête de Maure.

 

 

 

LE MORE CHEZ LES GRANDES FAMILLES D'ITALIE

 

 

 

A l'époque médiévale et à la Renaissance, nombreuses étaient les familles italiennes illustres ou moins illustres, à avoir une tête de Maure dans leur blason, comme la famille florentine Pucci devenue à partir de la fin du Moyen-Age une des familles notables de la ville. Souvent, il s'agissait de familles dont le nom dévoquait plus ou moins directement les Mores (Moroni, Moretti) ou les Sarrasins, comme dans le cas de la famille Pucci, dont le premier nom était Saracini.

 

 

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La façade du palais Pucci à Florence, dans la Via de' Pucci,  s'orne du blason à tête de Maure de la famille Pucci.

Le palais fut construit entre 1528 et 1534. Pourquoi une tête de Maure ? Tout simplement parce que le nom de la famille, à l'origine, était Saracini (sarrasin). Le bandeau sur la tête de Maure représente trois T; à l'origine c'étaient des marteaux pour rappeler la profession des ancêtres qui étaient menuisiers. Puis les marteaux se transformèrent en trois T pour représenter les initiales de la devise de la famille,  Tempore Tempora Tempera (Tempère le temps avec le temps - façon de dire que le temps guérit ce qui arrive avec le temps). Les Pucci prirent ensuite le titre de marquis. Un des fameux représentants de la famille au 20ème siècle fut Emilio Pucci, créateur de mode.

 http://firenzeneidettagli.blogspot.fr/2012/10/lo-stemma-pucci-di-palazzo-pucci-in-via.html

 

 

 

 Ajoutons qu'il était usuel de donner le surnom de More à un homme basané.

C'est ainsi que le célèbre duc de Milan, le Condottière Ludovico Sforza, était surnommé Ludovic Le More.

 Et dans un milieu d'origine bien plus populaire, le premier Bonaparte à s'être  fixé en Corse, Francesco, cavalier au service de Gênes, originaire de Sarzane en Ligurie, était surnommé Il Moro.

 

 

 

 

 

 

LA TETE DE MAURE, DANS L'OMBRE DE L'EMPIRE MONDIAL 

 

 

 

L'association des quatre têtes de Mores à la Sardaigne est bien attestée à partir du milieu du 16ème siècle.


On en a une preuve magnifique dans un ouvrage publié par le célèbre imprimeur Plantin d'Anvers, représentant la pompe funèbre de Charles Quint à Bruxelles en 1558. Pompe funèbre symbolique puisque l'ancien empereur est mort en Espagne, mais c'est à Bruxelles, que l'empereur, né à Gand, avait annoncé son abdication. La capitale de ses états belges et de son pays natal puisqu'il était né à Gand, devait bien lui rendre un hommage solennel.

Les participants au cortège portent les bannières des possessions de Charles Quint et la bannière de Sardaigne est portée par un certain Don Pedro Manuel, tandis qu'un cheval caparaçonné aux armes de Sardaigne est tenu en bride par le Sieur Charles Vandernoot, et Don Carlos de Avellano, belle incarnation du caractère multinational de l'empire de Charles Quint.

Dans ce cortège le blason de la Corse n'apparait pas, peut-être parce que cette possession, à la différence de la Sardaigne, n'était pas réellement une partie de l'empire de Charles Quint et de ses successeurs sinon comme possession théorique. Le blason sarde est conforme au modèle qui deviendra traditionnel sinon que les bandeaux des têtes de Mores sont rouges et non blancs.

 

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"La magnifique et sumtueuse pompe funèbre faite en la ville de Bruxelles, le XXIX. jour du mois de décembre, MDLVIII. aux obsèques de l'empereur Charles V, de tresdigne mémoire icy representee par ordre, et figures, selon les mysteres d'icelle", ouvrage publié en 1559 à Anvers par Christophe Plantin, dessins de Hieronymus Cock et de Jan et Lucas Van Doetichum.

L'empereur Charles (Keizer Karel), plus connu en France comme Charles Quint (cinquième) est resté populaire en Belgique encore aujourd'hui, On y trouve même une bière à son nom.

 Wilipedia

 

 On retrouve les blasons à tête de More sur le Paon des Habsbourgs conservé à Innsbruck, dessin de 1555 qui présente sur les plumes de l'oiseau tous les blasons des possessions de  Charles Quint, réelles ou nominales.
Sur ce dessin reproduit dans la notice Wikipedia en anglais sur le drapeau sarde, on voit le blason attribué à la Sardaigne, celui de la Corse et le blason de l'Algarve (au Portugal) avec trois têtes de Mores qui seront par la suite assez différentes du modèles des deux autres blasons. Héritage peut-être de l'Armorial de Gelre, le champ ou fond du blason de la Corse est non pas blanc, mais jaune ou or.

 

 

 

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 Le Paon des Habsbourgs, 1555 - Innsbruck, avec les armes de toutes les possessions de la famille. en particulier le blason de la Sardaigne, de la Corse et de l'Algarve (trois Mores).

 Wikipedia, notice The sardinian flag

 

 On trouve encore le blason de la Corse sur un tableau de Frans Franken II représentant, plusieurs décennies après l'événement, une allégorie de l'abdication de Charles Quint à Bruxelles en 1555. Ici aussi le blason de la Corse a un fond jaune alors que le blason de la Sardaigne parait avoir  un fond tirant plus au blanc, autant qu'on puisse en juger.

 

D'autres représentations réunissant tous les blasons (ou un grand nombre) des territoires relevant des Habsbourgs existent, figurées très souvent sur les plumes de l'aigle impérial.

 

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 Frans Franken II (1581-1642), Abdication de l'empereur Charles Quint, détail des drapeaux. Rijksmuseum, Amsterdam

Wikipedia.

 

 

 

Enfin, les vitraux de la Broodhuis ou Maison du Roi de Bruxelles (édifice gothique sur la Grand place ou Grote Markt) représentent les possessions de Charles Quint. La Broodhuis fut d'abord une halle au pain, d'où son nom, puis abrita l'administration du duc de Brabant, puis fut appelée Maison du Roi quand Charles (Charles Quint), duc de Brabant, devint roi d'Espagne (  «'s Conincxhuys» ou «Maison du Roi»).

L'un de ces vitraux représente le blason de la Corse (sur fond jaune).

Mais il ne s'agit pas d'un vitrail d'époque, quand on sait que la Broodhuis, très délabrée après le bombardement de Bruxelles par les troupes de Louis XIV, fut restaurée au 18ème siècle puis démolie en 1873 et reconstruite par l'architecte Jamaer qui décora aussi l'intérieur dans l'esprit des reconstructions de Viollet-le-Duc. Il est probable que les vitraux des possessions de Charles Quint sont une reconstitution (ou une invention ?) de Jamaer et de ses collaborateurs.

 

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Vitrail de la maison du Roi (Broodhuis) à Bruxelles; le blason de la Corse est représenté dans l'escalier avec ceux des autres possessions de Charles Quint.

http://herald-dick-magazine.blogspot.fr (photo Ralf Hartemink - site  http://www.ngw.nl)

 

 

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 Le blason de la Corse auprès du blason de Jérusalem, dans l'escalier de la maison du Roi (Broodhuis) à Bruxelles.

Les deux blasons sont timbrés (surmontés) de couronnes royales. Le titre de roi de Jérusalem était aussi un des titres auxquels prétendait le roi d'Espagne.

Photo de l'auteur.

 

 

 

 

Les cartes géographiques, diffusées par l’imprimerie, deviennent plus exactes scientifiquement : les grands cartographes des 16ème siècle et  17ème siècles sont souvent originaires d‘Europe du Nord comme Mercator, Ortelius, Blaeu. L’école vénitienne de cartographie se développe au 17ème siècle avec Coronelli.

C’est grâce à ces cartes que le blason de la Corse, désormais bien identifié avec une seule tête de Maure, se répand bien au-delà des cercles concernés par les documents protocolaires liés aux possessions du roi d’Espagne (cercle il est vrai déjà très étendu quand le souverain espagnol est aussi comme Charles Quint, empereur germanique et règne sur un empire sur lequel le soleil ne se couche jamais).

Le blason à tête de More figure sur la carte de Quad (1592) - ce serait le premier blason corse sur une carte puisque le blason de Mainardi Galerati en 1573 n'était pas représenté sur une carte.

Le blason à tête de More figure sur la carte de Blaeu dans son célèbre Atlas mondial publié de 1662 à 1665. Le succès de cet atlas favorise la diffusion du blason corse.

Les têtes sont souvent légèrement de trois-quart  plutôt que de profil comme on en a l’habitude aujourd’hui et regardent à gauche ou à droite. Il faut aussi tenir compte du fait que les gravures inversent généralement l’image du dessin, ce qui est à droite sur le dessin se retrouve à gauche sur la gravure. Les yeux sont le plus souvent visibles ce qui montre que le bandeau est bien porté sur le front, comme d’ailleurs sur les représentations héraldiques depuis le héraut Gelre.

 Ainsi, dans la carte de la Corse et de la Sardaigne par Frédéric de Wit (Amsterdam, 1675), le blason de la Corse est à peu près tel que nous le connaissons, bien de profil, seulement en moins stylisé . Il n'est pas surmonté d'une couronne royale (à la différence du blason de la Sardaigne) mais d'une couronne plus modeste.

Il est à noter que sur le blason de la Sardaigne ici représenté, comme sur tous ceux de la même époque, le bandeau est sur le front - il semble qu'à partir de 1800 environ, le bandeau sera représenté sur les yeux (quelles sont les raisons de cette modification ?)  jusqu'à une date récente (loi régionale de 1999) qui prescrit de rétablir le bandeau sur le front.et change la direction des visages qui regardent vers la droite.

 

 

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 Les blasons de la Sardaigne et de la Corse sur la carte de F. de Wit, Insularum Sardiniae Et Corsicae Descriptio (description des îles de Sardaigne et de Corse) vers 1675, publiée à Amsterdam.

http://www.hubert-herald.nl/

 

 

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Une réédition de la carte de F. de Wit,  Insularum Sardiniae Et Corsicae Descriptio, entre 1685 et 1730, sur le site de ventes aux enchères Jonathan Potter limited.

http://www.jpmaps.co.uk/

 

 

 

 

 LE BLASON EN CORSE

 

 

 

Pendant que le blason de la Corse est connu et utilisé dans les documents relatifs aux possessions du roi d’Espagne, et qu’il est diffusé à partir du 16ème siècle par les auteurs de cartes géographiques,  notamment dans l’Europe du nord ou les dessinateurs d’ornements héraldiques comme le Paon d’Innsbruck, qu’en est-il en Corse même ?

On peut se demander si le blason attribué à la Corse est utilisé ou même connu dans l’île ?

Certes on rappelle parfois qu’au début du XVème siècle, un seigneur féodal du sud de l’île, Vincentello d'Istria, en lutte contre les Génois, décide de reconnaître la suzeraineté du roi d’Aragon qui jusqu’alors n’avait jamais manifesté d’intérêt véritable pour la Corse, à la différence de la Sardaigne, où l’administration aragonaise avait pu s’implanter non sans contestations. 

On dit que Vincentello aurait matérialisé cette suzeraineté en prenant la bannière des rois d’Aragon, donc la bannière aux têtes de Mores (avec une ou quatre têtes ?).

Mais on peut penser que s’il a pris la bannière des rois d’Aragon, c’était plutôt celle de la dynastie (la bannière aux bandes rouge et or) et non la bannière aux quatre têtes de Mores, bannière de l’Aragon en tant que territoire, sauf mauvaise information de sa part.

Arrigo della Rocca convainc même son suzerain le roi Alphonse V de venir assiéger Bonifacio, place-forte génoise, en 1420, mais c’est un échec (on montre toujours l’escalier qui aurait été creusé par le roi d’Aragon dans la falaise pour investir la cité, mais cet escalier semble n’avoir pas de lien avec cette époque).

Le roi d’Aragon, absorbé par les difficultés que lui causent la mise au pas de la Sardaigne et les affaires du royaume de Naples dont il espère être enfin investi (la reine de la dynastie angevine, Jeanne II, l'adopte comme héritier, avant de se rétracter !), abandonne les opérations; il confie à Vincentello l’administration de la Corse en le nommant vice-roi et rentre en Aragon.

Vincentello d'Istria, en butte à l’hostilité des autres féodaux corses qui ne veulent pas être dominés par un égal, et par l’hostilité des communes populaires, fidèles à l’alliance génoise, est bientôt isolé. Alors qu’il quitte la Corse en bateau pour chercher du secours auprès du roi d’Aragon, il est capturé par les galères génoises, conduit à Gênes et, encore plus malchanceux que Giudice da Cinarca un siècle plus tôt, décapité.

Après cet épisode, le roi d’Aragon ne se manifeste plus et on peut se demander si le drapeau aragonais aux têtes de Maures a jamais été levé en Corse par Vincentello et même si c’était le cas, s’il a eu le temps d’y laisser des souvenirs (d’autant qu’à l’époque et surtout dans un territoire disposant de peu de ressources comme la Corse, il ne faut pas imaginer qu’on pouvait facilement disposer de dizaines de drapeaux).

Les rois d’Aragon deviennent rois d’Espagne en fusionnant avec la dynastie de Castille et la Corse demeure, comme on l’a vu, une de leurs possessions théoriques ou nominales avec un blason déjà bien individualisé, celui avec une seule tête de Maure.

Au fil du temps, les auteurs des cartes géographiques prennent l’habitude de faire figurer ce blason sur leurs cartes sans pour autant vouloir dire que la Corse appartient effectivement au roi d’Espagne.

Ces cartes étant forcément diffusées et connues des Corses (au moins ceux qui naviguent ou appartiennent à des milieux cultivés ayant accès aux connaissances de l’époque) le blason avec une seule tête de More devient familier et son origine étrangère est oubliée.

Pour autant il est difficile de dater la première utilisation en Corse du blason avec la tête de Maure.

 

Si on considère l’île voisine de Sardaigne, la plus vieille utilisation du blason sarde (du blason aux quatre têtes de More qui, bien qu’attribué encore parfois à l’Aragon, finit par devenir propre à la Sardaigne) est assez tardive, puisqu’elle date de 1590  dans un document d’ailleurs rédigé en catalan, langue officielle de la Sardaigne espagnole.

Il est à noter qu'en Sardaigne, le blason à tête de Maure a été longtemps interprété dans un sens purement local, sans référence aux Sarrasins vaincus, mais comme représentant les quatre "juges" qui détenaient le pouvoir dans la Sardaigne médiévale (mais pourquoi ceux-ci auraient-ils été figurés comme des Maures ?).

 

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http://www.deputazionestoriapatriasardegna.it/

Frontespizio dei Capítols de Cort del Stament militar de Sardenya, pubblicati a Cagliari nel 1590. 
Vi appare la più antica testimonianza sull’uso dello stemma dei quattro mori in Sardegna.

 (selon ce site sarde, la plus ancienne appartion du blason aux quatre têtes de Maure en Sardaigne même,  figure sur cette publication en catalan des actes du "bras militaire" du Parlement sarde, faite en 1590 à "Callar" ou Cagliari) 

 

 

Pour la Corse on peut penser que la première utilisation locale du blason avec une seule tête de Maure est encore plus tardive. Mais nous verrons plus bas qu'elle parait attestée dès les années 1700 et rien moins qu'en tant que "pavillon", c'est-à-dire drapeau utilisé sur les bateaux.

 

Les auteurs de cartes ont d’abord symbolisé la Corse comme il était de règle de le faire pour les territoires représentés, par des personnages : un homme et une femme « sauvages » (mais blancs !), sans doute pour représenter l’aspect fruste de la population.

Puis la Corse fut représentée par une guerrière en armes, avec à ses côtés un chien (probablement allusion à la race locale canu corsu, chien souvent dressé au combat) : autant dire que l’image de l’île était belliqueuse.

Mais le blason à tête de Maure s’imposa à la place ou à côté de ces représentations, la tête étant tournée indifféremment à gauche ou à droite (en langage de blason, pour compliquer un peu, on dit que la tête est tournée à dextre (à droite) quand elle regarde vers la gauche, et à senestre (à gauche) quand elle regarde à droite, la description étant supposée faite par le porteur du blason considéré comme un bouclier, et non par le spectateur).

Sur ces têtes de Maures, le bandeau est le plus souvent sur le front, ce qui contredit la légende rapportée souvent selon laquelle Pascal Paoli au 18ème siècle aurait décidé de relever le bandeau qui était sur les yeux du Maure.

Ce bandeau devenu emblématique et qui fait penser aux bandeaux des pirates et autres corsaires (le rapprochement de nom est intéressant) est toujours représenté en blanc, et sur les cartes colorées, le fond du blason est blanc et non jaune comme sur certaines représentations anciennes de la tradition espagnole.

Quel est le sens du bandeau  ? Sorte de turban stylisé ou signe non européen de « royauté » (puisque l’origine du blason aragonais serait la défaite d’un ou plusieurs rois sarrasins) ? Ou encore signe d’esclavage ? Ou au contraire, de libération de l'esclave ?

Le blason à tête de Maure n’est pas propre aux possessions du roi d’Aragon. On peut même dire que c’est un blason assez populaire en Europe comme blason familial, comme on l'a indiqué plus haut .

Par jeu de mots (ce qu’on appelle des « armes parlantes »), il est utilisé pour des familles avec des noms comme Moro, Moroni, Moretti, Moreau, Morel, etc.

Certaines villes ont aussi un Maure dans leur blason, mais c’est souvent en référence à Saint Maurice, présenté comme un Maure.

Les armoriaux de l’époque donnent de très nombreux exemples de blasons à tête  de Maure, en figure principale ou associée à d’autres éléments.

 

Dans toutes ces représentations, le Maure est non pas un sarrasin, arabe d’Arabie ou maghrébin, mais un noir (peut-être pour des raisons de simplification, car le sarrasin blanc se confondrait trop avec un européen).

La figure de la tête de Maure est une figure héraldique fréquente et la représentation n’est pas figée et suit les modes héraldiques.

C’est ainsi que le bandeau devient parfois un tortil, ou bandeau tortillé, qui en tant que « timbre » (couronne, casque, qui se place sur l’écu proprement dit) va devenir un ornement héraldique utilisé pour les nobles (ou ceux qui prétendent l’être) non titrés ou qui n’ont que le titre de chevalier. Le tortil est originellement le coussinet sur lequel repose le cimier qui surmonte le heaume, dans la réalité et dans les blasons.

A l’opposé ou  presque, l’idée que la tête de Maure représente un esclave (libéré ou pas) conduit les héraldistes à la représenter sur le modèle des jeunes esclaves noirs qu’on trouvait aux siècles classiques (16-18 èmes siècles)  comme serviteurs en Italie, à Venise et ailleurs, qui sont fréquemment représentés avec des boucles d’oreilles en perle, avec un collier de perles, au point que sur les blasons on se demande s’il s’agit d’un homme ou d’une femme.

Pourtant, lorsque le blason sera bien identifié à la Corse par les Corses eux-mêmes, ceux-ci inventeront des origines légendaires similaires au récit des origines de la tête de Maure des chroniques aragonaises, dans les suites de la bataille d’Alcoraz.

On racontera que les Corses, à l'époque où ils ont du faire face à une invasion des Sarrasins, ont vaincu à la guerre un chef Maure dont la tête coupée fut retrouvée sur le champ de bataille; ils auraient gardé le souvenir de cette victoire par le blason (comme dans la légende aragonaise).

On dit aussi que la fiancée d'un jeune Corse d'Aleria aurait été enlevée par des pirates barbaresques et vendue au roi d'Aragon - apparition curieuse du roi d'Aragon dans la légende ; s'agit-il aussi d'un Sarrasin dans cette version, alors qu'au contraire les rois d'Aragon ont été parmi les promoteurs de la Riconquista chrétienne en Espagne ? -  Le jeune Corse se rend en Aragon, délivre sa fiancée et rentre en Corse avec elle, mais le roi lance à leurs trousses son lieutenant, qui débarque avec des troupes. Au cours d'une bataille générale, le lieutenant du roi est tué par le jeune Corse et en souvenir de cette histoire, la tête du lieutenant, tué et décapité sera à l'origine du blason à la tête de More (ce lieutenant était donc un Sarrasin,  que son roi ait lui même été Sarrasin ou chrétien.

Une autre version de l'histoire parle simplement d'un roi barbaresque et non du roi d'Aragon. Mais il ne faut pas chercher dans cette légende romanesque une origine fondée sur des événements historiques et elle a du se développer tardivement.

 

L'histoire du Maure décapité existe aussi en Sicile, dans une histoire très différente qui a donné lieu à une production de céramiques notamment à Caltagirone.  

On raconte que pendant la domination arabe de la Sicile, vers 1100, vivait dans un quartier de Palerme, une très belle jeune fille " dalla pelle candida" (à la peau blanche - sans doute chrétienne ?). Elle passait son temps à cultiver les fleurs de son balcon. Un jour, un jeune Maure  qui passait das la rue la remarqua et en tomba amoureux. Il lui déclara son amour et la jeune fille tomba aussi amoureuse et se donna à lui. Mais le jeune Maure était marié et père de famille. La jeune fille apprit qu'il allait bientôt partir pour retrouver sa famille. Elle profita de la nuit et le tua dans son sommeil. Elle lui coupa la tête et utilisa ensuite son crâne, recouvert de céramique avec la forme d'une tête de Maure, comme pot pour cultiver son plant de basilic, qui se développa merveilleusement.

Ainsi elle conservait son amoureux près d'elle, et ses voisins, trouvant son basilic tellement beau, l'imitèrent et fabriquèrent des pots en forme de tête de Maure. Ainsi naquit, dit la légende, la production de vases en forme de tête de Maure, qui existe encore.  Les vases prennent la forme du Maure, représenté avec la peau blanche ou sombre, avec ou sans barbe, et aussi de son amoureuse. Assez curieusement, les visages sont coiffés de couronnes.

 

 

 Il existe probablement bien d'autres légendes greffées sur les relations entre Maures et Chrétiens en Méditerranée.

 

 

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 Le Maure et sa fiancée . Céramiques traditionnelles de Caltagirone, Sicile.

http://www.youthunitedpress.com/caltagirone-la-terra-della-ceramica/

 

 

 

 

LA TETE DE MAURE SOUS LA REPUBLIQUE DE GENES

 

 

 

La domination génoise a fini par s’imposer en Corse  à la fin du 15ème siècle après un siècle de troubles ; elle est contestée au 16ème siècle quand les troupes françaises pénètrent en Corse, au cours de la guerre menée par Henri II contre Charles-Quint, dont la république de Gênes est alliée – mais les Génois arrivent à se rétablir dans une grande partie de l’île avant même que les Français soient obligés de restituer ce qui était encore en leur possession à la paix de Cateau-Cambrésis.

Le colonel Sampiero Corso, mercenaire corse au service de la France, a participé aux opérations. Haïssant pour des motifs personnels la république de Gênes, et patriote corse à sa façon, il reprend la lutte pour son propre compte ; après plusieurs années de guerre souvent atroce, abandonné par la plupart des Corses qui en ont assez de la violence, il meurt dans une embuscade, tué par d’autres Corses, cousins de sa femme Vanina d’Ornano, qui n’oublieront pas de demander leur récompense au gouvernement génois.

Quelques années auparavant, Sampiero avait tué sa femme Vanina à Marseille, pour la châtier d’avoir voulu quitter son mari pour se réfugier à Gênes .(et d'avoir vendu les biens de son mari avant de partir !). La malheureuse Vanina avait été rattrapée en mer au large d'Antibes par des partisans de Sampiero qui l'avaient ramenée à Marseille où résidait le couple. D'abord en résidence surveillée à Aix-en-Provence, elle avait attendu en tremblant le rertour de son mari qui était allé négocier (sans succès) en Turquie l'appui des Turcs contre Gênes. Sampiero ne lui avait rien pardonné et l'avait étranglée. Il avait aussi tué deux serviteurs coupables de complicité. Les autorités d'Aix et Marseille, sur ordre du roi de France, avaient fermé les yeux devant ces crimes presque publics.  

Dans cette Corse génoise, quel est le statut du blason à tête de More ?

Il serait sans doute anachronique d’imaginer que Gênes, ou n’importe quel état à l’époque, aurait voulu interdire l’utilisation du blason attaché à l’une de ses possessions. Au contraire, la puissance des souverains se montrait dans le nombre de territoires qu’ils contrôlaient (voir le Paon de Charles Quint) et les territoires étaient représentés par leur blason.

De plus, Gênes se rappelait opportunément que la Corse constituait un royaume (même si ce royaume avait été créé pour le roi d’Aragon !). Au 17ème siècle, Gênes commença à timbrer (surmonter) ses armoiries (une croix de Saint Georges, donc une croix rouge sur fond blanc, ou de gueules sur champ d’argent) d’une couronne royale, pour manifester que la république de Gênes était en possession du royaume de Corse.

Cette prétention pouvait déplaire aux rois d‘Espagne qui mettaient toujours la Corse dans leurs possessions nominales ; or les Génois, déjà lointainement vassaux de l’Empire germanique (un lien de plus en plus ténu au fur et à mesure que les liens de vassalité médiévaux s’affaiblissaient) étaient devenus les alliés et les protégés du roi d’Espagne, également  à l'époque de Charles Quint, empereur germanique (mais ensuite l'empire avait été partagé par les successeurs de Charles Quint). Il ne semble pas que l’Espagne ait protesté contre cet usage génois qui n’est peut-être devenu courant qu’au 18ème siècle quand les liens avec l’Espagne s’étaient distendus (Gênes devint au 18ème siècle bien plus proche de la France que de n’importe  quelle autre puissance).

La république de Gênes avait aussi une autre raison de timbrer ses armes d’une couronne royale : en 1637, elle avait reconnu  la Sainte Vierge comme reine de Gênes, mettant protocolairement Gênes un peu au-dessus des autres Républiques par cette astuce (cette reconnaissance avait agacé le Vatican et les Génois auraient même payé l’Empereur germanique pour qu’il admette ce statut quasi monarchique).

Ainsi selon un mélange de symboles et de titres protocolaires qui n’était pas exceptionnel à l’époque baroque, Gênes était à la fois une république détentrice d’un royaume et une république qui avait une reine, celle-ci étant au Ciel !

Des recherches dans les archives et armoriaux génois seraient utiles pour connaître la place du blason de la Corse dans les symboles admis par l’état génois.

On connait un blason du père Accinelli (1700-1777), cartographe de la République au 18ème siècle, représentant les grandes armes de la république de Gênes. Le blason de la Corse, avec un curieux fond bleu clair, figure sur l'écu représntant toutes les possessions génoises (réelles, anciennes ou revendiquées : la Sardaigne y figure aussi parce que Gênes avait autrefois tenté de s'y implanter !) tandis qu'au centre se trouve le blason à la croix de Saint Georges représentant la cité de Gênes proprement dite.

 

 

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 Grandes armes de la République de Gênes par le père Accinelli (18ème siècle). On distingue le blason de la Corse sur fond bleu en haut de l'écu, au centre.

 http://www.francescoaccinelli.altervista.org/

 

Dans un ouvrage resté manuscrit, Storia veridica, consacré en grande partie à la Corse, le père Accinelli met en frontspice une magnifique tête de More représentée non à la façon d'un blason mais d'un portait réaliste en buste d'un More vigoureux et souriant, le bandeau noué de façon désinvolte.

 

Pour les cartographes (le plus souvent des hommes de l'Europe du nord), ils plaçaient sur certaines cartes, le blason de Gênes et de celui de la Corse, le blason de la puissance dominante et du territoire dominé  :  cette façon de faire était logique et conforme aux usages et on la trouve dès la carte de Blaeu au 17ème siècle.

 C’est le cas de la carte publié par  Sutter en 1730 à Nuremberg, qui aligne le blason génois (la croix de Saint Georges) et le blason à tête de More.

 

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SEUTTER, M. Insula Corsica olim Regni Titulo insignis. . . Nüremberg, ca. 1730. 

http://www.loeb-larocque.com (ce site de ventes donne de nombreuses reproductions de cartes de la Corse)

 

 

Les pièces génoises qui ont cours en Corse représentent le blason génois et la Sainte Vierge. Elles ne sont pas très différentes, au 18ème siècle, du modèle ci-dessous qui est postérieur à la fin de la domination génoise sur la Corse, et proche de la fin de l'existence de la république de Gênes.

 

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Pièce génoise en or de 96 lires.

Le blason de Gênes avec la croix de Saint Georges, soutenue par deux griffons et la couronne royale sur une monnaie datant de la fin du 18ème siècle (1796) peu avant la "démocratisation" du régime génois qui a suivi la campagne d'Italie de Bonaparte et une dizaine d'années avant la disparition de la République, intégrée pour un moment à l'Empire napoléonien avant de devenir une partie du royaume de Piémont-Sardaigne. L'avers représente la Sainte Vierge avec la légende latine Et rege eos, Et dirige-les.

La ville de Gênes a toujours le même blason (sans couronne royale) et le griffon est le symbole du Club de football de Gênes.

 http://vso.cgb.fr/

 

 

 

LA TETE DE MAURE SUR LES MERS

 

 

Nous avons toutefois un témoignage capital de l'usage du drapeau à tête de More pour représenter la Corse, en tant que pavillon naval, dès les années 1700 donc en pleine domination génoise.

On le trouve dans une planche intitulée Nieuwe Tafel van al de Zee Vaarende Vlagge des Weerelts (le titre est traduit dans un français approximatif Table des Pavillons, quil'on arbore dans toute les parties du monde connu, cousernant la Marinne (sic), de Cornelius Dankerts, publiée vers 1700 à Amsterdam.

 Ce tableau est légendé en néerlandais.

Le pavillon corse y figure en bonne place. Ce serait donc la première (?) apparition du drapeau à tête de More (et pas seulement du blason) pour représenter la Corse.

Le  fait qu'en néerlandais la table soit indiquée comme "Nieuwe Tafel " (nouvelle table) semble  montrer qu'il existait déjà des tables similaires; elles comportaient peut-être déjà le pavillon corse.

Si l'auteur a bien eu l'intention de représenter, dans un but utilitaire (pour l'usage des marins) seulement des pavillons réellement en usage (et non des pavillons de fantaisie, mais il est probable qu'il y a aussi des pavillons de fantaisie sur la table, au moins pour des pays lointains), cela signifie que les bateaux corses prenaient déjà à cette époque et officiellement, le drapeau à tête de More, pour les distinguer des bateaux génois.

 

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 Nieuwe Tafel van al de Zee Vaarende Vlagge des Weerelts, de Cornelius Dankerts.

Le drapeau corse est le 9ème à partir de la gauche dans la première rangée (N° 71), entre le pavillon de Jérusalem (mais qui utilisait le pavillon du royaume de Jérusalem en 1700 ? - il est vrai que le roi de Piémont prétendait protocolairement à ce titre - comme le roi d'Espagne, mais évidemment les navires de ces pays utilisaient les drapeaux de l'Espagne et du Piémont) et le pavillon du roi de France (utilisé par la marine royale et non par les navires de commerce). La légende (malheureusement peu lisible sur la reproduction) indique en néerlandais : pavillon (ou drapeau : vlag) de l'île de Corse.

http://www.postcrossing.com/

 

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SCHENK, P. - Table des Pavillons, que  l’on arbore... / Nieuwe Tafel van al de Zee-Vaarende Vlagge des Weerelts...

Amsterdam, c.1710. Une autre édition de la table précédente en deux couleurs seulement, qui serait de P. Schenk (graveur ?) vers 1710. Le titre français a été corrrigé.

 http://www.swaen.com/

 

 Un autre auteur de tableau des pavillons, l'Allemand Mathieu Seutter, reproduit aussi le pavillon de la Corse en 1712 dans une table dont le titre est donné en français, langue internationale.

 

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La table des pavillons de l'Allemand Mathieu Seutter (1712) qui reproduit la disposition de Danckers, prise sur le site de ventes aux enchères Dupont, de Morlaix.

Comme dans le tableau de Danckers, le pavillon corse  est le 9ème à partir de la gauche dans la première rangée (ou le 2ème après la rose des vents),  entre le pavillon de Jérusalem et le pavillon du roi de France.

http://www.morlaix-encheres.com/

 

 

 Bientôt les événements politiques vont attirer l’attention sur la Corse et multiplier les représentations du blason sur divers supports.

 

 

 

 

 

 

 ANNEXE

 

[Initialement, ces développements étaient dans l'article principal. Comme ils ne sont pas essentiels au sujet et alourdissaient le texte, nous les avons placés en annexe ]

 

 

 LA TETE DE MAURE EN MEDITERRANEE ET EN EUROPE DU NORD

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous avons dit que la tête de More était présente sur de nombreux blasons familiaux ainsi que de nombreuses villes y compris en France (Castelsarrasin par exemple).

 

Citons parmi les armes  familiales celles du pape  Pie VII Chiaramonti, le pape qui sacra Napoléon en 1804; elles comportaient trois têtes de More.

 

Pourtant ce pape qui n'avait pas de lien connu avec la Corse ou la Sardaigne (bien qu'on ait évoqué de tels liens pour ce pays), n'avait pas non plus un nom de famille comportant la racine du mot Moro comme c'est souvent le cas pour les familles ayant ce blason.

 

Mais la famille Chiaramonti  (éclaire-monts) avait des armes qui représentaient des étoiles éclairant un mont et les têtes de More représentaient l'exploit d'un ancêtre de la famille qui avait pris d'assaut un château en Catalogne (Claramont justement), détenu par les Mores, On retrouve la symbolique originelle des Mores combattant les chrétiens dans cette histoire familiale sans doute mêlée de légende. Le pape y ajouta les symboles de l'appartenance à l'ordre des Bénédictins avec la croix et le mot Pax (paix) pour son blason pontifical.

 

 

 

 

 

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Armes du pape Pie VII Chiaramonti (1742 - 1823, pape de 1800 à 1823).

 

Wikipedia

 

 

 

On peut aussi mentionner, pour une représentation très différente de la tête de More, les armes du pape Benoît XVI (Joseph Aloisius Ratzinger), dont une partition du blason représente les armes de l'évêché de Freising, ancien nom de l'évêché de  Munich, dont il avait été titulaire. Il s'agit d'un Maure couronné.

 

A cet égard le site pontifical http://www.vatican.va/ nous explique à propos du blason de l'ancien pape :

 

" Dans la partie de l'écu appelée "chape" * se trouvent également deux symboles issus de la tradition de la Bavière, que Joseph Ratzinger, devenu Archevêque de Munich et Freising en 1977, avait introduits dans son blason archiépiscopal.

 

Dans le canton dextre de l'écu (c'est-à-dire à gauche de celui qui regarde) se trouve une tête de Maure au naturel (c'est-à-dire de couleur brune), dont les lèvres, la couronne et le collier sont rouges. C'est l'antique symbole du diocèse de Freising, né au VII siècle, devenu archidiocèse métropolitain avec le nom de Munich et Freising en 1818, après le concordat entre Pie VII et le Roi Maximilien Joseph de Bavière (5 juin 1817).

 

La tête de Maure n'est pas rare dans l'héraldique européenne. Elle apparaît aujourd'hui encore dans de nombreux blasons de la Sardaigne et de la Corse, ainsi que dans divers blasons de familles nobles **. Sur le blason du Pape Pie VII, Barnaba  Gregorio Chiaramonti (1800-1823) apparaissaient également trois têtes de Maures. Mais, dans l'héraldique italienne, le Maure porte en général autour de la tête un bandeau blanc qui indique l'esclave libéré*** et il n'est pas couronné, alors qu'il l'est dans l'héraldique allemande****. Dans la tradition bavaroise, la tête de Maure apparaît en effet très souvent, et elle est appelée caput ethiopicum, ou Maure de Freising."

 

 [ajouts de l'auteur :

 

* une particularité fréquente des blasons ecclésiastiques où les partitions sont disposées de façon à figurer une chape.

 

 ** et non nobles ! 

 

 *** cette interprétation n'est pas générale;

 

**** on peut se demander si le Maure de la tradition allemande n'est pas plutôt lié à l'image de Saint Maurice, le légionnaire romain martyr. La couronne serait alors symbolique : c'est la couronne que le martyr gagne, non sur cette terre, mais au ciel ]

 

 

 

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Armes du pape Benoît XVI (Ratzinger)

 

http://fr.lpj.org.

 

 

 

 La tête de Maure couronné ou pas, est relatvement fréquente sur les blasons en Suisse, Allemagne, dans les pays baltes. Comme on l'a indiqué plus haut, dans ces pays, la tête de Maure se réfère alors probablement à la représentation de Saint Maurice, ce centurion romain d'origine égyptienne (donc perçu comme noir ou maure), converti au christianisme,  qui fut supplicié avec ses camarades de la légion thébaine, pour avoir refusé de participer au massacre des chrétiens à l'époque de la persécution de Dioclétien.

 

Le nom de Maurice évoque aussi, en latin populaire (Mauritius), une origine "maure". Dans les oeuvres d'art du Moyen-Age et de la Renaissance, Saint Maurice est fréquemment (sinon toujours ?) représenté comme un chevalier noir (voir par exemple la statue de la cathédrale de Magdebourg).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Un témoignage de la tête de Maure dans des blasons du nord de l'Europe : blason des barons suédois von Blixen-Finecke.

 

Le baron Bror von Blixen-Fineke s'installa au Kenya avec sa femme pour exploiter une plantation de café. Sa femme devint célèbre comme romancière sous le nom de Karen Blixen; elle tira de son expérience africaine le livre Out of Africa (La Ferme africaine) qui fut adapté au cinéma dans un film qui eut un sccès mondial,  avec Meryl Streep ans le rôle de Karen Blixen.

 

Bagmihl, Pommersches Wappenbuch, Band 2, Stettin 1846

 

Wikepedia.

 

 

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En 1806, le pape Pie VII crée un ordre de chevalerie destiné à récomprenser les présidents de l'académie de Saint Luc (c'est-à-dire l'école des beaux-arts de Rome). Cet ordre est connu sous le nom d'Ordre du Maure, ou Moretto (petit maure). La tête de Maure qui figure sur la décoration est évidemment un rappel des têtes de Maure figurant sur le blason du pape Pie VII Chiaramonti. Cet ordre fut décerné jusqu'à la fin du pouvoir temporel des papes (1870)

 

Décoration de l'ordre du Maure (The Cross of the Ordine del Moretto / Order of the Moor of Accademia di S. Luca, c. 1825), Musée Thorvaldsen, Copenhague.

 

 https://www.thorvaldsensmuseum.dk/en/collections/work/N23

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 LA TETE DE MAURE EN ECOSSE

 

 

 

 

 

Plus étonnant, la tête de Maure est présente bien loin de la Méditerranée dans des pays où les Sarrasins n'avaient jamais mis les pieds dans les siècles lointains, qu'il s'agisse de vrais Sarrasins (donc des Arabes) ou des Noirs qui sont représentés dans le blason à tête de Maure 

 

 

 

 C'est le cas du crest (ou cimier) qui surmonte le blason du clan écossais Borthwick, qui représente une tête de Maure telle que nous la connaissons, posée sur un tortil comme si elle était posée sur le casque du guerrier.

 

Dans l'héraldique des clans écossais, le crest et la devise (motto) constituent le badge, ce symbole familial qui existe à côté des armes (ou blasons) proprement dites dans les îles britanniques. Les badges sont utilisés pour représenter les clans écossais. Le crest est figuré dans une jarretière qui porte la devise (la présentation pour les chefs de clans est différente).

 

 Lorsque le blason complet est représenté, le cimier ou crest surmonte le blason.

 

 

 

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Clan Borthwick, badge avec le crest du clan;  la devise (en latin, en scot ou en gaélique, parfois en français) est inscrite traditionnellement pour les clans écossais dans une sorte de jarretière. Ici la devise latine signifie : "celui qui conduit". La reproduction par Wikipedia accentue l'effet d'identité avec la tête de Maure habituelle. la représentation sur divers sites écossais est moins stylisée.

 

Wikipedia.

 

 

 

 

 

Tel est aussi le cas du crest du clan quasiment légendaire Mac Alpine (ou Mac Alpin). De ce clan prétendent descendre plusieurs clans, réunis sous le nom de Siol Mac Alpine (Siol en gaêlique veut dire descendance, race).

 

Alpin (ou Alpan) roi des Scots et de Dalriada aurait été tué dans une bataille contre les Pictes. Cinaed Mac Ailpin (Kenneth Mac Alpin) fils d'Alpin réunit les deux peuples ennemis et devint roi des Pictes et des Scots en 843 selon certaines sources.

 

Le crest représente cette fois un véritable Sarrasin et la tête est bel et bien coupée (la description est : A saracens'head, couped at the neck, dropping blood - une tête de Sarrasin, coupée au cou, versant des gouttes de sang; selon Robert Bain, The clans and tartans of Scotland, éd. 1953). La tête est dite au naturel, pour indiquer une reproducrion réaliste et non stylisée.

 

Quelle est l'origine de ce crest sanglant ? 

 

La devise gaëlique entourant le crest est : Cuininch bas Alpan, Rappelez-vous la mort de Alpin.

 

 

 

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 Le badge du Siol Mac Alpine; d'autres représentations sont moins nettement celle d'une tête de Sarrasin, mais celle d'un personnage barbu, parfois avec le front couronné de laurier, représentant probablement le roi Alpin tué dans une bataille contre les Pictes.

 

Mais il semble que les descendants de la famille Mac Alpine ne sont pas légalement autorisés à porter ce badge (partie du blason), du fait qu'aucun blason au nom des Mac Alpine n'est enregistré auprès de l'autorité héraldique d'Ecosse (Court of the Lyon King of Arms of Scotland). Des démarches seraient en cours pour obtenir cette reconnaissance.

 

Ceci explique peut-être que le badge est ici présenté en couleurs alors que la représentation des badges écossais doit toujours être en noir et blanc, selon les règles héraldiques.

 

Il existe aussi un badge avec un pin (par jeu de mots sur le nom de la famille) pour le clan Mac Alpine.

 

 sites.google.com/site/clanrolloonlineallthings

 

http://www.scotclans.com

 

 

 

 

 

Dans son poème en plusieurs chants The Lady of the lake (la Dame du lac, 1810), qui contribua à lancer la mode du Celtic revival (renouveau celtique), Walter Scott met en scène Roderick Dhu, chef du clan Mac Alpine, qui est impliqué dans une rivalité amoureuse et politique avec d'autres personnages, dont le roi d'Ecosse.

 

Il est intéressant (même si nous sommes un peu loin de notre sujet) d'indiquer qu'une version scénique du poème fut jouée à Londres. Cette version contenait une marche triomphale pour l'arrivée de Roderick Dhu :

 

Hail to the chief, who in triumph advances,

 

Honored and bless'd be the evergreen pine!

 

 While ev'ry highland glen, 

 

Sends our shout back again, 

 

"Roderigh Vich Alpine dhu, ho! i-e-roe!"

 

 

 

Saluons le chef, qui avance en triomphe,

 

Honoré et béni soit le pin toujours vert !

 

Lorsque toutes les gorges des montagnes

 

Nous renvoient notre cri :

 

Roderigh Vich Alpine dhu, ho! i-e-roe!

 

 

 

Passée aux Etats-Unis vers 1830, cette marche triomphale devint l'hymne particulier du Président des Etats-Unis, Hail to the Chief (Salut au Chef), toujours joué lors des apparitions du Président (les paroles, modifiées dans la version américaine, ne sont plus chantées).

 

 

 

Le crest du  clan Mac Lellan représente aussi une tête de Sarrasin, clairement coupée et même fichée dans une épée. Selon l'une des tradtions possibles, un ancêtre du clan aurait tué un chef de brigands qui ravageait la contrée et ce chef aurait été un Sarrasin. On pourra s'étonner de voir des Sarrasins si loin de leur lieu d'origine. Mais c'est peut-être  une légende (voir l'article Wikpedia  https://en.wikipedia.org/wiki/Black_Morrow ).