TOUJOURS LA MARSEILLAISE  : LA CRISE DE 1840

 

[ j'avais placé cette étude en appendice de La Marseillaise revisitée, troisième partie, mais son importance me conduit à en faire un message séparé]

 

 

 

 

 

 Nous avons cité dans la troisième partie de notre message La Marseillaise revisitée , la phrase d'un enseignant dans une étude qu'il a mise sur internet, consacrée à un travail scolaire (collège) sur le film de Jean Renoir La Marseillaise.

Il évoque le fait qu'en 1840 La Marseillaise refait surface, et explique ces événements sous cette forme assez abstraite : " A l’été 1840, une flambée nationaliste en Europe la fait resurgir momentanément comme ferment d’unité nationale". 

[NB . En fait, la mise récente sur internet de l'étude du professeur Vovelle dans un dossier pédagogique de 2002 consacré à La Marseillaise, permet de constater que l'expression "ferment d'unité nationale" est due au professeur Vovelle, cf l'étude  reproduite  par l'organisation publique Réseau Canopé en 2016 à l'occasion " l'année de la Marseillaise" décidée par le gouvernement pour 2016 - réaffirmation patriotique dans le contexte des attentats de 2015  (https://cdn.reseau-canope.fr/archivage/valid/N-8600-12346.pdf )].

 

Cette présentation dissimule l'utilisation de La Marseillaise comme vecteur d'exaltation nationaliste ou chauvine, qu'il est devenu aujourd'hui politiquement correct de nier ou au moins de minimiser autant que possible pour ne conserver (ou retrouver) que le message révolutionnaire; On en retient l'impression que c'est la France qui a été menacée en 1840 et que La Marseillaise a été chantée pour manifester l'union du pays contre les menaces extérieures alors que la réalité est loin de ce scénario.

Il est donc intéressant de donner plus en détail le récit de cette crise qui se prolonge en 1841.

La Marseillaise fut tellement au centre de l'excitation nationaliste à ce moment que Lamartine, essayant de prendre de la hauteur, écrivit un poème intitulé La Marseillaise de la paix, qui n'est pas contrairement à ce qu'on dit parfois, une version de La Marseillaise dont on aurait changé les paroles dans un sens pacifiste, mais un long poème de réflexion qui invite les peuples à la fraternité et à la paix. Si Lamartine donne  à  son appel à la fraternité le titre de La Marseillaise de la paix, il faut penser, en bonne logique, que pour lui, La Marseillaise "tout court", celle de Rouget de Lisle, se situe du côté de la guerre et de la haine entre les nations.

Quant au poème allemand de Becker,  Der deutsche Rhein (le Rhin allemand) qui voulait répondre à l'excitation nationaliste française, il fut surnommé "La Marseillaise allemande", preuve supplémentaire que La Marseillaise commençait à s'identifier aux réflexes nationalistes.

Tout commence en Orient, comme souvent !

 

 

 

Un épisode de la question d'Orient

 

L’Egypte est dans les années 1830-40 un territoire sous domination théorique de la Turquie. En ce temps-là, les diplomates  appellent encore la Turquie la Porte ottomane ou la Porte tout court (le terme de Sublime Porte, utilisé au 17 ème et 18ème siècle, est en passe de devenir un souvenir des temps passés).

L’Egypte est dirigée depuis 1805 par l'énergique et ambitieux Méhémet-Ali (ou Mohammed Ali), un mercenaire d’origine albanaise qui a été nommé wali ou gouverneur par le Sultan turc, mais qui est quasiment autonome (en Europe on l'appelle souvent le Vice-roi d'Egypte).

Méhémet-Ali a d’abord éliminé la puissante faction des mamelucks (en les faisant massacrer en 1811). Il veut moderniser son pays et il est aidé par des ingénieurs, des officiers et des médecins européens dont beaucoup de Français, à titre privé ou en mission officielle. Depuis l’expédition d’Egypte de Bonaparte, la France suit attentivement ce qui se passe dans ce pays où les Français et les Anglais se livrent à une lutte d’influence.

Méhémet- Ali ménage toutefois les uns et les autres et c'est aux deux pays qu'il offre en 1829 un obélisque (on sait que l'obélisque de Louxor, offert à la France et ramené non sans mal, fut installé place de la Concorde en 1836 au cours d'une cérémonie en présence du roi Louis-Philippe).

A partir du moment où la France s’installe en Algérie (1830) la nécessité d’avoir de bonnes relations avec Méhémet-Ali est encore plus évidente, d’autant que celui-ci rêve non seulement de s’émanciper entièrement de la Turquie mais même de reprendre à son profit le rôle de dominateur de l’Orient joué de plus en plus mal par le Sultan turc.

En 1831-33, Méhémet-Ali, qui commence aussi à s’étendre au Soudan, a battu les troupes turques et occupé la Syrie, la Palestine, la Crète et une partie de l’Arabie, possessions turques. Le Sultan de Turquie a été obligé de lui abandonner par firman (acte officiel) l’autorité sur ces territoires. La France qui espère exercer par l’intermédiaire de son protégé une domination indirecte sur l’Orient et en particulier la Palestine et le Liban (rôle historique de la France ans la protection des Lieux saints du christianisme et des chrétiens d’Orient) soutient  diplomatiquement Méhémet-Ali.

En 1839, le Sultan de Turquie essaie de reprendre possession de la Syrie. Ses troupes sont battues à Nizib, et Méhémet-Ali voit le moment où la route de Constantinople (ou Istambul) lui est ouverte, d’autant que le Sultan Mahmoud II meurt à ce moment et que son successeur est un adolescent, Abdulmécid.

 

 

RecepcionMehmetAli

 

Mais c’est compter sans les Britanniques. Le gouvernement anglais dirigé par Lord Melbourne et dont le ministre des affaires étrangères est l'énergique Lord Palmerston, a une règle d’or, l’équilibre européen : dans cet équilibre, la Turquie, même si elle est de plus en plus considérée comme « l’homme malade de l’Europe », joue un rôle.

Les Anglais s’opposent donc à tout démembrement de l’empire turc. Ils réunissent une conférence à Londres en juillet 1840 avec la Prusse, l’Autriche et la Russie, à laquelle la France n’est pas invitée. Cette conférence aboutit à un ultimatum à Méhémet-Ali : il doit évacuer ses conquêtes et restituer au Sultan la flotte turque qui a fait défection et s’est ralliée à l’Egypte. En échange, s’il donne son accord dans les 10 jours, on le reconnaît comme gouvernant de l’Egypte à titre héréditaire et il sera aussi nommé (par le Sultan) pacha d’Acre.

Et comme Méhémet-Ali ne répond pas dans les délais, une expédition  anglo-turco-autrichienne déloge les Egyptiens de Beyrouth, Acre et Sidon puis la Royal Navy (sous les ordres du commodore Napier) vient bloquer Alexandrie.

 

 

 

Sidon bombardment September 1840

Bombardement des positions égyptiennes dans Sidon par la flotte anglo-turco-autrichienne, le 27 septembre 1840

http://dawlishchronicles.blogspot.fr/

 

 

 

Néanmoins, Napier, négociant avec Mehemet-Ali et s’engageant sans instructions au nom de l’Angleterre et du Sultan (ce qui lui vaudra dans un premier temps d'être désavoué par le ministre des affaires étrangères Palmerston), lui confirme l’autorité sur l’Egypte à titre héréditaire ; Mehémét-Ali qui n’a pas le choix et risque de tout perdre, s’incline.

En France, il existe une opinion nationaliste qui est doublement vexée : d’abord par l’échec de son protégé et ensuite parce que la France a été tenue à l’écart de la conférence de Londres (ce qui est un Waterloo diplomatique selon Chateaubriand).

 

 

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Méhémet-Ali, wali d'Égypte, par Sir David Wilkie (1841). [Tate Gallery, Londres.]

Le célèbre peintre écossais David Wilkie peignit ce portrait (comme celui du jeune Sultan de Turquie) lors de sa visite en Orient en 1840-41. Malade, le peintre mourut en mer lors de son retour, au large de Gibraltar et son corps fut immergé. Ces funérailles en mer inspirèrent à Turner un tableau célèbre, en hommage à son ami Wilkie, Peace -Burial at Sea (Paix - Funérailles en mer).

http://www.larousse.fr/

 

 

La question du Rhin

 

Le président du conseil (premier ministre) du roi Louis-Philippe, Adolphe Thiers, grand admirateur de Napoléon, prend des attitudes belliqueuses devant cet affront. Les milieux nationalistes chantent La Marseillaise et appellent à la mobilisation contre l’Angleterre et ses alliés.

La colère des nationalistes français se reporte ainsi contre l’Allemagne, qui rappelons-le, n’est pas à l’époque un seul pays, mais une confédération assez souple.

Les nationalistes français revendiquent la rive gauche du Rhin, soit 32000 Km2 de territoire allemand, qui avait été annexée par la France à la période révolutionnaire puis impériale. Cette rive gauche doit selon eux faire partie de la France puisque le Rhin est une « frontière naturelle ».

Ils n’ont pas accepté que les traités de paix de 1814- 1815 aient enlevé à la France la rive gauche du Rhin pour la confier à la Prusse. Leur hostilité se porte donc contre l’Angleterre, jugée responsable principale des traités de 1814-1815 et qui vient de les humilier dans la question d’Orient, la Prusse qui détient l’essentiel de la rive gauche du Rhin et accessoirement d’autres petites puissances allemandes riveraines.

Dans cette agitation les Français ne se soucient absolument pas de l’opinion allemande et considèrent que la France doit « reprendre » la rive gauche du Rhin sans avoir égard au moins à l’avis des populations concernées. La garnison de Metz est mise en état d'alerte et prête à entrer dans le Palatinat et la Rhénanie.

Les Français réveillent ainsi le nationalisme allemand qui réagit de façon passionnée, comme le dira ensuite le poète Henri Heine qui réside fréquemment en France : c’est M. Thiers qui nous a réveillés et remis sur nos pieds.

Thiers voit bien que la frontière du Rhin est un trop gros morceau et que la France ne peut pas se mettre à dos toute l'Europe. Il tente de détourner les passions patriotiques vers la frontière des Alpes, autre "frontière naturelle", qui l'exposerait à affronter un ennemi plus modeste, le Piémont-Sardaigne, dont fait partie la Savoie à l'époque (qui avait déjà été occupée par la France à l'époque révolutionnaire et impériale).

D'autres, comme le socialiste Louis Blanc, préconisent d'annexer la Belgique (ou de "reprendre" la Belgique, dans le langage des annexionnistes; puisqu'elle avait aussi déjà été annexée à la France à l'époque révolutionnaire et impériale). 

Mais le 25 octobre 1840, le roi Louis-Philippe renvoie Thiers et le remplace par l'anglophile Guizot, partisan de l'apaisement. La crise va sur sa fin.

Le poète allemand Nikolaus Becker publie un poème, Der deutsche Rhein (le Rhin allemand) qui connait un immense succès (il est qualifié de Marseillaise allemande !) puis il l’inclut dans un recueil dédié à Lamartine en 1841 ; le poème commence ainsi :

Sie sollen ihn nicht haben, 
Den freien deutschen Rhein,

Ils ne l’auront pas, le libre Rhin allemand,

Quoi qu’ils le demandent dans leurs cris comme des corbeaux avides,

Aussi longtemps qu’il roulera paisible, portant sa robe verte

(…)

Aussi longtemps que les hautes cathédrales se reflèteront dans son miroir,

Ils ne l’auront pas, le libre Rhin allemand,

Aussi longtemps que de hardis jeunes gens feront la cour aux jeunes filles élancées.

Ils ne l’auront pas, le libre Rhin allemand,

Jusqu’à ce que les ossements du dernier homme soient ensevelis dans ses vagues.

 

Un autre auteur allemand, Max Schneckenburger, publie  en 1840 Die Wacht am Rhein (La Garde sur le Rhin), qui aura un grand succès comme chant patriotique lorsqu'il sera mis en musique, mais une quinzaine d'années après :

 

Un cri gronde comme un coup de tonnerre,

Comme le bruit des épées et des vagues écumantes :

Au Rhin, au Rhin, au Rhin allemand !

Qui veut être le gardien du fleuve ?

Refrain:

 Chère patrie, sois calme,

Chère patrie, sois calme :

Ferme et loyale est la garde,

La garde au Rhin !

 

 

Lamartine écrit alors par un long poème, intitulé de façon caractéristique La Marseillaise de la paixréponse à M. Becker, où il invite les peuples à la fraternité et rappelle le caractère éphémère des constructions humaines. Il n'oublie pas les éloges autant aux "graves fils de la noble Allemagne" qu'aux Français qui sont "l'avant-garde de Dieu".

 

La Marseillaise de la paix (extraits)

(…)
Pourquoi nous disputer la montagne ou la plaine ?
Notre tente est légère, un vent va l’enlever ;
(…)

Nations, mot pompeux pour dire barbarie,
L’amour s’arrête-t-il où s’arrêtent vos pas ?
Déchirez ces drapeaux ; une autre voix vous crie :

 L’égoïsme et la haine ont seuls une patrie ;
La fraternité n’en a pas ! 
(…)

 Roule libre et royal entre nous tous, ô fleuve ! 

(…) 
 Roule libre et paisible entre ces fortes races
Dont ton flot frémissant trempa l’âme et l’acier,
(…)

Vivent les noble fils de la grave Allemagne ! 
Le sang-froid de leurs fronts couvre un foyer ardent; 

(...)

Roule libre et fidèle entre tes nobles arches,
Ô fleuve féodal, calme mais indompté !

(...)

 Et vivent les essaims de la ruche de France, 
Avant-garde de Dieu, qui devancent ses pas ! 

 

Et Lamartine termine son poème par un conseil aux peuples européens à l’étroit ( ceux qu'il appelle "les blonds essaims des familles humaines") d’oublier leurs rivalités pour aller coloniser le reste du monde (sans violence toutefois) et faire fleurir les déserts !

On note que si pour Lamartine, les nations avec leurs frontières sont une invention nuisible (mot pompeux pour dire barbarie), les peuples, qu’il appelle races dans le style de l’époque, paraissent des réalités incontournables de l’humanité (Roule libre et paisible entre ces fortes races).

 

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Statue de Lamartine, au "plateau" du Palais Longchamp à Marseille. Cette statue porte sur son socle (assez mal lisibles) des extraits de La Marseillaise de la Paix, dont les vers " Nations, mot pompeux pour dire barbarie, (...) / L’égoïsme et la haine ont seuls une patrie ;/La fraternité n’en a pas !

Ces mots surprennent tellement ils sont éloignés du style cocardier qu'on trouve sur les monuments publics .La popularité de Lamartine à Marseille (au 19ème siècle) était grande car il était aussi l'auteur d'un Adieu (écrit avant de partir pour un voyage en Orient, et dédié à l'Académie de Marseille qui l'avait reçu parmi ses membres) qui contient ces vers:

Et toi, Marseille, assise aux portes de la France
Comme pour accueillir ses hôtes dans tes eaux,
Dont le port sur ces mers, rayonnant d’espérance,
S’ouvre comme un nid d’aigle aux ailes des vaisseaux ; 
(...)

Photo de l'auteur.

 

 

 

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 Roule libre et royal entre nous tous, ô fleuve !  (Lamartine, La Marseillaise de la paix).

Le Rhin à la frontière franco-allemande, près de Breisach Am Rhein. Photo de l'auteur.

 

 

 

 Musset intervient dans le débat

 

 

Quelques jours après la réponse de Lamartine, Alfred de Musset réplique à Becker par un poème au ton très différent, insolent et agressif, voire sanguinaire, qui se réfère clairement à l’épopée napoléonienne (notre César tout-puissant, l'aigle expirant) et aussi aux guerres de Louis XIV (il évoque Condé qui le premier passa le Rhin) :

 

Le Rhin allemand, réponse à la chanson de Becker

Nous l'avons eu, votre Rhin allemand, 
Il a tenu dans notre verre. 
Un couplet qu'on s'en va chantant 
Efface-t-il la trace altière 
Du pied de nos chevaux marqué dans votre sang ?

Nous l'avons eu, votre Rhin allemand. 
Son sein porte une plaie ouverte, 
Du jour où Condé triomphant 
A déchiré sa robe verte. 
Où le père a passé, passera bien l'enfant.

Nous l'avons eu, votre Rhin allemand. 
Que faisaient vos vertus germaines, 
Quand notre César tout-puissant 
De son ombre couvrait vos plaines ? 
Où donc est-il tombé, ce dernier ossement ?

Nous l'avons eu, votre Rhin allemand. 
Si vous oubliez votre histoire, 
Vos jeunes filles, sûrement, 
Ont mieux gardé notre mémoire ; 
Elles nous ont versé votre petit vin blanc.

S'il est à vous, votre Rhin allemand, 
Lavez-y donc votre livrée ; 
Mais parlez-en moins fièrement.

Combien, au jour de la curée, 

Etiez-vous de corbeaux contre l'aigle expirant ?

Qu'il coule en paix, votre Rhin allemand ; 
Que vos cathédrales gothiques 
S'y reflètent modestement ; 
Mais craignez que vos airs bachiques 
Ne réveillent les morts de leur repos sanglant.

 

On voit que Musset reprend les thèmes de la poésie de Becker (les corbeaux, la robe verte du Rhin, le Rhin qui ne cessera d'être allemand que lorsque les ossements du dernier homme y seront ensevelis), pour y répondre ironiquement ou pour renvoyer les invectives. Notons aussi que la livrée que les Allemands vont laver dans le Rhin, est l’habit porté par les domestiques ! Quant aux "airs bachiques", ce sont des airs à boire (de Bacchus dieu de la vigne chez les Romains).

Dans ce poème, Musset apparait bien loin du "langoureux Musset", selon l'expression moqueuse de Baudelaire.  

En 1841, Edgar Quinet note que la France a plus de droits sur la Rhénanie que la Prusse - il est exact que les Rhénans catholiques et libéraux n'apprécient pas forcément la férule prussienne, mais un état rhénan conforme à leurs aspirations n'est pas envisagé par les Français pour autant.

En 1842 Victor Hugo publie Le Rhin, récit de voyage, où il dit qu'il "faut rendre à la France ce que Dieu lui a donné" (donc la rive gauche du Rhin, parce qu'elle a été française à un moment). Un programme peu fait pour maintenir la paix et surtout indifférent aux identités culturelles des territoires qu'on souhaite annexer (sur tout cet épisode on peut consulter  L'invention, de la guerre totale, de Jean-Yves Guiomar).

Ce climat nationaliste perdure donc en 1841-42 , entretenu par Musset et associé à La Marseillaise comme en témoigne un auteur qui écrit en 1873 : il rappelle que "dans nos cantons agricoles", (il serait intéressant de savoir si ce climat chauvin existait dans toute la France ou plus précisément dans certaines régions) presque tous les cultivateurs, pourtant peu favorables en général à la guerre (s'il y a guerre il y a conscription) trouvaient tout naturel d'envahir le voisin et d'annexer la Rhénanie :

"Très vite et partout le Rhin de Musset est venu se joindre à la Marseillaise :

- Nous l'avons eu, votre Rhin allemand !

Nos soldats le chantaient, nos journaux le répétaient, il n'a pas tenu à nous que ne ce ne fût une vérité."

(Agénor de Gasparin, La France : nos fautes, nos périls, notre avenir, Paris, Michel-Lévy frères, 1873)

 On voit donc que La Marseillaise était bien utilisée dans un moment d'exaltation nationaliste dont la responsabilité incombait à la France plus qu'aux autres pays.

A la même époque Max Schneckenburger écrit Die Wacht am RheinLa garde sur le Rhin, mis en musique après sa mort, où il appelle les Allemands à abandonner les rivalités entre royaumes et principautés germaniques pour fonder un état uni capable de résister aux convoitises françaises.

En 1841, Fallersleben, professeur exilé par le gouvernement prussien pour ses opinions politiques libérales, écrit sur l'île de Heligoland  Das Deutschlandlied (Le Chant d'Allemagne) oDas Lied der Deutschen (Le Chant des Allemands) qui deviendra l'hymne allemand à partir de 1922 seulement et qui demeure l'hymne allemand actuel dans une version réduite à un couplet. Dans ce chant qui devient vite célèbre surtout en raison de son premier vers ( Deutschland, Deutschland über alles, allemagne, qu'on peut traduire par Allemagne, par dessus tout, ou Allemagne , au-dessus des autres (nations), sans que l'un des deux sens s'impose cairement) il se montre favorable à l'unité allemande (pas nécessairement par la création d'un état unitaire, ce peut être une fédération) pour être en mesure d'assurer la défense de l'Allemagne.

Comme on l'a dit, la crise de 1840 se dénoua lorsque Louis-Philippe renvoya le belliciste Thiers (qui était pourtant conscient que la France ne pouvait pas entrer en guerre sur le Rhin sans se retrouver en face de toute l’Europe) pour le remplacer par le prudent Guizot.

Le gouvernement offrit quand même une satisfaction d’amour-propre aux Français : le retour des Cendres de Napoléon en décembre 1840 (la remise des restes de Napoléon a eu lieu à Saint-Hélène au moment le plus aigu de la crise, les marins des navires de guerre français venus pour ramener les cendres de l'empereur pensent que la guerre va éclater avec l’Angleterre).

 

 

RETOUR EN ORIENT

 

 

Ainsi la crise fut désamorcée dans l’immédiat grâce à quelques hommes politiques responsables (dont le roi), à la différence de 1792.

Mais le climat de suspicion et d'animosité entre la Fance et l'Allemagne ne devait plus disparaître et allait finalement aboutir à la guerre de 1870 pour ne rien dire des guerres ultérieures.

 En 1845, peu après la crise que nous avons relatée, Ibrahim pacha, fils de Méhémet-Ali, fut reçu en visite officielle en France puis le duc de Montpensier, fils de Louis-Philippe, vint à son tour en visite officielle en Egypte et remit à Méhémet-Ali le grand cordon de la Légion d'honneur.

Le Vice-roi comme on l'appelait en Europe, déclara alors qu'une de ses plus grandes fiertés était l'amitié de la France dans les bons comme les mauvais jours. Mais Robert Solé (dans L'Egypte, passion française, 1997) ajoute que le gouvernant égyptien était parfaitement capable de jouer l'Angleterre contre la France et vice-versa, au mieux de ses intérêts

Méhémet-Ali mourut en 1849 au bel âge pour l'époque de 80 ans. Son obstination porta ses fruits : l'Egypte finit par être complètement indépendante de la Turquie et la dynastie qu'il avait fondée régna d'abord avec le titre de khédive puis de roi, jusqu'au moment où le dernier roi d'Egypte, Farouk, fut chassé par la révolution des jeunes colonels progressistes et nationalistes, dirigés par Nasser, en 1952.