LA MARSEILLAISE : SANG IMPUR ET BONNES INTENTIONS

 QUATRIEME PARTIE

 

 

 

A PROPOS DE LA MARSEILLAISE : SORNETTES ET LANGUE DE BOIS

 

 

 

La Marseillaise suscite souvent des déclarations partiales et inexactes, d'autant plus surprenantes voire ridicules qu'elles émanent de "spécialistes", connus ou plus modestes, membres du corps enseignant pour la plupart. 

Ainsi un enseignant produit un volumineux dossier pédagogique sur le film La Marseillaise de Jean Renoir, à l'usage d'un travail au collège (on peut le trouver sur internet), 

Il rappelle le succès international de La Marseillaise, qu'il n'est pas question de nier (on dit que lors de la proclamation de la république en Espagne en 1931 on chanta La Marseillaise faute d'autre chant- l'Hymne de Riego que la république espagnole allait remettre en honneur étant connu de peu de monde), Il cite aussi l'historien Michel Vovelle selon qui, en revanche, le God save the Queen/King ne s'exporte pas.

Mauvaise pioche !

En effet, l'hymne britannique a servi pour la musique de nombreux hymnes (anciens ou parfois toujours en usage) :

L'ancien hymne national suisse, Rufst du, mein Vaterland (A ton appelma patrie, chant aussi nommé Ô monts indépendants dans la version française), datant de 1811 et en usage d'environ 1850 à 1961.

L'hymne national du Liechtenstein, Oben am jungen Rhein  (Au-dessus du jeune Rhin)  en usage depuis 1951.

L'hymne de l'Empire allemand, Heil dir im Siegerkranz, en usage de 1871 à 1918.

L'hymne royal de Norvège, Kongesangen, en usage depuis 1906.

L'ancien hymne royal suédois, Bevare Gud vår Kung (Que Dieu protège le Roi), en usage entre 1805 à 1893.

L'hymne de l'Empire russe, Molitva russkikh (la Prière des Russes), en usage de 1816 à 1833.

On peut y ajouter, pendant quelque temps, l'hymne du Danemark, de l'Islande et celui des Iles Hawaii quand elles étaient un royaume indépendant.

 (liste complète sur Wikipedia, version anglaise).

Certes cela fait beaucoup d'hymnes nationaux de pays monarchiques ou d'hymnes royaux (puisque dans certains pays coexistent l'hymne national et l'hymne dédié à la famille royale), mais pas seulement.

Enfin, chose assez peu connue, l'ancien hymne national de facto des États-Unis (ou plutot un des anciens hymnes  car le chant Hail Columbia servit aussi d'hymne, avec son emphase réjouissante)  My Country, 'Tis of Thee, (ou America) reprend la musique du God save the King/Queen.

Cet hymne fut en usage jusqu'en 1931 date à laquelle The star spangled banner fut officiellement adopté. Ce chant demeure un chant patriotique toujours très populaire :

 My country,

'tis of thee,

Sweet land of liberty,

Of thee I sing;

Land where my fathers died,

Land of the pilgrims' pride,

From every mountainside

Let freedom ring !

 

Mon pays,

C'est toi, 

Doux pays de liberté, que je chante,

Pays où mes parents sont morts,

Pays de l'orgueil des pères pèlerins,

Depuis chaque versant de montagne, 

Que la liberté résonne !

 

 

Enfin, le God save the Queen avec ses paroles est encore aujourd'hui l'hymne co-officiel (à côté de l'hymne propre au pays) de plusieurs pays du Commonwealth qui reconnaissent la reine comme leur souveraine (Canada, Nouvelle-Zélande, Australie, Antigua et Barbuda, Barbade, Tuvalu...) et on peut considérer qu'il a influencé le style musical de bon nombre d'hymnes des pays du Commonwealth (God defend New Zealand, Jamaica, the land we love, Fair Antigua, We Salute Thee et bien d'autres.

Au Canada, le protocole indique dans quels cas on doit jouer l'hymne national, O Canada, ou le God save the Queen, ou les deux successivement. Comme pour l'hymne canadien, O Canada, il existe une version française du God save the Queen.

Le protocole veut aussi que le Gouverneur général, représentant de la reine (et en fait agissant comme chef d'Etat) soit salué lors de ses apparitions officielles, par le "vice-regal salute" (salut vice-royal) composé des premières mesures du God save the Queen et des premières mesures de O Canada. Le même protocole s'applique aux Lieutenants gouverneurs qui représentent la reine dans les provinces de la Confédération canadienne.

 

 

 

 

Les membres de la Chambre des Communes du parlement canadien, après avoir chanté Happy Birthday to you, chantent spontanément le God save the Queen à l'occasion de l'anniversaire de la reine Elizabeth, 2016.

CBC News.

https://www.youtube.com/watch?v=2vNJRmxEC6Y

 

 

 

 

 

A cela s'ajoutent des centaines d'adaptation de paroles sur la musique du God save the King/Queen.

Pas mal pour un hymne qui ne s'exporte pas selon l'illustre professeur Vovelle...

Notre enseignant indique comme preuve du succès planétaire de La Marseillaise, une adaptation du chant en 1794 à New York dans la musique de scène d'une pièce, The graecian daughter (une pièce anglaise à succès, probalement très peu révolutionnaire en elle-même).  On peut à ce compte-là lui signaler qu'en 1795 (ou 1798 ?) un poème sur les droits des femmes publié aux Etats-Unis (dans la Gazette de Providence, Rhode Island) fut mis en musique sur l'air du God save the King/Queen :

The Rights of women

God save each Female's right,
Show to her ravish'd sight
Woman is free;
Let Freedom's voice prevail,

etc

Les droits des femmes

 

Dieu protège les droits de chaque femme, 

Et montre aux yeux ravis de celle-ci 

Que la femme est libre;

Que la voix de la liberté prévale...etc

 

 

Comme le remarque Xavier Maugendre dans son livre L'Europe ds hymnes nationaux, 1996, le caractère pacifique et quasi religieux du God save the King/Queen a facilité son adoption par de nombreux pays.

 Le caractère d'élévation religieuse de l'hymne anglais/britannique  a bien été montré par Albert Cohen dans ses Ecrits d'Angleterre. Réfugié à Londres pendant la 2ème guerre mondiale, il est particulièrement ému lorsqu'il entend le God save the King (pendant la guerre c'est un roi, George VI, qui règne) , un hymne qui représente pour lui les vertus du peuple britannique, son courage tranquille.

Au moment même où il en train d'écrire, il entend l'hymne qui s'élève, peut-être d'une radio chez un voisin, et il ne peut pas s'empêcher, alors qu'il est seul dans sa pièce, de se lever et d'écouter avec les larmes aux yeux..

 

 En regard, il semble que la musique de La Marseillaise, si elle a été utilisée dans des contextes de révolution ou de guerre civile, dans de nombreux pays, comme le fait remarquer X. Maugendre, n'a été adoptée (très brièvement) que par un seul pays, la Russie après la révolution de février 1917.

 

Les paroles étaient celles de la Marseillaise des travailleurs, de Lavrov (une adaptation à la situation russe comme le titre l'indique et non une traduction); mais elle fut abandonnée peu de temps après l'arrivée au pouvoir des communistes après la révolution d'octobre 1917, car la musique de La Marseillaise était désormais bien trop identifiée avec l'état "bourgeois" français pour les révolutionnaires russes. L'Union soviétique adopta ensuite comme hymne l'Internationale jusqu'en 1944 puis Staline décida d'abandonner l'Internationale et le nouvel hymne soviétique, appelé simplement Hymne de l'Union soviétique, musique de Aleksandr Alexandrov fut en vigueur jusqu'en 1990. C'était en même temps l'hymne de la république soviétique de  Russie (qui était le membre le plus important de l'Union soviétique ou URSS). 

En 2000, la Russie adopta un nouvel hymne en remaniant les paroles de l'ancien hymne soviétique et en conservant la musique d'Alexandrov devenue emblématique de la patrie russe; c'est cet hymne qui est toujours en vigueur actuellement.

 

Il est assez curieux qu'un hymne aussi connu que La Marseillaise n'ait pas inspiré plus de pays "révolutionnaires", contrairement à ce que laisse penser la phrase de M. Vovelle.

Citons quand même pour nous étonner une affirmation de M. Dufourg (dans une interview donnée à un journal du Jura, qu'on trouve sur Internet), M. Dufourg, l'un des partisans de l'explication à la mode selon laquelle le sang impur est le sang des révolutionnaires, affirme que La Marseillaise est l'hymne du Pérou...

Ainsi donc, lorsque les Péruviens chantent leur hymne, ils chantent La Marseillaise, c'est bien connu !

 

Somos libres, seámoslo siempre

y antes niegue sus luces el sol,

que faltemos al voto solemne

que la patria al Eterno elevó.

 

Nous sommes libres, restons-le à jamais
et que le Soleil renonce à ses lumières
plutôt que nous manquions au vœu solennel
que la Patrie adressa à l’Éternel.

(source Wikipedia : premier couplet de l'hymne péruvien, Himno Nacional del Peru , souvent appelé par le premier vers Somos libres, seámoslo siempreécrit en 1821 par José de la Torre Ugarte pour les paroles et José Bernardo Alcedo pour la musique, après un concours organisé par le général San Martin, El libertador).

La musique de cet hymne n'a non plus rien à voir avec celle de La Marseillaise.

Plus prudent, un autre "spécialiste" affirme que La Marseillaise a un "statut spécial" au Pérou...

En fait, un parti péruvien, l'APRA (Alianza Popular Revolucionaria Americana) utilise depuis les années 30, la musique de La Marseillaise avec des paroles nouvelles à la louange du parti pour un chant appelé La Marsellesa apranista

¡ Peruanos, abrazad
la nueva religión ! 
¡ La Alianza Popular
Conquistará
la ansiada redención !
¡ Que viva el APRA, compañeros!
¡ Viva la Alianza Popular!
Militantes puros y sinceros:
Prometamos jamás desertar.

Péruviens, embrassez

La nouvelle religion

L'Alliance populaire

Conquerra la rédemption désirée !

Que vive l'APRA, compagnons,

Vive l'alliance populaire,

Militants purs et sincères

Promettons de ne jamais déserter.

 

Mais il ne s'agit nullement de l'hymne national du Pérou ni même en fait de La Marseillaise puisque les paroles sont différentes (l'APRA, parti de gauche à l'origine, devenu de centre-gauche, a comme leader actuel Alan Garcia * qui a été deux fois président de la république). 

                                                                     * Ajout d'avril 2019 : Alain Garcia s'est suicidé en avril 2019 au moment où il allait être arrêté à la suite d'une affaire de corruption.

 

 Il y aurait beaucoup à dire des hymnes sud-américains qui comportent généralement une musique trépidante avec des effets très expressifs et des paroles exaltées, comme l'hymne de l'Uruguay, La Patria o la Tumba  dont voici les deux premiers vers:

 ¡ Orientales la Patria o la Tumba !
¡ Libertad o con gloria morir ! (bis)

Orientaux, la patrie ou la tombe !

La liberté ou la mort avec gloire !

Les Uruguayens se nomment eux-mêmes "Orientales" (orientaux - mais en France le mot renvoie à l'Orient classique), car l'Uruguay a été formé par sécession des provinces orientales de l'Argentine.  Le nom officiel de l'Uruguay est Republica oriental de Uruguay.

 Tous les hymnes sud-américains exaltent la liberté et ils ont tous été compatibles avec des dictatures.

Disons enfin un seul mot de pays qui ont strictement le même hymne : la Grèce et (cela n'étonnera personne) la république de Chypre ont le même hymne (les Cypriotes grecs se considèrent comme des Grecs) , L'Hymne à la liberté (en grec phonétique Ýmnos is tin Eleftherían) paroles du grand poète Dionysios Solomos (1823) mis en musique en 1828 par Mantzaros.

Et on ne sera pas étonné que la République turque de Chypre (non reconnue internationalement) ait comme hymne l'hymne turc : İstiklâl Marşı (Marche de l’Indépendance) de Mehemet Akif Ersoy (1921), musique de Osman Zeki Üngör.

 

 

 

LES PEDAGOGUES ONT TOUJOURS RAISON

 

 

Décidément malchanceux, l'enseignant dont nous parlons, en retraçant l'histoire de La Marseillaise, rappelle que Napoléon III l'avait interdite. Aussi on est surpris de lire quelques lignes plus bas dans son exposé, cette phrase de la révolutionnaire et Communarde Louise Michel pour expliquer que les partisans de la révolution sociale se détournaient de La Marseillaise : "L’Empire l’a profanée, nous autres révoltés, nous ne la disons [chantons] plus "

 Mais c'est peut-être un piège pour voir si les élèves suivent bien !

 

 Notre enseignant rappelle qu'en 1840, La Marseillaise avait été chantée lors d'une crise internationale, Mais plutöt que de nous expliquer que La Marseillaise fut chantée à ce moment dans une ambiance de chauvinisme, voici comment il s'exprime :

" A l’été 1840, une flambée nationaliste en Europe la fait resurgir momentanément comme ferment d’unité nationale".

Ainsi il y a une flambée nationaliste en Europe (dont la France serait innocente ?) et on chante La Marseillaise presque comme en 1792, "comme un ferment d'unité nationale", donc pour la défense de la patrie menacée. Notre enseignant dissimule l'utilisation de La Marseillaise comme vecteur d'exaltation nationaliste et chauvine.

 [NB . En fait, la mise récente sur internet de l'étude du professeur Vovelle permet de constater que l'expression "ferment d'unité nationale" est de ce dernier, dans un dossier pédagogique de 2002 reproduit  par l'organisation publique Réseau Canopé (https://cdn.reseau-canope.fr/archivage/valid/N-8600-12346.pdf )].

On voit bien la raison : on est en 1840, finalement assez près dans le temps de la révolution française, et la Marseillaise est en train de devenir un chant nationaliste, alors que le raisonnement suivi par l'enseignant est de démontrer que le véritable sens de La Marseillaise est dans la continuité des idéaux de la révolution française.

On a déjà parlé de cet épisode de 1840 qui commence par le soutien de la France au Vice-roi d'Egypte Méhémet-Ali qui s'est emparé d'une grande partie des possessions de son suzerain, le sultan de Turquie et qui est forcé de les restituer par une conférence des puissances européennes à laquelle la France n'est pas invitée.

Il se développe alors en France une agitation nationaliste, au son de La Marseillaise, pour réclamer la rive gauche de la Rhénanie, qu'on estime être une frontière naturelle de la France et qui provoque en coutre-coup la colère des Allemands

Il est amusant de voir comment cet épisode arrive à être travesti par la langue de bois et chez ceux qui prétendent apprendre à leurs élèves à réfléchir en toute liberté . C'est pourquoi nous lui consacrons une étude spéciale dans un message séparé.

La Marseillaise fut tellement au centre de l'excitation nationaliste à ce moment que Lamartine, essayant de prendre de la hauteur, écrivit un poème intitulé La Marseillaise de la paix (qui n'est pas, contrairement à ce que disent les ignorants, une version de La Marseillaise dont on aurait changé les paroles dans un sens pacifiste, mais un long poème de réflexion qui invite les peuples à la fraternité et à la paix).

Quant au poème allemand de Becker,  Der deutsche Rhein,le Rhin allemand) qui voulait répondre à l'excitation nationaliste française, il fut surnommé "La Marseillaise allemande", preuve supplémentaire que La Marseillaise commençait à s'identifier aux réflexes nationalistes.

 

Dans ce travail pédagogique, l'enseignant propose à ses élèves d'étudier certains moments du film de Jean Renoir, La Marseillaise (1937) qui évoque l'épisode des volontaires marseillais montant vers Paris en chantant le chant qui sera ensuite appelé La Marseillaise.

On sait que dans ce film, réalisé dans le contexte du Front populaire, Jean Renoir a voulu lier la révolution française et les espérances des classes populaires de son époque comme les épisodes d'un même combat. Il est donc évident que les révolutionnaires de 1792 sont présentés avec sympathie et sont les porte-parole du réalisateur, engagé à gauche et sympathisant communiste. Le film fut réalisé en partie grâce à une souscription de la CGT.

Il est d'ailleurs inexact de dire comme le fait l'enseignant que le film correspond à une intervention du pouvoir sur la représentation de l'histoire et préfigure les interventions à venir des "lois mémorielles", puisque le film n'est pas du tout une commande du gouvernement, le professeur parait confondre un film inspiré par l'esprit du Front populaire et un film commandé par le gouvernement de Front populaire : on peut dire que pour la clarté des idées, c'est mal parti.

Notre enseignant a comme but avoué de faire réfléchir ses élèves (le contraire serait curieux, mais en pratique c'est pourtant le cas, puisque la réflexion ne peut prendre qu'un sens orienté).

En ce cas le professeur a déjà raté une belle occasion qui aurait été de comparer l'image sympathique donnée (nécessairement) aux volontaires marseillais dans le film à celle, plus mitigée (pour le moins) donnée par ... Michelet lui-même (voir notre première partie). 

De même, le film montre à la fin les Marseillais, après avoir participé à la prise des Tuileries, rejoignant l'armée pour participer à la bataille de Valmy.

Or il semble que les Marseillais ont décliné l'invitation de rejoindre l'armée pour se battre contre les Austro-Prussiens et sont rentrés à Marseille en quittant Paris vers le 18 septembre (La chute de la monarchie, le 10 août 1792, par Mortimer  Ternaux, 1864), après avoir, au moins pour certains, participé aux massacres de septembre (pour les curieux, voir compte-rendu de la Convention, intervention de Chabot, lors du débat sur les massacres de septembre). Il y avait là une occasion de montrer comment la narration historique peut être déformée pour les besoins d'embellir des protagonistes ou une cause.

Le document pédagogique dont nous parlons, qui prétend développer l'esprit critique des élèves, ne donne pas vraiment l'exemple.

Ce qui dérange est traité en formule abstraite (la crise de 1840) et vidé de son sens réél ou bien complètement ignoré ( ainsi on reprend sans la vérifier, au rebours de l'évidence, une affirmation d'une sommité de l'histoire révolutionnaire, le professeur Vovelle, insuspectable au regard d'une certaine tradition pédagogique, selon laquelle le God save the King/Queen ne s'exporte pas).

Ces petites manipulations (volontaires ou pas) rendent un peu comiques les déclarations selon lesquelles les directives scolaires insistent sur la formation de l'esprit critique de l'élève. 

Mais est-ce si étonnant ?

La majorité des enseignants , comme le profeseur Vovelle, sont idéologiquement les héritiers des acteurs jacobins de la grande révolution et ne s'en cachent pas, clamant haut et fort la filiation entre la révolution et leurs idéaux de gauche (être de gauche ne veut pas dire vivre comme un prolétaire : certains mandarins vivent assez bien de leur situation de gardiens du temple).

Leur façon de traiter les réalités qui les dérangent (ou sur lesquelles il ne faut pas insister) est donc la même que celle de leurs grands ancêtres.

Ainsi, dans le numéro n° 64 du 31 juillet 1792 du Journal des départements méridionaux  (organe du club local des Jacobins de Marseille) publié par les journalistes Micoulin et Ricord , ces derniers évoquent  rapidement les meurtres de rue accomplis dans les jours qui précédent, pour décrire ensuite complaisamment la joie et l'unanimité populaire qui -selon eux- ont suivi cette "juste colère" "des Marseillais" (le petit groupe d'assassins se confond donc avec "les Marseillais" dans leur entier). Ils appellent ces meurtres (sans même dire nommément qu'il y a eu des meurtres)  des "hécatombes nécessaires".

Quand on sait qu'il s'agit d'assassinats accompagnés d'actes de barbarie accomplis par des bandes de militants sur des hommes seuls et désarmés, qui généralement n'étaient même pas des partisans de l'Ancien régime (ce n'aurait pas été une excuse !) mais des personnes qui s'opposaient à la prise de pouvoir par les clubistes, on voit que la langue de bois est nécessaire pour faire admettre non seulement aux contemporains mais aussi à une grande partie de la postérité, ce qui, autrement serait inadmissible.

Dans le numéro 48 du 23 juin 1792 du même Journal des départements méridionaux, avait paru une des premières versions imprimées de La Marseillaise, à la suite du fameux banquet où François Mireur chanta le chant de Rouget de Lisle rue Thubaneau, lors d'une réception offerte par les clubistes marseillais. 

Notre futur hymne national parut ainsi dans le journal qui faisait l'éloge de lynchages accompagnés d'actes de barbarie.

  

 

 

UN HYMNE PARMI D'AUTRES HYMNES

 

 .

 

 E. Morin rappelle que  "le 1er couplet de La Marseillaise, qui est seul exécuté, mémorisé et chanté, surprend. Cet hymne de combat... est tout à fait différent des hymnes nationaux, qui sont quasi religieux et liturgiques, à la Nation (Deutschland über alles, « l'Allemagne au-dessus de tout ») ou à la royauté, symbole de la Nation (God Save the King, « Que Dieu sauve le roi »)."

Ici on touche à l'aspect esthétique de La Marseillaise

A l'écoute, La Marseillaise se range parmi les hymnes au rythme vif.

Des hymnes datant du 19ème siècle et portant la marque de l'esthétique des choeurs d'opéra italiens, manifestent la même vivacité : l''hymne italien Fratelli d'Italia (dit encore, d'après son auteur, Hymne de Mammeli) ou des hymnes de pays sud-américains ont aussi ce rythme vif. de même que l'hymne monégasque, qui semble sortir d'un opéra de Donizetti.

La Marseillaise s'en distingue toutefois par une sorte de majesté, alliance finalement assez rare entre la vivacité et la solennité (mais pas unique non plus, l'hymne américain présentant des caractéristiques semblables et trouvant son origine dans une chanson anglaise de la fin du 18ème siècle dont on dira plus loin quelques mots, dédiée... au poète de l'antiquité Anacréon, qui chantait l'amour des jeunes bergers adolescents !).

On a dit aussi que La Marseillaise était facile à chanter.

On peut même trouver des circonstances où elle plus hurlée que chantée.

Ainsi Augustin Fabre, historien de Marseille au 19ème siècle, raconte que le bataillon des volontaires marseillais qui avait popularisé le chant de Rouget de Lisle en montant vers Paris,  après avoir participé à la prise des Tuileries le 10 août 1792, revint à Marseille où il fut reçu en triomphateur par la municipalité et le club local des Jacobins. 

Le lendemain, les membres du bataillon, escortés des vendeuses des Halles, se rendirent à l'Opéra, interrompirent la représentation et "hurlèrent" La Marseillaise, en obligeant l'assistance à écouter à genoux le dernier couplet (Amour sacré de la patrie). Nous avons déjà évoqué cette scène dans notre première partie.

On dira que la description est sans doute marquée par le parti-pris. Comme on l'a dit, il existe d'autres versions (peut-être pas incompatibles) où les membres du bataillon assistent à une représentation scénique à l'opéra, où on chante la Marseillaise, le public se mettant à genoux pour le couplet "Amour sacré de la patrie".

Pourtant Augustin Fabre, qui écrivait en 1829, racontait les événements révolutionnaires à Marseille tels qu'ils étaient restés dans la mémoire collective. Or celle-ci, dans la ville où la Marseillaise avait gagné son nom, était devenue assez généralement hostile aux révolutionnaires, surtout dans leur variante jacobine. Il est très intéressant du point de vue historique que le principal résultat de l'épisode révolutionnaire à Marseille ait été de faire de la ville, pour les cinquante années suivantes, une cité passablement monarchiste. Cela peut nous servir à comprendre quel souvenir finalement calamiteux avait laissé la révolution chez ceux qui en avaient été les témoins et sur les générations immédiatement suivantes.

 

 

Ceux qui trouvent les paroles de La Marseillaise belliqueuses ou violentes proposent de les changer, suscitant la colère de ceux qui y voient notre patrimoine historique. 

Parmi ces derniers, il y a ceux qui essayent de prouver que la Marseillaise est un chant généreux qui illustre surtout  l'idéal révolutionnaire (celui-ci est donc en quelque sorte lié indissolublement à la France) tandis que les autres, probablement plus à droite, ne récusent pas le caractère belliqueux du chant et son caractère d'affirmation nationale.  L'hymne incarne alors l'héritage guerrier de la nation française,  "dont il n' y a pas à avoir honte".

Des journalistes inconséquents, faisant semblant de défendre des positions attaquées de toute part et de résister au conformisme ambiant (conformisme qu'ils incarnent parfaitement !), s'indignent qu'on veuille "toucher" à La Marseillaise,  alors que, selon eux,  personne ne trouve rien à redire aux autres hymnes  qui contiennent aussi des formulations contestables.

A  l'évidence, ce n'est pas en France qu'on va se soucier du contenu des autres hymnes et si on s'en soucie dans les autres pays, le journaliste ne le sait pas (ses connaissances ne dépassent généralement pas l'hexagone, voire le boulevard périphérique parisien).

On sait quand même que l'hymne allemand, dans sa version officielle actuelle, depuis 1952, Das Deutschlandlied  ou Das Lied der Deutschen  (chant de l'Allemagne ou chant des Allemands) comprend seulement le 3ème couplet du chant composé en 1841 par  August Heinrich Hoffmann von Fallersleben. Ce chant fut adapté à la musique d'un quatuor de Joseph Haydn, qui avait lui-même servi de musique à l'hymne impérial autrichien, exemple de récupération par un pays de la musique de l'hymne d'un autre.

Le premier couplet qui commençait par les mots Deutschland über alles, d'où le nom donné au chant dans son entier, ne fait plus partie de la version officielle, ni le second qui exaltait un peu naïvement les femmes allemandes, le vin allemand, les chants allemands et la loyauté allemande.

L'hymne allemand a donc cessé d'être le Deutschland über alles, comme le pense E. Morin dans son article, puisque le couplet commençant par ces mots a cessé de faire partie de la version officielle (sauf si E. Morin parle du chant "historique").

Le chant de Fallersleben dans sa version complète ne fut d'ailleurs déclaré hymne national qu'en 1922 par la république de Weimar, mais resta hymne allemand sous le troisième reich qui insista sur le premier couplet.

 

Le sens historique donné par Fallersleben n'est pas (semble-t-il) que l'Allemagne doit être au-dessus de tous, dominer les autres peuples, mais au-dessus de tout, pour les Allemands (et au moment où le chant a été composé, l'Allemagne unie n'existait pas ). Le premier couplet indique les limites géographiques de cette future Allemagne, par les limites d'extension de la langue allemande :

 

Deutschland, Deutschland über alles,
über alles in der Welt.
Wenn es stets zu Schutz und Trutze
brüderlich zusammenhält,
von der Maas bis an die Memel,
von der Etsch bis an den Belt.
Deutschland, Deutschland über alles,
über alles in der Welt.

 

L'Allemagne, l'Allemagne au-dessus de tout,

Par-dessus tout au monde.
Quand constamment pour sa protection et sa défense,
fraternellement elle est unie,
de la Meuse jusqu'au Niémen
de l'Adige jusqu'au Détroit [de la Baltique].
L'Allemagne, l'Allemagne au-dessus de tout,
Au-dessus de tout au monde.

 (la traduction Wikipedia semble améliorable !)

En raison de son caractère nationaliste (ou du caractère nationaliste qui lui a été donné), ce premier couplet et même le deuxième couplet, cessèrent d'avoir un caractère officiel après la deuxième guerre mondiale, même s'ils ne sont pas "interdits". On peut entendre une belle interprétation de l'hymne complet sur You Tube, qui est sans doute chantée par le chanteur de variétés (schlager) Heino, à la voix particulièrement bien timbrée.

Le troisième couplet, seul officiel, exalte le droit, la liberté, la fraternité (des Allemands), l'unité et le bonheur : 

 

 Einigkeit und Recht und Freiheit
für das Deutsche Vaterland.
Danach lasst uns alle streben
brüderlich mit Herz und Hand.
Einigkeit und Recht und Freiheit
sind des Glückes Unterpfand.
Blüh im Glanze dieses Glückes,
blühe, Deutsches Vaterland ! (bis)

 

Unité et droit et liberté
pour la patrie allemande.
Cela, recherchons-le
en frères, du cœur et de la main.
Unité et droit et liberté
sont les fondations du bonheur.
Fleuris, dans l'éclat de ce bonheur,
Fleuris, patrie allemande ! (bis)

 (traduction Wilkipedia toujours bien peu satisfaisante)

Ce couplet est aussi de Fallersleben et on peut dire qu'il montre que son chant était bien moins belliqueux que le sens qui lui a été donné par la suite.  

 

 

 

 

 DIEU DANS LES HYMNES

 

 

 

Beaucoup de commentateurs ont fait remarquer que La Marseillaise n'évoque pas Dieu (sauf au 3ème couplet rarement chanté, et seulement par les mots Grand Dieu ! qui aujourd'hui sont ressentis comme une exclamation).

Comme on l'a vu en première partie, il existait bien un couplet évoquant Dieu, mais il a disparu de la version définitive (il n'était sans doute pas de Rouget de Lisle d'ailleurs).

La Marseillaise constitue de ce point de vue plutôt une exception dans la famille des hymnes nationaux qui évoquent fréquemment Dieu ou le Seigneur (nous nous bornons ici aux hymnes des pays de tradition chrétienne même si toutes les religions peuvent se retrouver dans un hymne où on évoque Dieu).

Sans vouloir être exhaustif sur ce sujet, citons quand même quelques exemples.

 

L'hymne russe actuel :

Terre natale gardée par Dieu.

 

 L'hymne américain :

 

Praise the Power that hath made and preserved us a nation.

Then conquer we must, when our cause is just,

And this be our motto: « In God is our trust ».

 

Loue le Puissant qui a créé et préservé notre nation.

Alors nous vaincrons, si notre cause est juste,

Et telle sera notre devise : "En Dieu nous mettons notre confiance".

 

L'hymne italien : 

Uniti, per Dio,
Chi vincer ci può? 

Unis par Dieu
Qui peut nous vaincre ?

 (on peut comprendre Per Dio, entre virgules, comme une simple excmamation (Par Dieu !) ou comme un complément d'agent : les Italiens sont unis par Dieu. L'hymne évoque aussi la Victoire, que Dieu a faite esclave de Rome...)

 

 L'hymne hongrois :

Bénis le Hongrois, ô Seigneur,
Fais qu'il soit heureux et prospère,
Tends vers lui ton bras protecteur

 

L'hymne monégasque :

Nun sëmu pa gaire,
Ma defendëmu tüti a nostra tradiçiun ;
Nun sëmu pa forti,
Ma se Diu voe n'agiütera !

Nous ne sommes pas bien nombreux,
Mais nous veillons tous à la défense de notre identité ;
Nous ne sommes pas très puissants,
Mais, s'il le veut, Dieu nous aidera !

 

Quasiment tous les hymnes des pays du Commonwealth font allusion à Dieu, suivant l'exemple du .God Save the King/Queen.

L'hymne d'Antigua et Barbuda :

 

God of nations, let thy blessing

Fall upon this land ours

Dieu des nations, étend ta bénédiction

Sur ce pays nôtre

 

L'hymne de Trinidad et Tobago :

 

Here every creed and race find an equal place,

And may God bless our nation (bis)

 

 Ici chaque croyance et chaque race a droit à une place égale,

Et que Dieu bénisse notre nation (bis)

 (Trinidad ayant un peuplement multiculturel, Dieu est ici invoqué pour toutes les religions)

 

L'hymne canadien (voir plus bas) évoque Dieu dans sa version anglaise et dans sa version française, la croix et la foi.

Nous aurons plus loin l''occasion d"évoquer lhymne néo-zélandais.

 

L'hymne suédois évoque Dieu plus discrètement, sous la forme d'un serment :

 

Par Dieu, je lutterai pour la maison et le foyer,
pour la Suède, la chère terre nourricière.
Je ne t'échange pas, contre rien dans le monde
Non, je veux vivre, je veux mourir dans le Nord.

 

 

Nous verrons plus loin que l'hymne suisse (composé par un pasteur) évoque largement Dieu et constitue presque une prière.

 

Par contre l'hymne de la pourtant catholique Irlande n'évoque pas Dieu, ni l'hymne grec (où la religion orthodoxe est religion d'état), ni encore celui du Danemark.

 

 

 

GUERRE OU PAIX DANS LES HYMNES

 

 

Le ton belliqueux de La Marseillaise pose une autre question : un peuple qui choisit comme hymne un chant guerrier  (même si pour la forme, il présente la guerre comme une réponse à l'agression ...) est-il déterminé à adopter ensuite une attitude belliqueuse (ce qui ne signifie pas forcément déclencher des guerres, mais ne rien faire pour les éviter ou les terminer rapidement )?

A moins que la solution contraire soit envisageable : un peuple qui choisit comme hymne un chant belliqueux le fait parce qu'il est belliqueux , et il le reste jusqu'à ce que les guerres cessent d'apparaître comme des réponses adéquates aux relations internationales.

La description des Français comme héritiers des belliqueux Gaulois, déjà apparue à l'époque révolutionnaire, fut ensuite une idée reçue et encouragée par les promoteurs de la IIIème république.

Dans ces conditions, il aurait sans doute été inutile de suggérer à celle-ci d'adopter un hymne de tonalité aussi pacifique que l'hymne suisse, qui convient à un peuple qui s'est bien gardé, depuis plusieurs siècles de se mêler des guerres européennes - sinon à titre individuel à l'époque où les Suisses s'engageaient comme mercenaires : même après avoir été envahie par les troupes du Directoire et être ensuite passée sous l'autorité indirecte de Napoléon, la Suisse conserva sa  neutralité,  même si elle était écornée sur les bords.

 L'hymne suisse actuel, dénommé Cantique suisse  ne fut officialisé qu'en 1961.

Il remplaça l'hymne officieux en vigueur, qui s'appelait dans la version française O Monts indépendants.

Dans la version allemande, le titre de l'hymne était Rufst du, mein Vaterland, (A ton appel, ma patrie) premier vers du chant. 

Un vers de la version allemande disait : Heil, dir Helvetia ! (salut, chère Helvétie)

et il servait parfois à désigner l'hymne entier (il y avait bien entendu également une version dans les autres langues officielles, en italien et en romanche : chaque version différant un peu de l'autre pour les paroles). Ce chant avait l'inconvénient, comme on l'a vu, de se chanter sur la musique du God save the King/Queen.

Le chant qui remplaça à partir de 1961 l'hymne (non officiel) précédemment en vigueur fut Le Cantique suisse, composé en 1841 par Alberich Zwyssig, en allemand. il comporte nécessairement une version dans chaque langue officielle de la Confédération suisse (par exemple, en allemand le titre est Schweizerpsalm).

Ce chant unit l'amour de la patrie (définie par ses paysages) à la foi en Dieu comme le montrent ces quelques extraits:

 (version française)

Sur nos monts, quand le soleil
Annonce un brillant réveil,
Et prédit d'un plus beau jour le retour,
Les beautés de la patrie
Parlent à l'âme attendrie ;
Au ciel montent plus joyeux (bis)
Les accents d'un cœur pieux,
Les accents émus d'un cœur pieux.

Lorsqu'un doux rayon du soir
Joue encore dans le bois noir,
Le cœur se sent plus heureux près de Dieu.
Loin des vains bruits de la plaine,
L'âme en paix est plus sereine

(...)


Lorsque dans la sombre nuit
La foudre éclate avec bruit,
Notre cœur pressent encore le Dieu fort;
Dans l'orage et la détresse
Il est notre forteresse ;

(...)

Des grands monts vient le secours ;
Suisse, espère en Dieu toujours !
Garde la foi des aïeux, Vis comme eux !
Sur l'autel de la patrie
Mets tes biens, ton cœur, ta vie !
C'est le trésor précieux (bis)
Que Dieu bénira des cieux,
Que Dieu bénira du haut des cieux.

 

Il est curieux que le gouvernement suisse ait lancé en 2014 un concours pour un nouvel hymne national (en gardant la musique ?) . Même en Suisse, la volonté de faire moderne est présente, et la vieille simplicité  du Cantique suisse parait renvoyer à une image démodée du Suisse montagnard et pieux, isolé du reste du monde et indifférent à lui.

 Il serait intéressant de savoir si pour les Suisses, l'hymne national de la Confédération a plus ou moins ou autant (ou pas du tout ...) d'importance que les hymnes des cantons.

Beaucoup de cantons sont dotés d'hymnes traditionnels, parfois inscrits dans leur Constitution :  l'Hymne vaudois dans le canton de Vaud, le  Cé qu'è lainô (Celui qui est en haut) dans le canton de Genève (chant écrit en franco-provençal ou arpitan, il compte 68 couplets dont on ne chante que quatre; il date de 1603 et évoque la victoire des Genevois sur les troupes du Duc de Savoie qui avaient tenté de prendre d'assaut par surprise Genève par une nuit de décembre 1602, ce qu'on appelle l'Escalade, dont l'échec est toujours célébré par des festivités en costume à Genève en décembre de chaque année), leThurgauerlied (Hymne de Thurgovie), La marche de Berne, la Rauracienne, dans le Jura etc.

 (ajoutons qu'en 2014, le canton du Valais a officiellement adopté comme hymne Notre Valais, écrit en 1890, comportant une version en français et une en allemand).

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Genève, le 10 décembre 2013.
Le Conseil d'Etat du canton de Genève prête serment devant le grand conseil réuni à la cathédrale Saint-Pierre. Voici la présentation de l'événement faite par La tribune de Genève : :

" L'assemblée entonne l'hymne genevois, le Cé qu'è lainô. Le chant de l’Escalade invoque «celui qui est là-haut, est le Maître des batailles, se rit de la canaille et est le patron des Genevois. A tout jamais son Saint Nom soit béni ! Amen, amen, ainsi soit-il  ! ».  411 ans ont passé depuis 1602. Les orgues résonnent encore dans la grande nef toute remplie de Genevois attentifs quand François Longchamp se lève et prononce le discours de Saint-Pierre [discours politique du nouveau président du gouvernement cantonal, le Conseil d'Etat] ... "

Dans ce discours, le président dit ces mots caractéristiques : " Cela fait exactement 704 ans que le gouvernement de Genève prête serment ici même, sous la tutelle protectrice des mêmes pierres, sous les élans des mêmes voûtes...".

(Extrait de l'article sur le site de la Tribune de Genève).

 

 

 

 

L'OUBLI DU PASSE... JUSQU'A UN CERTAIN POINT 

 

 

 

 

 Si on tourne justement ses regards vers les hymnes d'états non indépendants (ou pas encore indépendants ?) on trouve l'hymne écossais, Flower of Scotland (Flùir na h-Alba en gaélique et Flouer o Scotland en scots (anglais régional d'Ecosse); ce chant a été composé en 1967 par Roy Williamson du groupe The Corries.

Il n'a pas vraiment de statut officiel mais il a été adopté par l'ensemble de la population écossaise.

Il est notamment joué depuis 1974 lors des matches de rugby de l'équipe d'Ecosse (puisque les équipes du Royaume-Uni sont organisées selon les nationalités qui composent le pays, ce qu'on appelle les home nations), d'abord de façon non officielle puis officiellement.

Selon une anecdote, les supporters écossais avaient pris l'habitude de chanter Flower of Scotland  alors que la musique militaire jouait God save the Queen, provoquant une cacophonie pénible. Lors d'un match, la princesse Ann se mit aussi à chanter Flower of Scotland. A partir de là l'habitude fut prise de jouer ce chant dans les matches où jouait l'équipe d'Ecosse. 

Le chant évoque sans la citer la bataille de Bannockburn, où l'armée du roi d'Angleterre Edouard II, qui tentait de reprendre le contrôle de l'Ecosse, fut battue par les Ecossais en 1314 (c'est pour cette raison que le gouvernement nationaliste écossais a choisi d'organiser en 2014 un referendum sur l'indépendance de l'Ecosse).

On peut trouver que le chant pratique un certain oubli des querelles passées, mais un certain seulement ; c'est un hymne revendicatif d'un pays qui espère redevenir une nation à part entière en se séparant de son vieil adversaire devenu partenaire, mais toujours ressenti comme un dominateur (l'union de l'Ecosse et de l'Angleterre au 17ème siècle fut le résultat, non d'une conquête, mais d'alliances dynastiques qui firent que les deux royaumes eurent le même souverain puis fusionnèrent par l'Acte d'Union de 1707, voté par les parlements de chaque pays). Néanmoins dans l'alliance puis l'union, l'Ecosse , plus petite et moins développée que l'Angleterre, eut le sentiment d'être dominée et se souvint que les Anglais avaient à plusieurs reprises occupé durement l'Ecosse, ce qui contribua à entretenir le sentiment national écossais, d'abord de façon nostalgique puis plus revendicative.

Voici les 1er et 3ème couplets :

 

O Flower of Scotland
When will we see
Your like again,
That fought and died for
Your wee bit hill and glen,
And stood against him (England!)
Proud Edward's Army
And sent him homeward
Tae think again.

Those days are past now
And in the past they must remain
But we can still rise now,
And be the Nation again
That stood against him (England!)
Proud Edward's army
And sent him homeward
Tae think again.

 

Ô Fleur d'Écosse
Quand reverrons-nous
Les hommes dignes
Qui se sont battus et sont morts pour
Tes petites collines et vallées,
Et se sont dressés contre lui,
Le fier Edouard avec son armée, 
Et l'ont renvoyé chez lui
Pour qu'il y réfléchisse à deux fois.

Désormais, ces temps appartiennent au passé
Et dans le passé ils doivent demeurer
Mais nous pouvons encore nous lever 
Et redevenir la Nation
Qui s'est dressée contre lui,
Le fier Edouard avec son armée,  

Et l'a renvoyé chez lui
Pour qu'il y réfléchisse à deux fois.

 

Fréquemment, le chant est agrémenté par le public de paroles ironiques à l 'égard de l'Angleterre (Bastards, fuck you etc). 

 

Lors des Jeux du Commonwealth, on joue par contre Scotland the Brave, autre hymne cher aux Ecossais.

 Ceux qui cherchent à justifier le maintien de paroles belliqueuses dans La Marseillaise pourraient invoquer l'exemple de Flower of Scotland,  qui pratique un "pardon des offenses" limité ; on y dit que les luttes d'autrefois sont du passé mais on ne les oublie pas vraiment et l'exemple des hommes qui se sont dressés contre l'envahisseur doit rester présent pour recréer la nation écossaise.

Sauf que dans le cas de La Marseillaise, les Français de l'époque révolutionnaire ont été les envahisseurs de leurs voisins, la nation française a toujours existé et n'a pas besoin d'être recréée en s'opposant à un envahisseur (l'état-nation français s'est même constitué en absorbant les petites nations périphériques au fil du temps), bref tout est différent et même contraire à la situation évoquée par Flower of Scotland.

De plus, faire un rapprochement avec un hymne qu exprime une revendication régionale serait curieux de la part de néo-jacobins, opposés chez eux à toute identité régionale. A la rigueur, les Français (employons ce terme qu'il faudrait préciser) ne peuvent avoir un peu de sympathie pour le nationalisme écossais, comme pour le nationalisme québecois, que parce que ces nationalismes sont anti-anglais ou anti canadien-anglais...

 

 

 

 

 ET SI ON NE CHANTAIT Q'UN COUPLET DE LA MARSEILLAISE ?

 

 

 

On pourrait imaginer que pour éviter de conserver à La Marseillaise son ton belliqueux qui n'est plus actuel (et qui même dans le passé n'a pas toujours été moralement justifié) on décide de faire comme pour l'hymne allemand, de ne chanter qu'un couplet un peu moins sanguinaire.

Et pourquoi pas celui-ci , le sixième (il semble qu'il y a une discussion pour savoir s'il est de Rouget de Lisle)  même s'il évoque aussi la guerre et les "ennemis expirants".

 

Amour sacré de la Patrie

Conduis, soutiens nos bras vengeurs !

Liberté, Liberté chérie,

Combats avec tes défenseurs ! (bis)

Sous nos drapeaux que la victoire

Accoure à tes mâles accents 

Que tes ennemis expirants

Voient ton triomphe et notre gloire !

 

Hélas, E. Morin nous indique que le régime de "Vichy a supprimé le premier couplet ("Allons enfants de la Patrie") par haine de la République, et effacé la résistance à l'invasion parce qu'il pratiquait la collaboration avec l'envahisseur." Ce même régime avait imposé à la place le 6ème couplet.

Nous ne savons pas si le gouvernement de Vichy a pris une décision officielle pour "supprimer" le premier couplet et faire chanter à sa place le 6ème, mais cela semble très douteux.

A vrai dire nous comprenons mal la remarque d'E. Morin : il dit que ce couplet, qu'il juge pourtant "magnifique" a été adopté par Vichy "parce que Patrie remplace République", que ce couplet "élimine la République de l'identité française."

Mais l'illustre sociologue et philosophe a-t-il bien lu ce dont il parle avec enthousiasme ? Ou a -t-il vu et lu dans le premier couplet de La Marseillaise le mot "République" (qui d'ailleurs serait resté en travers de la gorge du brave Rouget de Lisle, bon monarchiste) ? Le mot "république" n'apparait à aucun moment dans la version actuelle et officielle de La Marseillaise en 6 couplets. Le mot est présent (on l'a vu dans notre première partie) dans des couplets qui ne sont pas de Rouget et ont été ajoutés après coup, probablement lorsque La Marseillaise a été chantée comme un morceau de l'Offrande à la liberté de Gossec, et qui n'ont pas été intégrés dans la version officielle en vigueur.

Et "Patrie" se trouve bien au premier couplet également.

Bref E. Morin a raisonné comme si le premier couplet disait "Allons enfants de la République" et son argumentation en est complètement faussée.

Ce président de "l'Association pour la pensée complexe" en vient à faire des raisonnements confus quand il s'agit d'hymnes nationaux, preuve de la puissance de ceux-ci (ou au moins de La Marseillaise) puisqu'ils réussissent à embrouiller un subtil penseur.

 Retenons en tous cas que le régime de Vichy, contrairement à ce qu'on aime penser, n'a nullement interdit La Marseillaise qui a conservé son statut d'hymne national, du moins en "zone libre", dans une période certes  où les occasions de la jouer étaient sans doute raréfiées.

Il semble que les Allemands aient interdit de chanter ou jouer la Marseillaise en zone occupée. Or à partir de novembre 1942, toute la France fut occupée.

Mais des interprétations officielles ou spontanées de La Marseillaise, notamment en présence du maréchal Pétain, ont eu lieu même après 1942 (voir sur You Tube le reportage de la visite du maréchal Pétain à Paris en avril 1944, la foule après avoir acclamé le maréchal sur la place de l'Hôtel-de-Ville, entonne La Marseillaise  https://www.youtube.com/watch?v=508EWoNE4fM, pareillement à Nancy au début de juin 1944 avec accompagnement de la musique  https://www.youtube.com/watch?v=VNTxD2wg6CU).

 

 

 

 

DES HYMNES EN PLUSIEURS LANGUES 

 

 

Dans son livre Danube (1986), Claudio Magris nous rappelle que l'hymne de l'empire d'Autriche-Hongrie, Gott erhalte (ou Kaiserlied, Chant de l'empereur), se chantait en onze langues, celles présentes dans l'empire multinational des Habsbourgs, dont bien entendu l'allemand :

Gott erhalte, Gott beschütze
Unsern Kaiser, unser Land !

Dieu protège, Dieu sauve

Notre empereur et notre pays

Pour Claudio Magris, Italien né à Trieste qui fut une ville autrichienne avant son rattachement à l'Italie après 1918, l'empire d'Autriche d'autrefois, avec son respect des différences et son sens de la relativité, apparait maintenant à beaucoup comme "un pays selon notre coeur".

L'hymne dont les paroles ont évolué dans le temps, avait été composé par Joseph Haydn en 1797 à partir probablement d'un air populaire croate et resta en vigueur jusqu'à la disparition de la monarchie des Habsbourgs en 1918; il fut même conservé par la république d'Autriche en ce qui concerne la musique pendant l'entre-deux guerres.

Comme il se doit, la Hongrie qui avait acquis un statut séparé de l'Autriche depuis 1867 avec le même souverain (dans le cadre de la "double monarchie") disposait également depuis 1903 d'un hymne propre qui est resté l'hymne hongrois jusqu'à nos jours (y compris durant la période communiste). 

La musique du Gott erhalte était très populaire en Allemagne et c'est sur cette musique que fut chanté l'hymne de Fallersleben Das Deutschlandlied (peut-être pas dès l'origine). Comme on l'a vu, Das Deutschlandlied devint l'hymne allemand officiel après 1918 et de nouveau en 1952 tandis que l'Autriche adoptait un nouvel hymne (sur une musique de Mozart) en 1946,

Si plus aucun hymne ne se chante (dans le pays qu'il représente, bien entendu) en autant de langues que l'ancien hymne autrichien, les hymnes plurilingues ne sont pas rares.

 

Pour continuer avec la paix et la guerre dans les hymnes, et offrir un très court aperçu des hymnes écrits en plusieurs langues nationales (qui déborde un peu du sujet choisi)  je ne peux pas résister au plaisir de citer quelques mots  de l'hymne de la Nouvelle-Zélande, God defend New Zealand (Dieu protège la nouvelle-Zélande).

L'hymne se chante aussi en maori, et dans cette langue il a pour titre : Aotearoa.

L'hymne s'adresse à Dieu (bien entendu : nous sommes dans un pays de tradition religieuse protestante) :

Peace, not war, shall be our boast,

De la paix, non de la guerre, nous nous vanterons,

Même si la suite ajoute que les Néo-zélandais  sont prêts à se défendre :

But, should foes assail our coast,
Make us then a mighty host (...)

Mais si les ennemis attaquent notre côte,
Fais de nous une armée puissante (...)

 

C'est un de ces hymnes dans un style de cantique, bien dans la tradition anglaise qui a essaimé son style juusque dans les îles des Caraïbes et d'Océanie.

Le God save the Queen reste d'ailleurs l'autre hymne de la Nouvelle-Zélande.

God defend New Zealand / Aotearoa se chante en anglais et en maori ou dans une version mixte : il est alors d'usage de commencer par le couplet en maori.

Voici les deux premiers couplets en anglais et en maori :

 God of Nations at thy feet
In the bonds of love we meet;
Hear our voices we entreat;
God defend our free land;

Guard Pacific's triple star
From the shafts of strife and war,
Make her praises heard afar,
God defend New Zealand.

 

 E Ihoā Atua,
O ngā iwi mātou rā;
Āta whakarongona,
Me aroha noa;

 Kia hua ko te pai;
Kia tau to atawhai;
Manaakitia mai
Aotearoa

 

Dieu des Nations, à tes pieds, 

Nous nous réunissons dans les liens de l'amour,

 Ecoute nos voix, nous te supplions,

Dieu protège notre libre pays

Défends l'étoile triple du Pacifique
Des flèches du conflit et de la guerre.
Fais entendre ses louanges partout,
Dieu protège la Nouvelle-Zélande.

 

 Peu d'hymnes évoquent les "liens de l'amour" , il faut bien le reconnaître.

 

Citons aussi l'hymne du Canada, Ô Canada,  qui se chante en trois langues: l'anglais, le français et depuis quelques temps, l'inuit, langue des esquimaux.

Le premier couplet de la version française est :

 

Ô Canada !

Terre de nos aïeux,

Ton front est ceint de fleurons glorieux.

Car ton bras sait porter l'épée,

Il sait porter la croix ;

Ton histoire est une épopée

Des plus brillants exploits

Et ta valeur de foi trempée,

Protégera nos foyers et nos droits,

Protégera nos foyers et nos droits.

 

 

Dans la version anglaise de l'hymne, on trouve:

God keep our land glorious and free!
O Canada, we stand on guard for thee

(Dieu garde notre pays glorieux et libre/ O Canada, nous montons la garde pour toi)

Ces vers se retrouvent dans la  version bilingue de l'hymne (français/anglais).

Dieu, la croix et la foi évoquées par l'hymne canadien doivent rester en travers de la gorge de beaucoup de Français laïques...

 

 

 

 

Belges, Bataves, plus de guerres.
Les peuples libres sont amis (La Brabançonne)

 

 

Nous sommes à plus d'un titre très loin de La Marseillaise, qui ne se chante qu'en une seule langue officielle, alors que la France est un pays où il y a pléthore de langues régionales, certes marginalisées et amenées à quasi-disparition volontairement au cours du temps et surtout depuis deux siècles.

L'hymne officiel a de plus l'inconvénient de symboliser la destruction des cultures régionales qui faisait justement partie du programme des révolutionnaires  : souvenons-nous de l'abbé Grégoire, membre de la Convention, acharné à détruire les "patois" et de Barère, membre du comité de salut public, déclarant à la tribune de la Convention que la superstition et la contre-révolution parlaient breton, allemand (alsacien) italien (corse ou nissard) et basque (il en oubliait et non des moindres comme l'occitan) pour conclure : "Cassons ces instruments de dommage et d'erreurs."

 

L'hymne belge, La Brabançonne, qui se chantait au début en français, puis à partir de 1938 (seulement !) en néerlandais, a maintenant trois versions ; en français, en néerlandais et en allemand (et même en wallon, version non officielle). Il y en a aussi une version trilingue.

Le chant originel, paroles initiales de Jenneval (qui fut tué en combattant les Hollandais en 1830), mises en musique par Van Campenhout, a subi des modifications importantes. La version actuelle date de 1860, et est attribuée au ministre Charles Rogier qui a écrit des couplets nouveaux et éliminé les aspects anti-hollandais de la version d'origine, puisque les deux royaumes étaient désormais en bons termes. Bien plus il a introduit un couplet qui célèbre l'amitié des peuples belge et néerlandais (batave dans le texte) ce qui montre qu'un hymne peut évoluer avec l'histoire !

La solution choisie par le gouvernement belge en 1860 est subtile, puisque l'événement fondateur (la révolte anti-hollandaise) n'est pas gommé mais il est mis dans une perspective historique : nos anciens conflits sont maintenant terminés et nous sommes amis d'autant que nous avons le même type de constitution. Mieux, Belges et Hollandais, désunis par la séparation de la Belgique, redeviennent des frères sans pour autant se fondre dans un seul pays. Charles Rogier avait déjà, en quelque sorte, prévu le Benelux (union économique de la Belgique, des Pays-Bas et du Luxembourg dans les années d'après la Seconde guerre mondiale), voire l'Union européenne !

Voici, extrait de la version de 1860, toujours officiellement en vigueur, le couplet de l'amitié belgo-hollandaise :

 

Ouvrons nos rangs à d'anciens frères,
De nous trop longtemps désunis;
Belges, Bataves, plus de guerres.
Les peuples libres sont amis.
À jamais resserrons ensemble
Les liens de fraternité
Et qu'un même cri nous rassemble :
Le Roi, la Loi, la Liberté!

 

On notera dans ce couplet que la liberté et la fraternité (aussi appelée amitié) font bon ménage avec la royauté (constitutionnelle).

Mais on ne chante plus dans les cérémonies officielles qu'un couplet de La Brabançonne, le dernier.

Voici la version française de ce couplet, qu'on peut juger un peu kitsch mais qui ne manque pas de force (le vers "Tu vivras toujours grande et belle" et la devise finale, qui termine chaque couplet de la version complète, ont de la grandeur)  :

 

Ô Belgique, ô mère chérie,
À toi nos cœurs, à toi nos bras,
À toi notre sang, ô Patrie !
Nous le jurons tous, tu vivras !
Tu vivras toujours grande et belle
Et ton invincible unité
Aura pour devise immortelle :
Le Roi, la Loi, la Liberté !
Aura pour devise immortelle :
Le Roi, la Loi, la Liberté ! (ter)

 

le début de la version flamande (ou néerlandaise) :

O dierbaar België
O heilig land der vaad'ren

 le début de la version allemande :

O liebes Land, o Belgiens Erde

 

et les célèbres mots en forme de devise qui terminent le  couplet dans chaque version lingustique:


Le Roi, la Loi, la Liberté ! (ter)

 Voor Vorst, voor Vrijheid en voor Recht. (ter) [version néelandaise]

Gesetz und König und die Freiheit hoch ! (ter) [version allemande]

 

 Pour ceux qui s'intéressent à la version trilingue :

O dierbaar België, O heilig land der Vad'ren,
Onze ziel en ons hart zijn u gewijd.
À toi notre sang, ô Patrie!
Nous le jurons tous, tu vivras!
So blühe froh in voller Schöne,
zu der die Freiheit Dich erzog,
und fortan singen Deine Söhne:
Le Roi, la Loi, la Liberté!
Het woord getrouw, dat g' onbevreesd moogt spreken,
Voor Vorst, voor Vrijheid en voor Recht!
Gesetz und König und die Freiheit hoch!
Le Roi, la Loi, la Liberté!

(source Wikipedia)

 

On peut indiquer qu'en Belgique, l'usage est souvent de jouer, dans les circonstances officielles, avant l'hymne national, l'hymne européen (extrait du final de la 9ème symphonie de Beethoven, le célèbre Hymne à la joie). C'est notamment le cas lors du Te Deum à la cathédrale de Bruxelles pour la fête nationale du 21 juillet, en présence de la famille royale et des autorités du pays.

 

Pour ceux qui seraient tentés d'ironiser sur la Belgique toujours grande et belle, est-il besoin de dire que la grandeur d'un pays ne se mesure pas au nombre de kilomètres carrés qu'il couvre ?

 

 

 

 

HYMNES EN CONCURRENCE

 

 

 

Il existe des pays (on a déjà évoqué ce cas avec la Grande-Bretagne et l'Ecosse - mais aussi le Pays de Galles) où l'hymne national est concurrencé par un ou plusieurs hymnes de régions qui aspirent à l'autonomie ou à l'indépendance.

Ainsi en Belgique, où une grand nombre de  Flamands ne considèrent pas La Brabançonne comme leur hymne.

Au milieu du  19ème siècle,  un auteur flamand, Hippoliet Van Paene,  écrivit  De Vlaamse Leeuw  (Le Lion des Flandres, ou le  Lion de Flandre), mis en musique par Karel Miry.

Le titre fait clairement référence au roman Le lion des Flandres, publié quelques années avant par Hendrik Conscience, qui raconte les luttes des cités flamandes pour leur liberté au Moyen-Age et notamment la bataille des Eperons d'Or (1302) contre les chevaliers du roi de France.

Ce chant finit par devenir l'hymne revendicatif de l'identité flamande. En un siècle, il   est passé du statut d'hymne protestataire et quasi séditieux, à un statut officiel. 

Lorsque vers 1930 le roi Albert Ier, lors d'une visite en Flandres, se mit à chanter  De Vlaamse Leeuw   avec la foule, les journaux francophones furent indignés, car le chant était clairement lié à l'affirmation de l'identité flamande qui paraissait menacer l'unité belge et menaçait en tous cas, la prédominance des francophones. Dans la Belgique de cette époque, les francophones (pas seulement des Wallons mais aussi des Flamands des classes supérieures jugeant la langue flamande bonne pour les classes laborieuses) tenaient le haut du pavé, malgré un bilinguisme officiel datant de la fin du 19ème siècle. 

Mais ce n'était que le début d'une marche en avant irrésistible vers l'affirmation de l'identité flamande et  l'officialisation de ses symboles. 

Le Chant des Wallons, hymne comme son nom l'indique, des Wallons,  datant du début du 20ème siècle, présente certainement  un caractère moins revendicatif.

La politique fédérale belge a reconnu depuis plus de trente ans (début de la fédéralisation du pays)  une place aux hymnes des régions fédérées, donnant un statut officiel au Lion des Flandres et au Chant des Wallons. Des lois régionales précisent dans quelles circonstances ces hymnes doivent être joués dans les circonstances officielles, isolément ou parfois après La Brabançonne. Pour le Vlaamse Leeuw, les  deux premières strophes sont reconnues comme ayant un caractère officiel. Voici la première :

 

Zij zullen hem niet temmen, de fiere Vlaamse Leeuw,

Al dreigen zij zijn vrijheid met kluisters en geschreeuw.

Zij zullen hem niet temmen, zolang een Vlaming leeft,

Zolang de Leeuw kan klauwen, zolang hij tanden heeft.

 

 Ils ne le dompteront pas, le fier Lion de Flandre,

Quoiqu'ils menacent sa liberté par des chaînes et des cris.

Ils ne le dompteront pas, tant qu'un Flamand vivra,

Tant que le Lion pourra griffer, tant qu'il aura des dents.

 

 

 En Italie,  l'hymne national Fratelli d'Italia, également appelé, du nom de son auteur, Inno di Mameli (Mameli est l'auteur des paroles et Novare l'auteur de la musique) est contesté par l'existence d'hymnes autonomistes ou séparatistes.

C'est  notamment le cas dans la région Vénétie (Veneto), par l'émergence de l'Inno veneto, dont les paroles, évidemment en langue vénitienne, ont été adaptées à la musique du choeur final de l'oratorio Juditha Triomphans de Vivaldi (1716). Selon certains sondages, plus de 50% des habitants de la région Vénétie sont partisans de l'indépendance et un referendum par internet (évidemment sans valeur) donnait même 80% des votes pour l'indépendance. L'organisation d'un vérirable referendum est toujours en discussion.

La Ligue du Nord (dont la branche locale s'appelle Liga Veneta) et une myriades de partis et de mouvements soutiennent l'autonomie -sinon l'ibdépendance du Veneto.

Il arrive donc que dans certaines circonstances, des partisans de l'unité italienne, chantant l'hymne italien, s'opposent à des nationalistes vénètes chantant l'Inno veneto, également désigné par ses premiers mots, Na Bandiera, na Léngoa, na Storia :

 

Na Bandiera, na Léngoa, na Storia
Le ne dà siviltà, forsa e gloria (e gloria!)
E ’l futuro splendor le tien alto
Del gran pòpolo fiol de San Marco (San Marco!)

Un drapeau, une langue, une histoire,

Nous donnent culture, force et gloire (et gloire !)

Ils portent haut la splendeur future 

Du grand peuple fils de Saint Marc (Saint Marc !)

 

 

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 Le 25 avril 2014, fête de Saint Marc, des milliers d'indépendantistes vénitiens envahissent la place Saint Marc avec des drapeaux vénitiens, dont une immense bannière de plusieurs mètres carrés, malgré l'interdiction de manifester du Questeur (directeur de la police nationale pour Venise).

L'interdiction était motivée par la tension entraînée par la découverte récente d'un soi-disant complot terroriste mettant en cause des indépendantistes qui furent arrêtés, suivi par la remise en liberté de la plupart d'entre eux.

Franco Rocchetta, indépendantiste historique, relâché après 17 jours de prison, était l'un des héros de la manifestation et prit la parole sur la place Saint Marc. Des militants venus d'autres régions (du Haut-Adige, de Sardaigne, de Naples), étaient aussi présents pour soutenir les nationalistes vénètes. Ce jour étant aussi le jour de la Libération en Italie (fin du fascisme), les mémoires se télescopaient et s'affrontaient parfois. 

www.catenaumana.it

 

 

Souvent à la fin de l'hymne vénète, les partisans de la Vénétie indépendante poussent par trois fois la vieille acclamation de la Sérénissime république de Venise :

Par tera, par mar, San Marco.

Sur terre et sur mer, Saint Marc !

 

 

 

 

 PAROLES DE PAIX ET DE FRATERNITE POUR LES ROIS ET REINES D'ANGLETERRE

 

 

 

On a parfois l'impression que certains hymnes n'ont jamais changé depuis leur apparition.

Mais un hymne comme le God save the King/Queen, (hymne d'ailleurs de facto de la Grande-Bretagne, jamais officialisé) a varié depuis son apparition au 18 ème siècle dans un contexte plutôt tendu, celui de la tentative du Prétendant Charles-Edouard Stuart de reconquérir le trône de ses ancêtres, occupé par les monarques de la dynastie de Hanovre-Brunswick. 

Charles-Edouard, d'une famille d'origine écossaise, et de religion catholique, s'appuyait sur une partie des clans écossais (l'autre partie restant neutre, quelques uns rejoignant au contraire, les forces royales de George II).

Cette tentative se termina désastreusement pour lui et pour les Ecossais à la bataille de Culloden (1746); il ne restait à Charles-Edouard qu'à s'enfuir, sa tête mise à prix, se réfugiant parfois chez ses ennemis en se fiant à leur hospitalité écossaise ou échangeant ses vêtements avec les habits de fille d'une servante de Flora Mac Donald, une chatelaine sympathisante de la cause des Stuarts, avant de pouvoir se réfugier en France. Et pour l'Ecosse, à subir une répression politique et culturelle dont le symbole fut l'interdiction de porter le kilt et le tartan, sauf pour ceux qui servaient dans l'armée britannique !

La version originale de l'hymne contenait d'ailleurs un couplet très peu sympathique pour les Ecossais, qui bien évidemment a disparu depuis longtemps de la version officielle.

En fait, quand le God save the king fut chanté pour la première fois, ce n'était pas un hymne national au sens où on l'entend aujourd'hui, mais un chant patriotique (comprenons : favorable à la dynastie des Hanovre, anglican et anglais puisque le prétendant Stuart s'appuyait sur une partie des Ecossais), joué pour la première fois semble-t-il sur un théâtre, lors d'une représentation d'une pièce appelée L'alchimiste. Rien d'étonnant à ce que des couplets de circonstance aient disparu quand le chant commença à prendre vraiment tournure d'hymne national. Les couplets les plus caractéristiques restèrent.

La version jouée actuellement de l'hymne britannique est très courte selon une tendance propre à tous les hymnes actuels; elle se réduit à la strophe :

God save our gracious Queen,
Long live our noble Queen,
God save the Queen !
Send her victorious,
Happy and glorious,
Long to reign over us ;
God save the Queen !

Que Dieu protège notre gracieuse Reine,
Longue vie à notre noble Reine,
Que Dieu protège la Reine !
Rends-la victorieuse,
Heureuse et glorieuse ;
Que soit long son règne sur nous,
Que Dieu protège la Reine !

 

Il est dommage que la version actuelle  n'intègre plus les belles paroles de fraternité des peuples, qui sont sauf erreur déjà dans la version de 1745-46 du God Save the King, donc plus de quarante-cinq ans avant La Marseillaise :

 

Lord, make the nations see

That men should brothers be,

And form one family

The wide world o'er.

 

Dieu, fais voir aux nations
Que les hommes devraient être frères,
Et ne former qu’une seule famille
De par toute la terre.

 

Ces vers sont bien plus harmonieux que la laborieuse élucubration universaliste des deux derniers couplets de La Marseillaise, vantés par M. Edgar Morin (couplets qui ne sont pas de Rouget de Lisle).

 

Déjà au début du 18ème siècle, dans une ode pour l'anniversaire de la reine Anne (en 1713), mise en musique par Haendel, qui faisait alors ses débuts en Angleterre, on trouve ce couplet final :

United nations shall combine

To distant climes the sound convey

That Anna's actions are divine

And this is the most important day !

The day that gave great Anna's birth,

Who fix'd a lasting peace on earth. 

 

Les nations unies se mettront d'accord

pour faire savoir aux lieux les plus lointains

que les actions d'Anna sont divines

et que ce jour est le plus important !

le jour qui a donné naissance à la grande Anna

qui a apporté sur terre une paix durable.

 

Il s'agissait de célébrer la reine Anne ( son prénom avait bien la forme française,  que le texte appelle Anna en latinisant le nom) après la paix d'Utrecht. Bien sûr, le chant est flatteur (il est fait pour ça) mais les mots nous frappent encore : les nations unies, une paix durable. Haendel et son parolier, Ambrose Philips, semblent mieux annoncer un futur pacifique que les deux derniers couplets de La Marseillaise.

Au pire, dans l'ode anglaise, les mots sont restés des mots, une intention généreuse mais illusoire. Dans La Marseillaise, les mots  et les intentions ont été le contraire de la réalité puisque c'est la guerre que la révolution a apportée au monde et pas la paix

Cette guerre fut durable puisque Guglielmo Ferrero voyait dans la révolution l'origine des malheurs de l'Europe jusqu'aux deux guerres mondiales incluses, notamment par l'invention de la conscription, inventée par la France, qui de proche en proche, obligea tous les pays à faire de même et transforma les guerres en hécatombes.

 

 

 

HYMNES INVARIABLES

 

 

Parmi les hymnes qui n'ont pas changé, on trouve l'hymne néerlandais, Wilhelmus van Nassouwe (Guillaume de Nassau), souvent abrégé en Het Wilhelmus (Le Guillaume), chanté depuis 1574; c'est le plus ancien hymne national au monde (mais il est probable que son utilisation en tant qu'hymne national est plus récente). Parmi les auteurs à qui on a attribué les paroles, on trouve deux Bruxellois, Philippe de Marnix, baron de Saint-Aldegonde, et Balthasar Houwaert (d'après Wikipedia)

Dans cet immobilisme d'un chant vieux de 440 ans, on peut voir un étonnant symbole de conservatisme chez un peuple pourtant réputé socialement progressiste.

Avec sa mélodie paisible et ses paroles graves qui font parler Guillaume d'Orange-Nassau, le chef de la rébellion contre le pouvoir oppressif des Espagnols, il symbolise l'esprit national et protestant des Néerlandais qui apparaissent comme nation à cette époque (puisque les provinces du nord se séparent alors, en simplifiant des événements passablement plus complexes, des provinces du sud, qui resteront catholiques et formeront plus tard la Belgique)

Les initiales de chaque couplet (il y en a 15)  forment le nom Willem van Nazzov, autre orthographe d'époque (procédé de l'acrostiche). 

Une comparaison possible avec La Marseillaise dans ce "conservatisme"? Pourquoi pas, mais si on comprend que les Pays-Bas aient gardé intact comme on garde intact un lieu historique, le chant qui symbolise leur naissance comme nation indépendante (et protestante !), ce n'est quand même pas le cas pour La Marseillaise, sauf à dire que la France apparaît seulement en 1792...

On notera que dans le chant, Guillaume de Nassau réaffirme qu'il a toujours honoré le roi d'Espagne, paradoxalement (il veut dire qu'il a été forcé à la rébellion - un homme fidèle à son souverain ne prend pas les armes contre lui sans de graves motifs) :

 

Wilhelmus van Nassouwe
ben ik, van Duitsen bloed,
den vaderland getrouwe
blijf ik tot in den dood.
Een Prinse van Oranje
ben ik, vrij onverveerd,
den Koning van Hispanje
heb ik altijd geëerd.

In Godes vrees te leven
heb ik altijd betracht,
daarom ben ik verdreven,
om land, om luid gebracht.
Maar God zal mij regeren
als een goed instrument,
dat ik zal wederkeren
in mijnen regiment.

 

Guillaume de Nassau
je suis, de sang allemand,
à la patrie fidèle
je reste jusque dans la mort.
Un Prince d'Orange
je suis, franc et courageux,
le Roi d'Espagne
j'ai toujours honoré.

 

De vivre dans la crainte de Dieu
je me suis toujours efforcé,
pour cela je fus banni,
de mon pays, de mon peuple éloigné.
Mais Dieu me mènera
comme un bon instrument,
de telle manière que je retourne
dans mon régiment.

 

 (la traduction Wikipedia est certes perfectible, il faut reconnaître que les inversions multiples du style du XVIème siècle ne facilitent pas la lecture; une ambiguïté : faut-il traduire Duitsen bloed, par sang allemand ou sang néerlandais ? ) 

 

On a parlé plus haut de l'existence dans un même pays de deux hymnes : l'hymne national et un hymne plus spécialement joué en l'honneur de la famille royale.

C'est le cas au Luxembourg où existe l'hymne national Ons Heemecht , en langue luxembourgeoise (Notre patrie) et un hymne grand-ducal.

ll est intéressant de savoir qu'avant 1895, l'hymne luxembourgeois était joué sur une musique très connue dans le monde anglo-saxon (To Anacreon in Heaven, A  Anacréon aux cieux, composée par John Stafford Smith en 1771 pour l'Anacreontic club, un club de chanteurs amateurs et de bons vivants londoniens placés sous l'invocation du poète grec de l'Antiquité Anacréon). Cette musique  est aussi devenue la musique de l'hymne américain, The star spangled banner (La bannière étoilée)...

Voici le dernier couplet de To Anacreon in Heaven :

 

Ye Sons of Anacreon, then join hand in hand; 

Preserve unanimity, friendship and love!  !

'Tis yours to support what's so happily plann'd; 

You've the sanction of Gods and the fiat of Jove.

While thus we agree Our toast let it be: 

"May our club flourish happy, united and free! 

And long may the sons of Anacreon intwine 

The Myrtle of Venus with Bacchus's Vine.

 

  Nous fils d'Anacréon, joignons alors les mains ;

Préservons l'union, l'amitié et l'amour !

C'est à vous de soutenir ce joyeux projet

  Vous avez l'approbation des dieux et l'agrément de Jupiter.

C'est pour cela que nous portons ensemble ce toast :

"Puisse notre club fleurir heureux, uni et libre !

et puissent longtemps les fils d'Anacréon mêler

Le myrte de Vénus avec la vigne de Bacchus

 

 

L'hymne propre à la famille grand-ducale s'appelle De Wilhelmus (le Guillaume, équivalent du Het Wilhelmus néerlandais en langue luxembourgeoise) mais n'a ni les paroles ni la musique de l'hymne néerlandais.

Jusqu'en 1919 le chant  De Wilhelmus luxembourgeois avait les mêmes paroles que son homologue néerlandais (puisque les souverains du Luxembourg et des Pays-Bas ont longtemps été identiques) puis des nouvelles paroles ont été adoptées en 1919 pour évoquer le mariage entre  la Grande-Duchesse Charlotte et le prince Félix. Les paroles qui ne sont généralement pas chantées, évoquent d'abord l'histoire d'amour contrariée par la première guerre mondiale des deux époux  :                

Zwee Kinnékskanner, déi trei sech léif,
koumen ausenaaner, wäit an déif.
Zwee Kinnékskanner, déi trei sech léif,
hu gebaangt, op d'Gléck nach bléie géif.

Deux enfants royaux dans un amour vrai,
Ont été séparés grandement et profondément;
Deux enfants royaux dans un amour vrai

Ont prié en silence pour la paix:

 

Puis le chant continue en évoquant la fidélité mutuelle du peuple et de la dynastie luxembourgeoise.

 

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Le premier couplet du Het Wilhelmus sur une canette de bière des Pays-Bas (marque Schulten Bräu); notez la couleur orange (couleur de la famille royale issue des princes d'Orange) et l'inscription "proost op Oranje" ("trinquez [en] orange").

http://www.blik-op-blik.nl/

 

 

 

CONCLUSION

 

 

 

 En 1920, le célèbre professeur Albert Mathiez, spécialiste de l'histoire de la révolution, prononça une conférence à  l’École des hautes études sociales, sous le titre : Pourquoi nous sommes robespierristes (texte complet sur le site de la Société des études robespierristes, .http://ser.hypotheses.org)

Dans cette conférence, il disait notamment : 

" Nous aimons Robespierre parce qu’il, a incarné la France révolutionnaire dans ce qu’elle avait de plus noble, de plus généreux, de plus sincère. Nous l’aimons pour les enseignements de sa vie et pour le symbole de sa mort. Il a succombé sous les coups des fripons. La légende, astucieusement forgée par ses ennemis qui sont les ennemis du progrès social, a égaré jusqu’à des républicains qui ne le connaissent plus et qui le béniraient comme un saint s’ils le connaissaient. Ces injustices nous le rendent plus cher."

 68 ans après, en 1988, le professeur Michel Vovelle, autre grand spécialiste de l'histoire de la révolution, prononça une conférence à Arras, ville natale de Robespierre, sous le titre : Pourquoi nous sommes encore robespierristes.

 M. Vovelle rendait ainsi hommage, autant qu'à Robespierre, à son prédécesseur Mathiez.

 Ainsi la France n'a pas cessé de faire naître des générations de nostalgiques de la "Grande révolution", surtout dans sa période robespierriste.

On se souvient aussi d'une chanson de Jean Ferrat, chantant avec sa voix chaude : "Ma France, elle répond toujours au nom de Robespierre".

Le culte quasi religieux de la révolution, et de la république fondée par les révolutionnaires convaincus est pour certains un véritable substitut aux religions traditionnelles, comme le montre Mathiez en appelant Robespierre un saint.

On a souvent fait remarquer que dans les autres pays, une république est juste une absence de monarchie ; en France c’est quelque chose de bien plus profond, mais cela nous entrainerait trop loin d’essayer de donner une définition de la république à la française – retenons que pour ses partisans c’est bien plus qu’une démocratie – et bien moins aussi, serait-on tenté d’ajouter.

La révolution française est un phénomène très complexe, contradictoire même,  et qui a son époque, fut loin de susciter l'unanimité sauf à s'arrêter à des épisodes comme la fête de la Fédération (unanimité de façade probablement). La véritable image de la révolution, c'est le gouvernement du comité de salut public, c'est Robespierre qui l'incarne comme le remarquait Mathiez, c'est aussi la Terreur, c’est un régime qui représentait, comme on l’a dit souvent, la minorité d’une minorité et une tentative d'imposer une version pré-totalitaire, intolérante et violente de la république.

Il y a deux façons de "prendre" un hymne qui trouve son origine dans une période aussi troublée que la révolution, que beaucoup de contemporains appelèrent une période de malheurs.

La première consiste à prendre l'hymne comme un héritage, une tradition mais sans attacher trop d'importance à l'époque qui l'a vu naître. Les origines révolutionnaires de La Marseillaise ne sont pas rejetées pour autant : on est fier d'avoir "fait la révolution" et pourquoi pas d'avoir inventé la démocratie (autant y aller carrément !) et les valeurs de consensus actuelles. Le passé est interprété d'après le présent  avec désinvolture par des gens qui ont une faible connaissance de l'histoire (et qui s'en moquent en général, sauf à s'indigner quand on essaye de rétablir la vérité historique justement).

Une variante de cette attitude consiste à retenir (comme le firent certains contemporains de la révolution) surtout l'aspect militaire de l'hymne et son usage comme hymne "patriotique" plus que politique, en fait un hymne national dans un sens strict qui exalte le pays, indépendamment même de son régime ou des valeurs politiques qu'il se donne. Cette Marseillaise peut facilement devenir nationaliste et on ne trouve pas scandaleux qu'elle ait été l'hymne des guerres de conquête ou de la colonisation (c'est notre passé, pourquoi en avoir honte, diront certains).

On n’est pas loin de la phrase attribuée (entre autres) à l’officier américain Decatur, le créateur des marines au début du 19èmesiècle, « Right or wrong, my country » (qu’il ait  tort ou raison, c’est mon pays » - une attitude qui se comprend avant tout en parlant des actions militaires et des guerres étrangères - pour la politique intérieure, elle n'aurait pas grand sens).

C'est cette idée de La Marseillaise conquérante et nationaliste que Tchaïkovski utilise dans son ouverture 1812  pour symboliser les troupes françaises napoléoniennes qui envahissent la Sainte Russie (a priori sans vérité historique puisque le régime de Napoléon avait proscrit La Marseillaise, mais c'est une utilisation symbolique) ; à la fin de l'oeuvre, cette Marseillaise est "vaincue" par l'hymne tsariste qui triomphe tandis que sonnent toutes les cloches des églises de la Sainte Russie.

Dans La Bataille de Vittoria (connue aussi comme La Victoire de Wellington), composée par Beethoven pour célébrer une victoire de Wellington en Espagne contre les troupes françaises de Napoléon,  ce n'est pas La Marseillaise qui sert de thème musical pour les troupes françaises, mais Marlbrough s’en va-t-en guerre...

 

Aujourd'hui, l'hymne continue à jouer son rôle d'affirmation nationale lorsqu'il est interprété avant les matches de football ou de rugby - c'est l'hymne des combats sportifs qui ont remplacé, heureusement, les combats armés, du moins en Europe occidentale. 

Les autres admirateurs de l'hymne français n'aiment pas trop ces relents de chauvinisme ni cette vision de la révolution comme l'époque qui nous a permis de vivre dans une démocratie de marché. Eux retrouvent dans La Marseillaise le sens vraiment révolutionnaire qu'elle portait à l'époque et qui doit toujours inspirer le pays qui en a fait son hymne. C'est le sens des remarques d'E. Morin.

Certes, on évite d'insister sur la violence révolutionnaire, sur la Terreur, sur la répression de la Vendée, on arrondit les angles en présentant comme ennemis désignés par La Marseillaise seulement les rois étrangers, ou les aristocrates au sang bleu (ennemis bien fantômatiques), mais rien de plus.  On feint de croire que malgré les luttes à mort que se livrèrent entre eux les partisans de la révolution, ils étaient finalement d'accord sur l'essentiel  et donc que La Marseillaise représentait leur idéal commun, ce qui n'est qu'une simplification de l'histoire.

Evidemment quelques héritiers des Jacobins, bien que marginaux, ne trouvent rien à redire même à la Terreur (sauf de s'être arrêtée en chemin sans avoir créé "l'homme nouveau" dont rêvaient les révolutionnaires extrémistes).

L'hymne pouvait fédérer à son époque les Jacobins, les Hébertistes et les Cordeliers, c'est-à-dire les révolutionnaires intransigeants, et même certains Girondins à la fin de 1792 (qui allaient vite voir le gouffre qui s'ouvrait sous leurs pieds). Les monarchistes constitutionnels comme Rouget et de Dietrich avaient peut-être inventé La Marseillaise, mais elle leur avait échappé très vite.

Mais peut-on croire qu’au moment où la politique de Terreur fut à son apogée, que les Vendéens, les habitants de Lyon, de Nantes ou de Toulon étaient massacrés et mitraillés sur ordre des Conventionnels en mission, que la guillotine fonctionnait à plein, à Paris, Bordeaux ou Marseille, que des millliers de paysans alsaciens se réfugiaient dans l'Empire germanique, que la plupart des Français attendaient que l’orage passe, peut-on croire que La Marseillaise était encore un hymne fédérateur et qu’à part les militants jacobins, il y avait encore beaucoup de gens pour croire que « ces féroces soldats » étaient les soldats ennemis ? 

Il semble difficile d'identifier un hymne national à une période qui a avant tout été une période de guerre civile.

On dira que cette période a été une époque de guerre civile mais que la révolution et la république ont gagné, preuve qu'elles correspondaient au voeu de la majorité.

Oui, elles ont gagné, avec 80 ans d'écart; c'est la IIIème république qui a imposé une vision de la révolution et de la république comme unanimement acceptées à l'époque révolutionnaire sauf par quelques adversaires marginaux.

Compte tenu du torrent événementiel de la période révolutionnaire, prétendre isoler un moment d’unanimité est une illusion, surtout au regard des haines inexpiables qui se manifestèrent principalement à partir de 1792. 

La vision réductrice inventée par les républicains des années 1870-80 s'est imposée aujourd'hui assez largement. 

Si on désapprouve ce bricolage historique, quelle serait la bonne  attitude à adopter ?

Faut-il ne conserver que l'air et la jouer sans paroles ( comme La Marcia real espagnole)?

Faut-il modifier les paroles de La Marseillaise comme cela a été fait pour La Brabançonne trente ans après la version d'origine  ?

C'est ce que proposent certains. On se rappelle que l'abbé Pierre avait été l'un de ceux qui voulaient de nouvelles paroles plus pacifiques pour l'hymne français. Ces novateurs ont des des arguments sérieux et qui méritent l'attention.

Pour en savoir plus sur l'une des initiatives en ce sens, on peut consulter le site de Pierre Ménager,  http://www.uneautremarseillaisepourlafrance.fr/.

Ce site prend également parti vigoureusement contre l'interprétation à la mode, sang impur = sang des patriotes.

 

Ne nous le cachons pas, les mêmes raisons qui font que les Français se représentent la très complexe période révolutionnaire comme une image d'Epinal simpliste, les mêmes raisons qui font que depuis plus de cent ans qu'elle est l'hymne national français, La Marseillaise n'a pas changé de paroles, semblent présager qu'aucun changement n'interviendra. L'alliance de ceux qui versent des larmes au nom de Robespierre, des nostalgiques des massacres héroïques du passé qui résument pour eux toute l'histoire de France, et des conformistes purs et simples est encore solide, 

Certains d'entre eux paraissent paradoxalement avoir décidé de changer le sens de La Marseillaise en conservant les paroles et sans même s'en rendre compte !

Il suffit de rechercher sur internet  pour voir que l’interprétation selon laquelle le « sang impur » serait le sang des révolutionnaires, soldats volontaires ou  sans-culottes, tend à se répandre, avec des prétentions à « rétablir » la vérité historique contre les « ignorants ». Ainsi une version qui n’existait pas il y a quelques années et inventée pour « blanchir » La Marseillaise d’imputations désagréables, est en train de devenir une vérité historique !

Que cette interprétation ait été complètement inconnue durant deux siècles ne gêne pas nos « révisionnistes ». .A les croire, la réputation du pauvre Rouget de Lisle n’en sortirait pas grandie : il aurait été tellement mauvais écrivain que le sens réel de ses paroles a mis plus de deux siècles à être compris et les Français depuis deux siècles ont été tellement nuls qu'ils avaient compris que le sang impur était celui des ennemis !

Apparemment, dans ce pays le ridicule ne tue plus.

A ce compte-là, avec un peu plus de bonne volonté, on pourrait peut-être donner un sens différent à toutes les paroles de La Marseillaise ?!

Faisons encore confiance à la phrase d'un esprit bien supérieur à ces manipulateurs  naïfs qui croient à leur manipulation : " Ce n’est pas parce qu’un mensonge se propage qu’il devient une vérité" ( le Mahatma Gandhi).

 

Et l'auteur, quel est finalement son avis ?

Il se contentera d'une citation. L'écrivain fantastique américain H. P. Lovecraft n'aimait pas son environnement.

Il a dit un jour : "Le 4 juillet [le jour de la fête nationale américaine] quand tout le monde chante The star spangled banner [La bannière étoilée, l'hymne américain], moi, tout bas, je chante God save the King".

 

 

 

 

 

 

APPENDICE   (QUE VOUS N'ÊTES PAS OBLIGÉS DE LIRE !) :

REVIENS, ROBESPIERRE, OU LE CULTE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE NUIT GRAVEMENT A L'ESPRIT CRITIQUE

 

 

 

 

Les dévots de la révolution en viennent inconsciemment parfois à travestir l’histoire quand on parle de la « grande révolution » et de ses grands hommes.

 

ROBESPIERRE ET MARSEILLE

 

Un professeur de classes préparatoires à Marseille, qui est visiblement un homme de droite, s’est indigné [en 2013] dans son blog qu’un élu marseillais (de droite aussi) ait proposé de débaptiser une place Robespierre qui existe à Marseille (une des rares de France) pour lui donner le nom d’un couple de défenseurs des traditions provençales , initiative très parlante en soi.

Il invite donc à signer les pétitions contre cette initiative, d'autant que s'il "aime bien" les félibres, (les mainteneurs de la poésie et des traditions provençales) , dit-il, c'est quand même plutôt une bande d'imbéciles heureux.  Les provençalistes apprécieront et lui répondront, je l'espère.

Notre professeur, qui se proclame « républicain » dans le sens que le mot a en France,  enrage qu’on veuille toucher à son idole, « l’incorruptible ». 

Il est d'ailleurs en bonne compagnie  (je ne sais pas s'il s'agit d'une compagnie d'imbéciles heureux). Un comité de professeurs ou de chercheurs au CNRS (certains sont clairement de gauche) grands spécialistes de la révolution, a lancé une pétition pour s'opposer à l'initiative de l'élu et défend la mémoire de Robespierre en affirmant qu'une honteuse propagande fait de lui le responsable de la Terreur, alors que la "recherche historique" a fait justice de cette imputation. Nos professeurs veulent sans doute dire que Robespierre n'était pas le "seul" responsable de la Terreur (ce que personne n'a jamais dit) mais on apprécie comment ces maîtres du discours arrivent à présenter les choses.

Pour le reste, Robespierre est pour eux un des fondateurs de la république, il a inventé la devise républicaine (ah ?) et débaptiser la place est un indice de la volonté d'expulser la révolution de notre histoire.

Il y a d'ailleurs un rapport entre Robespierre et Marseille selon eux : "Ajoutons qu’il a été, dès 1790-1791, le porte-parole des patriotes marseillais en butte aux attaques des autorités aristocratiques locales, qu’il a entretenu une correspondance politique suivie avec les révolutionnaires phocéens qui l’ont remercié à plusieurs reprises en lui demandant d’être leur défenseur".

Mais je croyais qu'à partir de 1790, Marseille avait une municipalité "patriote" 'avec le maire Etienne Martin ? Alors qui sont ces autorités locales aristocratiques ?

Mais puisque ce sont des historiens qui le disent ! Rien sur le fait que Marseille se soit soulevée contre la Convention (donc contre Robespierre) en 1793 , (révolte dite "fédéraliste") et que la ville ait ensuite eu la réputation d'une ville monarchiste ? Nos historiens répondraient que cette révolte de 1793 et que les attitudes ultérieures n'étaient pas celle de tout Marseille, je suppose ? Et les relations de Robespierre avec les "révolutionnaires marseillais", sont-elles représentatives de relations avec "tout Marseille" ?

Comme si à un quelconque moment de la révolution on pouvait dégager une unanimité totale. En tous cas les Jacobins marseillais furent décimés à l'époque de la Terreur blanche, puis retrouvèrent un pouvoir limité quand le Directoire s'appuya sur les anciens Jacobins tout en les maintenant en laisse, enfin ils disparurent complètement du paysage (les anciens notables jacobins se fondant dans le personnel napoléonien, comme Granet et Mossy) . 

Il serait difficile à nos historiens de le nier. Lorsque Louis XVIII revint en France, en 1814, tous les observateurs ont parlé d'une véritable unanimité des Marseillais pour applaudir ce retour. A ce compte-là; on pourrait plus valablement donner le nom de Louis XVIII à une place marseillaise que celui de Robespierre qui fut peut-être le grand homme de 20% des Marseillais de l'époque révolutionnaire, ou moins encore (chiffre impossible à déterminer, bien évidemment mais c'est une escroquerie intellectuelle de prétendre à des liens de sympathie entre Robespierre et "Marseille" en prenant la ville dans son ensemble.

Au fait, Robespierre s'est-il opposé à ce que Marseille soit débaptisée au début de 1794 par les Conventionnels en mission Barras et Fréron, nouvellement arrivés à Marseille pour y procéder à une répression plus énergique que leurs prédécesseurs après la reprise de la ville par les troupes de la Convention) , et reçoive l'appellation provisoire de "Ville sans nom" ? Certes la Convention lui restitua son nom, quelques mois après la décision des Conventionnels en mission de la débaptiser pour la punir.

De plus invoquer des liens de Robespierre avec Marseille de 1790-91, c'est montrer a contrario qu'il n'y a plus de liens avec lui dans les années suivantes, alors que ce sont justement celles où Robespierre devient un homme de premier plan et incarne la révolution !.

Nos enseignants proclament qu'il n' y a rien de politique dans leur pétition, sinon l'amour de la république.  Un autre enseignant n"hésite pas à parler de Terreur mémorielle, retournant ainsi la notion de Terreur contre les ennemis de la Terreur (procédé bien connu).

Evidemment, les militants communistes et du Front de gauche font chorus à cette intervention; parmi eux un membre du Front de gauche qui est l'auteur d'un livre : Reviens, Robespierre ! 

Reviens ? Mais il n'est jamais parti ! Comme si Robespierre ou la révolution (jacobine) étaient mal considérés en France où presque tout le corps enseignant fait partie de leurs laudateurs.  

Peut-être voudrait-on que Robespierre, la Convention et même la Terreur soient non seulement au pouvoir dans les mémoires mais aussi dans la réalité ? On ne s'interroge pas sur les raisons qui firent à l'époque que les Jacobins furent éliminés. Ah, oui, c'est le complot des méchants ! Ainsi les nostalgiques de Robespierre en viennent à invoquer le même complotisme que les nostalgiques de l'Ancien régime...

Un dirigeant du Front de gauche (ou le même?), professeur d'histoire, rappelle sur son blog qu'on veut débaptiser la place Robespierre pour lui donner le nom de membres du félibrige. Or, il nous explique (heureusement qu'il y a les profs !) que le félibrige est mouvement plutôt traditionaliste, réactionnaire, voire même raciste, puisque Frédéric Mistral, son fondateur,  parlait de "race" provençale (au sens de peuple) dans l'hymne provençal Coupo Santo.

A e compte-là, on parlait aussi beaucoup sous la IIIème république de "race française", par exemple Jules Ferry. 

Certaines personnes qui écrivent sur le blog du frontiste de gauche vont jusqu'à dire que la Terreur a duré deux mois seulement et a fait 1500 victimes (seulement), en réduisant la Terreur à ce qu'on a appelé la grande Terreur et les victimes aux guillotinés de ces deux mois et en faisant l'impasse sur la Terreur tout court -  donc pour eux la grande Terreur a fait bien moins de victimes que "les rois" (quels rois ? Clovis et Charlemagne aussi ? et pourquoi ne pas compter aussi les victimes des Aztèques?).

 

CARRIER CONTRE ROBESPIERRE

 

 Notre professeur  marseillais de classes préparatoires qui, lui, est de droite, reprend pourtant en partie ce genre d'argumentation. Pour lui, loin d'être responsable de la Terreur (ouvertement, personne n'approuve vraiment la Terreur - mais on peut faire comprendre à demi-mot qu'on n'est pas vraiment contre !), Robespierre aurait  au contraire contrecarré les terroristes les plus impitoyables, il aurait même fait condamner Carrier, le massacreur de Nantes, à la guillotine. « Bouh le vilain. Même que Robespierre l’a fait guillotiner » dit notre professeur, qui se veut rigolo, après avoir sur le mode plaisant rappelé  quelques exploits de Carrier qui faisait violer les suspectes avant de les faire noyer.

Carrier guillotiné sur ordre de Robespierre ! On croit rêver d’autant que notre enseignant dénonce ensuite l’ignorance des historiens (lesquels ? pas ceux qui se vantent que la recherche actuelle ait réévalué - à la baisse- les responsabilités de Robespierre) , qui auraient tendance à charger Robespierre.  Il se trompe seulement sur qui a fait guillotiner l’autre.

Il est vrai que Robespierre a probablement été à l’origine du rappel à Paris de Carrier. Il trouvait peut-être la violence forcenée de ce dernier contre-productive, mais surtout Carrier ne faisait pas partie des amis de Robespierre qui se méfiait vraiment de beaucoup de gens. Le résultat fut que Carrier participa à l’élimination de Robespierre au 9 thermidor.

Mais son activisme terroriste rattrapa vite Carrier. Mis en cause par les modérés, dénoncé pour ses crimes par plus d’une centaine de notables nantais qu’il avait fait transférer à Paris pour y être jugés et qui sont acquittés dans l’atmosphère de libération qui suit le 9 thermidor, il est arrêté à peine un mois après la chute de Robespierre. Les autres conventionnels terroristes, craignant d’être accusés à leur tour, en font un bouc émissaire (mais le tour de certains viendra aussi). Carrier se défend en disant qu'il a obéi aux ordres de la Convention, puis il attaque ses collègues conventionnels en disant : « Tout est coupable ici, jusqu'à la sonnette du président. Vous serez tous enveloppés dans une proscription inévitable ». Chargé par ses ex-complices du comité révolutionnaire nantais, il est guillotiné (16 décembre 1794).

Comme notre professeur n'en est pas à une inconséquence près, il met aussi à l'actif de Robespierre d'avoir soutenu les débuts de Bonaparte (ce dernier a-t-il jamais été plus qu'un simple nom d'officier, et encore, pour Robespierre - c'est plutôt son frère, Augustin Robespierre, représentant de la Convention en mission dans le sud de la France, qui soutint le jeune Bonaparte à l'époque du siège de Toulon et ensuite) ; donc indirectement Robespierre aurait permis à l'Empire napoléonien d'exister ! Comme le dit une des personnes qui ont répondu sur son blog, autant penser que les Israéliens trouvent des aspects positifs à la Shoah, parce que sans elle, il n' y aurait pas eu d''Etat d'Israël  !

Ce professeur un peu ignorant n’est pas professeur d’histoire, certes, mais de lettres. On peut au moins se renseigner avant d’écrire sur les aspects factuels, surtout quand on prétend que l’enseignement « actuel » fabrique des crétins (titre d'un de ses livres)…

De plus, je ne sais pas si ce professeur  est lui-même Marseillais d’origine, mais il pourrait se rappeler que Marseille fut soumise à une répression féroce après s’être soulevée contre la Convention, fut même débaptisée (par les Conventionnels en mission) et appelée provisoirement « Ville sans nom ». Or, Robespierre, s'il n'est pas responsable de tout, ou seul responsable, incarne la période jacobine de la révolution, et c'est avec son accord et sa participation, en tant que membre éminent du comité de salut public, que toutes les mesures répressives de l'époque furent adoptées au niveau central.

Préférer Robespierre à des félibres ne parait pas être la marque d’un Marseillais conséquent.

Depuis l'affaire a été réglée et la place conserve son nom.

 

 

 [ Vous pouvez lire une version plus développée de cet appendice dans mon message suivant : Robespierre et Marseille, ou Quelle place pour Robespierre ?