LA MARSEILLAISE : SANG IMPUR ET BONNES INTENTIONS

PREMIERE PARTIE

 

 

  [ Avertissement : dans cette étude, nous écrivons La Marseillaise en caractères droits, les autres noms de chants en italique. Nous écrivons aussi le plus souvent "révolution " sans majuscule (sauf dans les citations de textes qui l'écrivent avec une majuscule) et cela sans parti-pris spécial  ]

 

 

 

 

De récentes controverses concernant l'hymne national français, La Marseillaise, nous amènent, une fois de plus, à nous retourner sur la Révolution française et sur son image pour la postérité.

Nous utiliserons pour cela (que le lecteur qui a lu nos autres articles nous pardonne ) des éléments qui figurent déjà dans certaines de nos études antérieures et qui, réunis, constituent déjà une bonne introduction (enfin, nous l'espérons !) au contexte historique de la composition et de la propagation de ce qui allait devenir l'hymne national français.

En effet, ceux qui considèrent que La Marseillaise contient un message toujours d'actualité font obligatoirement référence à la période historique de son apparition et même à la période (postérieure d'un siècle) qui a fait de La Marseillaise l'hymne officiel de la république française, au début de la IIIème république .

Considérer le contexte historique de l''apparition de La Marseillaise n'est donc pas une incongruité ou un inutile pinaillage, et ceux qui voient dans La Marseillaise un programme permanent de la république française sont les premiers à se référer à ce contexte.

La Marseillaise n'est pas n'importe quelle chanson dont le hasard aurait fait l'hymne de la France et qui n'aurait de valeur que par tradition, sans égard aux paroles et au sens historique et politique de celles-ci, un hymne qu'on révérerait seulement parce qu'il est un héritage historique (ce qui aurait pu être le cas, comme on le verra, de l'air  Partant pour la Syrie qui a tenu  lieu d'hymne national sous le Second Empire).

Ce n'est pas non plus un hymne national fondé sur la seule musique comme il en existe certains (la Marcia real espagnole par exemple).

Pour le meilleur ou pour le pire, les paroles de La Marseillaise, le sens qui a été le leur lors de la création du chant, et la musique, sont liés pour toujours. Reste à voir comment...

 

 

 

 

LES PREMIERS MOIS DE 1792

 

 

 Nous sommes en 1792.

La révolution française commencée en 1789 a pour le moment abouti à la création d'une monarchie constitutionnelle (en pratique déjà existante depuis que le roi a accepté la formation de l'Assemblée nationale constituante) , le nouveau régime est consacré par la  publication d'une constitution en 1791.

Mais la tension entre les divers camps en présence (nostalgiques de l'Ancien régime, monarchistes constitutionnels, partisans d'une révolution plus radicale voire sociale) ne se relâche pas et au contraire s'exaspère. Il est clair qu'on va vers des épreuves plus grandes encore et sans doute vers la guerre civile.

Mirabeau, en 1791, dit à son ami le comte belge de Lamarck : Je peux vous dire comment cela va finir: le roi et la reine y perdront la vie et le peuple dansera sur leurs cadavres.

Mirabeau qui veut à tout prix éviter que les révolutionnaires extrémistes arrivent au pouvoir, conseille au roi de quitter Paris où il est quasiment prisonnier, de se réfugier dans une province fidèle (s'il y en a encore...) et de là, d'appeler à lui tous les modérés (les "honnêtes gens" dans le jargon de l'époque) pour écraser les révolutionnaires extrémistes, qui sont fortement implantés à Paris, notamment au club des Jacobins (mais ce club comporte encore beaucoup de modérés) et dans d'autres cercles comme le club des Cordeliers.

Le tribun provençal, à la fois révolutionnaire et monarchiste, et finalement homme d'ordre, meurt de maladie en avril 1791 sans voir la réalisation de ses sombres prévisions.

Le roi essaye de s'enfuir (pour se mettre sous la protection des forces étrangères, hors des frontières française), Il ne va pas plus loin que Varennes (21 juin 1791). 

Rattrapé, le roi est ramené à Paris, mettant dans l'embarras tous ceux qui tiennent à la monarchie comme à un rempart contre les extrémistes.

Une manifestation a lieu sur le Champ de Mars le 17 juillet 1791 pour réclamer la déchéance du roi, à l'appel des révolutionnaires convaincus dont les membres du club des Cordeliers.

Ceux-ci sont déjà républicains; ils donnent au mot de république un sens novateur, bien différent des quelques républiques aristocratiques ou même démocratiques qui existent à l'époque, les unes fort anciennes comme Venise, Gênes, Raguse ou les cantons suisses, une autre très récente, les Etats-Unis.

La manifestation est interdite; elle a lieu quand même; les responsables du maintien de l'ordre, le maire de Paris, Bailly, et le ci-devant marquis de La Fayette (les titres de noblesse avaient été abolis), général commandant en chef la Garde nationale, font tirer sur les manifestants, causant une cinquantaine de morts (Marat, le journaliste révolutionnaire extrémiste qui publie L'Ami du peuple, dira qu'il y a eu 400 morts).

Le sang a coulé, désormais il sépare irrémédiablement les modérés des extrémistes.

Au club des Jacobins, les partisans d'une monarchie constitutionnelle (dont presque tous les députés à l'Assemblée législative) se séparent des autres membres et forment le club des Feuillants, Seuls quatre députés restent au club des Jacobins, dont Robespierre.

Les Jacobins, plus tard, se diviseront eux-mêmes et d'autres vagues de modérés se trouveront à leur tour rejetées "à droite" comme on commence à dire en se calquant sur la localisation des députés à l'assemblée (l'Assemblée nationale constituante, puis l'Assemblée législative à partir de 1791).

Que faire dans ce genre de situation pour éviter la marche à la guerre civile ?

La solution d'une partie des modérés est de trouver un dérivatif aux agitations des extrémistes en favorisant une guerre étrangère.

Les prétextes ne manquent pas : des émigrés contre-révolutionnaires se sont rassemblés dans les petits états princiers allemands près de la frontière française. On exigera de ces états et de leur suzerain, l'empereur germanique, qu'ils dispersent ces comploteurs. Et la réaction des princes allemands, qui pourtant répondent plutôt  favorablement aux exigences française, ne sera jamais assez suffisante pour ceux qui (chacun pour des motifs différents) veulent la guerre :

- le roi et son entourage (avec la reine Marie-Antoinette au premier rang) parce qu'ils pensent que les révolutionnaires vont la perdre, ce qui permettra la restauration de l'autorité royale (pas forcément une autorité absolue comme avant 1789 mais prédominante par rapport aux élus de l'assemblée); 

- les modérés de toutes tendances parce qu'ils y voient l'occasion de renforcer leur prestige et de détourner l'opinion des dangereuses sirènes des républicains et pire encore des révolutionnaires extrémistes comme Marat, qui est vu comme un demi-fou qui cherche à mettre le feu à la société;

- enfin les Jacobins qui veulent approfondir le programme révolutionnaire parce que faire la guerre aux monarchies leur parait une extension naturelle de la révolution française : ne faut-il pas apporter aux autres peuples les bienfaits de la révolution ?

Quasiment seul chez les hommes politiques, Robespierre (qui à l'époque n'est plus député mais a acquis une forte influence au club des Jacobins) est opposé à la guerre. Il finira par s'y rallier bien entendu quand la guerre permettra de séparer les "patriotes de toujours", bientôt républicains, des tièdes.

Après une période de tension, où les bellicistes comme Dumouriez (militaire mais nommé ministre des Affaires étrangères) ont évincé les pacifistes comme De Lessart, le gouvernement français, toujours monarchique, après le vote favorable de l'Assemblée législative, à la quasi-unanimité, déclare le 20 avril 1792 la guerre au Roi de Bohème et de Hongrie (appellation protocolaire du souverain autrichien, qui est aussi Empereur germanique ; la France semble vouloir ainsi éviter de déclarer la guerre à tout l’Empire constitué de dizaines de principautés ; aussi bien l’Empereur François II, à ce moment, n’a pas encore été couronné, ce qui tombe bien pour maintenir l’ambiguïté des intentions françaises ; il semble que si la France avait voulu déclarer la guerre à l’Empire, elle aurait employé l’appellation de « Roi des Romains », usitée pour les Empereurs germaniques non encore couronnés.

Quelques semaines après, le roi de Prusse, allié de l'Autriche, déclare la guerre à la France.

 

Lorsqu'il raconte cet épisode, Michelet dans son Histoire de la révolution française, se laisse aller à l'enthousisme le plus naïf, et la postérité lui a emboité le pas : à l'en croire toute la France s'était dressée contre l'ennemi et se précipitait pour s'enrôler. Mais sans haine, avec amour au contraire ! C'était une guerre pour libérer le monde de l'oppression (notons bien qu'il ne s'agit pas de se défendre, puisque c'est la France qui déclare la guerre) : "Guerre sublime, guerre pacifique pour fonder la paix éternelle"... "Oh, le grand coeur de la France en 92 ! Quand reviendra t-il jamais ! Quelle tendresse pour le monde, quel bonheur de le délivrer!  quelle ardeur de sacrifce ! "

Cet enthousiasme est un peu douché par l'annotation de Georges Walter à l'édition de l'Histoire de la révolution française  (édition de la Pléïade, puis Folio) :

"   Inexact. La grande majorité du peuple français était contre la guerre. Michelet fut la dupe du patriotisme de façade affiché  par un groupe de politiciens ambitieux, soutenus par quelques journalistes subventionnés".

Notons que Michelet trouvait normal de faire la guerre pour "libérer le monde", ce qui est quand même  gênant, surtout quand on sait que "le monde" dans son ensemble n'avait pas envie d'être libéré - du moins par la France, comme le remarque encore Georges Walter.

 

 L'armée française est placée sous les ordres de La Fayette, du maréchal ci-devant comte de Rochambeau (qui a participé à la guerre d'Amérique où il commandait les forces françaises venues aider les insurgés américains, mais qui apprécie peu la révolution française) et du Bavarois ci-devant baron (et comte au Danemark)  Lückner, vieux soldat d’Ancien régime à la retraite, qui a repris du service en 1791 et a été nommé maréchal de France,

C’est dans ce contexte que Rouget de Lisle va créer le chant de guerre de l’armée du Rhin qui deviendra La Marseillaise.

 

 

 

 UN MILITAIRE POETE AMATEUR 

 

 

Rouget de Lisle est un militaire issu d'une famille bourgeoise du Jura (son père est avocat) qui ajoute au nom de Rouget celui d'une terre appartenant à la famille, ce qui lui donne une apparence noble (il n'est pas le seul à l'époque, où il y a probablement plus de faux nobles que de vrais); il a pu faire ses études à l'école militaire du génie de Mézières qui n'est (en principe) ouverte qu'aux nobles. Au moment de la déclaration de guerre, il est capitaine du génie en poste à Strasbourg. 

Il est lié avec le maire de Strasbourg, le ci-devant baron de Dietrich, un industriel, "patriote", c'est-à-dire  partisan des idées révolutionnaires, mais monarchiste et modéré. Celui-ci tient un salon fréquenté par des jeunes militaires issus de la noblesse libérale : le comte Victor de Broglie, le duc d'Aiguillon, le marquis d'Urfé du Chastellet (à ce moment, ils ne portent plus leurs titres, comme leur ami de Dietrich, parce que la loi l'impose et parce qu'ils sont partisans d'une certaine égalité - devant la loi).

Dietrich est un membre important de la franc-maçonnerie locale, il appartient à la loge La Candeur, affiliée au Rite écossais rectifié, une franc-maçonnerie d'inspiration chrétienne toujours existante aujourd'hui,  qui s'est constituée à partir de la Stricte observance templière, maçonnerie plutôt ésotérique dont le grand-maître est  le duc de Brunswick-Lunebourg, qui meurt en 1792 justement ( à ne pas confondre avec son cousin le duc de Brunswick, qui a été placé à  la tête des forces austro-prussiennes dans la guerre contre la France, lui aussi franc-maçon).

Rouget lui aussi est franc-maçon d'une autre obédience, bien que son activité maçonnique paraisse assez réduite. Il est probable que, comme il est de règle entre francs-maçons d'obédiences différentes, Rouget fréquente la loge de Dietrich.

Rouget de Lisle est aussi poète et musicien amateur, Il a déjà écrit notamment les paroles d'un Hymne à la liberté (1791) commençant par ces mots : "Peuple français, peuple de frères", musique de Ignatz Pleyel, joué avec choeurs et grand orchestre à Strasbourg pour la proclamation de la Constitution.

 Dans ces premiers mois de 1792, Dietrich est déjà attaqué par des révolutionnaires bien plus "avancés" que lui, les Jacobins Laveaux et Euloge Schneider, et suspecté par eux d'être un "aristocrate" (un ennemi de la révolution). Schneider et Laveaux, ecclésiastiques défroqués, seront ensuite des partisans de la Terreur et  exerceront leur  dictature sur l'Alsace, mais n'étant pas dans la ligne du comité de salut public, ils finiront  guillotinés sur ordre de Saint-Just lors de sa mission en Alsace en 1794.

Le 25 avril 1792, Dietrich, en tant que maire, entouré de la municipalité et des officiers de l'armée, a annoncé solonnellement aux habitants de Strasbourg, par une proclamation lue à chaque carrefour, en français et en allemand, que la guerre a été déclarée.

Le soir, lors d'un dîner auquel sont présents Victor de Broglie, d'Aiguillon, Chastellet et des officiers subalternes comme Caffarelli du Falga, Masclet, Desaix (le futur vainqueur de Marengo), les enfants de Dietrich, Albert et Frédéric -  le premier est depuis 1791 chef du bataillon volontaire des Enfants de la patrie, et d'autres personnes dont des dames de la famille, Dietrich demande à son jeune ami Rouget d’écrire un chant entraînant pour l’armée, au moment où les volontaires s'engageaient en grand nombre (on parle de 100 000 volontaires). On ajoute que de Dietrich était agacé d'entendre chanter le Ça ira, chant vulgaire, et voulait un chant "noble" qui le remplacerait (les paroles du  Ça ira ont varié dans le temps, et sont devenues menaçantes avec le couplet "les aristoctates à la lanterne").

On dit que Rouget a composé son œuvre  dans la nuit du 25 au 26 avril. Après avoir d'abord montré son chant à son ami Masclet, Rouget le porta chez Dietrich et  son oeuvre fut chantée pour la première fois le 26 avril 1792 à Strasbourg dans la maison des Dietrich, avec l'accompagnement au piano d'une des filles de la famille..

Rouget aurait puisé puisé son inspiration, pour les paroles, dans des formules figurant sur des affiches patriotiques apposées dans Strasbourg par la municipalité. Le nom du bataillon dirigé par le fils Dietrich lui a sans doute inspiré l'apostrophe qui ouvre le premier couplet : Allons, enfants de la patrie.

Contrairement aux idées reçues, la création de cet hymne parut se faire dans une atmosphère plus mondaine que tragique, puisque la femme du Maire, Louise de Dietrich, écrivait le 12 juin 1792 à son frère Pierre Ochs, Chancelier du canton de Bâle (et qui devait jouer un rôle contesté dans les tribulations de la Suisse dans les années qui suivirent, aboutissant en 1798 à la création d’une République helvétique, république sœur de la République française) :

«  Comme tu sais que nous avons beaucoup de monde, et qu'il faut toujours inventer quelque chose, soit pour changer de sujet, soit pour traiter de sujets plus distrayants les uns que les autres, mon mari a imaginé de faire composer un chant de circonstance. Le capitaine du Génie, Rouget de Lisle, un poète et compositeur fort aimable a rapidement fait la musique du chant de guerre. Mon mari, qui est bon ténor, a chanté le morceau qui est fort entraînant et d'une certaine originalité. C'est du Gluck en mieux, plus vif et plus alerte ». 

Cette lettre est notamment citée dans le livre de Eric Hartmann, La révolution française en Alsace et en Lorraine, 1991. Il me semble qu'on la trouvait citée aussi dans l'article Wikipedia consacré à La Marseillaise mais l'indication a disparu: peut-être trouvait-on que le contexte de la création de l'oeuvre tel qu'il ressortait de cette lettre de Mme de Dietrich faisait trop mondanité de salon, entre charades et devinettes (on devine que Rouget de Lisle, poète amateur qui rêvait de se faire un nom par ses oeuvres, devait contribuer volontiers aux amusements de la petite société du ci-devant baron de Dietrich). 

Déjà l'idée convenue de Rouget de Lisle écrivant son chant sous l'effet d'une inspiration patriotique est un peu diminuée lorsqu'on sait qu'il a été invité à écrire un chant "de circonstance" par le ci-devant baron, et cela quasiment dans un but de "distraire" la société qui se réunissait chez les Dietrich, comme semble l'indiquer Mme de Dietrich.

Tout d'abord il faut signaler que l'hymne a été composé très peu de temps après la déclaration de guerre. A ce moment, les opérations n'ont presque pas commencé et la France est loin d'être envahie comme on le voit parfois écrit. Le contexte n'est donc pas celui d'un peuple attaqué à l'intérieur de ses frontières comme on le dit  pour expliquer la violence des paroles, sur laquelle on reviendra. De plus il ne faut pas oublier que c'est la France qui a déclaré la guerre.

A partir de là on peut se demander quel est le degré de sincérité des paroles du chant et si Rouget de Lisle ne les a pas un peu exagérées pour forcer l'effet. 

Un tableau bien connu de Pils (Isidore Pils) peint en 1849, donc bien après les faits, représente Rouget de Lisle chantant pour la première fois le chant de guerre de l'armée du Rhin chez le maire de Dietrich :  le peintre a donné à Rouget de Lisle une vague allure de Bonaparte jeune; probabement un Rouget de Lisle en perruque ou au moins portant les cheveux poudrés, comme il est probable que l'était le compositeur à l'époque, aurait fait mauvais effet dans ce tableau destiné à célébrer un moment fondateur de la république (la France est de nouveau une république depuis 1848 et Pils s'inscrit probablement dans cette perspective républicaine). L'allure passionnée qu'il donne aux auditeurs semble bien loin de l'atmosphère mondaine évoquée par Mme de Dietrich : la représentation d'un grand moment patriotique s'accomoderait mal de tasses de thé et de frivolités.

Signalons au passage qu'Isidore Pils  n'est guère connu aujourd'hui que pour ce tableau, devenu "icône de la république". Mais il accéda en son temps à la gloire pour son tableau de la Bataille de l'Alma (1861) victoire française lors de la guerre de Crimée sous Napoléon III.

Il semble que Rouget de Lisle n'a pas chanté le chant, puisque c'est le maire lui-même, bon ténor, qui l'a interprété. Quant à être un moment fondateur de la république, ce jour du 26 avril 1792 le fut, indubitablement, mais seulement de façon rétrospective et sans aucune intention d'aucun des participants, car il est probable qu'il n'y avait dans l'assistance que des monarchistes constitutionnels qui allaient payer assez cher leurs opinions politiques.

Selon le fils du baron de Dietrich, Rouget était un monarchiste constitutionnel, "et encore, des plus modérés" (cité par X. Maugendre, L'Europe des hymnes).

Dès  le dimanche suivant, l'oeuvre est exécutée en public par la musique  de la garde nationale devant les bataillons réunis sur la place d'armes de Strasbourg.

Voici le frécit que fait de cette première exécution publique Julien Tiersot, auteur à la fin du 19ème siècle de L'histoire de la Marseillaise :    :

"Les huit bataillons de la garde nationale s'alignèrent sur la place, et la population de la ville se porta en foule autour d'eux. Le commandant d'armes fit reconnaître aux soldats leurs officiers supérieurs, récemment nommés à l'élection, et l'on s'apprêtait à commencer le défilé lorsqu'arriva sur la place un nouveau bataillon qui venait de loin, les volontaires de Rhône-et-Loire. A leur tête était porté, en guise de drapeau, un aigle d'or aux ailes déployées. Les hommes avaient pour uniforme l'habit bleu de roi, veste, culotte et guêtres blanches, jarretières à broches de cuivre, chapeau retroussé et bordé en poil de chèvre, cocarde tricolore et cheveux en queue avec rosette et agrafe écarlate. Cette belle troupe, commandée par le Lyonnais Charles Seriziat, futur général de l'Empire, alla prendre la droite de la ligne et fit l'admiration des assistants par la précision de sa manoeuvre autant que par sa superbe tenue. Enfin, les tambours battirent, la colonne se mit en marche, et le corps de musique de la garde nationale de Strasbourg, sous la direction de son chef Jean-Zacharie Reisse, attaqua une marche : c'était le chant de l'hymne nouveau. L'on dit qu'en s'avançant aux accents inconnus de cette musique, les soldats se sentirent pris d'une ardeur subite. « Qu'est-ce donc que ce diable d'air ? disaient-ils. Il a des moustaches ! » [ à cette époque, les moustaches étaient surtout portées par des militaires].

A noter que Tiersot fait une légère erreur sur le commandant de la superbe troupe de volontaires de la région lyonnaise : le général  Sériziat mourut avant l'Empire; suspect et emprisonné sous la Terreur, il reprit ensuite sa carrière militaire et mourut en 1802, sous le Consulat, de la fièvre jaune, en combattant les Noirs anti-esclavagistes révoltés à la Guadeloupe.

La première exécution publique fut-elle un vrai triomphe ? il semble que Rouget, à la fin de sa vie, ait dit le contraire, mais finalement peu importe.

Une édition du chant de guerre (parole et musique) est faite par l'imprimeur de la ville, Th. de Dannbach, sans nom d'auteur.

Dans cette édition, l'hymne est dédié au Maréchal Lückner, commandant en chef de l'armée du Rhin, et on verra qu'il ne portera pas bonheur à son dédicataire ni à son inspirateur (de Dietrich) et à peine à son auteur.

Nous n'entrerons pas très avant dans des discussions musicologiques qui cherchent à comprendre comment un morceau musical très original (on ne peut pas lui enlever ce mérite !) a pu sortir du cerveau de Rouget de  Lisle, auteur quand même très médiocre pour le reste de ses compositions.

De là à penser que Rouget de Lisle a plagié d'autres compositeurs, il n'y a qu'un pas. 

L'article de Wikipedia sur La Marseillaise cite ainsi parmi les sources possibles de Rouget de Lisle : Holtzmann, maître de chapelle dans le Palatinat, (Credo de la Missa solemnis no 411), Grisons, un organiste de Saint-Omer (air du début de l'oratorio Esther, composé quelques années avant le chant de Rouget de Lisle ) et même deux passages de Mozart, l'un dans la Flûte enchantée, de 1791, et l'autre dans le concerto pour piano no 25, de 1786. On a même évoqué une participation du pianiste Ignatz Pleyel, qui connaissait Rouget de Lisle, mais qui à ce moment (semble-t-il)  se trouvait en Angleterre pour des concerts, ce qui n'empêche pas certains récits de faire état d'une visite de Rouget chez Pleyel (résidant à proximité de Strasbourg) pour obtenir sa collaboration après la commande de maire de Diretrich...

. Un musicologue du 19ème siècle, le célèbre Fétis, a même prétendu que le compositeur de la musique était un certain Navoigille, qui prenant connaissance quelque temps après à Paris, du chant de Rouget de Lisle, aurait composé la musique que nous connaissons (il faut sans doute comprendre que Navoigille aurait remplacé la musique originale de Rouget de Lisle par la sienne ?).

On a évoqué Jean-Frédéric Edelmann, un compositeur strasbourgeois de valeur, ami de Dietrich, auteur d'un oratorio aussi appelé Esther avant celui de Grisons (les liens avec l'oratorio de Grisons ne sont pas clairs); ce qui est certain c'est que Grisons, qui a vécu au-delà de l'époque révolutionnaire, n'a jamais revendiqué être l'auteur de La Marseillaise. Grisons a d'ailleurs très bien pu remanier par la suite  son oratorio pour y intégrer un passage inspiré par  La Marseillaise, devenue un thème populaire...

On n'a pas retrouvé la musique d'Edelmann mais ceux qui avaient entendu son oratorio disaient que la ressemblance avec La Marseillaise était évidente. Edelmann, révolutionnaire modéré, fut guillotiné sous la Terreur. La musicologue Sylvie Pécot-Douatte, aujourd'hui décédée, avait réuni des éléments tendant à attribuer à Edelmann la paternité du chant de l'armée du Rhin, devenu La Marseillaise.

Edelmann est-il le compositeur de La Marseillaise ? L'hymne de la révolution, surtout dans sa phase jacobine, fut-il composé par une des victimes de la révolution ?

Par contre, on doit écarter, sauf erreur, une influence de l'hymne du Wurtemberg, parfois cité au prétexte que Rouget de Lisle, jurassien,  aurait pu l'entendre lors de séjours à Montbéliard, à l'époque possession du duc  de Wurtemberg (le Wurtemberg devint ensuite dans les années 1800 un royaume grâce, paradoxalement, à son alliance avec Napoléon, devenu arbitre de l'Europe). En effet, ce bel hymne Preisend mit viel schönen Reden, date des années 1815-20, quand la plupart des pays se dotèrent d'hymnes. Son début évoque le début de la Marseillaise même si la suite est très différente.

Enfin, dans ce dossier toujours ouvert, on a évoqué en 2013 un compositeur assez connu (et violoniste virtuose) le piémontais Giovan Battista Viotti, dont on a redécouvert une oeuvre, Thème et variations en do majeur, identique à la mélodie de La Marseillaise. Mais cette oeuvre date-t-elle de 1781 comme on l'a dit ou de 1795, ce qui change tout ?  Viotti fit une carrière internationale, fut un moment compositeur de la Cour de France, ami de Marie-Antoinette. Il quitta la France pour l'Angleterre en 1792 et n'y revint que sous la Restauration, à l'invitation  du roi Louis XVIII. Il mourut paisiblement à Londres quelques années après. Il existe un Festival Viotti dans sa ville natale de Vercello (Verceil).

Si Viotti était vraiment le compositeur de l'air qu'aurait plagié ensuite Rouget de Lisle, pourquoi ne l'aurait-il pas dit ? Parce qu'être, même involontairement, le compositeur du chant identifié à la révolution française faisait mauvais effet pour un compositeur ami des monarques ? Par contre, s'il s'est inspiré du thème de La Marseillaise en 1795, il n'aurait pas été le seul à utiliser, toute préoccupation politique à part, l'air de La Marseillaise qui était devenu un vrai tube international et apprécié même par ses adversaires idéologiques.

 

 Evidemment il est impossible de rien prouver sur ces suppositions.

 

 

 

UN DETOUR PAR MARSEILLE

 

 

 

En mai 1792, les opérations militaires ont commencé commodément pour les Français puisqu’ils ont porté la guerre dans ce qu’on appelle les Pays-Bas autrichiens (actuelle Belgique) où on compte sur l’opposition de la population aux Autrichiens. Cette opposition existe mais ne signifie nullement que les Belges partagent les idées révolutionnaires des Français, sauf exception : les Belges qui s’étaient soulevés contre les réformes (paradoxalement progressistes) de l’Empereur germanique Joseph II, mort en 1790, ont accepté de revenir dans l’obéissance à leur souverain Habsbourg contre la promesse des successeurs de Joseph II d’abandonner les réformes.

Les premières opérations militaires  françaises sont des échecs. On parle de trahison, les troupes mal commandées tuent même un de leurs généraux, les désertions sont nombreuses.

Bientôt les opérations cessent, les deux armées restent immobiles. Il semble que La Fayette, inquiet de l’importance que prend en France la frange extrémiste de plus en plus puissante, a négocié avec les forces ennemies l'arrêt des opérations, pour pouvoir marcher sur Paris et en finir avec les extrémistes.

Cette immobilité excite les « patriotes » (on appelle ainsi les révolutionnaires convaincus) qui augmentent leur pression sur le roi : le 21 juin 1792, une foule de manifestants envahit le palais des Tuileries et oblige Louis XVI à se coiffer d’un bonnet rouge mais le roi refuse de retirer le véto (parfaitement constitutionnel) qu’il a mis à certaines mesures votées par l’assemblée, ce que lui demandaient les manifestants.

Parmi les mesures que le Roi a refusé d’accepter, il y a le rassemblement à Paris d’une armée formée de gardes nationaux, destinés à défendre la capitale contre les armées étrangères mais qui pourrait aussi bien se transformer en force aux ordres des extrémistes.

Cela n’empêche pas les délégations de gardes nationaux et de volontaires de se former sous prétexte de venir pour l’anniversaire de la fête de la fédération (le 14 juillet 1790) et c’est à ce moment que le chant de guerre de l’armée du Rhin va gagner son nom de chant des Marseillais, puis de Marseillaise.

L'avocat Charles Barbaroux, délégué extraordinaire de la ville de Marseille auprès de l'Assemblée législative (un des futurs leaders des Girondins à la Convention, qui allait finir guillotiné en 1794) demande alors au Maire de Marseille Mourraille d'envoyer à Paris 600 hommes "sachant mourir".

A Marseille, le 22 juin 1792, rue Thubaneau, un dîner fraternel a lieu chez le traiteur David, proche du local du club des Amis de la Constitution de Marseille (affilié au club des Jacobins de Paris) qui est situé dans la même rue.

Notons au passage que dans la rue Thubaneau se trouvait une salle où l’on se réunissait pour fumer d’où le nom de la rue (tuba signifie fumer en provençal).

La rue fut ensuite célèbre pour ses prostituées et l'expression "aller à Thubaneau" était bien connue à Marseille jusqu'à ces dernières années.

Ce 22 juin, les membres du club reçoivent des délégués des fédérés montpelliérains, venu pour coordonner le départ du contingent montpelliérain avec celui des Marseillais (il semble que les deux contingents sont finalement partis séparément - on ne parlera presque jamais des fédérés de Montpellier par la suite) ; le docteur François Mireur de Montpellier (il s'engagera par la suite dans l'armée, deviendra général et mourra dans l'expédition d'Egypte de Bonaparte en 1798), chante pour la première fois à Marseille, le chant de Rouget de Lisle, qui est parvenu à sa connaissance d’une façon ou d’une autre (peut-être par des voyageurs de commerce venus de Strasbourg participer à la foire de Beaucaire).

Les auditeurs de la rue Thubaneau sont enthousiasmés.

Le chant est probablement rendu populaire à Marseille après sa première audition, par des chanteurs des rues dont, semble-t-il, le célèbre chanteur aveugle Barry (qui en 1814 acquit un beau succès en chantant en provençal « Nous ne mangerons plus de farinette (bouillie de pois chiches), nous ne mangerons plus que des côtelettes, eh, vive le roi !» pour saluer la chute de Napoléon et le retour de Louis XVIII, espérance du retour de la prospérité - autres temps, autres chansons…).

Le chant de l’armée du Rhin est publié peu de temps après dans le  Le journal des départements méridionaux et des amis de la Constitution des clubistes jacobins Micoulin et Ricord avec la mention : "sur l'air de l'opéra Sargines" (Sargines, ou l'élève de l'amour, opéra-comique à succès du moment, de Dalayrac, créé en 1790), ce qui ne semble pas exact, aucun air de Sargines ne paraissant proche de La Marseillaise. Par contre on trouve dans cet opréa-comique, dont l'action se passe à l'époque de Philippe-Auguste les paroles : "Entendez-vous les bruits de guerre..."

Les volontaires marseillais s’engagent les 25 et 26 juin. Finalement ils seront 513, le plus souvent membres de la Garde nationale, dont quelques Toulonnais qui se sont joints au contingent marseillais.

Ils partent, en chantant sur leur route le chant de Rouget de Lisle et en arrivant à Paris, ce chant devient célèbre, tout naturellement, on l’appelle le chant des Marseillais.

Le nom de l'auteur est-il connu dès ce moment  (sinon à Strasbourg) ? Probablement pas de tous, sans doute pas des Marseillais, mais il existe une lettre de Mme Rouget de Lisle mère, qui interroge son fils : qu'est ce que c'est que ce chant, chanté par des brigands, et auquel on mêle notre nom ?

La lettre date sans doute du moment où les Marseillais, arrivés à Paris, chantent volontiers La Marseillaise dans toutes les réunions patriotiques auxquelles ils sont invités.

 

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 Le Mémorial de La Marseillaise, rue Thubaneau à Marseille, ouvert il y a quelques années sur le lieu où La Marseillaise fut chantée par François Mireur lors d'un banquet chez le traiteur David , proche du club local des Jacobins.

Photo de l'auteur.

 

 

UN AIR QUI PLAIT MEME A SES ADVERSAIRES

 

 

L'air de la future Marseillaise, puisque ce nom ne viendra que plus tard, a dû être trouvé entraînant même par les gens les plus réservés envers la Révolution comme en témoignent des Marseillais de l’époque.

Lautard, un Marseillais qui ne cachait pas ses sentiments anti-jacobins et même monarchistes, en parle comme d'un air magnifique, avec par contre des paroles insignifiantes et en même temps sanguinaires (Souvenirs de la Révolution et de l’Empire par un vieux Marseillais, 1844).

Un autre témoin anti-jacobin, le Marseillais Laplane, qui allait participer en 1793 à la révolte dite "fédéraliste" des Marseillais contre le pouvoir jacobin, trouve l'air de La Marseillaise "enchanteur" et les paroles détestables (Laplane, Journal d'un Marseillais, première publication, 1988). Pour lui, les volontaires du bataillon qui a popularisé La Marseillaise étaient des hommes violents qui ont répandu la terreur sur leur chemin.

Quant à l'historien marseillais Augustin Fabre, libéral de 1830, né après la révolution, malgré son peu de sympathie pour les Jacobins (à qui il ne veut pas laisser le monopole de la Marseillaise, en quelque sorte !) il en parle comme d'un air sublime.

Mais c’est toujours l’air plus que les paroles qu’apprécient ces témoins.

 Enfin, quand le chant sera connu à l'étranger, il jouira d'une certaine popularité chez les adversaires de la France, comme on le verra.

 PA050513

Gravure de la musique et des paroles de La Marseillaise, par William Holland, à Londres, 50 Oxford Street, I0 novembre 1792 (l'image ne reproduit pas la mention de l'éditeur qui se trouve plus bas). Le chant comporte 6 couplets. Etant donné la date de la gravure, il est difficile de savoir s'il s'agit des couplets d'origine de Rouget de Lisle ou si le chant intègre déjà certains remaniements ou additions postérieurs.

On note l'allure curieusement "Ancien régime" et britannique de ces militaires, bien peu conformes à l'image qu'on se fait des premiers fédérés à avoir chanté La Marseillaise. Bien entendu le graveur anglais a donné à ses personnages l'allure des militaires qu'il connaissait, avec néanmoins un uniforme bleu à la française, qui semble bien coquet.

 

 http://www.amolenuvolette.it/

 

 

 

LE REGARD DE MICHELET SUR LES VOLONTAIRES MARSEILLAIS

 

 

 

Que des adversaires de la révolution aient donné une image défavorable des révolutionnaires marseillais qui allaient participer, parmi dautres, à la prise des Tuileries, cela se comprend.

Mais Michelet, admirateur de la révolution par excellence ? 

Voilà qui est étonnant et qui explique sans doute que les lignes consacrées à ces volontaires marseillais soient peu connues, car elles sont plutôt gênantes.

Alors, lisons-les (Jules Michelet, Histoire de la Révolution, LIivre VI, Chapitre IX) :

" Les cinq cents hommes de Marseille, qui n'étaient point du tout exclusivement Marseillais, étaient déjà quoique jeunes, de vieux batailleurs de la guerre civile, faits au sang, très-endurcis ; les uns, rudes hommes du peuple, comme sont les marins ou paysans de Provence, population apte, sans peur ni pitié ; d'autres, bien plus dangereux, des jeunes gens de plus haute classe, alors dans leur premier accès de fureur et de fanatisme, étranges créatures, troubles et orageuses dès la naissance, vouées au vertige, telles qu'on n'en voit guère de pareilles que sous ce violent climat. Furieux d'avance et sans sujet, qu'il vienne un sujet de fureur, vous retrouverez des Mainvielle, que rien ne fera reculer, non pas même la Glacière."

Michelet fait allusion au massacre de la Glacière à Avignon (qui eut lieu alors qu'Avignon était encore théoriquement possession pontificale), commis en réponse à un autre acte de violence, le lynchage dans une église d'un révolutionnaire, dans le contexte de tension extrême du moment dans les territoires pontificaux en voie de rattachement à la France.

Lors du massacre de la Glacière en octobre 1791, les partisans de la révolution  et du rattachement d'Avignon à la France ont massacré 60 personnes qu'ils avaient arrêtées, hommes et femmes  - les corps étant précipités ensuite dans la glacière du Palais des Papes, les victimes parfois encore vivantes; Michelet a aussi raconté avec horreur cet épisode qui fait penser aux oeuvres du marquis de Sade, lui aussi un Provençal "voué au vertige".

Lors de ce massacre, des femmes furent violées avant et après leur mort

Selon Michelet, ce massacre, avec les massacres de Septembre, explique le dégoût  avec lequel le reste de l'Europe a considéré la révolution française ; Mainvielle, un jeune dirigeant révolutionnaire du Vaucluse, issu de la bourgeoisie, était l'un des instigateurs du massacre de la Glacière auquel il ne semble pas avoir participé en personne; élu à la Convention, il siégea  avec les Girondins et fut guillotiné avec eux ; en 1792, Girondins et Jacobins étaient encore dans le même camp et les futurs Girondins n'étaient pas ennemis de la violence politique).

 Michelet en tire d'ailleurs une intéressante réflexion sur le sens de La Marseillaise, en poursuivant sa description psychologique des volontaires marseillais : 

" Une chose, si l'on peut dire, les soutenait dans leurs colères et les rendait prêts à tout, c'est qu'ils se sentaient une foi. La foi révolutionnaire, formulée par un homme du nord [ Michelet veut parler de Rouget de Lisle ] dans la Marseillaise, avait confirmé le cœur du midi. Tous maintenant, ceux même qui ignoraient le plus les lois de la Révolution, ses réformes et ses bienfaits, tous savaient, par une chanson, pourquoi ils devaient dès lors combattre, tuer, mourir. La petite bande des Marseillais, traversant villes et villages, exalta, effraya la France par son ardeur frénétique à chanter le chant nouveau. Dans leurs bouches, il prenait un accent très contraire à l'inspiration primitive, accent farouche et de meurtre ; ce chant généreux, héroïque, devenait un chant de colère ; bientôt, il allait s'associer aux hurlements de la Terreur."

Ainsi pour Michelet, à partir de l'été 1792, le chant prend une couleur très différente, voire contraire à l'inspiration primitive, il devient un chant de meurtre.

 On peut se demander comment Michelet pouvait porter ce jugement sur les volontaires marseillais et s'il n' y entrait pas une forme de  "racisme" anti-méridional de la part de ce Parisien.

Mais Michelet connaissait bien les violences commises à Marseille à partir du début de 1792 par les révolutionnaires les plus "avancés" et il supposait que le bataillon des Marseillais avait été recruté principalement chez ces mêmes révolutionnaires. Il en tirait donc un portrait conforme à cette supposition, même si des expressions curieuses comme "étranges créatures, troubles et orageuses dès la naissance, vouées au vertige, telles qu'on n'en voit guère de pareilles que sous ce violent climat" ont quelque chose d'halluciné qui est souvent la marque de Michelet.

 Michelet ajoute ailleurs que les Marseillais ont sans doute ensuite participé aux massacres de septembre 1792. et dans un autre passage, que les "Provençaux" ont à cette occasion servi de professeurs de barbarie aux Parisiens (qui n'en avaient sans doute pas besoin) !

On voit que le grand admirateur de la révolution ne prenait pas tous les révolutionnaires pour des héros...

On trouve une opinion aussi défavorable chez Chateaubriand, témoin oculaire de cet été 1792, certes royaliste et donc suspect de partialité, qui parle de  la présence à Paris de "coupe-jarrets du midi" en haillons, l'air vicieux, "avant-garde des Marseillais que Danton faisait venir pour le 10 août et les massacres de septembre". Mais il semble distinguer ces étranges "coupe-jarrets", des volontaires Marseillais proprement dits (même si ceux-ci ne doivent pas lui paraître beaucoup plus recommandables). Par contre il n'omet pas de mentionner la participation des Marseillais aux massacres de septembre. Il est bien entendu impossible de démontrer par des documents irréfutables la participation de certains membres du bataillon marseillais aux massacres, même si certains indices existent. 

 

 

 

 

 

QUELQUES LUMIERES SUR LES JACOBINS DE L’ETE 1792

 

 

 

Pendant que le bataillon monte sur Paris, Ricord, un des "patriotes" les plus en vue de Marseille, dénonce au club des Amis de la constitution (qui sont de moins en moins amis de la Constitution monarchique de 1791 !), "l'abominable La Fayette", "un homme qui a tous les vices".

Regardons d’un peu plus près ces Jacobins de 1792, ceux qui vont justement populariser La Marseillaise : nous parlerons de ceux de Marseille, mais ils ont leurs semblables dans la plupart des villes de France.

Les Jacobins ne se contentent pas de paroles pour vilipender leurs adversaires ; il y a déjà pas mal de temps qu’ils les intimident par des lynchages qui frappent les imaginations.

A Marseille, les meurtres de rues ont vraiment commencé au début de 1792 et au fur et à mesure que l’année avance, ils se multiplient. La première victime de 1792 fut une bouquetière, massacrée parce qu'elle s'était moquée des patriotes du club alors qu'ils revenaient avec des airs de triomphateurs d'une expédition politique à Aix-en-Provence. De nombreux autres suivirent.

Parmi les victimes, on trouve deux prêtres réfractaires dont l’un est septuagénaire, qui sont massacrés à l’arme blanche et pendus, les pères Nuiratte et Taxy, tandis que le maire Mourraille, prévenu de ce qui se passe, laisse faire.

Certains militants violents se sont sans doute joints au bataillon qu’on dira après « bataillon du 10 août » qui monte sur Paris et qui participera le 10 août à la prise des Tuileries.

Faut-il opposer les militants politisés et violents du club, aux « bons patriotes » du bataillon du 10 août ? On sait que ce bataillon a été formé à l’appel de Charles Barbaroux, futur député de Marseille à la Convention, qui sera plus tard un leader des Girondins, farouche opposant aux Jacobins et aux sans-culottes (qui représentent les militants de base du mouvement révolutionnaire dans sa tendance dure, elle-même partagée entre Jacobins et « exagérés » ou « enragés » souvent liés au club des Cordeliers). Barbaroux, en fuite après la mise hors la loi des Girondins, finira guillotiné le 25 juin 1794, après avoir tenté de se suicider.

Un mois après, c'était le 9 thermidor (27 juillet 1794) et Robespierre et ses amis étaient mis hors la loi et gullotinés, donnant le signal de la fin de la Terreur.

Mais en juin 1792 ces oppositions internes au mouvement révolutionnaire (qui finiront par rapprocher les Girondins des modérés et des monarchistes constitutionnels dans une sorte de front commun contre les Jacobins ou Montagnards) sont encore sous-jacentes.

En tout état de cause le bataillon marseillais semble avoir participé au massacre général qui a suivi la prise des Tuileries le 10 août 1792 et qui n’est pas un épisode glorieux comme on le verra un peu plus tard.

Les militants qui restent à Marseille continuent à faire régner la peur dans les rues.

Les assassinats commis vont bien au-delà du meurtre politique. La barbarie  y apparait clairement : ainsi les pendeurs veulent accrocher le carrossier Begon à la lanterne mais il est trop gros et la corde casse à chaque fois. Il est alors massacré à l’arme blanche. « Cela fut long, vu que la plupart des coups s’arrêtaient dans les chairs et que certaines gens se délectaient à cet infernal passe-temps » (Lautard).

Vasque, un fabricant de voiles, est pendu en trois endroits différents (Porte d'Aix, puis sur le Cours - qui sera plus tard le Cours Belsunce, et rue Noailles, la dernière partie de la Canebière actuelle en la remontant) et littéralement massacré.

Laissons la parole à Lautard. Certes celui-ci est clairement contre-révolutionnaire. Mais pense-t-on que sa description soit fausse pour autant ?

« La plume se refuse à décrire les tourments qu’on fit endurer à l’infortuné [Vasque]. Il fut pendu, rependu, mutilé, haché et lorsque son corps méconnaissable à force de plaies, tomba par terre, les membres séparés du tronc furent promenés par la ville sur des perches, en présence d’une fourmilière d’hommes qui n’eurent de mains que pour se découvrir en criant de peur : vive la Nation ! ».

Description intéressante puisqu’elle montre bien l’impact des assassinats (avec actes de barbarie) sur l’ensemble de la population : les personnes en désaccord avec ce qui se passe n’osent pas se manifester de peur de subir un sort pareil et font semblant d’approuver ; les Jacobins peuvent dès lors imposer leur domination sur une ville qui est peut-être en majorité hostile à leur tendance. Comme l’indique l’énergique formule de Lautard, les modérés « n’ont de mains » que pour se découvrir (à l’époque où tout le monde portait des chapeaux) en tremblant devant les assassins.

Ces assassinats de rue accomplis avec la passivité des pouvoirs constitués (épouvantés et dépassés ou complices) sont très nombreux à Marseille (et bien entendu ailleurs en France) dans toute la période qui précède et qui suit la chute de la monarchie en âoût 1792. Ils servent clairement à installer au pouvoir les clubistes jacobins et à museler l’opposition modérée : les assassinats frappent le plus souvent, non des partisans résiduels de l’Ancien régime, mais des monarchistes constitutionnels dans la ligne de Mirabeau ou de La Fayette, des modérés qui désapprouvent la prise du pouvoir par les révolutionnaires les plus violents.

A Toulon, pour rester dans la même région, l'été 1792 constitue un " horrible trimestre " : les membres du club local des Jacobins se livrent à des lynchages contre leurs adversaires royalistes ou modérés. Pour l'historien Michel Vovelle (sa sympathie pour la révolution rejoint ses sympathies politiques pour le parti communiste), Toulon est "en pointe dans la Révolution". Que faut-il comprendre par là ? Que la majorité des Toulonnais était des révolutionnaires convaincus, une ou forte minorité, ou une minorité suffisamment agissante pour imposer son ascendant au reste de la population ?

D'ailleurs que signifie à ce moment, être "en pointe" dans le combat révolutionnaire ? 

Pour le savoir, regardons le comportement des membres du club jacobin (ce n'est pas son nom officiel). Il montre clairement comment les clubistes peuvent imposer leur volonté à leurs concitoyens.

Du 28 au 31 juillet 1792 ils massacrent dans les rues plusieurs membres modérés de l'administration départementale. Puis ils veulent massacrer les prisonniers détenus dans la cellule du palais de justice (à ce moment de la révolution, quand on s'attaque aux prisons, ce n'est pas pour délivrer les prisonniers mais pour les massacrer car les prisons sont remplies de détenus modérés ou contre-révolutionnaires, parfois incarcérés sur ordre d'autorités modérées, mais complètement dépassées).

Le portier refuse de leur ouvrir : "Pour sauver les prisonniers, confiés à sa garde, Antoine Fadas offre sa vie aux assassins" dit l'historien  Oscar Havard, dans son Histoire de la Révolution dans les ports de guerre, ouvrage publié vers 1910 (auteur qui certes ne parait pas beaucoup favorable aux Jacobins). Les assassins "le lardent de coups de sabre, l'arrachent à sa loge et le traînent sur la place du Marché-au-Foin, où personne ne vient, hélas ! rivaliser de chevalerie avec cette humble victime du devoir. Durant le trajet. Fadas, mortellement frappé, invite doucement les bourreaux à ne pas le meurtrir d'inutiles blessures : « Puisque vous allez me tuer, leur dit-il, cessez de me faire souffrir. » Les assassins redoublent de violence et  et c'est un moribond qu'ils lient au réverbère et qu'ils tuent."

La tête d'une des victimes, le négociant Reboul, est coupée et on lui fait boire du vin, on lui met une pipe à la bouche.

A chaque assassinat avec actes de barbarie, la municipalité, la Garde nationale et même les officiers de l'armée régulière (souvent nobles), prévenus de ce qui se passe, par lâcheté et pour ne pas se mettre mal avec le club, qui peut facilement les désigner comme "ennemis du peuple" avec tout les risques que cela comporte, se débrouillent pour arriver trop tard et pour se féliciter que l'ordre soit revenu, jusqu'au prochain crime !

Au mois de septembre, au moment de la proclamation de la république, d'autres personnes sont massacrées à Toulon ou dans ses environs, dont l'officier de marine en retraite Maxime Saqui Detourès (ou des Tourrès). Voici comment Oscar Havard décrit son supplice :"Les exécuteurs taillent le corps à coups de sabre...Les savantes cruautés des bourreaux ralentissent ...la mort. Enfin, après trois heures de supplice, deux coups de pistolet, tirés dans le ventre, achèvent le condamné. Mais... Il faut faire durer le supplice et le plaisir. Un des sacripants décapite, avec son couteau, le cadavre. Pendant qu'il lèche la lame sanglante, ses camarades suspendent, pour la troisième fois, et mutilent ce qui reste du martyr. Est-ce tout? ...On fixe la tête au bout d'un sabre, et c'est avec ce trophée, désormais classique, d'une tête coupée, que le Régime républicain s'inaugure dans Toulon vaincu. Malheur aux citoyens qui, sur le passage de la bande, ferment leurs fenêtres, ou s'évadent. Les assassins forcent les portes des maisons et donnent ...le choix entre l'accolade au trophée et une corde de réverbère."

Augustin Fabre décrit par la suite les réactions publiques à Marseille lors de l’exécution de Louis XVI, le 21 janvier 1793  (Histoire de Marseille, 1830):

« Des bandes de misérables firent des farandoles en insultant toutes les personnes bien habillées et en criant : les aristocrates à la lanterne ».

« Le fanatisme républicain faisait agir les uns, la peur dirigeait tous les autres ».

« Les plus riches se distinguaient par les manifestations les plus éclatantes [de joie affichée à l’annonce de la mort du roi] parce qu’ils étaient les plus effrayés et les plus lâches ».

Ainsi, Fabre considère qu’à Marseille, en janvier 1793, il y avait deux groupes en présence, et seulement deux groupes : les fanatiques (les Jacobins) et tous les autres, tétanisés de peur (« la peur dirigeait tous les autres »).

Si on revient à l’interprétation donnée de La Marseillaise comme chant qui manifeste le sursaut des Français devant l’invasion ennemie, on peut se demander si cette image correspond vraiment à l’impression ressentie par la majorité de la population à l’époque.

De qui les Marseillais, ou les Toulonnais, ou bien d'autres encore, et probablement dans leur majorité, à la fin de 1792 ou au début de 1793, avaient-ils le plus peur ? Des troupes austro-prussiennes, auxquelles allaient bientôt se joindre les armées de presque toute l’Europe, puisque la France révolutionnaire allait déclarer la guerre à la Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, à l’Espagne etc, ou bien des militants jacobins, déjà maîtres de la rue et qui s'installaient au pouvoir à Paris comme à Marseille et ailleurs ?

Hippolyte Taine dans ses Origines de la France contemporaine, un livre paru en plusieurs volumes de 1875 à 1893, contesté pour son a priori contre-révolutionnaire (Taine n’est pourtant en rien un admirateur de l’Ancien régime) parlera de 300 000 Jacobins imposant leur loi à 8 millions de monarchistes constitutionnels, de Girondins, de modérés et d’indifférents (sans doute le nombre des électeurs de l’époque).

 

 

 

LES FEDERES A PARIS -  LA CHUTE DE LA MONARCHIE

 

 

 

Reprenons  le fil des événements depuis le départ des "fédérés" qui, partis de Marseille et d'autres régions, convergent sur Paris.

Le 11 juillet, l"Assemblée (composée en majorité de modérés qui ont approuvé la guerre mais qui ne savent plus quel parti prendre) proclame la patrie en danger.

 Le 10 août 1792, les sans-culottes parisiens, les gardes nationaux des quartiers populaires de Paris et les fédérés venus de province (en fait on ne parle que du bataillon des Marseillais et d'un bataillon du Finistère, ce qui laisse à penser que les autres départements avaient envoyé peu de monde ou personne, ou bien n'ont pas pris part à la journée révolutionnaire), prennent le palais des Tuileries. Le roi est destitué et arrêté avec sa famille.

Sur cette journée du 10 août, même des auteurs plutôt sympathiques aux "fédérés marseillais" reconnaissent que "ce jour ne fut pas le jour de gloire des Marseillais" (Régis Bertrand, in Histoire de Marseille en 13 événements, 1988).

Barbaroux, l'homme qui avait pris l'initiative de former le bataillon des volontaires et qui assista sans doute d'assez près aux événements, écrit : " On massacrait dans les appartements et sous les toits, dans les caves, les Suisses armés ou désarmés, les chevaliers, les valets et tous ceux qui peuplaient le château".

Régis Bertrand ajoute étrangement que "la presse royaliste" (laquelle, puisque les journaux royalistes furent presque aussitôt interdits ?) eut tendance à imputer aux seuls Marseillais "ces scènes atroces et le pillage du château" (il y eut donc bien pillage et atrocités). L'historien suisse Paul des Vallières (Le 10 août 1792, 1930), certainement conservateur, parle "d'actes de bestialité impossibles à décrire", de "règne de la bête humaine".

La plupart des atrocités doit probablement être mise au compte des émeutiers parisiens et notamment des femmes, dont la violence a été remarquée, après la fin des combats. 

Le pouvoir bascule aux mains des révolutionnaires convaincus, bien que quelques modérés (Roland, Dumouriez) essaient d'accompagner le mouvement pour le canaliser. L'aile droite des Jacobins (ceux qu'on appellera les Girondins) font figure de vainqueurs mais eux-mêmes ne vont pas tarder à être débordés par plus révolutionnaires qu'eux et être rejetés parmi les tièdes, et bientôt parmi les traîtres aux yeux des Jacobins et des révolutionnaires extrêmes qui trouvent les Jacobins encore trop modérés (une partie des Cordeliers notamment et des groupes divers).

 

D'autres choisissent la fuite : le 19 août, La Fayette, n'ayant pas pu convaincre son armée de marcher sur Paris, s'enfuit et rejoint les lignes autrichiennes. Jugé responsable d'une grande partie des événements qui se sont déroulés jusqu'à présent, les Autrichiens le mettent en prison, ce qui lui vaudra par la suite d'être exonéré (en partie) de l'accusation de trahison pour la postérité (contrairement à Dumouriez qui agira de même quelques mois après).

L'Assemblée législative se sépare et décide l'élection d'une nouvelle assemblée, la Convention. Les élections auront lieu au même moment où ont lieu, à Paris, les massacres de septembre dans les prisons (les massacreurs auront des imitateurs dans d'autres villes). Le prétexte du massacre, dans le contexte de la menace sur Paris des armées ennemies, est la crainte que les prisonniers ("aristocrates", prêtres réfractaires) ne profitent du départ des patriotes pour l'armée pour se délivrer et prendre le contrôle de Paris (crainte absurde si vraiment elle a été  la cause de cette explosion de barbarie). 

Selon le récit des massacres par Michelet, les massacreurs révolutionnaires, après avoir commencé leurs exploits en tuant des ennemis politiques ou supposés tels, incarcérés, finissent par tuer n'importe qui dans les prisons y compris des détenus de droit commun, des prostituées, des fous, des miséreux qui étaient "à l'hôpital" comme on disait, ils violent les femmes avant et après le meurtre, ils violent sans doute des petites filles. Michelet parle d'une femme dont on coupa les seins vivante (détail qui a disparu semble-t-il de l'édition définitive de l'Histoire de la révolution ; pour quelle raison ?).

Certains hommes mangent de la chair humaine, se font des colliers de viscères, un massacreur porte une oreille coupée à son bonnet rouge à la place de la cocarde. Le coeur de la princesse de Lamballe est arraché, on le fait cuire et on le propose aux amateurs (qui toutefois font défaut).

L'écrivain Restif de la Bretonne, oppressé par les évenements,  est réveillé dans la nuit par des voix d'hommes qui parlent dans la rue; il comprend que ce sont des massacreurs :

" Quelques-uns de ces tueurs criaient : « Vive la Nation ! » Un d'entre eux, que j'aurais voulu voir, pour lire son âme hideuse sur son exécrable visage, cria forcènement : « Vive la mort ! »"

 

Les massacreurs, quelques centaines d'hommes, sont souvent ivres et officient parfois en présence d'une foule bien plus importante de curieux, parfois effarés et impuissants, parfois approbateurs ou seulement  mus par une curiosité malsaine. Des "tribunaux" populaires sont mis en place pour donner une apparence de justice au massacre. Quelques responsables municipaux essayent de sauver des victimes, mais ne peuvent presque rien faire sous peine d'être eux-mêmes victimes des violences.

Les ministres se réunissent avec Danton, Roland, Robespierre et d'autres responsables, n'arrivent pas à se mettre d'accord sur l'attitude à adopter et laissent continuer les massacres. Certains ont écrit que loin d'être spontanés, les massacres avaient été planifiés; certains massacreurs ont reçu un salaire versé par la commune de Paris, dans des conditions peu claires (à la suite de menaces des massacreurs ou bien salaire pour "nettoyer" les traces du massacre ?).

Dans leur délire, les assassins finissent par tuer des enfants placés en prison comme enfants en difficulté.  La gratuité de ce crime contre des enfants malheureux et sans défense révulse Michelet. Certains historiens plus récents ont récusé les récits les plus sensationnels de Michelet, comme il se doit, mais l'impression d'ensemble reste terrible.

On trouve toujours des justifications aux massacres (considérés seulement dans leur aspect "politique",  c'est-à-dire plus dans leur aspect théorique que dans leur réalité) même aujourd'hui; ainsi l'historienne Sophie Wahnich, proche de l'extrême-gaucheauteur de La Longue Patience du peuple. 1792, naissance de la République (2008) qui aaussi dirigé un ouvrage collectif au titre caractéristique Histoire d'un trésor perdu, transmettre la Révolution française (2013). Elle qualifie les massacres de " victoire populaire" (au moins pour les massacres politiques, les autres n'entrent pas en ligne de compte de son raisonnement), de "violence souveraine" (exercée par le peuple souverain), confondant de façon caractéristique quelques centaines de massacreurs avec "le peuple" (quelle que soit la définition de ce mot). 

Michelet rappelle que l'un des assassins de la princesse de Lamballe (la seule femme de qualité victime des massacres), s'étant engagé dans l'armée, fut reconnu comme un massacreur par ses camarades et exécuté par eux. Chateaubriand rappelle que des années plus tard, lorsqu'à Paris une personne était reconnue comme un massacreur de septembre, les gens s'attroupaient et le jetaient à la Seine.

Quelques assassins, identifiés, furent poursuivis par la suite (après la fin de la Terreur), la plupart étant relâchés faute de preuve: deux furent condamnés aux travaux forcés sous le Directoire, d'autres furent arrêtés sous le Consulat et déportés à Cayenne et aux Seychelles (pas encore un lieu de vacances !). Bien peu de coupables furent punis comme ils l'auraient mérité.

Mais revenons à La Marseillaise.

 

 

 

UN HYMNE QU'ON ECOUTE A GENOUX ?

 

 

 

Un auteur actuel, s'appuyant sur une source que je ne connais pas, dit que lorsque le bataillon des Marseillais qui avait participé au 10 août (et pour certains d'entre eux, malheureusement, peut-être aux massacres de septembre) rentra à Marseille (après avoir semble-t-il décliné l'invitation de rejoindre l'armée pour se battre contre les Austro-Prussiens) en chantant ce qui allait bientôt être appelé partout le chant des Marseillais puis La Marseillaise, la population se mit à genoux.

Il peut s'agir d'un genre de récit de type hagiographique (comme les vies des saints d'autrefois), fabriqué à plaisir. Le bataillon des Marseillais fut certes accueilli avec pompe par la municipalité et le club des Jacobins et tous les Marseillais qui étaient politiquement d'accord avec eux.

Mais les gens (on veut dire par là "tout le monde") se sont-ils "spontanément" agenouillés ?  Si vraiment ils l'ont fait, pouvait-on parler de spontanéité dans une ville où les clubistes faisaient régner la peur par leurs lynchages ? 

Il y a peut-être une confusion avec un autre épisode : le 10 octobre 1792 , on apprit à Marseille la conquête du comté de Nice par le général d'Anselme, "promenade militaire" sans verser une goutte de sang selon Lourde de Mazamet (Histoire de la révolution à Marseille et en Provence depuis 1789, 1839). L'armée du général d'Anselme comportait un fort contingent de volontaires marseillais.

A cette occasion, tous les corps administratifs se rendirent à l'autel de la patrie en présence, selon Lourde, d'une foule de 100 000 personnes (soit la population de Marseille entière ?) et là on déposa les drapeaux pris à l'ennemi qu'avait apportés un délégué marseillais auprès du général d'Anselme et on chanta La Marseillaise. Au couplet "liberté chérie" la foule mit le genou en terre et se releva pour chanter le refrain.

Lourde de Mazamet, auteur très favorable à la révolution, a peut-être embelli le tableau.

De son côté, Augustin Fabre, dans son Histoire de Marseille (1829) raconte que le lendemain de leur retour à Marseille (22 octobre 1792), les membres du bataillon du 10 août se rendirent à l'opéra accompagnés des marchandes des Halles, en "hurlant" La Marseillaise; ils interrompirent la représentation en cours et obligèrent l'assistance à écouter à genoux le dernier couplet. Ce n'est pas tout à fait le même récit.

 Mais il existe une autre version (peut-être pas incompatible avec ce qui vient d'être dit) où les membres du bataillon assistent à une représentation scénique à l'opéra, où on chante la Marseillaise, le public se mettant à genoux (spntanément ?) pour le couplet "Amour sacré de la patrie".

 

Il est donc temps de retourner à l’examen du chant de Rouget de Lisle et de le regarder plus en détail.

 

 

 

CES FEROCES SOLDATS

 

 

Pour interpréter les paroles de la Marseillaise, il faut considérer que le chant échappe à son auteur.

Il y a La Marseillaise telle que Rouget de Lisle l’a écrite et La Marseillaise telle que les gens l’ont perçue ensuite .

S’agissant de Rouget de Lisle, on peut déjà considérer qu’il a commis une assez mauvaise action en montrant les soldats ennemis « qui viennent jusque dans nos bras égorger nos fils, nos compagnes ».

Tout d’abord, à la date où le chant a été composé, les ennemis n’étaient pas entrés en France (les opérations avaient à peine commencé).

Les armées ennemies n’entreront en France qu’à partir du 18 août 1792.

De plus, la France avait déclaré la guerre, et au moment où Rouget de Lisle a composé son œuvre, les troupes françaises entraient en Belgique. Rouget faisait donc preuve de cynisme en montrant des ennemis venant massacrer des Français en France alors qu’à ce moment les troupes françaises envahissaient le territoire belge (même si leur ennemi était non les Belges mais leur souverain Habsbourg). Il  renversait les rôles en plaçant les Français en position de victimes.

Quant à savoir si la guerre, bien que déclarée par la France, était une guerre "préventive", ce que ne manquent pas de dire les partisans de la révolution, c'est très douteux et beaucoup de signes montrent que les puissances européennes se souciaient bien peu de déclarer la guerre à la France comme le fit observer en 1792 Koch, un député expert en relations internationales.

Mais cet expert se plaçait dans le cadre des relations d'Ancien régime et les révolutionnaires répudiaient ce cadre, alors que les puissances européennes s'y référaient forcément toujours (J-Y Guiomar, l'Invention de la guerre totale, 2004).

De son côté, Annie Jourdan, dans La Révolution, une exception française ? 2006, écrit : "... au moment même où s'amorcent les grandes discussions de l'Assemblée législative sur la guerre, personne ne songe sérieusement en Europe à entreprendre une guerre contre la Révolution" .

Mais plaçons nous un peu plus tard, quand la France fut réellement envahie.

Lorsqu’ils entrèrent en France, fin août  1792, les Austro-Prussiens ne semblent pas avoir commis de violences particulières.

Dans son livre La révolution française en Alsace et en Lorraine, Eric Hartmann cite le récit d'un militaire prussien, mousquetaire du roi, qui devait par la suite déserter et rejoindre (peut-être brièvement) les révolutionnaires français. Ce militaire était d'ailleurs atypique puisqu'il avait été professeur de théologie.

Il note certes que comme toute armée en guerre, leur première tâche fut de dévaster les cultures. Dans un village occupé par les Prussiens, il entend du bruit de vaisselle brisée venant d’une maison ; il entre dans la maison et voit un soldat prussien qui cassait méthodiquement la vaisselle de la ménagère qui poussait les hauts cris : « Pourquoi casses-tu la vaisselle de cette pauvre femme ? demande le narrateur.

Et l’autre répond : C’est à cause de ces foutus « patriotes » que nous sommes ici, alors j’ai bien le droit de casser leurs assiettes.

Le narrateur n’arrivant pas à faire entendre raison à son camarade s’en va. Il confessera lui-même avoir participé à des actes indélicats comme le vol d’un veau.

Mais d’assassinat de femmes et d’enfants (ni même d’hommes) il n’est pas question.

Il est vrai que les troupes austro-prussiennes sont commandées par le duc de Brunswick, un chef reconnu comme humain, calme et cultivé (Michelet l'appelle "le sage Brunswick"). Le duc de Brunswick intervient pour faire libérer un révolutionnaire français que des royalistes émigrés qui accompagnent les Austro-Prussiens voulaient juger.

Néanmoins, n'embellissons pas les choses pour le camp contre-révolutionnaire : la guerre est la guerre.

Goethe, ministre du duc de Weimar, avait accompagné son patron (et quasiment ami) pendant la campagne de 1792 (le duc souverain de Weimar, allié à la Prusse, commandait un régiment prussien). Il note que le plus souvent les armées alliées faisaient respecter la  disciplne  et empêchaient les exactions. Il raconte plusieurs occasions où les soldats et les accompagnateurs de l'armée comme lui, ont pu rendre service aux Français dans les villages traversés et " établir une paix légale au mileu du désordre" - y compris en venant en aide à une jeune accouchée.

Mais les réquisitions inévitables montaient les populations contre l'envahisseur, et il y avait parfois des débordements,  sans compter les pillages, au moment de la retraite, qui étaient le fait de trainards et demi-déserteurs, contre lesquels Goethe et ses amis mettent en garde une famille de paysans français en leur donnant des conseils : ne jamais autoriser les traînards à entrer mais leur donner quelque chose, du pain ou à boire,  depuis la porte - la famille française  supplie - inutilement car l'armée prussienne à ce moment fait retraite - Goethe et ses amis de rester pour les protéger.

Il y avait aussi des représailles lorsque la population civile - ou quelques éléments d'entre elle -  se mêlait de participer au combat . Ainsi l'armée prussienne incendie des villages en représailles, au moment de l'avance des armées alliées en Champagne : 

 " Les habitants avaient, disait-on, tiré des fenêtres sur l’avant-garde, qui, usant du droit de la guerre, s’était vengée elle-même sur-le-champ. La chose fut blâmée, mais on n’y pouvait rien changer. En revanche, nous prîmes sous notre protection les vignes, dont les propriétaires ne durent pas se promettre une riche récolte. C’est ainsi que nous avancions, agissant tour à tour en amis et en ennemis." (Goethe, Campagne de France).

 

A Verdun, un officier prussien est tué après l’occupation de la petite ville. Craignant des représailles il semble que des dames et demoiselles de la ville iront demander au roi de Prusse (qui est présent en personne) son indulgence, en lui offrant des friandises qui sont une spécialité de Verdun.

Après la reprise de Verdun par les troupes françaises, ces personnes seront arrêtées et puis, la Terreur devenue à l’ordre du jour, guillotinées (seules les plus jeunes filles seront condamnées « seulement » au pilori et à la prison à vie – elles seront libérées après la chute de Robespierre). Episode embrouillé par les mémoires partisanes, pour les uns ces femmes de Verdun (appartenant des familles aisées et monarchistes de cœur) avaient plutôt participé à un bal avec les Prussiens, sans que les deux histoires soient absolument contradictoires.

Il faut bien reconnaître que les seuls soldats à avoir massacré des femmes et des enfants en France à l’époque de la Révolution sont bien, malheureusement, les soldats de la Convention, à partir de 1793 (pour ne parler que des soldats et pas des militants révolutionnaires, qui ont massacré comme on l'a vu des femmes et à l'occasion des enfants);

La suite des événements révolutionnaires provoqua en effet des soulèvements armés (soulèvement de la Vendée, chouannerie bretonne, insurrection dite « fédéraliste » unissant des Girondins et des modérés contre le pouvoir de la Convention dominée par les Jacobins).

La répression dans les régions insurgées s'ajoute à la violence révolutionnaire permanente qui à partir du moment où les Jacobins sont au pouvoir, n'est plus tant une violence exercée par "la base", par les militants (comme les lynchages de 1792) mais une violence d'état, organisée par le pouvoir politique,.qui s'exerce sur tout le territoire, même dans les villes ou régions où le pouvoir révolutionnaire n'est pas contesté (notamment dans la capitale). 

C'est l'époque ou un député jacobin déclare : s'il faut, pour que la révolution triomphe, que le tiers des habitants de la France disparaisse, le tiers des habitants disparaîtra.

Ce n'est pas pour établir une démocratie pluraliste que les hommes de la Terreur condamnent et massacrent tous leurs opposants, dans toutes les classes sociales. Les gens des classes poplaires fourniront le plus gros pourcentage des victimes de la Terreur.

Tandis que dans les villes et localités dominées par le pouvoir révolutionnaire (ou reprises par lui après une période de rébellion comme Lyon, Marseille, Toulon et d’autres villes) les suspects, hommes et femmes, étaient fusillés ou guillotinés, en Vendée et dans les départements voisins, les troupes républicaines se livraient à vraie guerre d’extermination (ce qu'on appelle la Vendée à l'époque révolutionnaire est un territoire qui s'étend sur quatre départements et pas sur la seule Vendée).

Dès le Ier août 1793 (donc après l'élimination des Girondins lors de l'émeute du 2 juin 1793 où la majorité de la Convention a été forcée de voter leur arrestation sous la menace des sans-culottes) la Convention vote un décret (ou loi, les votes de la convention prenaient à l'époque la forme d'un décret) décidant la guerre à outrance en Vendée. Certes il n'est pas clairement question d'exterminer la population dans ce décret  ni dans celui du 1er octobre 1793 qui renforce les dispositifs. mais Danton qui présente le premier décret et Barère qui présente le deuxième, dans leurs discours, parlent d'exterminer les "brigands" vendéens, ce qui laisse comprendre dans quel sens il faut interpréter ces textes . Sur le terrain, les généraux républicains interpréteront largement les ordres donnés et la définition des brigands à "exterminer" pourra s'appliquer à tous les Vendéens, hommes femmes et enfants.

 

 

 

 J'AI ECRASE LES ENFANTS SOUS LES SABOTS DES CHEVAUX...

 

 

 

A la fin de 1793, les combattants Vendéens, acculés sur les bords de la Loire après leur défaite de Cholet, rejoints par une multitude de vieillards, de femmes et d'enfants fuyant les incendies et les dévastations des armées républicaines, passent le fleuve et pénètrent en Bretagne et dans le Maine où ils espèrent recevoir des secours des populations.

Au total, ce sont 60 000 à 100 000 personnes selon les estimations, hommes femmes et enfants, qui franchissent le fleuve. C’est la « virée de Galerne ».

Ils sont taillés en pièces d’abord à la bataille du Mans, le 12 décembre 1793 (10 à 15000 tués au combat ou dans les massacres chez les Vendéens, y compris femmes et enfants, alors que les républicains n'auraient que 30 morts et 100 blessés), puis à la bataille de Savenay le 22 décembre 1793. Avant et après ces batailles, en plusieurs lieux, les républicains ont massacré indifféremment combattants et femmes et enfants, malgré quelques tentatives de modérer les tueries par les généraux Kléber et Marceau.

Après Savenay, le général Westermann, surnommé « le boucher des Vendéens », écrit au Comité de salut public une lettre restée célèbre :

« Il n’y a plus de Vendée, citoyens républicains. Elle est morte sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants. Je viens de l’enterrer dans les marais et les bois de Savenay. Suivant les ordres que vous m’aviez donnés, j’ai écrasé les enfants sous les sabots des chevaux, massacré les femmes qui, au moins pour celles-là, n’enfanteront plus de brigands. Je n’ai pas un prisonnier à me reprocher. J’ai tout exterminé... Kléber et Marceau ne sont pas là. Nous ne faisons pas de prisonniers, il faudrait leur donner le pain de la liberté et la pitié n’est pas révolutionnaire ».

A Nantes, des suspects de diverses origines sont entassés dans des prisons dans des conditions épouvantables.

Outre la mortalité dans les prisons, les prisonniers de tout âge et sexe sont guillotinés (en petit nombre car la guillotine n’est pas adaptée aux tueries sur une vaste échelle) fusillés en masse  ou surtout noyés dans la Loire sur les ordres du représentant en mission Jean-Baptiste Carrier.  

Le général Kléber, écrira, dans ses Mémoires :

« Des milliers de prisonniers [vendéens] de tout âge et de tout sexe sont successivement arrêtés et conduits sur les derrières. …la France, l’Europe entière, connaissent toutes les atrocités qu’on a exercées sur ces misérables [il faut comprendre ces malheureux]. La ville de Nantes a particulièrement servi de théâtre à ces scènes sanglantes et inouïes, que ma plume se refuse de décrire … ».

Au total, sur les 12 000 à 13 000 prisonniers, hommes, femmes et enfants qui se trouvent à Nantes, 8 000 à 11 000 périssent. La grande majorité des victimes sont des Vendéens , on compte aussi des Chouans (insurgés bretons), des suspects nantais, généralement girondins ou fédéralistes, des prêtres réfractaires, des prostituées, des droits communs, ainsi que des prisonniers de guerre Anglais et Hollandais, en violation des lois de la guerre admises par les pays civilisés.

Tandis que les prisonniers Vendéens sont exterminés (par les "politiques" avec l'aide évidemment de la force publique, donc de l'armée) le pouvoir républicain décide d'en finir avec les habitants qui sont restés sur place.

Le 12 décembre 1793, le représentant en mission Carrier écrit au général Haxo : « Il entre dans mes projets, et ce sont les ordres de la Convention nationale, d'enlever toutes les subsistances, les denrées, les fourrages, tout en un mot dans ce maudit pays, de livrer aux flammes tous les bâtiments, d'en exterminer les habitants…je vais incessamment t'en faire passer l'ordre ».

Au début de 1794, le général Turreau, l’un des commandants des « colonnes infernales », écrit : « il faut exterminer tous les hommes qui ont pris les armes, et frapper avec eux leurs pères, leurs femmes, leurs sœurs et leurs enfants. La Vendée doit n'être qu'un grand cimetière national ».

Dans certaines communes considérées comme « patriotes », les troupes massacrent quand même les habitants sans tenir compte des consignes qui étaient de les transporter dans d’autres régions pour faire un désert de la Vendée.

 Ces épisodes ne seront pas inventés à plaisir par des réactionnaires du 19ème siècle pour salir la République.

On parle aussi de la graisse des corps récupérée, de tanneries de peau humaine. Réalité ou fantasmes ? Selon leur opinion politique, les historiens se disputent sur ces points, conservateurs contre progressistes admirateurs de la "Grande révolution".

On ignore le nombre total de victimes de la guerre de Vendée. certains historiens ont évoqué 500 ou 600 000 morts, d'autres 150 000 seulement, on discute de savoir si ces chiffres comprennent aussi les soldats républicains. Mais l'hécatombe n'est pas contestable, ni le fait que les troupes du gouvernement ont massacré des civils de tous âges en nombre immense.

En 1795, Gracchus Babeuf écrit un livre Du système de dépopulation (en Vendée) où il accuse Robespierre d'avoir organisé délibérément une sorte de génocide.

Dès  1796, le général Danican, qui avait servi en Vendée dénonce " les soi-disant républicains … capables d’éventrer des femmes, de porter leurs enfants au bout d’une baïonnette, capables de faire massacrer des vieillards parce qu’ils croyaient en Dieu".

Le Journal intime de Stendhal, à la date du 1er septembre 1806, évoque les massacres de la Vendée.

Stendhal raconte une partie de plaisir dans le parc de Montmorency avec son ami grenoblois Faure et un nommé Laguette-Mornay, lieutenant dans la garde impériale, futur baron. Les propos sont au début souriants : « Laguette parle des petites allemandes qu’il  a eues ».

Et puis, le paysage traversé amène d’autres récits :

« Nous revenons par des chemins enterrés. Guerre de la Vendée. Le beau-frère de Laguette. Caverne où on étouffe des enfants, indiquée par une vieille que les habitants avaient eu l’imprudence de laisser. Père accompagnant son fils qui venait remettre son fusil. On fusille le fils. Soldats égorgeant des femmes grosses, arrachant leur enfant et le portant au bout de leur baïonnette. Soldats gémissant d’être employés à cette guerre, désirant le sort de ceux qui la font au Rhin, à la vue des enfants étouffés dans la caverne par la fumée. »

Aucun commentaire de Stendhal, comme si un ange passait. On devine que les souvenirs qui sont évoqués ne sont pas ceux de Laguette mais les souvenirs que le beau-frère de Laguette a du raconter à ce dernier.

Stendhal n’est peut-être pas le premier à parler de la guerre de Vendée et des actes de barbarie qui y ont été commis, mais ce qu’il en dit, une dizaine d'années après les faits, dans un texte qui n’est pas fait pour la publication, a le mérite d’être un témoignage, certes indirect, mais probant.

 

 

 

REFUGIES CHEZ LES ENNEMIS DE LA LIBERTE

 

 

 

De façon moins tragique, ceux qui le pouvaient se mettaient à l'abri à l'étranger. Plus de 20 000 personnes quittent l'Alsace vers novembre 1793 pour se réfugier en territoire germanique. Des émigrés d'origine aristocratique ? Non, 9/10ème sont des paysans, des ouvriers et des petits-bourgeois.

Le Conventionnel en mission Lacoste avait indiqué quelque temps auparavant  au comité de salut public que la seule solution pour imposer le républicanisme en Alsace serait de guillotiner 1/4 de la population  ne garder que ceux qui avaient rendu service à la révolution et chasser tous les autres (Eric Hartmann, La Révolution française en Alsace et en Lorraine).

Les habitants préféraient  mettre une certaine distance entre eux et les révolutionnaires qui considéraient les coutumes, la religion et le dialecte des Alsaciens comme des manifestations de contre-révolution..

Si les Alsaciens qui se réfugiaient en territoire germanique  avaient  déjà entendu La Marseillaise (ce qui n'est pas certain), le couplet sur les féroces soldats devait leur paraître bien ironique... 

 

 

 

 

STATUT OFFICIEL

 

 

 

Certaines mesures gouvernementales  populaires ou jugées telles, ont la caractéristique d'être annoncées plusieurs fois. Ainsi les gouvernements espèrent retirer un peu de popularité nouvelle de la mesure, en tablant sur le fait que pas mal de gens ignorent que la mesure existe déjà. Seuls les gens qui sont vraiment concernés par la mesure voient l'astuce.

La Marseillaise est un peu dans ce genre, car on trouve, à l'époque révolutionnaire  au mois trois dates annoncées comme celle de l'officialisation de La Marseillaise (sans pour autant qu'elle devienne "l'hymne national" unique, concept qui n'existe pas à l'époque).

Une première fois c'est le ministre de la guerre Servan (Girondin) qui en octobre 1792 conseille plutôt  de jouer La Marseillaise à la place du Te Deum  lors des victoires, en réponse à Kellermann qui lui demandait de célébrer un  Te Deum après la bataille de Valmy (durant laquelle on ne joua pas La Marseillaise, peu connue encore à l'époque dans l'armée). Mais ce n'est pas vraiment une décision officielle.

Il semble qu'ensuite on décida de jouer officiellement La Marseillaise (à Paris ?) pour fêter les victoires, la première occasion étant fournie le 12 octobre 1792, pour célébrer la conquête (ou libération pour certains) de la Savoie (faisant suite à  l'entrée sans déclaration de guerre des armées révolutionnaires en Savoie, dirigées par l'opportuniste et ci-devant général de Montesquiou). Servan est probablement encore à l'origine de cette décision.

 

Puis le 24 novembre 1793 (ou 4 frimaire an II car le calendrier révolutionnaire vient d'être mis en vigueur) la Convention doit débattre d'une proposition qui dit que "  l’hymne de la liberté [sera] chanté dans tous les spectacles de la République tous les décadis [le décadi remplace le dimanche dans le calendrier révolutionnaire et comme son nom l'indique il revient tous les 10 jours] et à chaque fois que le peuple le demandera ».  "L’hymne de la liberté" en question est La Marseillaise, mais il semble que le vote n'aura pas lieu (si bien que ceux qui citent le 24 novembre 1793 comme date où La Marseillaise devient hymne national se trompent). Une recherche plus approfondie résoudrait ce point d'histoire. De plus on voit que la formulation (jouer La Marseillaise lors des spectacles et chaque fois que le peuple le demande -ce qui est assez curieux) est plus modeste qu'un statut d'hymne national même si cela s'en rapproche dans l'esprit.

 

Enfin, nous verrons plus loin qu'à l'extrême fin de la Convention, une nouvelle décision du 26 messidor an III (14 juillet 1795) concernera La Marseillaise (et d'autres chants d'ailleurs).

Mais La Marseillaise, sans attendre de décision officielle, est présente sur les champs de bataille.  Les militaires Austro-Prussiens seront d'ailleurs séduits par la nouveauté du chant et La Marseillaise deviendra chez eux une sorte de tube.

 .

 

 

 

 

UN HYMNE QUI NE PORTE PAS BONHEUR

 

 

Le chant de guerre de l’armée du Rhin ne porta pas bonheur à ses créateurs ou à son dédicataire.

 

Après avoir composé son chant de guerre pour l'armée du Rhin, Rouget continue une carrière militaire sans éclat dans les quelques mois agités qui précédent la chute de la monarchie. Il compose un Chant de Roland à Roncevaux dont deux vers obtinrent un certain succès :

 Mourons pour la patrie,
C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie

Le chant parle des "fiers mécréants" (les Sarrasins) qui se répandent "dans nos campagnes", "pareils à des loups dévorants", auxquels vont s'opposer les "fiers paladins, preux chevaliers", conduits par Roland et son ami Olivier.

Dans sa présentation de ce chant, Rouget note ; 

" Le chant de Roland a plus de rapport avec les circonstances actuelles qu'on ne le croirait au premier coup d'oeil. Comme ceux d'aujourd'hui, les Français d'alors combattaient pour leurs lois et leur liberté contre les Maures qui après avoir envahi l'Espagne, voulaient soumettre le reste de l'Europe au despotisme. Il n'y a de différence que celle des temps et des costumes".

Ceux qui voient dans La Marseillaise un chant qui inaugure une nouvelle époque de l'histoire seraient sans doute surpris de constater que pour l'auteur, il n'y avait pas de différence entre les Français de son temps et ceux de l'époque de Charlemagne, qui se battaient pour leurs lois et leur liberté...et contre les envahisseurs Maures !

Evidemment la bataille de Roncevaux dans le poème de Rouget, inspirée de la Chanson de Roland médiévale, n'a pas grand chose à voir avec l'histoire réelle : les guerriers de Charlemagne n'étaient pas des Français car rien de tel que la France n'existait; de plus, à Roncevaux, Roland  n'affronta pas les Sarrasins, mais les Basques, qui assaillirent l'arrière garde de l'armée franque qui venait de piller Pampelune, ville chrétienne vassale du duc d'Aquitaine.

 

Après la chute de la monarchie, au 10 août 1792 (suivie par la proclamation de la République le 21 septembre 1792, votée par la Convention nationale qui venait de se réunir et qui était déjà loin de représenter la majorité des Français; de plus seule une minorité de députés étaient présents) Rouget de Lisle, monarchiste constitutionnel,  quitta l’armée pour ne pas prêter serment à la République ; mais sans ressources, comment vivre ?

Il semble qu'il rencontra quelques semaines après le général Valence (ci-devant comte de Valence) qui faisait partie de l’état-major de Dumouriez et qui l’encouragea à reprendre du service en lui confiant que tous les officiers de Dumouriez n’avaient qu’un objectif, marcher sur Paris, éliminer les révolutionnaires extrémistes et  rétablir sur le trône un roi constitutionnel. Rouget de Lisle réintègra donc l’armée.

Après ses premiers succès (occupation de la Belgique qui avait suivi l'évacuation du territoire français par les Austro-prussiens après la bataille de Valmy le 20 septembre 1792), Dumouriez n'avait pas donné suite aux ordres de la Convention de "révolutionner" la Belgique (sachant bien qu'il dresserait alors les Belges contre lui). Marat le dénonçait comme un traître.

Puis Dumouriez était entré en Hollande conformément aux ordres de la Convention. Il fut battu par les Autrichiens à Neerwinden (en mars 1793), il dut évacuer la Belgique.

A Paris la Convention décide de le convoquer devant elle et on envoie le ministre de la guerre Beurnonville et quatre conventionnels pour s’assurer de sa personne.

Après avoir en vain tenté de faire marcher son armée sur Paris, Dumouriez passe dans les rangs autrichiens le 3 avril 1793 avec son état-major (dont une quinzaine de généraux) et 1500 hommes.

Il livre aux Autrichiens les Conventionnels et le ministre de la guerre, qui étaient venus l’arrêter (il seront échangés sous le Directoire contre la fille de Louis XVI, Marie-Thérèse).

Au ministre Beurnonville, qui n’est pas un révolutionnaire fanatique, Dumouriez dit : Remerciez-moi, je vous sauve la vie.

Rouget de Lisle n’était pas avec Dumouriez lorsque celui-ci se réfugia chez les Autrichiens.

S’il avait été présent, l’aurait-il suivi ? L’auteur du futur hymne national français déserteur (et même traître, pour les patriotes), cela aurait fait désordre pour l’histoire et peut-être son hymne n’aurait jamais été choisi par la suite comme hymne national...

En attendant il fut destitué en raison de ses liens avec Dumouriez et Valence (qui avait lui aussi rejoint les Autrichiens), puis ensuite arrêté.

Il aurait très bien pu être guillotiné. A cette époque il suffisait par exemple d’avoir sur soi une chanson sentimentale comme les Adieux de Louis XVI (O mon peuple, que t’ai-je fait ? Je t’aimais et tu me traînes au supplice, sur l’air connu de Pauvre Jacques) pour mériter la guillotine, ce fut le cas d’un jeune homme et de deux jeunes sœurs, selon les archives du tribunal révolutionnaire.

Rouget de Lisle fut sauvé par la chute de Robespierre au 9 thermidor an II (ou 27 juillet 1794). Le moins qu'il pouvait faire était d'écrire un Hymne dithyrambique au 9 thermidor (un dithyrambe est un éloge solennel) alors qu'il était encore emprisonné et de l'envoyer aux nouveaux détenteurs du pouvoir qui le firent sortir de prison (comme la plupart des suspects qui étaient détenus à ce moment).

 

 

17-depart-volontaires-armee

 Deux gouaches des frères Lesueur représentant le départ joyeux des volontaires (avec une bouteille de vin) et l'enrôlement des volontaires après la désertion de dumouriez en avril 1793 (Musée Carnavalet). Il est difficile de dire si les deux images représentent la même époque.

La légende de la gouache de droite dit : "Après la trahison de Dumouriez qui avoit Livré aux Ennemis une partie de l'armée / l'artillerie, et les munitions, il fallut reformer une autre Armée on batti [sic] de la Caisse, on dressa des / tables dans les rues les Citoyens accouroient S'enrôler on donnoit de l'argent à ceux qui en vouloient."

Noter le drapeau tricolore dont la forme n'était pas encore fixée et pouvait se présenter sous plusieurs aspects; mais ici il ressemble curieusement au drapeau russe actuel !

On s'est interrogé sur les sympathies politiques des auteurs, deux frères sur l'identité desquelles il y a eu des hésitations, Jean-Baptiste et Pierre-Antoine Lesueur, le premier étant sans aucun doute le principal auteur, qui ont représenté sur le moment (ou peu après ?) les scènes de la rue à l'époque révolutionnaire, à Paris, "Les légendes étant en revanche plus tardives et nettement plus anti-révolutionnaires que les scènes elles-mêmes" (selon le site http://www.latribunedelart.com/lesueur-gouaches-revolutionnaires-collections-du-musee-carnavalet).

http://www.carmagnole-liberte.fr/

 

 

 

 

 

L'HYMNE DE LA TERREUR (LAMARTINE)

 

 

 

A peu près au même moment que la désertion de Dumouriez, un autre personnage se précipitait au-devant de son destin. C’était l’ancien maire de Strasbourg, le baron de Dietrich, le premier à avoir chanté la Marseillaise

En fuite après avoir été sommé de se présenter devant la Convention pour avoir désapprouvé la chute de la monarchie, tenté de soulever les troupes à Strasbourg contre les nouveaux pouvoirs  et protégé des prêtres réfractaires, il s’était réfugié à Bâle chez son beau-frère Pierre Ochs, Chancelier du Canton. Voulant se disculper et sans doute peu informé de l’évolution des choses en France, il se constitua prisonnier à Besançon en mars 1793 où un tribunal l’acquitta.

Mais arrêté de nouveau et transféré à Paris, à un moment où la clémence n’était plus de mise, qualifié par Robespierre de « comploteur des plus dangereux qui devait être puni sans tarder dans l’intérêt du peuple » il fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire et guillotiné le 29 décembre 1793.

Quant au Maréchal Lückner, ce vieux soldat bavarois égaré dans les événements révolutionnaires, il s'était révélé peu capable et surtout peu enclin à se battre pour une révolution devenue extrémiste, Accusé aussi de royalisme, il fut guillotiné 6 jours après le baron de Dietrich.

Parmi ceux qui étaient présents au dîner durant lequel Dietrich avait demandé à Rouget de composer un chant pour les volontaires, il y avait aussi le général (ci-devant marquis) d'Urfé de Chastellet. Il était républicain mais pas Jacobin. Il était devenu suspect sous la Terreur en raison de ses origines nobles et de ses amitiés avec les Girondins Clavière et Brissot (qui furent guillotinés). Emprisonné, en proie à la dépression et accablé par l'exécution de Lückner avec qui il était lié, il se suicida en prison. C'était le dernier représentant de la famille d'Urfé.

Un autre aristocrate révolutionnaire qui assistait au dîner chez Dietrich,  Victor de Broglie, fut guillotiné sous la Terreur. Avant de mourir il avait demandé à sa femme de ne pas confondre la révolution avec "les monstres qui en sont issus"  et de ne pas élever ses enfants dans le dégoût de la révolution.

L'un de ses fils hérita du titre de duc de Broglie (les titres abrogés par la révolution furent rétablis par la suite), épousa la fille de madame de Staël et fut président du conseil sous Louis-Philippe. Son propre fils, lui aussi duc de Broglie, fut président du conseil au début de la IIIème république, à l'époque ou Mac Mahon était président de la république; il fut le défenseur de "l'ordre moral". Orléanistes et libéraux conservateurs, les Broglie estimaient sans doute être restés fidèles à l'héritage libéral de la  révolution et au voeu de Victor de Broglie.

 

Enfin, on se souvient qu'on a aussi attribué La Marseillaise au compositeur strasbourgeois Jean-Frédéric Edelmann.

Edelmann bien que révolutionnaire, et président du club des Jacobins de Strasbourg, fut débordé par les extrémistes à partir de la fin 1792. Devenu suspect pour ses anciens liens avec le maire Dietrich (pourtant plus marqué comme monarchiste qu' Edelmann), il fut arrêté et condamné à mort avec son frère " Pour avoir soutenu les partisans de Dietrich; pour s'être élevés contre la suspension arbitraire de la municipalité de Strasbourg [ commprenons : pour avoir dit que la suspension de la municipalité était arbitraire ]...; pour avoir souffert [comprenons: pour avoir soutenu] les réclamations contre les représentants en mission de Paris..."

"Les deux frères sont guillotinés à la barrière du Trône le 17 juillet 1794, 7 mois après leur ami Dietrich et le maréchal Lukner et 8 jours avant la chute de Robespierre. Dans le même convoi de condamnés, il y avait les 16 carmélites de Compiègne, tous inhumés dans les deux fosses communes du cimetière de Picpus parmi les 1306 victimes exécutées entre le 14 juin et le 27 juillet 1794" ( conférence de Monique Pécot, 2006, d'après les éléments réunis par la musicologue Sylvie Pécot-Douatte).                                    

La Marseillaise n'avait décidément pas porté bonheur à beaucoup de ceux qui avaient assisté à sa création. Celui qui l'avait chantée pour la première fois, celui à qui elle avait été dédiée, et peut-être   son vrai compositeur si c'est bien Edelmann, tous étaient morts sur la guillotine. 

Son compositeur "officiel" Rouget de Lisle s'en tira mieux puisqu'il sortit de prison grâce à la chute de Robespierre le 9 thermidor. Si "l'incorruptible" était resté au pouvoir plus longtemps, Rouget aurait peut-être subi le même sort qu'Edelmann. Après tout il était lui aussi un ami (un "complice" dans le style de l'époque) de Dietrich, ce qui pouvait valoir un aller simple pour la guillotine.

 

On peut citer L'Histoire des Girondins de Lamartine (1847), qui rappelle la création de La Marseillaise (en indiquant d'ailleurs que le chant aurait été interprété pour la première fois par Rouget lui-même, ce qui semble inexact) et comment le chant "se retourna" contre ses promoteurs :  

 "L'hymne de la patrie était  trouvé ! hélas ! il devait être aussi l'hymne de la terreur.

L'infortuné Dietrich marcha  peu de mois après à l'échafaud, aux sons de ces notes nées  à son foyer du coeur de son ami et de la voix de sa femme. Le nouveau chant, exécuté  quelques jours après à Strasbourg, vola de ville en ville sur tous  les orchestres populaires. Marseille l'adopta pour être chanté au  commencement et à la fin des séances de ses clubs. Les Marseillais  le répandirent en France en le chantant sur leur route.

De là lui vint le nom de  Marseillaise.

La vieille mère de de Lisle,  royaliste et religieuse, épouvantée du retentissement de la voix  de son fils, lui écrivait : « Qu'est-ce donc que cet hymne révolutionnaire que chante une horde  de brigands qui traverse la France, et auquel on mêle notre nom ? »

De Lisle lui-même, proscrit  en qualité de fédéraliste, l'entendit, en frissonnant, retentir  comme une menace de mort à ses oreilles en fuyant dans les sentiers du  Jura.

« Comment appelle-t-on cet hymne? demanda-t-il à son guide. La Marseillaise,  » lui répondit le paysan.

C'est ainsi qu'il apprit le nom  de son propre ouvrage. Il était poursuivi par l'enthousiasme qu'il avait  semé derrière lui. Il échappa à peine à la  mort.

L'arme se retourne  contre la main qui l'a forgée."

 Dans ce récit, l'exactitude du détail disparaît derrière le symbole : a-t-on vraiment chanté La Marseillaise lors de l'exécution de Dietrich (les spectateurs assidus de la guillotine, s'ils chantaient, devaient chanter des refrains plus orduriers), est-il vrai que Rouget, suspect de contre-révolution, en fuite dans son Jura natal (à quel moment ?), l'ait entendu chanter par ses poursuivants ? Mais ces grosses ficelles rendent plus palpable l'idée que les premiers auteurs du chant n'avaient pas grand chose de commun avec ceux qui l'avaient adopté ensuite. Si l'anecdote de la mère de Rouget écrivant à son fils pour lui demander ce qu'il a à voir avec un chant de brigands est sans doute  exacte (on trouve le texte de la lettre dans plusieurs ouvrages), elle montre que lorsque les Marseillais rendirent célèbre le chant pour l'armée du Rhin, en "montant" sur Paris à l'été 1792, le nom de Rouget était déjà associé à ce chant.  

 

 

 Et pour continuer avec la malédiction (sans se prendre au sérieux et vouloir inaugurer une nouvelle légende !) François Mireur, qui avait chanté le chant de guerre de l'armée du Rhin à Marseille et l'avait ainsi appris aux "fédérés" marseillais qui allaient le populariser, pourrait aussi figurer dans la liste, puisqu'il mourut à 28 ans durant la campagne d'Egypte (la malédiction des pharaons !). Cela se passa à Damanhour le 9 juillet 1798 et il semble qu'au moment de sa mort, Mireur, qui était devenu général de brigade, venait de se disputer avec Bonaparte sur la suite des opérations (il aurait conseillé de rentrer en Europe); il aurait voulu se donner un peu d'exercice pour se détendre après son algarade avec le général en chef :

"Le général [Mireur] venait d'acheter un cheval arabe, et voulut sortir du camp pour l'essayer. Les avant-postes lui firent de vaines représentations sur les dangers auxquels il s'exposait en s'éloignant ; poussé par la fatalité, Mireur ne tint pas compte de ces avis et se porta au galop sur un monticule à deux cents pas des postes. Trois Arabes embusqués dans cet endroit entourèrent le général, le tuèrent et le dépouillèrent avant que les soldats de garde ne pussent venir à son secours" (Victoires, conquêtes, désastres, revers et guerres civiles des Français, de 1792 à 1815. Tome neuvième / par une société de militaires et de gens de lettres).