BAUDELAIRE ET LA BELGIQUE 1

 

 

 

 

Détestation et fascination

 

I. Détestation

 

 

 

 

Tout le monde (enfin, beaucoup de personnes) connaît la détestation de Baudelaire pour la Belgique.

Confronté à de graves problèmes d'argent et affecté par des troubles de santé (malaises cérébraux et digestifs) dus à la syphilis, qui allaient en peu d'années provoquer sa mort, Baudelaire décida en 1864 de quitter la France quelque temps pour donner une série de conférences en Belgique.

L'absence total de succès de ces conférences, le progrès de sa maladie qui accentuait son humeur malheureuse (probablement une forme de dépression) tout se coalisa pour aboutir à la détestation de la Belgique et de ses habitants. 

Baudelaire, déjà en guerre avec la société française de son temps (ce qui a causé un quiproquo durable, dont on reparlera) a vu dans la Belgique la caricature de la société française, une France en pire en quelque sorte.

Il médita d'écrire un livre qui se serait peut-être appelé Pauvre Belgique.
Il en reste des notes discontinues, portant ce titre, très violentes et parfois de mauvaise foi.

Baudelaire aurait pu dire comme le jeune Jorge Luis Borges, parlant des Italiens en Argentine dans les années 1920 ou 30 et faisant semblant de partager le préjugé des Argentins de vieille souche contre les nouveaux immigrants italiens : Certains se contentent de mépriser les Italiens, moi, en plus, je les calomnie.

Mais Borges ironisait alors que Baudelaire était sincère dans ses sarcasmes contre les Belges. Tout se passait comme s'il avait rendu la Belgique et ses habitants responsables de ses malheurs et de ses échecs.

Pourtant, à côté de cette rage anti-belge, on trouve quelques passages qui montrent que Baudelaire, en dépit de ses tourments personnels qui obscurcissaient sans doute son discernement (non que certaines critiques n'aient pas touché juste) avait aussi trouvé en Belgique des choses à admirer - et ces choses n'étaient pas là par hasard, elles étaient typiquement belges. Elles étaient la création ou représentaient les traditions de ces Belges qu'il affectait de mépriser.

C'est sur cette ambigüité que nous voulons attirer l'attention.

Baudelaire détestant la Belgique, c'est une chose connue. Mais Baudelaire admirant la Belgique, c'est bien moins connu.

Le séjour de Baudelaire en Belgique fut aussi, malheureusement, une étape décisive de sa courte vie: le début de la fin. On peut presque dire que sa vie s'arrêta en Belgique.

Le 15 mars 1866 (on n'est pas sûr de la date au jour près) à Namur, alors qu'il est invité dans la famille de son ami le graveur Félicien-Rops, Baudelaire fait une chute sur le dallage en visitant l'église Saint-Loup.  Ou plus probablement, il a une attaque cérébrale (provoquée par la syphilis) et chute ensuite. 

Cet accident provoque de graves séquelles : Baudelaire est hémiplégique et aphasique. Soigné d'abord à Bruxelles, puis rapatrié en France par ses amis en juillet 1866, il mène pendant encore une année une existence diminuée et meurt le 31 août 1867.

 

 

 

 Premier contact avec la Belgique

 

 

 

Aujourd'hui, encore, lorsqu'on arrive à Bruxelles, venant de France, on sent immédiatement qu'on a changé de pays. Bien entendu on le sait dès le passage de la frontière : le paysage est subtilement différent, les petits immeubles des villes traversées, avec leurs bow-windows, ne ressemblent pas à ceux qu'on trouve en France- même dans le département voisin du Nord malgré un usage commun de la brique; même les autoroutes sont différentes, avec leur signalisation qui passe du français au flamand, sans parler des panneaux avec les armoiries des régions et des provinces (de vraies armoiries, pas des logos comme en France) qui vous indiquent que vous êtes d'abord entré en Wallonie (avec l'inscription Wallonie terre d'accueil) et puis en Flandre (Vlaanderen heet u welkom, la Flandre vous souhaite la bienvenue) tandis que les "provinces"défilent : Hainaut, West Vlaanderen, Oost Vlaanderen, Vlaams Brabant.

Si on entre dans Bruxelles en voiture par le nord-ouest, on traverse d'abord Berchem-Sainte-Agathe (Sint-Agatha-Berchem), Ganshoren et Koekelberg (qui font partie des 19 communes de la région Bruxelles capitale), en suivant le boulevard (ou avenue) de l'emprereur Charles (Keizer Karellaan), on contourne la basilique nationale du Sacré-Coeur du Koekelberg (Nationale Basiliek van het Heilig Hart te Koekelberg) avec sa coupole de cuivre ( le 6ème plus grand édifice religieux du monde), on suit le boulevard Léopold II (Leopold II laan), on emprunte le long tunnel Léopold et enfin on se trouve dans Bruxelles sur le boulevard d'Anvers (Antwerplaan) et le boulevard Baudouin ( Boudewijnlaan).

Pour un Français, le bilinguisme officiel de Bruxelles est déjà étonnant, habitué qu'il est au monolinguisme officiel français.

 La politique des langues en Belgique n'est pas simple à exposer :  l 'état fédéral belge est bilingue et même trilingue - par exemple l'acte d'abdication du roi Albert II (21 juillet 2013) est rédigé en français, en néerlandais et en allemand, mais la région Flandre est monolingue et la région Wallonie possède deux langues officielles, sans être vraiment bilingue : le français est utilisé dans la majeure partie de la région et l'allemand, dans la zone germanophone à l'extrême-est de la région Wallonie.

La région appelée "Bruxelles capitale" est bilingue, le français et le néerlandais (ou flamand, qui se distingue un peu du néerlandais) sont les langues officielles de la région: donc les noms de rues, les signalisations et les actes administratifs sont bilingues, les publicités sont déclinées en deux versions . Ajoutons à ce tableau qu'il existe aussi plusieurs dialectes sans caractère officiel, dont le dialecte wallon et le dialecte bruxellois, 

 A l'époque où Baudelaire se rend en Belgique, le pays n'admet qu'une langue officielle, le français; la langue flamande est méprisée et en Flandre même, les élites affectent de parler français. Mais il est impossible de ne pas s'apercevoir qu'une grande partie de la population ne parle pas français.

A Bruxelles, le flamand est bien plus répandu qu'aujourd'hui dans les classes populaires. Bruxelles se situe en effet dans la partie flamande du Brabant, mais l'usage du français va progresser au 19ème et au 20ème siècle au point de faire de Bruxelles et de la plupart des communes avoisinantes une zone à 80% francophone.

Baudelaire fera vite la constatation que les bourgeois bruxellois affectent de ne parler que français, parce que ça fait chic, mais qu'ils "engueulent" leurs domestiques en flamand...Il constatera aussi que le français parlé par les Belges est assez particulier.

Il a du aussi remarquer les différences architecturales avec Paris. Le vieux Bruxelles a largement disparu sous l'effet des aménagements du 20ème siècle, peu soucieux des périodes anciennes, mais à l'époque de Baudelaire, les maisons aux façades caractéristiques, avec leurs pignons à redans - en escalier- qu'on peut encore voir en grand nombre à Gand ou à Bruges, devaient encore être très nombreuses.

Baudelaire va donc, comme tout voyageur, enregistrer les différences avec ce qu'il connait mais il constatera ces différences chaque fois de façon péjorative.

Et surtout, il semble avoir pris d'emblée une idée très défavorable de la population belge (du moins celle de Bruxelles) qu'il définit comme stupide et laide; les termes qu'il emploie pour dénigrer les Bruxellois ( y compris les enfants) seraient aujourd'hui taxés de racisme s'ils étaient employés pour une population non-européenne.

Dès lors, il peut formuler son idée générale de la Belgique :

«La France a l’air bien barbare vue de près mais allez en Belgique et vous deviendrez moins sévère pour votre pays ».

« Dois-je remercier Dieu de m’avoir fait Français et non Belge ? »

 

 

 

Les habitants

 

 

 

Les premières observations vont, comme on peut s’y attendre, à l’aspect des habitants. Baudelaire, qui déjà en France se disait obsédé par la tyrannie de la face humaine, a des réactions de rejet violentes pour les habitants de la Belgique (au moins les Bruxellois) qui semblent au-delà du raisonnable. Il y a forcément un aspect maladif dans ses réactions même s’il y entremêle des observations d’expérience.

« Affreuse laideur des enfants…Même propres ils seraient encore hideux » « Il y a ici des femelles, il n’y a pas de femmes. Pas de galanterie. Pas de coquetterie. Pas de pudeur ». « Ici aucun mérite pour l’homme à être chaste ».

Il ironise sur les qualités qu’on reconnaît généralement aux Belges, comme la propreté ou  l’hospitalité. "On a tellement parlé de l'hospitalité belge que même les Belges ont fini par y croire".

Pour lui, c’est exactement le contraire et s’il admet que les rues et les logements sont propres, ce n’est pas le cas des habitants. Quant à l’hospitalité, les Belges ne chercheraient qu’à gruger les étrangers. D’ailleurs la malhonnêteté est partout, ce qui n’est pas étonnant chez un peuple qui vit essentiellement du commerce ( Baudelaire n’a pas de contact avec les ouvriers ou les paysans). Même les riches sont brocanteurs à l’occasion !

En plus, les Belges sont paresseux et lents ! Même la façon de marcher des Belges lui parait désordonnée et folle !

Il semble avoir décidé de ne rien passer aux Belges !

 

 

 

 Choses vues (ou lues) par Baudelaire en Belgique

 

 

 

Quelques exemples recueillis par Baudelaire de choses étonnantes vues à Bruxelles (ou lues dans les jourbaux belges)  :

-          Des architectes qui ignorent l’histoire de l’architecture,

-          Des femmes qui vous injurient si vous leur offrez un bouquet,

-          Des gandins contrefaits qui ont violé toutes les femmes,

-          Des libres penseurs qui ont peur des revenants,

-          Des patriotes qui veulent massacrer tous les Français (ils portent le bras droit en écharpe pour faire croire qu’ils se sont battus),

-          Des gens (c’est le gros de la nation) qui lorsque vous dites « Dieu » vous répondent « vous ne croyez pas ce que vous dites », sous-entendu : puisque  je ne comprends pas quand vous parlez de Dieu…

 

Il ajoute : Et des officiers qui se mettent à cinq pour assommer un journaliste (faisant allusion à une nouvelle qui avait paru dans les journaux selon laquelle des officiers se sentant insultés par un journaliste, lui avaient donné une correction).

 

Un journal bruxellois évoquait la présence simultanée de deux Français en Belgique, M Hipplyte Babou (correspondant du Figaro) et M Baudelaire. Le journal écrivait, se moquant des critiques faites à la Belgique par Babou : « ne vous excusez pas, parlez librement d’un pays libre ».

Le journal donne la description suivante de M. Baudelaire : " un homme qui pérorait pour prouver que Joseph de Maistre ( le penseur contre révolutionnaire, originaire de Savoie) est supérieur à Voltaire". Le journal rappelle que Baudelaire a eu des difficultés avec la justice française pour ses Fleurs du Mal, de même que son éditeur, Poulet-Malassis, qui a du fuir la France pour éviter les poursuites pour dettes et vit maintenant en Belgique.

Ce journal concluait qu’en Belgique, les Français peuvent parler librement, même si c’est à tort et à travers, ce qui n’est pas le cas en France (sous le régime de Napoléon III).

 

 

Echec personnel en Belgique

 

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Baudelaire avec un cigare, photographié en Belgique par Charles Neyt, 1864 .

lalaveriegalerie.wordpress.com/

 

 

La mauvaise opinion des Belges que Baudelaire s'est faite provient sans doute de l'échec de ses espoirs de gagner de l'argent en donnant des conférences.

En effet, ses conférences sont un "four", presque personne ne s'y rend. Baudelaire ne peut qu'en tirer la conclusion que les Belges sont indifférents à la poésie et à l'art, que ce sont des gens uniquement préoccupés par les activités professionnelles ou commerciales, par la réussite matérielle, des bourgeois incultes.

Un jeune écrivain belge qui devait par la suite faire figure de grand homme des lettres belges, Camille Lemonnier, a laissé un témoignage de l'échec des conférences de Baudelaire à Bruxelles. Lemonnier assista à une conférence où Baudelaire devait rendre hommage à Théophile Gautier. Voici ce qu'il raconte :

" Je n’oublierai jamais ce soir mémorable. Les journaux bruxellois avaient annoncé une conférence de Baudelaire, sans commentaires. Le fait d’un grand poète, d’un des esprits absolus de ce temps, promulguant sa foi littéraire publiquement, semblait alors négligeable. Il faut se rappeler l’indifférence totale du Bruxelles d’alors pour la littérature : un petit nombre de lettrés seulement connaissaient l’auteur des Fleurs du Mal ; on vivait dans un air saturnien où se plombait l’Idée.

Le Cercle littéraire et artistique occupait encore le palais gothique qui fait face à l’Hôtel de Ville.  .... C’était là que devait parler Baudelaire.

(...)

Je me glissai dans la salle. C’est encore, après tant d’années, un sujet de stupeur pour moi, la solitude de ce grand vaisseau où je craignais de ne pouvoir trouver place et qui, jusqu’aux dernières pénombres, alignait ses banquettes inoccupées. Baudelaire parla, ce soir-là, pour une vingtaine d’auditeurs

(...)

Je communiai avec le poète dans l’enthousiasme. Je lui dus dans l’avenir de ne jamais démériter de l’exemple qu’il m’avait donné en honorant les Maîtres et les Aînés.

Une petite table occupait le milieu de l’estrade ; il s’y tenait debout, en cravate blanche, dans le cercle lumineux épanché d’un carcel [une lampe, dite lampe-carcel]. La clarté tournoyait autour de ses mains fines et mobiles ; il mettait une coquetterie à les étaler ; elles avaient une grâce presque féminine en chiffonnant les feuillets épars, négligemment...

Ces mains patriciennes, habituées à manier le plus léger des outils, parfois traçaient dans l’air de lents orbes évocatoires ; ou bien elles accompagnaient la chute toujours musicale des phrases de planements suspendus comme des rites mystiques.

Baudelaire évoquait, en effet, l’idée d’un homme d’église et des beaux gestes de la chaire. ...

Indubitablement, il se célébrait à lui-même une messe de glorieuses images ; il avait la beauté grave d’un cardinal des lettres officiant devant l’Idéal. Son visage glabre et pâle se pénombrait dans la demi-teinte de l’abat-jour...

Au bout d’une heure, l’indigence du public se raréfia encore, le vide autour du magicien du Verbe jugea possible de se vider davantage ; il ne resta plus que deux banquettes. Elles s’éclaircirent à leur tour...

Le poète n’eut pas l’air de remarquer cette désertion qui le laissait parler seul entre les hauts murs parcimonieusement éclairés. Une dernière parole s’enfla comme une clameur : « Je salue en Théophile Gautier, mon maître, le grand poète du siècle. » Et la taille rigide s’inclina, il eut trois saluts corrects comme devant une assemblée véritable. Rapidement une porte battit. Puis un huissier emporta la lampe ; je demeurai le dernier dans la nuit retombée, dans la nuit où sans écho était montée, s’était éteinte la voix de ce Père de l’Eglise littéraire.

( Camille Lemonnier, La vie Belge, Fasquelle, éd. 1905).

 

Sur le sujet de cette conférence, on peut trouver curieux qu’il ait fait l’éloge et se soit déclaré l’élève de Théophile Gautier, qui ne passe plus pour un grand poète. Mais cela fait partie des incompréhensions qu’on peut avoir aujourd’hui du goût de Baudelaire, homme bien plus subtil que sa réputation posthume d’anticonformiste pour classes secondaires.

Baudelaire ne rencontra pas de succès en Belgique et fut donc enclin à accuser les Belges de son échec. Son séjour fut marqué pour le poète français par une pénible impression d'isolement. Il trouva peu de gens à qui parler : son éditeur Poulet-Malassis, lui aussi réfugié en Belgique pour échapper à ses créanciers, le graveur Félicien Rops dont on reparlera.

Baudelaire fut aussi en contact en Belgique avec l'éditeur parisien Jules Hetzel ( célèbre pour avoir édité Jules Verne qui faisait alors ses débuts, justement à partir de 1864); Baudelaire vendit à Hetzel (sans doute pressé par les difficultés financières) les droits sur son oeuvre qu'il avait déjà vendus à Poulet-Malassis, mais Hetzel consentit à annuler cette vente.

Par contre Baudelaire ne semble pas avoir rencontré Victor Hugo, qui résidait épisodiquement en Belgique - et que de toutes façons, il aimait assez peu.A la différence de Baudelaire, Victor Hugo vivait confortablement et était entouré de considération.

Les problèmes financiers augmentaient la détresse et donc l'irritation de Baudelaire contre son environnement du moment..

 

 

 

La littérature belge à l'époque de la visite de Baudelaire et par la suite

 

 

 

Camille Lemonnier reconnaît qu’à l’époque du séjour de Baudelaire en Belgique, la littérature était loin d’y être une préoccupation.

Pourtant des écrivains comme Charles De Coster ou Hendrick  Conscience (ce dernier écrivant en flamand) avaient publié des livres importants, mais il est douteux que Baudelaire aurait admis qu’il s’agissait de grands écrivains.

De Coster est un créateur de langage, l’auteur des Aventures de Till Ulenspiegel, livre qui bien qu’écrit en français, voulait rompre avec l’influence française et fut d’ailleurs un échec avant d’être sacré « bible nationale »  quelques décennies plus tard…

Hendrick Conscience est plutôt un prolifique romancier populaire dont le livre le plus connu, De leeuw van Vlaanderen, le Lion des Flandres, évoque la lutte du peuple flamand contre les chevaliers du roi de France,  à l’époque de la bataille des éperons d’or (ou bataille de Courtrai/Kortrik)en 1312;  de lui, on a dit « qu’il apprit à lire à son peuple », le genre d’éloge qui aurait sans doute fait ricaner Baudelaire.

Il est probable que seule la littérature de langue française intéressait Baudelaire et il considérait qu’il n’y avait pas d’écrivain en Belgique  (tout au plus des journalistes et de soi-disant historiens, du moins selon l’appréciation de Baudelaire).

Pour lui, de toutes façons, les Belges « ne savaient pas le Français », comprenons qu’ils parlaient et écrivaient un « mauvais français » ; l’idée qu’il puisse exister une langue française dans des versions « régionales » et qu’on puisse valablement écrire dans cette langue n’était pas admise à l’époque et de ce point de vue, Baudelaire était un homme de son époque et se montre très académique et conservateur.

 

Il reprend l’idée du journaliste Victor Joly, qu’il semble avoir rencontré et qui conseillait à ses compatriotes belges, par une forme extrême de patriotisme, d’abandonner l’usage du français et de réapprendre (Baudelaire écrit curieusement « rapprendre ») le flamand. Le conseil de Victor. Joly était curieux car pour une grande partie des Belges, le flamand n’était pas une langue natale à réapprendre, même si c’était exact pour d’autres qui avaient abandonné le flamand au profit du français.

Toutefois, pour Baudelaire, il semble que ce conseil est purement ironique. D’ailleurs il remarque que V. Joly écrit lui aussi en français ! Il définit V. Joly comme un patriote belge dans « un pays où il n’y a pas de patrie ».

Il félicite également V. Joly de s’élever contre « l’esprit de singerie belge », il faut comprendre l’imitation des modes françaises.

 

C’est vers la fin du 19ème siècle que de grands écrivains belges apparurent comme Verhaeren, Maeterlinck, Rodenbach. Lemonnier qui outre son œuvre personnelle considérable de romancier  faisait figure de théoricien et de chef d’école (il avait créé le mouvement La jeune Belgique) avait adopté comme devise « Soyons nous » et « Nous-même ou périr, l’ennemi c’est Paris ».

Là aussi il est peu probable que Baudelaire aurait apprécié ce patriotisme littéraire.

Il reprochait aux Belges d’être des imitateurs et en particulier des imitateurs de la France (un reproche d’ailleurs fondé sur des effets de mode plus qu’autre chose, car il donne peu d’exemples réellement probants de cet esprit d’imitation), mais toute manifestation de patriotisme culturel belge suscitait son ironie.

 

 

Ce que Baudelaire pensait de Antoine Wiertz

 

 

 

Ainsi Baudelaire réserve quelques lignes méprisantes à l’artiste peintre belge Antoine Wiertz, mort justement en 1865 pendant le séjour de Baudelaire, auteur de toiles immenses et à qui le gouvernement belge avait fait don d’un vaste atelier. Wiertz avait en effet le soutien du ministre Charles Rogier (une preuve que ce gouvernement pouvait encourager les artistes - mais Baudelaire, lui,  n'y voyait qu'une preuve de mauvais goût). Cet atelier deviendra un musée à la mort de Wiertz.

 

On peut penser que Baudelaire n’avait aucune raison d’estimer un artiste qui peignait des toiles visionnaires à intentions humanitaires intitulées Le triomphe du Christ ou la Puissance humaine n’a pas de limites, qui voulait être l’Homère de la peinture et qui était « plus belge de cœur que n’importe quel Belge » ( Patrick Roegiers, La Belgique, le roman d’un pays, Découvertes Gallimard 2005). Dans Napoléon en enfer, Wiertz montre Napoléon pris à partie en enfer, par toutes les victimes de ses guerres...

Wiertz a aussi peint des tableaux de plus petites proportions, souvent avec des intentions moralisatrices ou érotiques (ou les deux en même temps, comme dans sa toile Les dangers de la lecture). 

Baudelaire est féroce et égratigne au passage Victor Hugo qu’il aimait assez peu :

« Wiertz. Charlatan. Idiot. Voleur…Billevesées modernes. Le Christ des humanitaires... Sottises analogues à Victor Hugo à la fin des Contemplations » « Sa bêtise est aussi grande que ses colosses », « ne sait pas dessiner » et il conclut en faisant appel à une formule  d’un certain Bignon, « Les fous sont trop bêtes ».

 Quant au tableau Les Grecs et les Troyens se disputant la cadavre de Patrocle, il suscite l'ironie de Baudelaire car se disputer un cadavre est un trait d'esprit belge comme on le verra à propos des rivalités entre libres penseurs et chrétiens qui se manifestent lors des enterrements. 

Outre le mépris de Baudelaire pour le style de l’artiste et ses « foules de cuivre » (Wiertz avait inventé un procédé pour rendre les couleurs mates mais qui avec le temps devait devait se révéler néfaste), il ironise sur un texte de Wiertz, Bruxelles capitale, Paris province.

Wiertz, qui avait été traité avec mépris lors d’une exposition de ses tableaux à Paris, se vengeait en prophétisant l’effacement de Paris au profit de Bruxelles : 

« Allons, Bruxelles, lève-toi, deviens la capitale du monde et que Paris, pour toi, ne soit qu’une ville de province ! »

Ainsi que le dit l’édition des œuvres de Baudelaire par Claude Pichois (La Pléiade), il y avait pourtant bien des traits communs entre Wiertz et Baudelaire, à commencer par l’hostilité contre Paris, une certaine  conception du romantisme et l’opposition au réalisme ; « le procès de Wiertz est à réviser ». Mais Baudelaire avait décidé de ne rien trouver à son goût en Belgique du moins jusqu’à un certain point.

Quant aux Belges, on s’en doute, ils jugent que Wiertz en prédisant que Bruxelles serait capitale, sinon du monde, du moins de l’Europe, a été bon prophète : « L’avenir lui a donné raison. Son musée est à deux pas du siège du Parlement européen » (Patrick Roegiers). « Dans une certaine mesure, l’avenir lui a donné raison » (Le romantisme en Belgique, catalogue de l’exposition, Musées royaux des Beaux-Arts, Bruxelles, 2005).

Baudelaire, mal reçu à Bruxelles, Wiertz, mal reçu à Paris, ont finalement eu des réactions assez proches.

Une proximité soulignée par un incident cocasse ; des Anglais de passage à Bruxelles, rencontrant Baudelaire dans la rue, lui demandèrent s'il n'était pas le célèbre Wiertz. On devine si Baudelaire a du être flatté d'être pris pour celui qu'il méprisait !

 Mais on verra plus loin que Baudelaire pouvait avoir une idée plus nuancée de l'art belge.

 

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 Antoine Wiertz : « La belle Rosine - Deux jeunes filles », 1847. Bruxelles, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, i

© MRBAB, photo : J. Geleyns 

 Sans doute plus séduisant que ses immenses compositions (Les Grecs et les Troyens se disputant la cadavre de Patrocle, la Puissance humaine n'a pas de limites, le Triomphe du Christ), la Belle Rosine est un tableau très connu de Wiertz, qui, au-delà d'un thème facile ( le brieveté de la beauté et de la vie) préfigure les thèmes explorés par Magritte et Delvaux, autres artistes belges du siècle suivant.

 

 

 

 

Qu’est ce que la Belgique ?

 

 

 

A cette époque la Belgique était encore un jeune pays - du moins en tant qu'état indépendant- puisque son indépendance par rapport à la Hollande datait de 1830 seulement.

Après avoir été soumises à diverses dominations étrangères (les ducs de Bourgogne, les Habsbourgs d'Espagne puis d'Autriche, les Français de l'époque révolutionnaire et impériale) les provinces de la future Belgique avaient été fusionnées avec les Pays-Bas par le Congrès de Vienne à la chute de Napoléon pour former le Royaume des Pays-Bas, reconstituant pour peu de temps l'unité des provinces belges qui avait été rompue à la fin du 16ème siècle quand les provinces protestantes du nord avaientdonné naissance aux Pays-Bas.

Les relations s'étaient distendues avec le gouvernement hollandais surtout lorsque celui-ci avait annoncé son intention de rendre obligatoire l'usage du néerlandais en 1829, ce qui ne pouvait qu'irriter les francophones. De plus les Belges, Wallons ou Flamands, étaient en majorité catholiques alors que la partie nord du pays et le monarque étaient protestants. Tout était en place pour l'insurrection. Un opéra en donna le signal.

Le 25 août 1830, on jouait au théâtre royal de la Monnaie à Bruxelles, à l'occasion de l'anniversaire du roi de Hollande, l'opéra d'Auber, la Muette de Portici, qui raconte de façon très romancée l'insurrection des Napolitains contre les Espagnols au 17ème siècle.

Au second acte, le ténor Lafeuillade, interprétant le rôle du pêcheur Masaniello, le chef de la rébellion napolitaine, entonnait le duo célèbre :  

Amour sacré de la patrie,

Rends nous l'audace et la fierté ;

À mon pays je dois la vie ;

Il me devra sa liberté.

D'autres scènes augmentaient l'émotion et enthousiasmés par cet opéra patriotique (pourtant dû au très sage Auber) les spectateurs se précipitaient dans les rues et allaient tout briser au siège d'un journal favorable au gouvernement hollandais. La révolution belge commençait.

 

 

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Le tableau célèbre de Gustaf Wappers, Scène de la révolution de septembre 1830, sur la Place de l'Hôtel de ville de Bruxelles, dans le grand hall du Musée royal des Beaux-Arts de Bruxelles. Photo de l'auteur.

 

 

Elle aboutit en peu de semaines à l'indépendance du pays proclamée par le gouvernement provisoire, après un certain nombre d'épisodes guerriers et patriotiques : l'arrivée de Charles Rogier, futur ministre, à la tête de volontaires liégeois venus soutenir les Bruxellois, les combats dans le parc de Bruxelles, obligeant les Hollandais à faire retraite, la couturière Madame Abts cousant le premier drapeau belge devant les représentants du gouvernement provisoire.

 

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Tableau de E. Vermeersch: Marie Abts, couturière avec sa soeur rue de la Montagne aux herbes à Bruxelles, confectionne le 28 août 1830 le premier drapeau belge à la demande de représentants du gouvernement provisoire (musée royal de l'armée); Les couleurs rouge, jaune et noire, déjà utilisées lors de la révolution brabançonne à la fin du 18ème siècle, sont d'abord disposées horizontalement, Puis, en 1831, elles seront posées verticalement, le noir près de la hampe, 

 http://arquebusiers.be

 

 

Puis le gouvernement provisoire se mettait en quête d'un roi.

Le fils du roi des Français Louis-Philippe, contacté, refusait par peur des réactions des autres pays et le gouvernement belge proposait en 1831 la couronne de roi des Belges au duc Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha, un prince allemand qui se trouvait disponible et avait d'aileurs déjà refusé d'être roi de Grèce. Il accepta la proposition.

Baudelaire insiste sur le fait qu’il n’existe pas de peuple ou de « race » belge (le mot était fréquent à l’époque au sens de peuple) mais ce qu’on appelle peuple belge, pour aller vite, ce sont « les différentes races qui composent la population de la Belgique ».

A vrai dire les races en question semblent être seulement deux (peut-être Baudelaire pensait-il aux Brabançons, qu’il semble considérer parfois comme une population intermédiaire entre les Wallons et les Flamands, mais le Brabant a bien une composante wallonne et une composante flamande). Il écrit « il y a des races flamandes et wallonnes et il y a des villes ennemies » par exemple Anvers ou Gand qui paraissent revendiquer un statut de ville libre.

D’ailleurs selon lui, ce souci de se distinguer des autres serait poussé à l’extrême en Belgique, où chaque ville forme un parti et où chaque rue a sa propre kermesse.

Ne demandons pas à Baudelaire une géopolitique trop approfondie de la Belgique.

Avec un peu d’incohérence,  Baudelaire note que les Belges sont portés à la conformité et ne peuvent s’amuser ou penser qu’en troupe.  Or la tendance au morcellement parait un peu contradictoire avec cet esprit

Mais il note aussi que  « Tout le monde veut être libre », ce qui dénote aussi une tendance à la division plus qu’au rassemblement

Baudelaire fait bien la différence entre Wallons et Flamands (« c’est surtout le Wallon qui est la caricature du Français ») mais  il trouve dans chacune des populations matière à critique.

La Belgique serait donc un « Arlequin diplomatique » créé artificiellement par les puissances européennes et qui pourrait disparaître de la même façon.

Il se moque de la « tyrannie » et de la méchanceté des petits pays et des petites villes, la Belgique, la Suisse, Bruxelles, Genève, comparées sans aucune charité à la méchanceté des infirmes !

Baudelaire  en affirmant que le peuple belge n’existait pas, n’était sans doute pas très original ni pour l’époque ni par la suite (que pensait-il d’ailleurs du peuple français – on aura l’occasion d’y revenir).

Cette constatation sur la division – ou l’inexistence ? – du peuple belge paraissait d’évidence. Elle l’était toujours cinquante ans après lorsque en 1912, l’homme politique belge (et surtout Wallon), Jules Destrée, publiait une célèbre lettre ouverte au Roi des belges sur la séparation de la Flandre et de la Wallonie, qui commençait par :

" Sire, la Belgique existe, mais il n’y a pas de peuple belge, il n’y a que des Wallons et des Flamands".

Et Jules Destrée plaidait pour l’installation d’un état fédéral qui devait mettre encore soixante-dix ans à se mettre en place.

De Jules Destrée, député socialiste, on disait à l’époque : Parmi les dirigeants socialistes, M. Destrée n’est qu’un dirigeant parmi d’autres. Parmi les dirigeants wallons, il est reconnu comme le premier d’entre eux même par ceux qui sont le plus hostiles au socialisme.

Baudelaire, évidemment, n’avait pas les mêmes préoccupation que Jules Destrée quand il remarquait la dualité fondamentale de la Belgique.

 

 

 

Etat nouveau et vieux pays

 

 

 

Si la Belgique en tant qu’état indépendant n’avait qu’une trentaine d’années à l’époque de Baudelaire, elle était fière d’un long passé prestigieux antérieure à son indépendance et pouvait considérer que même sous des dominations étrangères, elle avait constitué un état et une nation.

C’est pourquoi la Belgique se réfère volontiers à des personnages illustres issus des provinces qui devaient constituer la Belgique, comme Godefroi de Bouillon, l’artisan de la première croisade, premier souverain de Jérusalem (sans le titre de roi, que devait prendre son frère et successeur), dont la statue orne la Place des Palais de Bruxelles et fut justement installée en  1848.

 

Charles Quint peut être lui-même considéré comme un héros belge, puisqu’il était natif de Gand, qu’il parlait flamand et qu’il conserva toujours de l’attachement pour sa patrie natale, placée au coeur de son empire sur qui le soleil ne se couchait jamais et déjà, au cœur de l’Europe : c’est à Bruxelles qu’il choisit d’annoncer son abdication, représentée par un tableau du peintre belge Louis Gallait au 19ème siècle, peintre que Baudelaire devait modérément apprécier car il fait suivre son nom d’un point d’exclamation.

Gallait est surtout célèbre pour sa toile représentant les Honneurs funèbres rendus aux comtes d’Egmont et de Hornes, autres héros belges exécutés pour s’être opposés au pouvoir espagnol, devenu despotique sous le règne du fils de Charles Quint, Philippe II et de son représentant, le terrible duc d’Albe.

 De nos jours Bruxelles célèbre tous les ans l'Ommegang, reconstitution de la procession religieuse d'apparat qui fut donnée en l'honneur de Charles Quint et de son fils le futur Philippe II en 1549, dont on reparlera.

 Dans ces conditions, rien d’étonnant comme on l’a vu, qu’on entre dans Bruxelles par le Boulevard de l’Empereur Charles, Keiser Karelaan, hommage à Charles Quint, que son nom soit donné à une marque de bière et que son portrait figure dans la salle des séances du Sénat de Belgique avec d’autres.

Ces portraits peints par Gallait, furent justement installés au Sénat à partir de 1864 de façon à montrer clairement que l’histoire belge ne commençait pas en 1830. Ils sont tous peints sur fond doré et représentent soit des souverains ou des princes du Moyen-Age belge, soit des souverains prestigieux non-belges qui ont régné sur ce qui allait devenir la Belgique et ont respecté ses coutumes et son autonomie.

On trouve ainsi outre Charles Quint,  une vingtaine de personnages dont Pépin de Herstal, Charlemagne, Godefroi de Bouillon, son frère Robert, roi de Jérusalem, l’évêque Notger de Liège,  fondateur de la principauté de Liège, Jean II duc de Brabant, Philippe d’Alsace comte de Flandre, le duc de Bourgogne Philippe le Bon, dont les domaines englobaient une grande partie de la Belgique actuelle jusqu’aux Pays-Bas, l’impératrice d’Autriche Marie-Thérèse (« la mère des peuples »), Charles de Lorraine – qui fut gouverneur des Pays-Bas autrichiens, nom donné aux provinces belges à l’époque des Habsbourgs, au 18ème siècle, comme la régente Marie-Christine (ces deux derniers portraits de personnages du 18ème siècle ne sont pas de Gallait et furent ajoutés vers 1900 à ceux déjà existant).

 

C’est toujours sous le regard de ces anciens souverains de la Belgique d’avant la Belgique qu’ont lieu les débats politiques actuels.

 

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Portraits dans la salle de séances du Sénat de Belgique par Louis Gallait, représentant les souverains ayant régné sur les provinces belges dans le passé : ici, Charles Quint, et les régents, l'archiduchesse infante Isabelle Claire Eugénie (fille de Philippe II) et son mari l'archiduc Albert.

Louis Gallait reçu la commission d'exécuter ces portraits en 1864.

Wikipedia, photo de Antoine Motte dit Falisse alias M0tty.

 

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Les honneurs funèbres rendus aux comtes d'Egmont et de Hornes, tableau de Louis Gallait (1855), Musée royal des Beaux-Arts, Anvers..

www. la tribunedelart. com

Ce tableau célèbre de L. Gallait est un exemple de peinture destinée à célébrer le passé de la Belgique et les premières luttes pour l'autonomie des provinces belges. Le comte Lamoral d'Egmont s'opposait à la politique autoritaire de Philippe II d'Espagne. Accusé de trahison avec son ami le comte de Hornes, ils furent condamnés à mort par le Conseil des troubles - dit Conseil du sang, présidé par l'envoyé du roi d'Espagne, le duc d'Albe. Les deux hommes furent décapités en juin 1568 sur la Grand Place de Bruxelles. Le peintre montre les corps étendus dans la cathédrale Sainte Gudule avec les têtes posées dans le prolongement des corps, alors que les obsèques se préparent. Des délégations de Bruxellois émus viennent leur rendre hommage, ici les membres d'une confrérie d'archers, indifférents au regard soupçonneux des représentants du duc d'Albe à gauche.

Ce tableau valut une grande célébrité à Louis Gallait. Le roi Léopold Ier lui proposa le titre de baron, que Gallait refusa.

 

 

 

Les Belges contemporains n’ont pas cessé de se référer aux monarques illustres qui ont administré la Belgique – même si parfois il y a eu des désaccords entre eux et leurs sujets, c’est le moins qu’on puisse dire, du moment que ces monarques étaient des hommes de bonne volonté. C’est ainsi que vers 1980, la poste belge, dans un programme Europa, devait comme les autres pays européens célébrer les droits de l’homme. Elle choisit pour sujet de son émission l’Edit de tolérance de l’empereur Joseph II, qui pourtant, en raison de son modernisme, avait été une des causes de la révolution brabançonne à la fin du 18ème siècle ! Ainsi la Belgique d’aujourd’hui reconnaissait que son souverain d’autrefois avait de bonnes intentions.  N’est-ce pas, dans le domaine  historique, une illustration du fameux « compromis belge », devenu une des plus célèbres « spécialités » nationales ?

 

 

 

 

Survivance du passé

 

 

 

 

Baudelaire accuse les Belges de ne penser qu’en bande. Les groupements rivaux lui inspirent le même mépris, qu’il s’agisse d’un côté des francs-maçons, des libres-penseurs, des « solidaires » (une branche des libres-penseurs qui encourage les enterrements civils) ou de l’autre côté des catholiques (qui pourtant semblent moins organisés en sociétés).

Il remarque aussi le goût des sociétés de loisirs ( par exemple les amateurs de chants de pinsons – le Duc de Brabant, héritier du trône, est président d’une société pinsonnière) . Beaucoup de ces sociétés ont un aspect traditionaliste qui excite l’ironie de Baudelaire.

Il note la persistance des traces du passé :

«  Vieux débris des sottises féodales : serments, lignages, corporations, jurandes, nations, métiers ».

Et il conclut : Van der Noot règne encore.

Van Der Noot fut un des chefs de la révolution brabançonne à la fin du 18ème siècle, dirigée contre les mesures modernisatrices de l’empereur Joseph II  qui pratiquait un réformisme autoritaire inspiré par la philosophie des Lumières et avait en particulier décidé de réduire les privilèges de l’église catholique (sans être aucunement irreligieux). Les Brabançons se soulevèrent pour défendre les anciennes coutumes, libertés et « privilèges » aussi bien civils qu’ecclésiastiques. Leur « révolution » était donc conservatrice ou même réactionnaire . C’est pourtant elle qui adopta le drapeau noir, jaune, rouge, dont devait hériter la révolution anti-hollandaise de 1830, en modifiant le sens des couleurs.

Des révolutionnaires qui souhaitaient des changements dans un sens libéral, dirigés par Vonck faisaient partie de l’insurrection brabançonne.

Ayant réussi momentanément à repousser les forces insuffisantes de l’empire germanique, dont les soldats désertaient en foule puis ayant marginalisé Vonck, Van Der Noot proclama en 1790 une république des Etats-Belgiques unis qui dura très peu de temps.

Les troupes impériales réussirent à reprendre le dessus, quasiment sans effusion de sang tandis que les troupes des Etats-Belges unis se désagrégeaient. Van Der Noot et Vonck prirent la fuite, n’hésitant pas à conseiller à leurs partisans l’alliance avec la France révolutionnaire en 1792, ce qui était paradoxal surtout de la part de Van der Noot.

Le nouvel empereur germanique (Joseph II était mort et peu de temps après, son frère qui lui avait succédé mourut également quelques mois après) rétablit le statu quo avant les réformes de Joseph II et proclama l’amnistie. Mais le calme revint pour peu de temps. Les troupes révolutionnaires françaises envahirent le territoire belge,  sous la conduite ambiguë de Dumouriez qui soutenait l’idée d’un état belge indépendant, alors que les dirigeants parisiens souhaitaient l’annexion. Les Français furent repoussés. Les gouvernants autrichiens rentrèrent triomphalement à Bruxelles. Mais un an après, les Français étaient de retour et les provinces belges furent annexées à la France, qui proclama le français langue officielle obligatoire  et pilla le pays.

L’annexion française continua sous le Consulat et l’Empire et prit fin à la chute de Napoléon qui amena les puissances à unifier dans un même royaume les Pays-Bas du nord et les provinces belges, union mal assortie qui aboutit à la révolution de 1830.

 

. Baudelaire remarque bien l’antagonisme entre les deux révolutions contemporaines l'une de l'autre, la française et la belge: « curieux malentendu entre les deux révolutions ». Et : « Joseph II était plus près de nous. Un utopiste au moins. La révolution brabançonne, c’est les cléricaux ».

 

A lire ces réactions on penserait que Baudelaire est un sympathisant de la révolution française, jusqu’à dire « nous » en parlant des opinions révolutionnaires. Au passage il se trompe sans doute sur le caractère utopique de Joseph II.

 

Apparemment Baudelaire n’éprouve aucune sympathie pour ces survivances historiques. Il est bien informé toutefois.

Ce n’est certainement pas par hasard qu’il évoque « les lignages », mot qui à Bruxelles a un sens précis.

Les Lignages de Bruxelles étaient des groupes de familles privilégiées issues de la descendance de sept familles :

 t’Serhuyghs, Sweerts, Sleeus, Roodenbeke, t’Serroelofs, Steenweeghs, Coudenbergh.

Les descendants de ces familles en ligne patrilinéaire ou matrilinéaire (ce qui représente en fait des dizaines de familles) avaient le monopole de certaines fonctions dans l’administration de la ville et un accès réservé pour l’attribution d’un certain nombre d'autres charges.

Leurs privilèges persistèrent jusqu'à la fin de l’Ancien Régime, c’est-à -dire jusqu’à la deuxième occupation française  et l’établissement d’un nouveau régime administratif (1794-1795).  

Ces lignages existent toujours  aujourd’hui et on peut voir les descendants des anciens magistrats municipaux d’autrefois participer à la reconstitution historique annuelle de l’Ommegang. Ils se regroupent dans l'Association Royale des Descendants des Lignages de Bruxelles.

Les lignages luttèrent longtemps et parfois férocement avec les "Neuf Nations" de Bruxelles (au sens de habitants natifs de Bruxelles) qui représentaient les métiers, avant de partager paisiblement le pouvoir avec elles.

 Le souvenir de cette période se conserve aujourd'hui dans des associations et surtout lors de l'Ommegang.

L'Ommegang était une procession religieuse traditionnelle qui était faite tous les ans depuis le Moyen-Age à Bruxelles. la statue de Notre-Dame du Sablon était promenée autour de la cité. L'Ommegang cessa lorsque les provinces belges furent occupées par les Français à partir de 1794.

À l'occasion du centenaire de la Belgique en 1930, des érudits ( le folkloriste Marinus, l'abbé De Smet, soutenus par Adolphe Max, bourgmestre de Bruxelles) ont rétabli la procession et devant le succès de cette représentation, il fut décidé de la répéter les années suivantes. Ce fut l'origine de l'Ommegang actuel 

Ils ont choisi non pas de faire renaître la procession ancestrale, mais d'en faire un spectacle reproduisant le somptueux Ommegang offert par la ville de Bruxelles à Charles Quint et à son fils le futur Philiippe II en 1549. Le rôle de Charles Quint est souvent joué par le prince de Mérode qui est d'ailleurs descendant de l'empereur.

Devenu spectacle historique, l'Ommegang n'en conserve pas moins de nombreux éléments traditionnels et authentiques comme la présence des Lignages de Bruxelles qui prennent place à la tribune d'honneur en robe rouge, des Serments d'arbalétriers et de la Vierge des Victoires, et reste dans l'esprit des Bruxellois un événement majeur de l'année (Wikipedia).

Le rétablissement relativement récent (1930) de l'Ommegang est une autre preuve de cette survivance du passé que remarquait Baudelaire en Belgique.

La procession du Saint Sang à Bruges est un autre exemple dont nous reparlerons.

 

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 Représentation de l'Omeggang à Bruxelles.

http://www.afar.com

 

Si Baudelaire n'a pu assister, et pour cause, à l'Ommegang, il a forcément remarqué les guildes d’arbalétriers ou de tireurs à l’arc, qu’on appelle les « serments » (parce que leurs membres prêtent serment). Ce ne sont pas que des sociétés de loisirs (ou l’activité sportive  s’accompagne volontiers des banquets et de dégustation de bière). Ces « serments » ont autrefois participé aux grands moments de l’histoire belge – la Belgique d’avant la Belgique , à l’époque des luttes contre le roi d’Espagne au 16ème siècle, ou à la fin du 18ème siècle contre les Autrichiens. Ces sociétés sont donc aussi des sociétés patriotiques fières de leur passé et de leurs traditions.

 De nos jours, il existe encore à Bruxelles trois "serments" :

L’Ancien Grand Serment Royal et Noble des Arbalétriers de Notre-Dame au Sablon, le Grand Serment Royal et de Saint-Georges des Arbalétriers de Bruxelles, le Grand Serment Royal des Archers de Saint-Sébastien.

Des sociétés analogues existent dans d'autres villes belges.

Selon le site de l'Ancien Grand Serment Royal et Noble des Arbalétriers de Notre-Dame au Sablon, les membres admis en qualité de nouveau compagnon arbalétrier prononcent toujours, en présence de l’Officier représentant le Grand Maître, Sa Majesté le Roi des Belges, et devant le chapelain de la Gilde (orthographe préférée à Guilde en Belgique) la formule ancienne de prestation de serment médiévale :

« Je jure fidélité au Duc de Brabant  et au conseil de sa bonne Ville de Bruxelles,

aide et obéissance au régiment de ma Gilde

et de respecter les statuts et règlements de l’Ancien Grand Serment de l’Arbalète.

Ainsi m’aident Dieu et Notre-Dame au Sablon ».

 

 

 

 

 La Belgique sous la menace de l'annexion ?

 

 

 

Lorsque Baudelaire visita la Belgique, une chose préoccupait les Belges et préoccupait aussi Baudelaire pour des raisons opposées : l’éventuelle annexion de la Belgique par la France.

On disait que Napoléon III voulait annexer la Belgique.

Baudelaire frémissait autant que les Belges : annexer la Belgique, jamais, il y a déjà bien assez d’imbéciles en France.

Baudelaire ajoute : "sans compter nos anciens annexés, Bordelais, Alsaciens".

Ainsi Baudelaire considère les "anciens annexés" par la France comme des imbéciles (ou peu s'en faut) ce qui dénote un mépris surprenant.

Il est vrai qu'à part sa scolarité suivie en partie à Lyon, et quelques déplacements en Normandie, Baudelaire ne connaissait que Paris; il est probable qu'il se souciait fort peu des cultures régionales. Il est caractéristique de son peu d'intérêt pour le sujet que lorsqu'il veut évoquer les territoires et les populations annexés par la France, il ne trouve à évoquer, à côté de l'Alsace,  que le Bordelais, acquisition pourtant très ancienne. L'annexion très recente du comté de Nice et de la Savoie (1860) ne lui vient pas à l'esprit, alors que cette annexion (approuvée par referendum, il est vrai, mais les autres pays avaient des doutes sur la sincérité du referendum) avait de quoi inquiéter les Belges.

Baudelaire prétendait d’ailleurs que l'intention d’annexer la Belgique était une invention belge qui flattait l'amour propre des habitants comme certaines femmes se croient désirées par tous les hommes . "Qu’on ne me touche pas, crie la Belgique, je suis inviolable (en raison de sa neutralité). La toucher, personne n’y pense, c’est un bâton merdeux !"

Cette idée d’annexion pousse Baudelaire à des sommets de méchanceté voire de sottise qu’on ne peut pardonner qu’eu égard à son état maladif. 

En effet après avoir dit que personne ne serait assez idiot pour annexer la Belgique, il se plait à imaginer qu’elle pourrait parfaitement être partagée entre la France (les Wallons seraient peut-être d’accord pense-t-il) les Pays-Bas et l’Allemagne.

Mais à quoi bon annexer la Belgique ?  ce qu’il faut à ce pays, dit-il, c’est la razzia. Piller le pays et emporter tout ce qui a de la valeur, comme les oeuvres d'art, puisque les Belges sont incapables de les apprécier selon lui. Et puis comme ça, les dames belges feront connaissance avec les turcos (des soldats français qui portaient un costume de style oriental, d'où leur nom, et devaient avoir une réputation de brutalité).

 

En effet, à quoi bon réduire en esclavage des gens qui ne savent même pas faire cuire un œuf ?

 

On voit que Baudelaire ne s’imposait aucune limite dans sa haine.

 

Il rejoint dans ses divagations les recommandations  de Lazare Carnot pendant la Révolution française : Il faut prendre en Belgique tout ce qu’on peut prendre et vider complètement le pays.

Sauf que les révolutionnaires ne s’étaient pas contenté de piller, ils avaient aussi annexé le pays, soucieux d’étendre la domination de leurs idées et de trouver des conscrits.

 

Ce n’est pas la seule fois que Baudelaire se trouve proche des idées des révolutionnaires jacobins. Un paradoxe pour l’homme qui admirait le penseur contre-révolutionnaire Joseph de Maistre  (on a vu qu’il s’était fait remarquer des Bruxellois en essayant de prouver que le penseur savoyard était un bien plus grand penseur que Voltaire)

 

 

 

 

Politique de Baudelaire

 

 

20 ans avant son séjour en Belgique, Baudelaire avait exprimé des sentiments de sympathie pour les révolutionnaires français de 1793 en écrivant la critique d’une exposition en 1845 qui se tenait dans un grand magasin de nouveautés (Le Musée classique du bazar Bonne-nouvelle).

Parmi les oeuvres exposées figurait la Mort de Marat, de David.

Baudelaire a toujours été un grand admirateur de David.

Dans son étude de 1845, il demande aux « farouches libéraux de 1845 » de lui pardonner son attendrissement devant l’oeuvre de David qu’il présente comme « un don à la patrie éplorée » (ce qui aboutit à considérer que la patrie française se confondait avec les révolutionnaires convaincus dont Marat était le modèle) ; Baudelaire décrit le triste décor de la salle de bains de Marat, la baignoire sommaire. Mais dans ce décor banal, « sur ces murs froids, autour de cette froide et funèbre baignoire, une âme voltige » et Marat, frappé par la mort, est presque devenu beau lui qui était passablement laid : « la mort vient de le baiser de ses lèvres amoureuses ». Il voit dans ce tableau le triomphe du spiritualisme, le parfum de l’idéal.

 

20 ans après, Baudelaire a-t-il conservé sa tendresse pour Marat le révolutionnaire pur et dur ? Il est devenu entre-temps l’admirateur et le disciple (posthume) de Joseph de Maistre, théoricien de la Contre-révolution, de la monarchie de droit divin et du catholicisme d’état, l’auteur de Du Pape et des Soirées de Saint-Pétersbourg (mais aussi franc-maçon mystique).

Baudelaire aurait sans doute été surpris  s’il avait pu savoir le sort du tableau de David.

C’est aujourd’hui un des plus beaux ornements des Musées royaux des Beaux-Arts de Bruxelles, depuis 1893.

Et comment le tableau s’est-il retrouvé là ?

Il fut légué aux Musées royaux par le petit-fils de David, en souvenir de l’accueil « si  sympathique » réservé à son grand-père par Bruxelles.

On se souvient en effet que David fut obligé de s’exiler après le retour des Bourbons en 1815, comme tous les anciens membres de la Convention régicides qui avaient approuvé le retour de Napoléon aux Cent-Jours (l’exil n’était prévu que pour ceux qui se trouvaient dans cette double situation) ; installé à Bruxelles (il trouvait les rues de Bruxelles plus propres que celles de Paris et avait son fauteuil réservé au théâtre de la Monnaie) il y avait été reçu avec amitié par les autorités et le milieu artistique, devenant presque un artiste belge. Le gouvernement (à l’époque celui du roi de Hollande) lui fit même des funérailles officielles à sa mort en 1825.

 

On peut imaginer à quel point Baudelaire aurait été agacé par cette manifestation de reconnaissance, par le petit-fils de David, envers les sympathiques bruxellois.

 

Mais le souvenir de Marat , 20 ans après, alors que Baudelaire est à Bruxelles, dicte encore une partie de ses opinions politiques. C’est ainsi qu’il écrit : « Les gens qui traitent Booth de scélérat sont les mêmes qui adorent la Corday ».

« La Corday » (Charlotte Corday, cette républicaine modérée proche des Girondins qui tua Marat, symbole pour elle de la dictature des républicains extrémistes) est ainsi rapprochée d’un autre « assassin » politique, John Wilkes Booth, qui assassina en 1865 le président des Etats-Unis Abraham Lincoln, mais dans une remarque sarcastique qui vise peut-être encore les « libéraux » (au sens du 19ème siècle), admirateurs à la fois de Lincoln et des Girondins et donc considèrent à la fois Charlotte Corday comme une héroïne et Booth comme un scélérat

(à cet égard un bon spécimen de ces libéraux pourrait être Jules Verne, qui débutait sa carrière au moment où Baudelaire écrivait ces lignes en Belgique et qui était à la fois  antiesclavagiste : chaque fois que dans ses romans est évoquée la guerre de Sécession, Jules Verne prend position pour les Nordistes anti-esclavagistes, notamment dans le roman Nord contre Sud, sans pour autant reconnaître aux « Noirs » une égalité complète avec les « Blancs » du point de vue des capacités ; en même temps Jules Verne était un conservateur très hostile à tout extrémisme de gauche –  extrémisme dont Marat, qui avait donné comme titre à son journal l’Ami du peuple, pouvait être considéré comme un ancêtre).

 

Cette remarque sur l’assassin de Lincoln nous donne l’occasion de revenir sur la réputation posthume de Baudelaire. Parce qu’il s’opposa aux valeurs bourgeoises et dominantes de son temps, nous avons tendance à considérer que les valeurs de Baudelaire sont compatibles avec les valeurs de notre société, parce qu’elles ont remplacé les valeurs dominantes du 19ème siècle, sans nous rendre compte que nos valeurs sont aussi les valeurs dominantes d’une nouvelle bourgeoisie.

Les sarcasmes faciles qu’on accorde aujourd(hui à « l’art bourgeois » et aux valeurs bourgeoises du 19 ème siècle (lesquelles d’ailleurs, puisque selon les présentations qui en sont faites les bourgeois étaient des moralistes étroits ou au contraire des amateurs de gaudriole) nous paraissent établir entre Baudelaire et « nous » une connivence. C’est exact que le poète « maudit » du 19ème siècle est aujourd'hui reconnu mais est ce suffisant pour croire à une identité de valeurs entre Baudelaire et notre temps ?

Il Il suffit de penser au symbole même de l’art bourgeois, la Naissance de Vénus d'Auguste Cabanel caractéristique d’une érotisation de l’art que notre époque juge de mauvais goût, mais alors en parfaite contradiction avec le prétendu moralisme des bourgeois du 19ème siècle. 

Baudelaire écrit alors qu’il séjourne en Belgique et que l’assassinat du Président Lincoln par Booth vient de se produire : « Lincoln est-il un coquin châtié ? Booth est un brave, " je suis heureux qu’il soit  mort de la mort des braves".  

Notons que le mot « coquin » était à l’époque bien plus fort qu’aujourd’hui, l’équivalent serait fripouille ou canaille. Il fait l’éloge du chirurgien qui a soigné Booth blessé (et qui a été ensuite condamné à la prison par les autorités ce que ne dit pas Baudelaire).

Et il ironise une fois de plus sur « les journalistes adorateurs de l’Amérique et de la Belgique ».

Ailleurs il évoque une discussion à laquelle il a probablement assisté avec le journaliste français Babou entre des artistes belges dont le célèbre baron Leys (un peintre apprécié de Baudelaire dont on reparlera) et le peintre Verwée, sur le sort du président sudiste  Jefferson Davis, en fuite. Le gouvernement nordiste avait promis une prime équivalent à 500 000 francs pour qui livrerait Jefferson Davis er Verwée disait qu’il aimerait bien toucher la prime ce qui scandalise Babou.

Leys atténue la pensée de son ami Verwée : « Vous livreriez Davis par patriotisme puis vous vous feriez commander un tableau par le musée de Washington », ce qui suscite l’ironie de Baudelaire (« pour autant qu'il y ait un musée dans le repaire des yankees »)

Certes Baudelaire n’a pas vraiment réfléchi au fait que ce que la prospérité américaine permettrait aux Etats-Unis d’avoir un jour les musées les plus riches mais on voit le peu de sympathie que lui inspiraient les Yankees, dont la capitale n’est qu’un « repaire », auxquels il préférait sans doute les Sudistes.

Baudelaire avait déjà eu l’occasion de dire tout le mal qu’il pensait de l’Amérique dans son étude sur Edgar Poe, l’auteur américain, en qui Baudelaire voyait un double fraternel. Il présentait Poe comme un gentleman de Virginie, donc un sudiste et l’une des tares que Baudelaire  voyait en Amérique (bien plus au nord qu’au sud évidemment) est l’absence d’aristocratie.

En effet, pour lui, malgré la différence fondamentale qui existe entre les uns et les autres, les créateurs indépendants ont plus d’affinités avec les aristocrates qu’avec les démocrates.

 

Mais Baudelaire poussera plus loin l’expression de ses idées politiques (si on peut dire !) dans une note insérée dans Pauvre Belgique.

Il se moque des Français opposants au second Empire  exilés en Belgique pour leurs opinions républicaines, avec leur philosophie de maîtres de pension et de préparateurs au baccalauréat ( comme quoi le monde de l’éducation était déjà « de gauche » sous le second Empire) ; il considère que des gens qui ont des convictions politiques ne peuvent être que des imbéciles - autrement dut, en politique, seule une attitude sceptique ou critique envers toutes les opinions serait intelligente si on comprend bien ?

De plus ces soi disant révolutionnaires ont peur de la vraie révolution.

Baudelaire, lui, n’en a pas peur mais il déclare que lorsque il consent « à être républicain », « je fais le mal en le sachant », "je ne suis pas dupe ».

« Je dis Vive la révolution ! comme je dirais Vive la destruction, Vive le châtiment, vive l’expiation, Vive la mort ! »

Révolution et république (comprenez république révolutionnaire) ne sont pas pour lui synonymes de progrès, de société plus juste et de triomphe des lumières, mais l’équivalent de la destruction, du châtiment, de l’expiation.

 

L’attrait de Baudelaire pour la Révolution serait donc l’attrait du gouffre, l’attrait presque sadique de la destruction, avec en prime l’idée du châtiment car ce que la Révolution détruit mérite aussi d’être détruit (on trouve là probablement l’idée de Joseph de Maistre selon laquelle la Révolution est l’instrument de la Providence et de la punition de Dieu).

 

Attardons-nous un instant sur ce cri de « Vive la mort » : Baudelaire ne pouvait pas savoir que ce cri  serait un jour le cri de guerre de la Légion espagnole et aurait sa place dans l’histoire de la guerre civile espagnole !

(inutile de rappeler ici la polémique entre l’humaniste universitaire Miguel de Unamuno et le général Millan Astray chef de la légion à propos de ce cri, lors d’une célèbre altercation à l’université de Salamanque en 1936 – si on veut on peut se rapporter à notre étude Orwell et la Catalogne sur ce blog).

 

Finalement quelles étaient les vraies idées politiques de Baudelaire ?

Il ne semble jamais avoir eu des conceptions théoriques à ce sujet, ce qui confirme l’idée d’un scepticisme fondamental ; il a eu plutôt des réactions philosophiques ou sentimentales sur la vie et l’évolution des sociétés   

 Sur la société elle-même (il s'agit ici de la société française) Baudelaire a exprimé sa conception méprisante de l'ensemble de la société : il n'y a que le poète, le prêtre et le soldat qui méritent le respect, l'homme qui crée, l'homme qui prie et l'homme qui tue. Le reste est bon pour le fouet. A la rigueur, les sociétés qui conservent un fond de vieille aristocratie sont préférables aux sociétés démocratiques.

Un de ses amis, à l’extrême fin de la vie de Baudelaire, notera que si on devait exprimer les conceptions politiques de Baudelaire, l’expression « Le Pape et le bourreau » pourrait les décrire !

Le Pape : pourtant Baudelaire n’a pas trop insisté dans ses oeuvres sur son respect du chef de la religion catholique – mais on se souvient que son maître à penser, Joseph de Maistre en avait fait la théorie de la prééminence du Pape justement dans son livre justement nommé Du Pape.

Quant au bourreau, c’est aussi une réminiscence de Joseph de Maistre pour qui le bourreau était indispensable au fonctionnement des sociétés : «  le bourreau, horreur et lien de la société ». Le bourreau personnifiant le lien social, voilà qui peut donner à penser à tous les amateurs de formules à la mode…

 

Avouons que comme idées politiques on reste dans l’énigmatique plus que dans le programme clair…

L’ami qui a rapporté la synthèse des idées politiques de Baudelaire  ajoutait une dernière formule que Baudelaire utilisait souvent : les révolutions aboutissent toujours au massacre des innocents.

Voilà la dernière touche au portrait politique d’un Baudelaire bien différent de ce qu’on croit..

 

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Cupidon et Psyché, tableau peint par David en 1817, pendant son exil à Bruxelles (Cleveland art Museum, photo wikipedia)

Le tableau surprit par le réalisme presque vulgaire du personnage de Cupidon (ou l'Amour) et les implications clairement sexuelles de la mise en scène. En exil, David peignit plusieurs toiles d'inspiration antique, souvent avec des connotations érotiques, et de nombreux portraits. Pour ses tableaux antiques, il lui arrivait d'utiliser des figurants, des accessoires et des costumes du théâtre de la Monnaie de Bruxelles, dont le directeur était son ami.

Dans un de ses derniers tableaux, Mars désarmé par Vénus et les Grâces, inspiré par un ballet que David avait vu au théâtre de la Monnaie, c'est le jeune fils du chorégraphe Marius Petipa qui posa pour l'Amour qui délace la sandale de Mars, dieu de la guerre.

Il est amusant de constater que David, ancien partisan de Marat et de Robespierre, il est vrai bien revenu de ses anciennes idées politiques et par la suite peintre quasi officiel de l'Empire napoléonien, peignit en Belgique une foule de gens titrés, soit des personnages napoléoniens en exil, soit des personnages de la société belge : le comte de Turenne, les princesses Zénaïde et Charlotte, filles de Joseph Bonaparte, le prince de Gavre, la comtesse Vilain XIIII (une famille belge qui par tradition sans doute unique fait suivre son nom du chiffre romain XIIII - écrit avec quatre I) et d'autres.

Baudelaire a toujours admiré David. Visitant en Belgique la collection de tableaux de M. Van Praet, ministre de Léopold Ier, il admira particulièrement un tableau de David. Ah, dit le ministre, il me semble que David est en hausse ! Monsieur, répondit Baudelaire, David sera toujours en hausse chez les gens d'esprit !

 

 

 

 

Baudelaire et la politique belge

 

 

 

Baudelaire reprend avec plaisir les propos d’un français anonyme de l’époque  où les troupes de la Révolution ont envahi la Belgique : Il n’ y a ici que deux partis, les ivrognes et les catholiques.

Evidemment le parti des ivrognes est plutôt devenu celui des libre-penseurs mais à cela près, rien n’aurait changé les libres penseurs et les catholiques belges sont aussi bêtes les uns que les autres

 Baudelaire souligne que "le clergé belge est grossier non parce qu’il est romain mais parce qu’il est belge", sans doute  au cas on aurait encore des doutes sur son parti-pris anti-belge...

La politique belge, c’est d’abord les institutions belges.

Il s’agit au moment où écrit Baudelaire , d’une monarchie constitutionnelle  représentative, mais non d’une démocratie car seules les personnes payant un certain impôt ont droit de vote.

Cela inspire à Baudelaire l’idée que la Belgique représente ce que serait devenue la France en abaissant le cens électoral (donc en augmentant le nombre d'électeurs) : "l'abrutissement constitutionnel".

Mais la France du Second empire  est pourtant un pays où le suffrage universel masculin est en vigueur (depuis 1848); pourtant ce pays échappe à la dictature du nombre car le suffrage est confisqué par divers moyens par le gouvernement autoritaire de Napoléon III; il n'a n’a donc aucune importance véritable.

Baudelaire note d’ailleurs que le suffrage universel est repoussé par les libéraux  belges car il serait trop favorable au parti clérical.

A l'époque de la visite de Baudelaire, la Belgique était gouvernée depuis longtemps par des gouvernements libéraux, dont les personnalités les plus remarquables étaient Charles Rogier, qui était en 1865 président du conseil des ministres (premier ministre) et Walthère Frère-Orban, à ce moment ministre des Finances et futur président du conseil. Ces gouvernements menaient une politique favorable aux intérêts économiques de la bourgeoisie et plutôt anticléricale. Les dirigeants belges étaient souvent francs-maçons. Curieusement, le roi Léopold Ier, qui passait aussi pour être franc-maçon, et qui était luthérien, s'opposait fréquemment à ses ministres anticléricaux et soutenait les catholiques.

 

Baudelaire exprime souvent la même idée ; .: « Les constitutions sont du papier, les mœurs sont tout » . Peu importe les institutions,et le degré de liberté que comporte la Constitution belge si la société  belge  n’a pas besoin de liberté. Et c’est (évidemment) ce qui se passe, avec sa soi disant liberté dont elle ne sait pas se servir, la Belgique est moins libre que la France autoritaire de Napoléon III.

 

Ce que la Belgique imite le mieux, c’est la sottise française, la sottise française élevée au cube.

Il ironise sur les sociétés de libre-penseurs qui ont comme but de persuader et même de contraindre les citoyens « à mourir comme des chiens » (Baudelaire désigne par là les enterrements civils).

Ces querelles pour les enterrements entre les cultes chrétiens (catholiques ou protestants d'un côté) et les libres penseurs, partisans des enterrements civils, étaient d'une grande actualité lors du séjour en Belgique de Baudelaire. Ces rivalités inspirent des sarcasmes à Baudelaire qui se permet même une imitation de l'accent belge à cette occasion : "On nous a voleye une cadâvre".

Mais les libres penseurs ont peu de crédit à ses yeux . il ironise sur le récit d'un enterrement civil dans un journal, où figure cette phrase "suivait la multitude des libres penseurs" : "Heureux pays qui en possède une multitude, quand les autres n'en ont qu'un par siècle !".

Evidemment la définition du libre penseur selon Baudelaire n'était pas la même que celle des anticléricaux belges (ou français, d'allleurs).

Si la population belge lui parait généralement médiocre, il fait une exception pour les militaires qui sont au-dessus du lot, Comme dans tous les pays, dit-il, l'épée ennoblit tout. Baudelaire militariste n'est pas un aspect très connu du personnage. On se rappelle sa conception de l'humanité où n'étaient respectables que le poète, le prêtre et le soldat.

Il conclut : la Belgique est ce que serait peut-être devenue la France si elle était restée sous la main de la bourgeoisie, « sous le régime continué de Louis-Philippe ». Finalement, ce jugement aboutit, indirectement et assez étrangement, à un éloge du régime de Napoléon III, puisque la France de 1865, préférable malgré ses défauts, à la France de Louis-Philippe et à la Belgique de Léopold, c'est bien la France du Second empire.

 

 

 

 Le roi Léopold Ier 

  

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Léopold Ier peint par F.X. Winterhalter, le peintre des têtes couronnées du 19 ème siècle.

Wikipedia

 

 

Il fait volontiers du roi Léopold Ier sa cible. 

Un roi constitutionnel n’a aucun pouvoir , ce n’est qu’un automate en hôtel garni, dit Baudelaire.Ici encore Baudelaire manifeste son mépris de la monarchie constitutionnelle et indirectement sa préférence pour lers régimes autoritaires comme celui de Napoléon III.

Baudelaire était en Belgique lorsque le roi Léopold mourut en décembre 1865. Il est intarissable sur les circonstances de cette mort, raille ce roi qui se croyait immortel et qui avait décidé qu’il mourrait quand il le voudrait bien.

D’ailleurs sa mort donne lieu à une polémique bien belge :  selon quel culte le roi qui était protestant,  sera-t-il enterré ? Ses trois chapelains, le luthérien, le calviniste et l’anglican, se disputent le roi, de sorte que la mort du roi ressemble à toutes les morts belges, note Baudelaire : on se dispute le cadavre (mais le plus souvent c’est entre le clergé et les libres-penseurs).

Les éloges adressés au roi l’agacent, comme sa réputation de « juge de paix de l’Europe » témoin de l’importance européenne (déjà) de la Belgique.

Il dénigre fréquemment ce petit prince allemand gonflé d’orgueil, mesquin et intéressé (arrivé en sabots dit Baudelaire en exagérant un peu, il devint riche à millions), critique sa vie privée  (veuf, il avait pour maîtresse une jeune fille, Arcadie Mayer, à qui il avait fait épouser un de ses proches: il en avait eu deux enfants; il avait voulu faire donner à sa maîtresse et à ses enfants un titre de noblesse, mais le gouvernement belge avait refusé, une preuve que le roi avait peu de pouvoir face à son gouvernement - la maîtresse et les enfants du roi obtinrent ensuite un titre octroyé par un prince souverain allemand, cousin de Léopold, mais le gouvernement refusa de valider ce titre en Belgique).

Le deuil  officiel qui suit la mort du roi suscite l’ironie de Baudelaire. Les Belges s’en donnent à cœur joie, ils ont droit à huit jours de paresse (une obsession baudelairienne de fustiger la paresse du peuple – comme si lui-même avait été un bourreau de travail) et d’ivrognerie et une débauche de coups de canons, les artilleurs belges qui ne font jamais la guerre ont enfin la possibilité de montrer leurs talents, ironise Baudelaire.

 

 

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Funérailles de Léopold Ier, Bruxelles, le 16 décembre 1865. Gravure d'après le croquis de M. Nazet. Le Monde illustré, 1865, p. 409. Légende originale : Belgique. Funérailles du Roi des Belges. Le cortège funèbre arrive à la hauteur du Jardin botanique. © Eric Dodémont.

Site histoire illustrée de Belgique, http://www.histoire-illustree.be

 

Enfin son fils et successeur, Léopold II, est intronisé. Au milieu de la joie générale, il arrive au palais au son de la marche des rois de l’opérette d’Offenbach La Belle Hélène- il s’agit des rois de la Grèce réunis pour l’expédition de Troie- toutefois avec la musique seule dont le début ne manque pas d’une certaine majesté et sans les paroles fameuses : « Ce roi barbu qui s’avance bu, qui s’avance bu, c’est Aga, Aga, Agamemnon – Je suis le bou-illant Achille, bou-illant Achille etc », nouvelle preuve  du manque de goût des Belges, pour Baudelaire (ou de leur esprit bon enfant pour un esprit moins prévenu que le sien).

 

Finalement, la Belgique a peu changé de ce point de vue. En 2010 on célébra le 50ème anniversaire de l’indépendance du Congo.

Le Congo avait justement été acquis à titre personnel par Léopold II à partir de 1885. Un congrès européen lui donna l'autorisation de gouverner le territoire du Congo, baptisé Etat indépendant du Congo, dans l'intérêt de la civilisation puisque le but affiché de  Lépold II  était la lutte contre l'esclavagisme entre Africains. Léopold II réalisait ainsi pour son propre compte un vieux rêve, car il avait toujours milité pour que la Belgique se dote de colonies, allant jusqu'à offrir au président du conseil Frère-Orban, peu convaincu, une plaque où il avait fait inscrire : La Belgique a besoin de colonies.

Léopold II voyait surtout dans les colonies une source d'enrichissement pour la puisance colonisatrice. Le Congo fut exploité dans des conditions très discutables – il suffit de se souvenir du surnom qui fut parfois donné à Léopold II, « le roi du caoutchouc » mais aussi « le coupeur de mains » en référence au châtiment infligé par les agents de l’Etat indépendant du Congo aux indigènes récalcitrant au travail forcé. Léopold II avait prévu de céder à sa mort son Etat indépendant du Congo à l'Etat belge, contre un prêt immédiat de 25 millions – digne fils de son père, Léopold II savait veiller à ses intérêts. 

Il ressemblait aussi à son père par sa vie privée. Vivant séparé de sa femme, il rencontra après de multiples liaisons, une jeune maîtresse (il avait 60 ans et elle 16), Blanche Delacroix, avec qui il passa ses dernières années, qu'il fit baronne et qui était bien moins fidèle qu'Arcadie Mayer, la maitresse de Léopold Ier (que celui-ci avait aussi rencontrée quand elle avait 16 ans). 

Le transfert du Congo à l'Etat belge fut avancé dès avant la mort du roi (qui survint en 1909) en raison des accusations de comportement inhumain au Congo portées contre Léopold II par une commission internationale, dont faisaient partie des  hommes remarquables comme Conan Doyle, le créateur de Sherlock Holmes, Sir Roger Casement qui devait plus tard être un des protagonistes de l'insurrection irlandaise de 1916 et condamné à mort par les Britanniques et Edmund Morel, qui devait être emprisonné pendant la guerre de 1914 pour pacifisme et ensuite ministre du gouvernement travailliste britannique en 1924 (voir Adam Hochschild, les Fantômes du roi Léopold).

Le transfert de souveraineté fut réalisé moyennant encore le versement de subsides de l’Etat belge au roi et à partir de 1908,  la Belgique fut fière de posséder un empire colonial quatre-vingt fois plus grand que son propre territoire (auquel elle ajouta après la guerre 14-18 le Ruanda et le Burundi, anciennes colonies allemandes placées sous mandat belge).

Après la fierté vinrent les ennuis puis l’indépendance du Congo (et des autres possessions) dans des conditions assez dramatiques, aussi bien pour les colons belges (après la proclamation de l'indépendance, de violentes émeutes obligèrent les civils belges à quitter le pays sous la protection de l'armée belge revenue en catastrophe, le nouveau gouvernement congolais s'avérant incapable de maintenir l'ordre) que pour les Congolais qui s'affrontaient entre eux (sécession du Katanga, coup d'état militaire, assassinat du président progressiste Patrice Lumumba).

Ce passé difficile enterré, le roi Albert II vint en visite au Congo en 2010 avec son Premier ministre Yves Leterme. Comme la Belgique était en pleine crise gouvernementale (il n’y avait pas de gouvernement désigné et le gouvernement Leterme  expédiait  les affaires courantes) les représentants belges étaient dans l’obligation de ne faire aucune déclaration politique (ce qui les arrangeait dans doute). Le programme protocolaire prévoyait des chants par une chorale belgo-congolaise.

Le choix était-il celui de la partie belge ?

On chanta Amsterdam de Jacques Brel et les Filles du bord de l’eau d’Adamo. Pour un Français, si le choix de Brel se justifie, car sacré grand créateur et poète, celui d’Adamo étonne car Adamo reste un chanteur de « variétés ». de plus le contenu des chansons est un peu curieux car Amsterdam évoque (entre autres) les prostituées d’Amsterdam très directement, et la chanson d’Adamo, moins directement, parle de demoiselles peu farouches.

  

La Belgique reste fidèle à une forme de goût qui étonnera toujours un peu le goût français – mais celui-ci a cessé de donner le ton et n’illusionne plus grand monde…

 

 

 

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 Masques se disputant un pendu, de James Ensor.

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Ce tableau pourrait évoquer les disputes lors des enterrements qui étaient courantes lors du séjour de Baudelaire en Belgique.

Mais postérieur de 30 ans à ces querelles sans doute disparues depuis, il est probable qu'il évoque très cruellement la dispute entre l'épouse légitime et la maîtresse après le suicide du mari et amant...James Ensor donna ses meilleures oeuvres dans sa jeunesse. Reconnu comme un peintre majeur par la suite, il fut honoré en conséquence par la Belgique et reçut le titre de baron en 1929. Il mourut, presque nonagénaire, en 1949 dans sa ville d'Ostende.